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Full text of "Le théâtrè a Nantes depuis ses origines jusqù'a nos jours, 1430?-1893"

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Etienne  DESTRANGES 


Le  Théâtre 


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A  NANTES 

Depuis  ses  orimnes  jusqu'à  nos  jours 
1430?- 1893 


TARIS 

i  L  I  B  R  A  1  R  I  K      F  1  S  CH  B  A  C  H  E  R 
'  (société  anonyme^ 

33  —  Rue  de   Seine  —  33 

1893' 
Tous  droits  réservés 


Le  Théâtre  à  Nantes 


DU   MEME  ALTEEK 

Le  Chant  de  la  Cloche,  de  Vincent  d'Indv. 

Collât  d'Herbois  à  Nantes. 

Dix  Jours  à  Baj/reuth. 

F.  Halévj/  (épuisé). 

Les  Interprètes  musicaux  du  Faust  de  Gœthe  (épuisé). 

Notes  de  rorjaf/e. 

L'Œuvre  théâtral  de  Meijerbeer. 

Samson  et  IJalila,  de  C.  Saint-Saëns. 

Souvenirs  de  Baj/reuth. 

POUR  PARAITRE  PROCHAINEMENT 

Une  Partition  méconnue:  Proserpinc .  de  C.   Saint- 
Saëns. 
Tannhaûser.  —  Le  Drame.  —  La  Pariition. 

EN    PRÉPARATION 

Fsquisses  wagnériennes . 

Les  Femmes  de  War/jier.   —  Médaillons  musicaux. 


Etienne  DESTRANGES 


Le  Théâtre 

A   NANTES 

Depuis  SCS  oi'igiiies  jusqu'à  nos  jours 


1430?- 1893 


^PARIS 

LIBRAIRIE      FISCHBACHER 
(société  anonyme) 
33  —  Rue  de   Seine  —  33 

1893 
Tous  droits  réservés 


332334 


MON  VIEIL  AMI 


A.    BACKMAN 


Affectueux  souvenir  de  nos  longues  années 
de  collaboration. 

E.  R.-D. 


PREMIERE    PARTIE 

Depuis  les  Origines 
jusqu'à  la  Construction  du  Grand  Théâtre 

1430?  —  1787 


LES    MYSTÈRES 
1430-1518 

Nantes,  comme  partout  ailleurs, 
nous  devons  chercher  les  origines 
du  théâtre  dans  les  Mysièi^es.  On 
sait  que  ces  mystères  n'étaient 
autre  chose  que  des  pièces  grossière- 
ment écrites  relatant  des  épisodes 
de  la  vie  des  Saints  ou  du  séjour  de  Jésus-Christ  sur  la 
terre.  A  cette  époque  de  foi  et  de  croj^ances  naïves, 
c'était  pour  le  peuple  une  grande  joie  de  voir  rendues 
vivantes  devant  ses  yeux,  les  figures  du  Christ,  de 
la  Vierge,  des  apôtres  et  des  martyrs.  L'église,  qui 
■depuis  a  foudroyé   le  théâtre  et  les  comédiens,  les 

1 


LE  THEATRE  A  NANTES 


protégeait  à  cette  époque.  Souvent  elle  ouvrait  toutes 
grandes  les  portes  de  ses  cathédrales  aux  eo?îfrê?^ei 
de  la  Passion.  On  doit  donc  considérer  le  clergé 
comme  l'un  des  principaux  instigateurs  des  repré- 
sentations dramatiques,  car  c'est  sous  ses  auspices 
que  le  goût  du  théâtre,  qui  s'était  perdu  dans  les 
premiers  temps  de  barbarie,  résultat  fatal  de  l'écroule- 
ment du  monde  romain,  refleurit  de  nouveau 
parmi  les  populations. 

De  nombreux  mystères  furent  donc  donnés  à  Nantes, 
pendant  toute  la  période  du  Moj^en-Age  et  de  la  Re- 
naissance 

En  1455,  on  joua  le  mystère  de  Bien  advisé  et  mal 
advisé. 

J'ai  copié,  dans  les  comptes  de  la  ville,  la  note  de 
Pierre  Leflô,  receveur  et  rniseur  des  œuvres  et  ré- 
parations de  la  ville,  qui  «  supplie  luy  estre  fait  rai- 
son des  paine  et  travault  que  il  eut  et  soustint  aux 
jeux  de  Bien  advisé  et  mal  advisé,  que  le  duc  et  la 
ville  firent  joer  dernièrement  au  Bouffay  de  ceste 
dite  ville,  tant  pour  fere  ferer  la  roe  de  fortune,  pour 
fere  charréer  le  boays  d'icelle  et  grand  nombre  de 
clays  et  de  boays  et  autres  plusieurs  choses  à  faire 
les  chauffault,  tant  pour  les  joeurs  que  pour  le  peuple 
qui  estoit  à  veoir  lesditcs  jeuz  où  il  alla  et  envoya, 
jpàr  plusieurs  et  diverses  joiz  et  y  fits  de  grandes 
dilijences  qu'il  plaise  à  mesdits  seigneurs  des  comptes 
en  ordonner  à  leur  bon  plaesir...  Ensuyvent  les- 
mises  faictes  pour  le  fait  du  mystère  de  Bieyi  advisé 


LES  MYSTERES 


ît  mal  advisé)  tant  pour  matières^  ouvriers,  que 
pour  aultres  choses,  ainsi  qu'il  ensuist,  quel  fut  joé 
devant  le  duc  et  la  duchesse.  —  Pour  une  douzaine 
estaui  vert  et  doré  pour  la  goulle  d'enfer,  2^  6^.  Pour 
deux  grandes  peaux  de  parchemin  et  deux  cordes  de 
boeau  pour  faire  le  tonnerre,  3^  9«i.  Pour  deux  livres 
rouzine  à  faire  sortir  le  feu  par  les  nazeaux  de  ladite 
goulle,  16J.  Pour  un  cent  de  queues  de  vaches  à 
mettre  sur  la  goulle,  5s.  Pour  sept  linceulx  à  5s  cha- 
cun, cinq  touailles  à  3»  4^1  chacune,  mis  à  faire  ladite 
goulle,  les  orailles  et  les  cornes,  51s  gd.  A  Louis  Blan- 
chart  et  son  père  pour  la  façon  de  ladite  goulle,  et 
icelle  avoir  painte  et  fourny  et  mis  autre  chose  qui 
y  failloint,  112»  li^.  Pour  l'empidrement  de  quatre 
bourgrains  noirs,  pour  tandre  devant  l'enfer,  queulx 
furent  rompus  et  souillez,  20s.  » 

Mellinet,  dans  sa  remarquable  notice  sur  La  mii^ 
sique  à  Nantes,  à  laquelle  j'ai  fait, dans  le  courantde 
ce  travail,  de  fréquents  emprunts,  raconte  que  «  Lors 
des  brillantes  fêtes  données  par  François  II  à  la  belle 
Antoinette  de  Villequier,  parente  d'Agnès  Sorel,  les 
trois  galants  Sans-Soucy,  comédiens  èélèbres  du 
temps,  furent  appelés  exprès  à  Nantes.  Ils  y  repré- 
sentèrent des  farces  pieuses  et  profanes,  la  Passion 
de  Jean-Michel,  d'Angers  ;  une  Sottise  à  huit  perso?i- 
na^65,  par  le  môme  auteur;  le  Mystère  du  Juge- 
ment de  Paris,  le  Mystère  de  Saint- Donatien  et 
de  Saint-Rogatien,  enfin  une  Pastorale  dans  un 
boccage,  avec  musique  et  grandes   réjouissances. 


LE   THEATRE   A  NANTES   .       ,  -        ^  ,^ 


Lé  spectacle  n'était  pas  cher  alors,  car  en  no- 
vembre 1475,  le  trésorier  Gilles  Thomas  ne  paya  que 
vingt  livres  aux  compagnons  de  Sans-Soucy,  pour 
avoir  représenté  une  farce  devant  le  duc.  » 

«  La  représentation  des  Mystères  se  multiplia, 
particulièrement  en  1498,  quand  la  reine  Anne  revint 
à  Nantes,  après  la  mort  de  Charles  VIII,  ce  roi  que 
notre  duchesse  avait  espousé  lorsque  le  ciel  voulut 
"inoucheter  le  manteau  royal  de  France  des  lier- 
onines  de  Bretagne.  On  représenta  -la  Feinte  de 
Fortune^  au  carrefour  Saint  Jean,  la  Feinte  du 
Mystère  de  Vérité,  au  carrefour  Saint-Vincent,  et  la 
ville  donna,  au  carrefour  du  Pilori,  une  Morisque  de 
moralité,  sorte  de  ballet-pantomime.  » 

A  l'occasion  du  mariage  de  la  reine  Anne  de  Bre- 
tagne avec  Louis  XII,  on  joua  aussi  différentes 
pièces  dont  l'une  avait  pour  auteur  Siméon  Bourgeois, 
valet  de  chambre  du  roi. 

»  Les  théâtres  étaient  magnifiquement  ornés,  très 
vastes,  avec  des  décorations  à  perspectives,  où 
l'on  voyait  les  fontaines  sourdant  des  croupes  des 
montagnes,  la  main  du  peintre  et  l'art  du  machineur 
ayant  fait  les  ruisseaux  à  la  façon  de  la  nature,  et 
voyait-on  par  endroits  tout  plein  de  petits  sourjons 
bouillonnants,  commodes  à  de  petits  folâtres  poissons 
qui  nageaient  entre  flots  et  flots  ;  puis  des  canards  se 
coulant  parmi  les  herbes,  en  frétillant  des  pattes  et 
battant  de  l'eau,  etc.  ;  sur  de  beaux  arbres  les  oi- 
seaux, perchés  sur  les  ramiers,  gazouillaient  à  Tenvi 
et  bien  d'autres. 


LES  MYSTERES 


«  On  remarquait  trois  dames  qui  voulaient  être  les 
demoiselles  du  temps  passé;  c'est  à  savoir  ayant 
robesd'un  fin  taffetas  rouge,  sous  lesquelles  traînaient 
de  riches  cotes  de  drap  d'or;  elles  portaient  en  leurs 
chefs,  des  coiffes  d'or  qui  troussaient  en  leurs  cheveux, 
et  sur  icelles  des  bonnets  de  velours  qui  baillaient  à 
leurs  visages  une  grâce  merveilleuse  ;  aussi  étaient 
là  lesdites  dames  représentant  les  trois  Grâces^ 
desquels  les  poètes  ont  tant  fait  de  solennité.  Elles, 
tenaient  chacune  en  leurs  mains  un  plumail  fait  en 
manière  d'évenroir,  comme  pour  soi  éventer  le  visage, 
quand  il  fait  chaud  {i).  » 

En  l'an  1430,  on  avait  joué,  sur  l'ordre  du  duc  Jean, 
la  Passion  et  Résuy^rection  de  Notre-'^eigneur 
Jésus-Christ.  Pour  cela  on  fit  venir  de  Rennes  les 
joueurs  nécessaires  à  cette  représentation. 

C'est  d'ailleurs  un  fait  remarquable  dans  l'histoire 
de  ces  premiers  temps  du  théâtre  à  Nantes,  les  au- 
teurs, —  à  part  Jean  Meschinot  —,  et  les  acteurs  du 
crû  étaient  rares.  Aussi  la  plupart  du  temps  les  fai- 
sait-on venir  des  villes  voisines.  «<  Il  ne  se  trouva 
personne  à  Nantes,  nous  dit  M.  Dugast-Matifeux,  dans 
une  intéressante  étude  publiée  il  y  a  quelques  trente 
ans  dans  la  Revue  des  Proinnces  de  l'Ouest,  capable 
de  composer  un  divertissement  ou  représentation, 
théâtrale  en  l'honneur  de  François  I,  qui  devait  se 
rendre  à  Nantes  en  compagnie  de  la  reine  Eléonore^ 

(I)  Camille  Mellinet.  La  Commune  et  la  Milice  de  Nantes.  TomellL 


LE   THEATRE   A  NANTES 


sa  seconde  femme  et  du  dauphin.  Il  fallut  recourir  à 
un  procureur  de  Poitiers,  en  renom  pour  ses  vers, 
nommé  Jean  Bouchet. 

On  trouvera  peut-être  intéressants  les  détails 
suivants,  donnés  par  M.  Dugast-Matifeux  : 

«  A  l'échafaud  du  carrefour  Saint-Nicolas  à 
»  l'entrée  de  la  royne  y  avoit  une  dame  nommée 
»  Thétis  disant  son  dicton,  accompaignée  de  quatre 
M  Néréides  vestues  de  taffetas  bleu,  les  manches 
»  bouffes  de  fine  toile,  avec  deux  petiz  enfants  au 
»  devant  vestus  de  taffetas  vert,  o  (avec)  leurs  corne- 
muses. » 

Thétis  avait  la  tête  couverte  d'un  chapeau  à  la 
mode  italienne.  Les  enfants  étaient  vêtus  de  taffetas 
bleu  et  vert  sur  le  nu. 

«  Et  à  l'entrée  du  daulphin  y  avoit  une  grande  her- 
»  myne,  mi-partie  de  fleurs  de  lys,  laquelle  se  ouvroit 
»  et,  par  dedans,  au  devant,  ung  daulphin  se  esbal- 
»  loyant  entre  les  dictes  hermynes  et  fleurs  d(3 
»  lys,  et,,  au  devant,  ung  jeune  enfant  disant  son  dic- 
M  ton  a  monsieur  le  daulphin.  » 

«  Sur  l'échafaud  du  Change,  il  y  avait  là  trois 
personnages,  savoir  :  humaine  Providence,  vêtue  de 
taffetas  bleu,  semé  û'yeux  aigus,  ayant  devant  elle 
Bonheur,  vêtu  de  taffetas  violet,  et  Malheur,  couvert 
d'une  simple  robe  de  toile.  Providence  les  tenait  l'un 
et  l'autre  enchaînés  avec  une  chaîne  de  fer.  Sa  coiffe 
était  de  taffetas  vert,  doublé  de  taffetas  blanc.  Celle 
de  Bonheur  était  de  taffetas  gris,   blanc  et  violet 


LES  MYSTERES 


(livrée  du  dauphin).  Malheur  était  coiffé  d'un  bonnet 
de  coton  blanc. 

<  Les  sonneurs  du  roi  étaient  disposés  autour  de  l'é- 
chafaud,  et  jouèrent  à  l'entrée  de  la  reine. 

«  A  l'entrée  du  daulphin,  il  y  eut  le  combat  du  roi 
Ar-t-ur  de  Bretagne  contre  Flolo,  tribun  romain.  Une 
pucelle,  la  fille  Michel  Le  Loup,  représentant  la  Sainte- 
Vierge,  protégeait  Artur,  dont  elle  couvrait  l'écus- 
son  de  l'envers  de  son  manteau  fourré  d'hermines  : 
ce  qui  fut  cause  que  les  princes  de  Bretaigne 
prîndrent  les  hermynes  pour  Uasoyi  de  leurs 
armes.  » 

Nous  signalons  cette  origine,  due  sans  doute  à 
Bouchet,  aux  amateurs  do  blason  ;  elle  en  vaut 
bien  une  autre  par  son  impertinence. 

Le  manteau  de  la  Vierge  était  en  satin  blanc  de 
Bourges. 

"  Les  sonneurs  du  roi  jouèrent,  ainsi  que  les  trom- 
pettes des  galiotes. 

«  Artur  abattit  l'aigle  que  Flolo  portait  sur  son 
casque.  » 

A  la  même  époque  on  représenta  aussi  les  pièces 
dont  les  noms  suivent  : 

Moralité  très  excellente  à  Vhonneur  de  la  glo- 
rieuse Assompti07i  de  Notre-Daîne,  par  Jean  Par- 
mentier. 

Mystère  du  Vieil  Testamerit,  par  Jean  Petit. 

Mystère  de  la  Conception  et  Nativité  de  la 
glorieuse  Marie  Vierge,  avec  le  mariage  d'icelle. 


LE   THEATRE  A  NANTES 


la  Nativité,  Passion,  Résurrreciion  et  Ascension 
de  N.  S.  J.-C,  par  Joseph  de  Marnef,  ôtc. 

En  1518,  lorsque  Marie  Stuart,  encore  enfant, 
passa  par  Nantes  en  se  rendant  à  la  cour  de  France 
pour  épouser  François  II,  plusieurs  représentations 
furent  données,  notamment  à  la  Fosse,  où  l'on  avait 
dressé  un  certain  nombre  d'échafauds. 


II 


LE  PREMIER  OPÉRA  A  NANTES 
1596 


'ai  cité  clans  le  chapitre  précédent. 
la  Pastorale  dans  un  doccage^ 
qui  fut  représentée,  avec  musique^ 
lors  des  fêtes  données  par  le  duc 
François  II.  Mellinet  croit  que  cette 
Pastorale  pourrait  bien  être  le  jeu 
de  RoUn  et  de  Marion,  du  bossu  d'Arras,  qui  date  du- 
XlIIe  siècle,  et  que  l'on  peut  considérer  comme  le 
premier  opéra  comique  joué  en  France.  L'auteur  de- 
là Musique  à  Nantes  base  cette  supposition  sur  le 
lieu  de  la  scène,  qui  est  un  boccage  dans  le  Jeu 
comme  dans  la  Pastorale  ;  mais  les  renseigne- 
ments précis  manquant  absolument,  je  ne  croi-s- 
pas  devoir  désigner  cette  dernière  pièce  comme  la 
première  œuvre  lyrique  jouée  dans  notre  ville. 


'10  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Il  faut  attendre  encore  plus  d'un  siècle  pour  arri- 
Ter  à  la  représentation,  non  pas  d'un  opéra  propre- 
ment dit,  mais  d'une  pièce  qui,  par  son  genre,  par  le 
luxe  de  sa  mise  en  scène,  s'en  rapproche  assez. 

Ce  fut  sous  la  Ligue  que  se  joua  l'ouvrage  qu'avec 
assez  de  raison  l'on  peut  considérer  comms  le  pre- 
mier opéra  monté  dans  la  capitale  artistique  de  la 
Bretagne. 

Nantes,  ville  ultra  catholique,  était  alors  gouvernée 
par  le  duc  de  Mercœur,  qui,  api  es  Vassassinat  du  duc 
de  Guise,  s'était  déclaré  le  chef  des  ligueurs  en  Bre- 
tagne. 

Le  duc,  et  surtout  sa  femme,  jouissaient  à  Nantes 
d'une  grande  popularité.  La  duchesse  était  fille  du 
duc  de  Penthièvre;  elle  était  donc  issue  de  Charles  de 
Blois  et  de  Jeanne  de  Bretagne.  C'était  assez  à  cette 
époque  troublée,  qui  avait  déjà  vu  surgir  tant 
d'étranges  compétitions,  pour  que  le  duc  de  Mercœur 
rôvât  de  rétablir  à  son  profit  le  duché  de  Bretagne. 

Aussi  le  gouverneur,  en  attendant  qu'il  pût  définiti- 
vement placer  sur  sa  tête  la  couronne  tant  enviée  de 
iSi  bonne  duchesse,  tenait-il  à  Nantes  une  véritable 
cour. 

Les  courtisans  y  affluaient  de  toutes  parts.  Le  duc 
était  un  esprit  cultivé  qui  aimait  à  protéger  les  lettres; 
les  poètes  ne  manquaient  donc  point,  eux  non  plus, 
et  l'histoire  nous  a  conservé  de  nombreuses  pièces  à 
la  louange  du  très  illustre  et  très  magnanime 
prince  Philippe  Emmanuel  de  Lorraine,  duc  de 


LE  PREMIER  OPÉRA.  11 

Mercœur,  et  de  Madame.  Marie  de  Penthîèvre, 
son  épouse. 

Pendant  que  le  frère  Jacques  le  Bossu  prononçait 
ses  fougueuses  harangues,  soit  pour  légitimer  l'assas- 
sinat du  roi,  soit  pour  exciter  le  peuple  contre 
Henri  IV,  au  château,  les  fêtes  succédaient  aux  fêtes. 
La  duchesse  de  Mercœur  était  jeune,  ardente  au 
plaisir,  et  même  elle  ne  dédaignait  pas  de  se  mêler 
au  peuple  et  de  prendre  part  aux  vieilles  danses 
bretonnes  sur  la  Motte  Saint-Pierre. 

Parmi  les  poètes  de  la  petite  cour  du  duc  de  Mer 
cœur  se  trouvait  un  gentilhomme  du  nom  de 
Nicolas  de  Montreux,  qui  signait  ses  nombreuses 
productions  du  pseudonyme— anagramme  d'Olenix  du 
Mont-Sacré.  C'est  à  sa  plume  qu'est  due  la 
grande  pastorale  intitulée  VAriJnèney  représentée 
dans  la  grande  salle  du  Château  de  Nantes,  le  25 
février  1596.  Malheureusement,  si  la  pièce  nous  a  été 
conservée  dans  son  intégrité,  il  n'en  a  pas  été  de 
même  de  la  musique,  qui  ne  nous  est  pas  parvenue. 

M.  Louis  Lacour,  dans  une  brochure  devenue  rare 
aujourd'hui,  a  publié,  en  1858,  une  notice  sur  l'opéra 
d'Olenix  de  Mont-Sacré 

Je  ne  le  suivrai  pas  dans  l'analyse  détaillée  de 
l'Ari77iène.  La  chaste  passion  du  berger  Arimène  pour 
la  pastourelle  Alphise,  intéresserait  médiocrement 
mes  lecteurs  ;  je  donnerai  seulement  des  détails  sur 
les  intermèdes  mythologiques  placés  entre  les  cinq 
actes  de  cette  pastorale  fadasse. 


12  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 


Olenix  du  Mont-Sacré  publia  son  Ari77tène  à 
Nantes,  clioz  Pierre  Dorion,  imprimeur  et  libraire- 
juré  de  l'Université,  demeurant  en  la  rue  Saint- 
Pierre.  L'édition  porte  la  date  M.  D.  XGVII.  L'auteur 
prit  le  soin  de  joindre  à  la  pièce  sa  mise  en  scène 
détaillée.  C'est  vraiment  fort  curieux. 

«  Le  téastre  eslevé,  dit  Montreux,  à  l'un  des  boutz 
de  la  grand'sallo  du  chasteau,  avoit  vingt-cinq  piedz 
en  quarré;  la  face  en  estoit  abaissée  d'un  pied  et 
demy  pour  gn  rendre  plus  apparente  la  perspective. 
Il  pôrtoit  en  face  quatre  pantagones,  chacun  rendant 
cinq  diverses  faces,  et  ces  pantagones  estoient  meuz 
et  tournez  par  une  seule  viz  de  fer  qu'un  homme* 
seul  pouvoit  tourner  soubz  le  téastre  ;  les  faces 
estoient  peinctes  diversement  selon  le  subject  de  la 
pastorale  et  des  divers  intramèdes,  les  chapeaux  des> 
pantagones  semez  de  fleurs  meslez  de  lambrisseaux 
d'or  et  portans  chacun  quatre  flambeaux  alumez.  » 

Ces  pentagones  dont  parle  Olenix,  remplaçaient, 
selon  toutes  probabilités,  les  châssis  placés  dans  le 
théâtre  actuel  le  long  des  portants.  Grâce  à  ces  pen- 
tagones, les  changBments  à  vue  devaient  se  faire- 
avec  une  rapidité  étonnante.  Il  est  vrai  que  ces 
lourdes  masses  étaient  sans  doute  fort  embarrassantes 
et  gênaient  la  circulation  dans  les  coulisses  ;  cepen- 
dant il  faut  avouer  que,  pour  l'époque,  c'était  vraiment 
bien  imaginé. 

«  Sur  le  téastre  estoit  un  grand  ciel  portant  la 
face  nocturne  pour  supporter  les  corps  célestes  repre- 


LE  PREMIER  OPÉRA  13 

sentez  aux  intramèdes.  Les  pantagones  laissoient 
diverses  ouvertures  entre  eux  par  où  sortoient  les 
acteurs. 

»  A  l'un  des  boutz  du  téastre  estoit  la  grotte  de 
Gircimant,  magicien,  d'où  sortoient  les  démons  alors 
de  ses  conjuremens,  et  de  l'autre  un  antique  rocher 
duquel  sortoient  partie  des  effects  de  sa  magie, 
comme  feux,  fontaines,  serpents  et  autres  choses. 

»  Les  deux  costez  du  téastre  estoient  garniz  de 
rangs  de  lampes  de  verre,  plaines  d'huiles  odorantes 
et  de  toutes  couleurs. 

»  Près  du  téastre  estoit  eslevé  un  perron  couvert 
de  tapisserie,  où  estoient  siz  monseigneur,  mesdames, 
monsieur  l'ambassadeur  du  roy  catholique,  feu  mon- 
sieur le  marquis  de  Belle-Isle,  madame  sa  femme, 
monsieur  de  Kerberio  et  plusieurs  autres  seigneurs, 
'dames  et  damoiselles  ;  le  bout  et  les  costez  de  la 
salle  garniz  de  sièges  en  forme  d'amphiiéastres  pour 
asseoir  grand  nombre  de  damoiselles  et  autres  per- 
sonnes, avec  des  galleries  au  bout  et  autour,  faictes 
exprès  pour  contenir  la  grande  et  immense  multitude 
des  spectateurs  ;  l'ordre  du  chasteau  si  prudemment 
mis,  suivy  et  parachevé  par  messieurs  les  capitaines 
d'iceluy  qu'il  n'y  survint  ny  rumeur,  ny  désordre,  ny 
péril. 

»  Derrière  le  téastre  estoient  plusieurs  salles  et 
chambres  où  s'habilloient  les  acteurs.  » 

«  L'intramède  du  combat  des  dieux  et  géantz  se 
.représenta  de  la  sorte  :  les  faces  des  pantagones,  qui 


14  LE  THÉÂTRE   A  NANTES 

durant  le  premier  acte  de  la  pastorale  avoient  paru 
champestres  en  divers  objectz,  changèrent  représen- 
tantz  plusieurs  rochers  antiques.  Les  géantz  armez  à 
l'antique  et  hault  eslevés  parurent  sur  le  téastre, 
arrachantz  ces  rochers  et  les  entassantz  les  uns  sur 
les  aultres.  Il  demeuroit  au  lieu  d'eux  sur  les  panta- 
gones  une  certaine  représentation  que  laisse  une 
pierre  arrachée.  Au  bruit  de  ces  hommes,  Jupiter 
parut  au  ciel  en  un  globe  tournant,  qui,  venant  à 
s'ouvrir^  feit  voir  ce  dieu  assis  sur  l'arc  du  ciel,  vestu 
d'une  robe  de  toille  d'or,  avec  sa  couronne  et  son 
sceptre:  à  ses  costés  Pallas  et  Mercure,  habillez  en 
leurs  habitz  ordinaires. 

»  Sur  le  téastre  se  feit.  et  comme  sur  le  ciel,  un 
tintamarre  et  bruit  ressemblant  au  tonnerre,  avec 
son  de  tambours,  et  mille  feuz  diversement  artiflcielz. 
Jupiter  après,  tenant  dans  sa  dextre  son  fouldre  ar- 
dent, le  lança  sur  les  géantz,  qui  montez  sur  les 
rochers,  le  combattoient  main  à  main.  A  l'instant  et 
hommes  et  rochers  furent  abysmez  et  perduz  au  fond 
des  enfers,  disparoissant  comme  une  esclair  à  la  veue, 
et  le  fouldre  alumé  courant  et  bruiant  sur  le  téastre, 
dont  les  fumées  étoient  douces  pour  avoir  entré  des 
perfuns  parmi  la  fouldre.  Le  ciel  s'estant  refermé  et 
les  pantagones  rapporté  leurs  faces  silvestres,  le 
concert  des  musiciens  avec  les  voix  et  les  instruments 
de  toutes  sortes,  chantèrent.  » 

Troisième  intermode  :  «  Sur  le  téastre  parut  une 
mer   agitée,  et   les  pantagones  changcans  de  face 


LE  PREMIER  OPÉtlA  15 

parurent  portant  des  grotesques  et  rochers,  à  l'un 
desquelz,  dont  le  pied  se  baignoit  dans  les  flots  de  la 
mer,  parut  Andromède  attachée  avec  chaînes  de  fer. 
Du  ciel  descendit  Persée  sur  le  Pégaze  que  fort 
industrieusement  il  faisait  mouvoir.  A  l'instant  sortit 
le  monstre  de  la  mer  avec  un  haut  bruit  et  jaillisse- 
mens  de  flots  qui,  s'approchant  pour  dévorer  Andro- 
mède, fut  empesché  par  Persée,  longtemps  combattu, 
puis  enfin  tué.  Le  chevalier  après,  déliant  sa  pucelle 
et  la  mettant  en  croupe  sur  le  Pégaze,  s'en  revolla 
victorieux.  Puis  les  chantres  chantèrent.  » 

L'avant-dernier  intermède  ne  fut  pas  le  moins  cu- 
rieux :  «  Les  panlagones  parurent  en  faces  bocqua- 
gères,  une  belle  vache  sur  le  téastre,   marchant  et 
passant,  Argus  avec  sa  houlette  assiz  près  d'elle  et  la 
regardant  de  ses  cent  yeux  ;  Jupiter  descend  du  ciel 
en  une  nue  et  dans  un  globe  suspendu  en  l'air.  Mer- 
cure à  son  costé  qu'il  feit  descendre  soubz  une  nue 
sur  le  téastre  pour  charmer  et  tuer  Argus  ;  ce  qu'il 
feit,  sonnant  du  flageollet.  On  vit  peu  à  peu  les  yeux 
d'Argus  se  fermer,  comme  touchez  du  sommeil,  estantz. 
tous  endormiz  ;  Mercure  lui  trenche  le  chef,  met  la . 
vache  en  liberté,  qui  s'en  court  sur  le  téastre,  puis 
remonte  au  cieî  et  porte  la  teste  d'Argus  à  Jupiter. 
Gela  fait,  le  concert  des  chantres  chanta  avec  les 
instruments.  » 

Le  cinquième  et  dernier  tableau   des  intermèdes 
montra  les  pentagones  »  en  faces  tristes,  creuses,, 
noires,  semées  d'ombres,  de  serpents,  de  feux  et  de-. 


46  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

mille  horreurs.  Le  téastre  s'ouvrit  et   lors  parut  la 
gueule  d'enfer  ayant  au  dedans  le  chien  Cerbère,  jetant 
le  feu  par  les  trois  gueulles.  Orphée  habillé  d'un  satin 
blanc,  et  à  la  mode  des  anciens  prebstres  de  Thrace, 
un  luth  en  la  main,  parut  sur  le  téastre  chantant  fort 
doucement.  Peu  a  peu  l'on  vit  Cerbère  cesser  son 
feu,  comme  ravy  de  ceste  douce  voix,  puis  l'ayant 
cessé  de  tout,  permettre    l'entrée  d'enfer  à  Orphée, 
qui  devallant  chantoit  toujours  ses  vers,  assoupis- 
sant là,  flamme  et  les  fumées  qui  sortaient  de  ce  creux 
manoir,  où  arrivé,  charme  de  sorte  les  esprits  de  son 
doux  chant  qu'ils  luy  rendirent  sa  femme  dont  la  teste 
parut  sur  le  téastre  et  hors    de  l'enfer  où  soudain 
elle  retomba  pour  l'avoir  tournée,  et  regardé  derrière 
elle.  Orphée,  se  retirant  triste,   en  piteux  regrets 
récitta  les  derniers  vers,  puis  le  concert  des  musi- 
ciens se  respondit.  » 

Quand  on  lit  ces  descriptions,  on  reste  étonné  de  ce 
qu'à  cette  époque  une  pareille  mise  en  scène  ait  pu 
être  exécutée.  Ce  serait  à  se  demander  si  le  récit 
d'Olenix  de  Mont-Sàcré  est  vraiment  véridique.  Mais 
comme  le  fait  si  bien  remarquer  M.  Louis  Lacour, 
l'auteur  nous  raconte  les  merveilles  de  sa  pièce  avec 
un  tel  accent  de  franchise,  qu'on  ne  peut  douter  de  sa 
véracité.  Nos  pères  étaient,  comme  on  le  voit,  fort 
avancés  sous  le  rapport  de  la  machinerie.  Il  est  vrai 
qu'à  cette  époque,  Ruggieri,  le  fameux  alchimiste  de 
■Catherine  de  Médicis,  se  trouvait  aussi  au  château 
'de   Nantes.    Il   est    donc    plus    que    probable    qu'il 


LE   PREMIER  OPERA. 


17 


collabora  d'une  façon  active  aux  décorations  et  aux 
trucs  de  VArimène.  Ce  premier  opéra  a  été  joué  à 
Nantes  avec  un  luxe  véritablement  extraordinaire. 
Cette  représentation  coûta  au  duc  de  Mercœur  la 
jolie  somme  de  quatre  mille  écus.  Il  en  fut  quitte  pour 
élever  encore  les  charges  de  la  ville,  mais  seulement 
celles  de  la  bourgeoisie  et  du  clergé,  car  Monsieur 
de  Lorraine  ménageait  le  peuple,  dont  il  était  l'idole. 
En  cette  qualité,  il  jugeait  bon  de  le  flatter,  car  il 
craignait  que  Jacques  Bonhomme  ne  vint  tout  à 
coup  le  réveiller  et  faire  envoler  le  beau  songe  qui, 
selon  son  expression,  durait  depuis  dix  ans. 


III 


MOLIERE.  —  LES  TROUPES  NOMADES 

(1639-1720) 

l'époque  où  nous  arrivons,  le 
théâtre  s'était  de  plus  en  plus 
perfectionné  en  France.  Corneille 
avait  déjà  donné  plusieurs  chefs- 
d'œuvre  à  la  scène  française,  et 
Racine  se  préparait  à  marcher  sur 
les  traces  de  son  illustre  devancier.  De  nombreuses 
troupes  de  comédiens  nomades  exploitaient  la 
province,  comme  le  font  aujourd'hui  les  tournées 
organisées  pour  faire  connaître  les  pièces  en  vogue. 
Nantes,  par  son  importance,  était  tout  indiquée  aux 
artistes  ambulants;  aussi  trouve-t-on  dans  les 
registres  municipaux  de  nombreuses  traces  du 
passage  des  comédiens  dans  notre  ville. 


20  LE  THÉA.TRE  A  NANTES 

Malheureusement,  les  détails  manquent  absolument. 
Quelles  ont  été  les  pièces  jouées  à  Nantes  pendant 
cette  période?  Malgré  des  recherches  longues  et 
minutieuses,  il  m'a  été  impossible  d'en  décou.vrip  la 
liste.  J'ai  même  dû  m'estimer  très  heureux  de  trouver 
deux  ou  trois  noms  de  pièces  que  je  citerai  plus 
loin. 

Il  est  bien  marqué  sur  les  registres  que  les  comé- 
diens ont  donné  la  nomenclature  de  leurs  pièces; 
mais  le  greffier  a  négligé  de  transcrire  cette  nomen- 
clature dans  lo  compte-rendu  des  délibérations  du 
bureau.  Cette  lacune  est  des  plus  regrettables; 
nous  en  aurons  de  bien  plus  graves  à  déplorer 
plus  tard.  Il  faut  bien  l'avouer,  nombre  de  docu- 
ments qui  auraient  pu  servir  à  l'histoire  du  théâtre 
à  Nantes  ont  disparu. 

C'est  à  la  date  du  5  mai  1639,  que  l'on  trouve,  dans 
les  archives  municipales,  la  première  mention  tou- 
chant les  comédiens.  Il  s'agit  d'une  troupe  qui 
était  à  Angers.  Le  bureau  refusa  à  ces  artistes  la 
permission  de  représenter  des  tragi-comédies  «  quant 
à  présent  pour  plusieurs  considérations  »  qui  ne  sont 
pas  indiquées. 

En  1647,  il  se  trouvait  aussi  une  troupe  de  comédiens 
à  Nantes.  L'établissement  du  droit  des  pauvres  dans 
notre  ville  remonte  à  cette  année.  Les  conditions 
étaient  alor=;  plus  douces  qu'aujourd'hui.  Voici  le 
texte  de  la  délibération  telle  qu'elle  existe  dans  nos 
archives  : 


MOLIÈRE.  —  LES  TROUPES  NOMADES       21 

Du  dimanche  29  décembre  1647.  <  Sur  ce  qui  a  été 
représenté  au  bureau  (par  M.  du  Perron),  qu'en  plu- 
sieurs villes  du  royaume  les  commédiens  qui  désirent 
monter  sur  le  téastre,  n'en  reçoivent  permission  qu'à 
condition  qu'ils  jouront  ung  jour  pour  les  pauvres 
de  l'Hostel-Dieu  *de  la  ville  où  ils  sont  ;  ce  quy  se  peut 
aussi  bien  pratiquer  dans  ceste  ville  que  ailleurs  et 
qu'il  serait  facile  de  le  faire  à  présent  qu'il  y  a  une 
troupe  de  commédiens  en  la  ville.  L'affaire  mise  en 
délibération,  après  avoir  mandé  au  bureau  le  sieur  de 
Beaupré,  l'un  des  commédiens,  auquel  on  a  fait  entendre 
que  de  l'advis  commun  du  bureau  conformément  à  ce 
qu'il  se  pratique  aux  bonnes  villes  de  ce  royaume,  les 
commédiens  jouront  un  jour  ouvrable  tel  qu'il  plaira 
au  bureau,  pour  les  pauvres  de  l'Hostel-Dieu  de  ceste 
dicte  ville.  Et  en  l'argent  rendu  à  la  porte  du  Jeu  de 
Paulme  pour  la  représentation  des  dicts  pauvres  se 
tiendront  si  besoin  est  ung  de  Messieurs  les  eschevins 
et  un  de  Messieurs  les  Pères  des  pauvres.  » 

L'année  1648  restera  justement  célèbre  dans  les 
annales  de  notre  théâtre  :  c'est  celle  où  Molière,  qui 
alors  courait  la  province,  vint  donner  à  Nantes,  du 
23  avril  au  18  mai  1648,  une  série  de  représentations. 

On  lit  dans  les  registres  municipaux,  en  date  du 
23  avri  11648: 

«  Ce  jour,  est  venu  au  bureau  le  sieur  Morlière 
(sic),  l'un  des  commédiens  de  la  troupe  du  sieur 
Dufresne,  qui  a  remonstré  que  le  reste  de  la  dite 
troupe  doibt  arriver  ce  jour  en  ceste  ville,  et  supplyé 


22  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

s 

très  humblement  Messieurs,  leur  permettre  de  monter 
sur  le  téastre  pour  y  représenter  leurs  comédj^es.  » 
Le  bureau  remet  au  dimanche  à  se  prononcer.  Le 
dimanche  26  avril,  M.  de  la  Meilleraye,  gouverneur, 
étant  malade  «  déffenses  feut  faictes  aux  commédiens 
de  commencer  à  monter  sur  le  téastre,  jusques  à  ce 
qu'on  aye  nouvelles  de  sa  convalescence  >•. 

Le  nom  de  l'immortel  auteur  de  Tartuffe  a  été  mal 
orthographié  par  le  scribe  chargé  de  la  transcription 
des  délibérations.  Il  n'en  faudrait  pas  conclure  de  là 
que  Morlière  et  Molière  font  deux.  Il  n'y  a  pas  qu'à 
Nantes  où  le  grand  comédien  a  laissé  des  preuves- 
certaines  de  son  séjour,  à  cette  époque,  dans  les 
provinces  de  l'Ouest.  D'ailleurs,  M.  de  la  Nicollière- 
Teijéro,  le  savant  archiviste  de  la  ville,  a  découvert 
dans  les  registres  de  l'église  Saint-Léonard,  l'acte  de 
naissance  de  l'enfant  de  Pierre  Réveillon  et  de  Marie 
Bret,  comédiens  de  la  troupe  de  Dufresne.  Cet  acte 
est  signé  de  la  plupart  des  camarades  de  Molière,  et 
entrautres  des  Béjart.  La  compagnie  de  comédiens 
dont  faisait  partie  le  grand  comique,  était  donc  bien 
véritablement  à  Nantes  en  1648,  et  le  génie  sublime 
dont  la  France  est,  à  bon  droit,  si  fière,  s'y  trouvait 
également. 

M.  Louis  de  Kerjean  (Emile  Grimaud)  a  révoqué 
en  doute  la  venue  de  Molière,  sous  le  prétexte  suivant. 
—  Molière,  nous  dit-il,  était  le  chef  de  la  troupe  de 
Vlllustre  Théâtre,  et  dans  les  registres  municipaux 
c'est  Dufresne  qui  est  désigné  comme  directeur.  — 


MOLIÈRE.  —  LES  TROUPES  NOMADES      23 

Cela  suffit  à  M.  de  Kerjeanpour  traiter  de  légende  le 
séjour  de  Molière  dans  notre  ville.  Il  en  profite  pour 
railler  en  passant  Camille  Mellinet  sur  les  pages  qu'il 
a  consacrées  au  grand  comédien.  Ici,  M.  Grimaud, 
imprimeur,  reparaît  sous  le  noble  K  barré  de  son  pseu- 
donyme. Dans  le  catalogue  de  la  bibliothèque,M.  Péhant 
repousse  l'assertion  de  M.  de  Kerjean.  Il  avoue 
franchement  que,  pendant  quelque  temps,  il  a  douté, 
lui  aussi,  de  la  véracité  de  la  tradition,  mais  qu'ayant 
trouvé  dans  la  bibliothèque  de  M.  de  Soleinnes  la 
preuve  évidente  qu'il  existait  dans  la  troupe  de 
Vlllustre  Théâtre  un  nommé  Dufresne,  il  lui  semble 
dorénavant  prouvé  que  Molière  est  bien  venu  à 
Nantes.  Poursuivi  par  ses  créanciers,  Molière  avait 
peut-être  d'excellentes  raisons  pour  ne  pas  paraître 
il  ce  moment  à  la  tête  d'une  compagnie  de  comédiens, 
et  il  aura  pris  Dufresne  comme  prête-nom. 

Le  prix  du  spectacle  était  fixé  par  personne  à 
15  sous  tournois  pour  les  pièces  nouvelles  et  à 
10  sous  pour  celles  déjà  jouées.  La  représentation 
pour  les  pauvres  de  l'hôpital  eût  lieu  le  18  ipai  1648. 

D'après  Camille  Mellinet,  Molière  joua  pendant 
son  séjour  ses  deux  pièces  de  la  Jalousie  du  Bar- 
bouillé et  du  Docteur  Amoureux.  L'auteur  de  la 
Musique  à  Nantes  a  négligé  de  nous  indiquer  où  il 
.avait  pris  ce  renseignement  ou  sur  quoi  il  fondait  son 
assertion.  C'est  d'ailleurs  le  grand  défaut  de  Camille 
Mellinet.  Dans  ses  nombreux  travaux,  tous  si  utiles 
<et  si  curieux,  il  a  trop  souvent  le  tort  de  ne  pas 


24  -EE  tHEATRE  A  NANTES 


signalerses  sources.  Lorsqu'il  s'agit  de  points  histo- 
riques à  élucider,  c'est  pourtant  fort  nécessaire.  Je- 
laisse  donc  à  Mellinet  la  complète  responsabilité  du 
fait  qu'il  avance.  Que  Molière  ait  joué  à  Nantes  les 
deux  petites  comédies  qu'il  venait  de  composer,  cela, 
me  paraît  fort  pt*obabie  ;  mais  comme  je  n'ai  rien 
trouvé  dans  les  archives  sur  ce  sujet,  et  qu'il 
n'existe  point,  à  ma  connaissance,  d'autre  source 
où  l'on  puisse  puiser  des  renseignements  sur 
le  séjour  de  Molière  dans  ïa  cité  nantaise,  je  me 
garderai  bien  de  rien  affirmer. 

D'après  la  tradition,  Molière  joua  dans  la  salle  du 
jeu  de  Paume  de  la  rue  Saint-Léonard.  Cette  salle  fut 
démolie  en  1836.  Son  eiïiplàcement  est  actuellement 
occupé  par  un  magasin  de  droguerie.  L'inscription 
suivante  a  été  placée  sur  la  façade  par  les  soins  de 
M.  Verger  : 

ICI  EXISTAIT  UN  ANCIEN  JEU  DE  PAUME 

DÉTRUIT  EN  1836,  DANS  LEQUEL 

J.-B.      POQUELIN      DE       MOLIÈRE 

JOUA  LA  COMÉDIE  EN  1648. 

Aujourd'hui,  cette  plaque  est  dans  un  piteux  état  ; 
les  lettres  sont  effacées,  et  il  est  fort  difficile  de  les- 
déchiffrer.  11  est  véritablement  honteux  de  laisser 
ainsi  l'inscription  destinée  à  perpétuer  le  souvenir 
du  séjour  à  Nantes  de  Fauteur  de  tant  de  chefs- 
d'œuvre. 


MOLIÈRE.  —  LES  TROUPES  NOMADES       25 

Pourtant,  il  est  très  probable  que  ce  n'est  point 
dans  cette  salle  que  Molière  donna  ses  représentations. 
Les  troupes  de  passage  avaient  l'habitude  de  jouer 
dans  le  jeu  de  Paume  de  la  ville.  Or,  le  jeu  de  Paume 
de  la  rue  Saint-Léonard  appartenait  à  un  particulier- 
Celui  de  Messieurs  du  bureau  était  situé  dans  les  Fossés- 
Saint-Léonard,  à  peu  près  en  face  de  l'église  de  ce 
nom,  qui  occupait  le  fond  des  jardins  de  la  mairie- 
actuelle. 

A  la  date  du  17  mai  1648,  dans  le  compté-réndu  de 
la  délibération  au  sujet  de  la  pièce  due  pour  l'hôpital, 
il  est  dit  «  qu'il  sera  mis  ordres  à  ce  que  l'argent  soit 
receu,  à  la  porte  du  Jeu  de  Pa  aimes,  par  personnes 
que  l'on  y  commettra  à  cet  effet.  »  S'il  s'était  agi  d'un 
autre  Jeu  de  Paume  que  de  celui  de  la  ville,  on  l'aurait 
spécialement  désigné,  car  il  en  existait  un  certain 
nombre.  Je  suis,  en  cela,  de  l'avis  de  M.  de  laNicoUière, 
et  j'ai  tout  lieu  de  supposer  que  c'est  par  erreur  qu'oa 
a  cru,  jusqu'ici,  que  Molière  donna  ses  représentations 
rue  Saint-Léonard. 

Molière  et  sa  troupe  auraient  peut-être  prolongé 
leur  séjour,  si  un  nommé  Dominique  Ségalla,  italien 
de  naissance  et  montreur  de  marionnettes  de  son 
état,  n'était  venu  établir  une  terrible  concurrence. 
Les  spectateurs  délaissèrent  le  grand  comédien  et 
allèrent  applaudir  les  pantins  du  bateleur.  Le  ca- 
ractère des  Nantais  n'a  pas  changé  depuis  cette 
époque,  puisque,  aujourd'hui  encore,  nous  voyons  le- 
public   abandonner   le    théâtre    et  les   œuvres  des 


26  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

maîtres  pour  courir  au  cirque,  admirer  les  grimaces 
des  clowns  et  battre  des  mains  aux  dislocations  de 
l'homme-serpent. 

Il  existe  plusieurs  petites  pièces  sur  le  séjour  de 
Molière  à  Nantes.  J'en  parlerai  plus  tard,  à  la  date 
•de  leurs  représentations. 

Camille  Mellinet  a  publié,  sur  le  même  sujet,  une 
scène  dramatique  qui  n'a  jamais  été  jouée.  Cette 
esquisse,  qui  met  en  scène  Molière,  M"^^  de  Sévigné, 
M.  Harrouys  et  un  gentilhomme  bel  esprit  nantais,  le 
marquis  Ragault  de  la  Hautière,  est  vraiment  fort 
intéressante  et  mérite  une  mention  spéciale. 

A  partir  de  1649,  les  troupes  nomades  deviennent 
ûe  plus  en  plus  nombreuses.  J'ai  extrait  des  registres 
les  principales  délibérations,  au  sujet  des  comé- 
diens. Ces  documents  ont  un  certain  intérêt. 

1649,26aoùt.  — «Gejour,  le  sieur  Dupré,commédien, 
est  venu  au  bureau  et  a  supplié  Messieurs  luy  per- 
mettre de  faire  monter  sa  troupe  sur  le  téastre,  en 
ceste  ville^  et  représenter  nombre  de  pièces  qu'il  a 
données  par  déclaration  et  qu'il  se  contentera  de  six 
sols  par  personne  qui  désireront  la  voir.  L'advis 
"Commun  du  bureau  arrête  permettre  au  sieur  Dupré 
et  à  sa  troupe  de  monter  sur  le  téastre,  à  la  charge 
■de  donner  une  pièce  aux  pauvres  de  l'hospital  de 
>ceste  ville,  laquelle  pièce  sera  choisye  par  le  bureau.  » 

1649,  du  jeudi,  27e  jour  de  septembre.  —  «•  Ce  jour, 
le  sieur  Dupré,  commédien,  est  venu  au  bureau  et  a 
apporté  la  liste  de  toutes  les  pièces  qu'il  a  dessein  de 


MOLIÈRE.   —    LES  TROUPES  NOMA.DES  27 

représenter  en  ceste  ville.  En  conséquence  de  la  per- 
mission, luy  donnera,  pour  la  ville,  la  pièce  qu'il 
plaira  à  Messieurs  de  choisir,  pour  l'hospital  de  ceste 
dicte  ville,  ainsi  qu'il  est  accoutumé.  De  l'advis  com- 
mun du  bureau,  a  été  arrêté  prendre  et  choisir  la 
pièce  de  Saint- Usiache,  pour  l'hospital  de  ceste 
ville,  laquelle  sera  représentée  le  jour  que  le  bureau 
en  fera  advertir  le  sieur  Dupré.  » 

C'est  la  première  fois  que  l'on  trouve,  dans  les 
registres,  le  nom  d'une  pièce. 

Du  16  août  1650.  —  Permission  accordée  au  sieur 
Desfontaines. 

Du  25  avril  1651.  —  «  Est  venu  au  bureau  le  sieur 
Baupré,  commédien  de  la  troupe  Desfontaines.  De 
i'advys  commun  du  bureau;  permission  accordée.  II 
leur  a  été  taxé,  à  savoir  :  pour  les  pièces  nouvelles 
qui  n'ont  jamais  été  représentées  en  ceste  ville, 
quinze  sols  tournois  par  personne,  et  dix  sols  pour 
les  pièces  qui  ont  cy- devant  été  jouées.  >» 

Du  14  avril  1652.  —  «  Une  troupe  de  commédiens 
ayant  faict  dresser  un  téastre  au  jeu  de  Paulmes  de 
la  rue  des  Carmes,  faict  afficher  les  placards  aux 
carrefours  et  places  publiques,  sans  avoir  veu 
Messieurs  de  ville,  au  bureau,  et  faire  ce  qui  se  doit 
pratiquer  en  la  manière  accoutumée,  iceux  mandez 
de  venir  audit  bureau,  et  leur  ayant  été  faicte  répri- 
mande de  la  faulte  par  eulx  faicte,  en  ont  faict 
excuses  et  promis  qu'à  l'advenir  ils  n'entreprendroient 
de  monter  sur  le  téastre  sans    la    permission   de 


28  •  Le  tïiéatre  a  nantes 

^Messieurs  du  corps  de  ville.  En  conséquence,  après 
avoir  prescrite  la  liste  de  leurs  pièces,  receu  la  taxe 
du  prix  dlcèlles  et  en  avoir  été  choisi  une  pour  les 
pauvres  de  l'hospital  de  cesté  ville,  leur  a  été;  par  le 
bureau,  permis  de  les  représenter  sans  faire  scandale.  » 

Du  16  mai  1653.  —  Permission  accordée  au  sieur 
Cadet,  à  condition  de  ne  prendre  que  huit  sols  par 
personne. 

Du  22  juin  1653.  —  <  Permission  au  sieur  de  la 
Motte,  à  la  charge  de  ne  prendre  que  dix  sols  par 
personne,  et  qae  mardy  prochain  ils  représenteront  la 
commédye  de  Judicque,  que  le  bureau  a  choisye  pour 
les  pauvres.  » 

Du  7  may  1654.  —  <  Permission  aux  sieurs  Lafoque 
et  Villabé,  à  condition  de  ne  pren<lre  que  quinze 
sols  pour  chacune  pièce,  fors  les  deux  pièces 
nouvelles  qu'ils  ont,  où  il  y  a  des  machines,  desquelles 
ils  prendront  davantage.  » 

Il  est  regrettable  de  ne  pas  savoir  quelles  étaient 
tes  deux  pièces  nouvelles  «  où  il  y  avait  des  ma- 
chines »  et  de  ne  pas  posséder  le  compte-rendu  de 
leurs  représentations.  Il  aurait  été  curieux,  en  effet, 
de  comparer  la  mise  *en  scène  de  ces  œuvres  avec 
celle  de  VArimêne  d'Olénix  du  Mont-Sacré,  dont  j'ai 
donné,  dans  le  chapitre  précédent,  une  minutieuse 
description. 

Du  23  avril  1656,  —  La  troupe  du  sieur  Ducormier 
obtient  la  p-^rmîssion  de  jouer  «<  à  charge  de  se  com- 
porter honnestement  et  modestement,  sans  faire  ny 


MOLIÈRE.  —  LES  TRQUPES  NOMA.DES  29 

<i^re  paroles  sales  et  dissolues,  et  de  payer  quarante 
livres  à  l'hospital.  » 

A  partir  de  cette  époque,  la  représentation  pour  les 
pauvres  est  remplacée  par  un  droit  dont  le  taux  varie 
avec  chaque  troupe. 

Les  troupes  des  sieurs  de  Villenasve,  du  Cormier, 
4u  Groisic  et  la  Gousture  donnent  des  représentations 
pendant  la  fin  de  l'année  1656  et  l'année  1657. 

A  la  date  du  17  juin  1659,  il  existe  une  très  curieuse 
■délibération  du  bureau,  qui  peint  bien  l'esprit  de 
l'époque.  La  voici  : 

«  Sur  ce  qui  a  été  représenté  par  M.  le  Procureur 
syndic,  en  l'absence  de  M.  le  Procureur  du  roy  de  la 
prévosté  de  ceste  ville,  qu'en  toutes  les  bonnes  villes 
de  ce  royaume  pour  la  vénération  que  l'on  doibt  au 
Saint-Sacrement  de  l'autel,  l'on  ne  permet  point  pen- 
dant l'octave  de  la  Feste-Dieu  que  les  commédiens  ny 
aultres  gens  fassent  auculnes  représentations  publiques 
de  téastre  ;  néantmoins,  certains  commédiens  qui 
sont  à  présent  en  ceste  ville,  forment  le  desseing  de 
représenter  leurs  comédyes,  et  à  cette  fin  ont  mis  les 
affiches  et  placards  parles  carfours  de  ceste  dite  ville, 
et  fauxbourgs,  qui  est  une  y  révérence  à  ceste  auguste 
sacrement,  contre  l'honn'eur  et  gloire  de  Dieu  et  édi- 
fication du  prochain,  requérant  y  estre  pourvu  ». 
De  l'avis  général  du  bureau,  il  fût  défendu  aux 
comédiens  de  représenter  leurs  pièces  pendant  l'octave 
de  la  Fête  Dieu. 
Quayitmn  mutatus  ab  illo  !  ! 


30  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Du  25  mars  1660.  — •  Permission  accordée  à  Riche- 
mond  et  à  sa  troupe  à  la  condition  «  d'être  modestes  en 
leurs  comportemens  et  de  ne  prendre  que  quinze  sols 
pour  chaque  pièce  connue,  et  vingt  sols  pour  chaque 
pièce  nouvelle,  et  de  payer  deux  pistoles  pour  les 
pauvres.  » 

Du  25  avril  1664.  —  Autorisation  à  la  troupe  du  sieur 
Fillandre.  Cette  fois,  le  droit  des  pauvres  est  fixé  à  la 
somme  de  trente  livres. 

Du  25  mai  1664.  —  Autorisation  à  la  troupe  du  sieur 
de  Boncourt. 

Le  droit  de  l'entrée  permanente  des  autorités 
municipales  au  théâtre  date  du  *Zô  avril  1665.  En  elTet, 
ce  jour  là,  le  sieur  Richemond  étant  venu  au  bureau 
pour  obtenir  l'autorisation  de  représenter  des  pièces, 
cette  autorisation  lui  fut  accordée  <«  à  la  charge  oultre 
celles  déjà  connues  de  metire  un  banc  dans  le  ieu  do 
Paulmes  pour  Messieurs  du  corps  de  ville,  lesquels 
pourront  aller  à  la  commédye  lorsque  bon  leur  sem- 
blera. > 

Du  20  avril  1666.—  Permission  accordée  aux  sieurs 
Pierre  Ghasteauneuf  et  Nicolas  Besnard. 

Du  3  juillet  1667.  —  Permission  à  la  troupe  de  Ri- 
chemond t  à  condition  de  ne  rien  jouer  et  représenter 
contre  notre  saincte  religion  » 

Du  27  avril  1680.  —  Permission  au  sieur  de  Ghas- 
teauneuf. 

Du  3  août  1680.  —  Autorisation  accordée  à  Dela- 
garde,  ««  commédien  de  Son  Altesse  Royale.  » 


MOLIÈRE.  —  LES  TROUPES  NOMADES       8î 

1682.  —  Autorisation  aux  comédiens  royaux  de 
Chambord. 

Du  16  avril  1684.  —  Permission  aux  comédiens  de 
troupe  Lyonnaise  d'élever  leur  théâtre  dans  le  jeu  de 
Paume  du  Gliapeau-Rouge. 

12  avril  1685.  —  Autorisation  à  la  troupe  royale  de 
Ctiambord  »  à  condition  de  ne» représenter  aulcunes 
pièces  pendant  le  service  divin,  ni  qu'elles  soient  des- 
honnestes  ou  contre  la  religion  catholique.  » 

29  juillet  1686.  —  Permission  à  Toubel  de  Raselis 
«  commédien  de  la  seule  troupe  de  Madame  la 
Dauphine.  » 

2  mars  1687.  —  Même  troupe. 

25  janvier  1688.  —  Même  troupe. 

Gomme  on  le  voit,  les  renseignements  sur  ces  dif- 
férentes compagnies  de  comédiens  sont  fort  pauvres^ 
ou  plutôt  ils  manquent  absolument. 

25  janvier  1688.  —  Permission  au  sieur  Toubel  «  de 
faire  dresser  un  téastre  et  d'y  jouer  toutes  sortes  de 
commédies,  mais  ne  pourra  jouer  les  dimanches  et 
festes  qu'après  le  service  divin.  » 

D'après  Mellinet,  le  premier  opéra  fut  joué  à  Nantes, 
en  1687  et  s'appelait  les  Pygmées.  C'est  une  erreur. 
Les  Pygmées,  qui  se  trouvent  dans  nos  archives, 
ortographiés  PUmeméSy  ne  furent  réprésentés  qu'en 
1688.  Ils  avaient  été  précédés  d'un  autre  opéra, 
-4rean^,paroles  de  l'abbé  Perrin,  musique  de  Gambert. 
Cet  opéra,  créé  à  Londres,  fut  joué  pour  la  première 
fois  en  France  à  Nantes,  sous  la  direction  d'un  nommé- 


^  LE  THEATRE  A  NANTES 

Aumont.  A  cette  époque,  on  donna  aussi  deux  autres 
œuvres  de  Gambert  :  Pomone  et  les  Peines  et  Plai- 
sirs de  l'Amour. 

2  avril  1693.  —  Permission  au  sieur  Bonneuil  «  d'é- 
lever un  téastre  à  condition  de  n'y  représenter  aul- 
cunes  pièces  infamantes  ou  malhonnêtes.  » 

Pour  toutes  ces  troupes  ainsi  que  pour  celles  qui 
vont  suivre,  les  conditions  sont  les  mêmes  :  Repré- 
sentation au  bénéfice  des  pauvres  de  l'hôpital  et  banc 
pour  messieurs  de  la  ville. 

5  mai  1696.  —  Troupe  de  Scipion  Glavel. 

28  mars  1697.  —  Troupe  de  Leriche. 

14  avril  1698.  —  Même  troupe. 

18  septembre  1698.  —  Même  troupe. 

7  avril  1701.  —  Troupe  de  Pierre  Cadet,  directeur 
des  comédiens  Italiens  de  l'Hôtel  de  Bourgogne. 

15  mars  1704.  —  Troupe  Duteillay. 
13  avril  1705.  —  Même  troupe. 

31  mars  1703.  —  Troupe  de  Touteville. 

28  avril  1707.  —  Permission  au  sieur  Dûment, 
directeur  des  comédiens  du  comte  de  Toulouse,  de 
jouer  au  jeu  de  Paume  du  Chapeau-Rouge. 

22  octobre  1707.  —  Permission  à  Charles  Doset  de 
jouer  au  jeu  de  paume  du  Chapeau-Rouge. 

19  avril  1708.  —  Permission  au  sieur  Debellet 
d'élever  un  «<  téastre  »  dans  le  jeu  de  Paume  du 
Chapeau-Rouge. 

2  novembre  1720.  —  Permission  au  sieur  La  Grange 
Rejouer  au  Chapeau  Rouge. 


MOLIERE.  —  LES  TROUPES  NOMADES 


33 


Pendant  toute  la  période  de  1708  à  1720,  il  n'est  pas 
fait  mention  une  seule  fois,  dans  les  registres,  des 
troupes  de  comédiens.  C'est  fort  étonnant,  car,  à  cette 
•époque,  le  goût  du  théâtre  était  passé  définitivement 
dans  les  mœurs.  Peut-être  les  troupes  se  multipliaient- 
elles  tellement,  que  Ton  se  contentait,  au  bureau,  de 
■donner  une  autorisation  verbale.  Mais  alors,  pourquoi 
mentionner  les  unes  et  se  taire  sur  les  autres  ?  Peut 
être  aussi  y  avait-il  alors  une  troupe  sédentaire  à 
Nantes.  Mais  la  preuve  ?  J'ai  fouillé  et  refouillé  les 
Archives  et  je  n'ai  rien  trouvé  sur  quoi  fonder  une 
-opinion  définitive. 


^^*t«f 


1J 

i 


IV 

FIN    DES    TROUPES    NOMADES 

LES     CONCERTS 

LA     SALLE     DU     BIGNON  -  LESTARD 

(première  période) 
(1725-1788) 


es  registres  municipaux  contien- 
nent aussi  les  permissions  sui- 
vantes : 

«  3  janvier  1725.  —  Le  bureau 
autorise  le  sieur  Mysoli,  qui  avait 
obtenu  le  privilège  de  jouer  dans 
toute  la  Bretagne,  à  représenter  ses  pièces  à  Nantes.  » 
En  1724,  il  fut  permis  aux  comédiens  de  Michel 
Lecochais  «<  de  représenter  la  comédye  au  lieu  de 
leur  establissement,  pourvu  qu'ils  ne  s'écartent  point 
de  la  bienséance  et  des  bonnes  mœurs,  à  la  charge 
de  donner  aux  écoliers  du  droict  douze  billets  francs 
<ie  parterre,  chaque  jour  de  représentation,  non 
-compris  celui  de  l'écolier  qui  aura  soin  des  billets. 


36  LE   THEATRE   A  NANTES 

parce  que  lesdits  écoliers  observeront  une  conduite 
régulière  pendant  les  représentations  ,  et  que 
défïenses  leur  soient  faites  d'3^  faire  aucuns  troubles, 
et  d'y  entrer  armés  d'épées,  de  cannes,  de  bâtons, 
sur  les  peines  portées.  » 

10  mars  1728.  —  Permission  à  la  troupe  du  sieur 
Gérardy. 

Pendant  douze  ans,  on  ne  rencontre  plus,  dans  les 
Archives,  trace  d'une  autorisation  accordée. 

Par  contre,  à  chaque  instant,  on  trouve  mention 
de  l'invitation  faite  par  les  Pères  de  l'Oratoire  à. 
Messieurs  du  bureau,  pour  venir  écouter  la  tragédie 
ou  la  comédie  interprétée  par  les  élèves  du  collège. 

A  l'année  1727  se  rattache  un  fait  qui  no  se  rapporte 
pas  précisément  au  théâtre,  mais  qu'il  importe  de 
signaler,  car  il  constate  les  progrès  de  l'art  musical 
dans  notre  ville.  Sur  la  proposition  du  maire  Gérard 
Mellier,  il  se  fonda  une  société  de  concerts  d'amateurs 
sous  le  nom  d'Académie  de  Musique.  Il  y  avait  con- 
cert tous  les  jeudis.  Les  membres  seuls  pouvaient  y. 
assister;  cependant,  chaque  académicien  avait  le 
droit  d'amener  une  dame.  Je  relève,  à  ce  sujet,  dans 
le  règlement  de  l'Académie,  l'article  9  : 

«<  Les  académiciens  auront  attention  de  ne  donner 
des  billets  qu'aux  dames  qui  peuvent  honorer  l'as- 
semblée et  seront  tenus  à  cette  fin  de  signer  leur 
nom  au  bas  desdits  billets,  »  Cette  société,  qui  comp- 
tait parmi  ses  membres  actifs  MM.  de  Montaudouin,. 
Sauvaget,    Moriceau,    Bonamy,    Rivet,   Burguerie, 


LES    CONCERTS  37 


Fourcacle,  Bellot  et  Bertrand,  exista  jusqu'en  1742, 
année  où  elle  fut  dissoute  pour  une  raison  dont  la 
futilité  nous  fait  sourire  aujourd'hui.  Les  réunions 
se  tenaient  dans  une  des  salles  de  l'ancienne  Bourse, 
salle  située  au-dessus  de  la  chapelle.  En  1742,  pendant 
le  Carnaval,  les  académiciens  donnèrent  un  banquet 
dans  leur  salle;  le  curé  de  Saint-Nicolas  cria  au 
sacrilège,  l'évoque  joignit  sa  voix  à  celle  du  curé,  et, 
finalement,  nos  pauvres  musiciens  furent  forcés 
d'abandonner  la  salle.  Ce  fut  un  coup  fatal  pour  l'Aca- 
démie, qui  se  désagrégea  peu  à  peu. 

Cependant,  une  autre  société  ne  tarda  pas  à  se 
fonder.  Les  réunions  avaient  lieu  rue  de  la  Fosse.  «<  On 
ne  s'y  bornait  pas  à  la  musique  de  concert,  nous  dit 
Camille  Mellinet,  on  jouait  aussi  l'opéra,  que  l'on 
faisait  même  imprimer,  en  ins<îrivant  en  tête  du  titre  : 
Concert  de  Nantes.  J'ai  retrouvé,  avec  ce  titre, 
chez  Pasquier,  bouquiniste  à  Nantes  :  le  Jaloux 
corrigé,  opéra  bouffe,  sans  nom  d'auteur,  à  trois  per- 
sonnages; ^to«;rz.s,  acte-ballet,  avec  chant  et  chœurs 
d'indiennes;  les- Fêtes  grecques  et  ro7naînes  ;  les 
Fêtes  de  Vhyinen  et  de  Va7nour  ;  les  Amours  dic 
Temps,  Platée.  »> 

Les  mots  hymen,  amour,  portèrent-ils  ombrage  au 
clergé?  C'est  probable,  car  le  13  avril  1753,  M.  le 
doyen  prit  un  arrêté  où  il  déclarait  :  «  Que,  suivant 
les  instructions  du  chapitre,  il  avait  fait  déffenses  à 
M.    Nicolas    Thielin ,    diacre    d'office,    d'aller    au 


concert. 


38  LE  THEATRE  A  NANTES 

En  1758,  une  quarantaine  d'amateurs  se  réunirent 
et  créèrent,  sous  le  nom  de  Concert  de  la  ville,  une 
nouvelle  société  musicale  qui  tint  ses  assises  rue  du 
Moulin.  Pendant  cinq  ans,  le  Concert  de  la  ville  fut 
très  suivi. 

Revenons  maintenant  au  théâtre,  principal  objet 
de  ce  travail. 

Voici,  d'après  des  documents   que  j'ai  découverts 
dans  les  Archives  de  la  ville,  les  noms  des  directeurs, 
depuis  l'année  1738.  Les  quelques  faits  que  je  cite  sont 
aussi  extraits  de  ces  papiers. 
1738.  Directions  Hus,  Desforges  et  Leroi. 
1740.         —         Loinville  et  Francisque. 
1742.         —         Fierville  et  Deschamps. 
17-i3.         —         Hus  et  Desforges. 

A  la  date  du  14  août  1743,  est  enregistrée  la 
délibération  fort  intéressante  que  voici  :  <  Il  a  été 
arresté  qu'il  sera  fait  une  loge  dans  l'appartement 
appartenant  au  sieur  Bézier,  où  se  représente  la 
comédye,  pour  y  placer  Messieurs  du  bureau,  en 
remplacement  du  banc  que  la  communauté  y  avait 
anciennement,  le  tout  suivant  l'usage  qui  se  pratique 
dans  les  autres  villes  du  royaume.  » 

Si  j'en  crois  un  manuscrit  de  la  bibliothèque,  l'into- 
lérance catholique  contre  les  gens  appartenant  au 
théâtre  florissait,  à  îNantes,  en  l'an  de  grâce  1744.  En 
effet,  le  14  janvier,  un  comédien  étant  mort  en  refu- 
sant de  se  confesser,  son  corps  fat  jeté  dans  les 
fossés   Mercœur,  où    il    resta   jusqu'à    ce  que  des 


LA  SALLE  DU  BIGNON-LESTARD  89 

personneSjplushumainesquelesministresde  Celui  qui 
prêcha  l'amour  universel  et  le  pardon  des  offenses, 
vinssent  l'en  retirer  pour  le  porter  au  cimetière  des 
protestants. 

M.  Maugras,  qui  vient  de  publier  un  livre  si  remar- 
quable sur  les  Comédiens  hors  la  loi,  ignore  sans 
doute  ce  fait.  Il  pourra  lui  être  utile  pour  la  prochaine 
édition  de  son  ouvrage. 

Nous  arrivons  maintenant  à  l'époque  de  la  première 
salle  de  spectacle  élevée  à  Nantes.  Cette  salle,  située 
rue  du  Bignon-Lestard,  aujourd'hui  rue  Rubens, 
occupait  l'emplacement  compris  entre  l'imprimerie 
actuelle  de  la  rue  du  Chapeau-Rouge  et  le  n'^  6  de  la 
rue  Rubens.  L'entrée  principale  du  théâtre  était  sur 
cette  dernière  rue.  C'est  donc  par  erreur  que  le  vieux 
Nantais,  dans  ses  souvenirs  si  intéressants  et  si 
curieux,  a  imprimé  que  l'hôtel  du  Phare  de  la  Loire 
avait  été  bâti  sur  le  terrain  de  l'ancienne  salle  du 
Bignon-Lestard. 

L'origine  de  cette  salle  est  d'ailleurs  fort  obscure,et  ce 
n'est  p^s  sans  peine  que  je  suis  arrivé  à  reconstituer 
d'une  façon  à  peu  près  certaine  l'histoire  de  ses 
commencements. 

Et  d'abord  la  date  manque;  nulle  part  je  n'ai  trouvé, 
dans  les  registres  municipaux,  une  délibération  pre- 
mière touchant  une  salle  de  spectacle  à  élever  rue  du 
Eignon-Lestard.  Mellinet,  dans  son  Histoire  de  la 
Musique,  passant  en  revue  les  principaux  faits  rela- 
tifs au  théâtre,  écrit  brièvement  :  «  De  1660  a  1680, 


40  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

construction  de  la  première  salle  de  spectacle,  rue  du* 
Bignon-Lestard,  établie  et  surveillée  par  des  négo- 
ciants de  Nantes,  sous  la  régie  du  sieur  Desmarets.  > 
L'éminent  auteur  de  la  Co7n7nime  et  la  Milice  de 
Nantes  s'est  trompé  de  près  d'un  siècle. 

En  1680,  les  représentations  se  donnaient  tout  sim- 
plement dans  les  différents  jeux  de  paume.  Au  fond, 
l'on  dressait  des  tréteaux  sur  lesquels  on  élevait  le 
théâtre.  On  remplissait  ensuite  la  salle  de  bancs  et 
de  différents  autres  sièges  plus  ou  moins  commodes, 
et  c'est  ainsi  que  nos  pères  entendaient  tragédies, 
comédies  et  opéras. 

Ce  qui  prouve  clairement  l'erreur  de  Mellinet,  c'est 
que  Desmarets  était  directeur  vers  1780.  Il  n'est  pas 
question  de  lui  avant  cette  époque. 

D'ailleurs,  on  n'a  qu'à  se  reporter  au  chapitre  pré- 
cédent, dans  lequel  j'ai  cité  toutes  les  troupes  dont 
j'ai  pu  relever  les  noms  dans  les  Archives,  et  l'on 
verra  que  souvent  le  jeu  de  paume  dans  lequel  elles 
doivent  jouer  est  indiqué.  Il  est  donc  bien  évident  que 
pendant  toute  la  fin  du  dix-septième  siècle  et  la 
première  moitié  du  dix-huitième,  Nantes  ne  possédait 
pas  encore  de  véritable  théâtre.  En  1743,  —  j'en  ai 
donné  la  preuve  la  plus  évidente,— les  représentations 
se  donnaient  dans  VappayHement  du  sieur  Bézier. 
Je  n'ai  pu  découvrir  où  se  trouvait  cet  appartement. 

Cependant,  à  peu  près  vers  cette  époque  —  il  m'a  été 
impossible  de  fixer  la  date  exacte  —  un  nommé- 
Tarvouillet   installa,  rue    du  Bignon-Lestard,    un 


LA   SALLE  DU  BIGNON-LESTARD  41 

commerce  de  traiteur.  Il  faisait  nopces  et  festins  et 
construisit  un  lieu  couvert  pour  recevoir  les  convives. 
C'était  la  salle  Leduit  de  l'époque.  C'est  là  l'origine 
du  théâtre  du  BignouTLestard.  Le  commerce  de 
Tarvouillet, -florissant  dans  l'origine,  tomba-t-il  plus 
tard  en  décadence  ?  Un  rival  plus  heureux  eut-il,  de 
préférence  à  lui,  la  vogue  des  repas  de  fêtes  ?  Je  ne 
sais,  mais  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  loua  sa 
salle  aux  comédiens,  après  avoir  fait  faire  quelques- 
aménagements  des  plus  rudimentaires. 

1745.  Directions  Leneveu. 

id.  —  Labatte  et  Guy. 

1746.  —  Hus  et  Desforges. 

1747.  —  Dorville. 

1748.  —  Giraud. 
1750  —  Demarignan. 

Voici  quels  étaient  sous  cette  direction  les  prix  des 
places.  Premières  loges,  40  sous  ;  Secondes  loges,- 
30  sous;  Parterre,  20  sous. 

1753.  Direction  Bessac. 

En  1754,  un  nommé  Devais,  qui  tenait  auparavant 
le  café  de  la  Bourse,  prit  la  direction  du  théâtre  du 
Bignon-Lestard.  Il  la  conserva  jusqu'en  1758.  Cette 
année-là,  il  y  eut  une  grande  discussion  entre  le 
directeur  et  Tarvouillet.  Ce  dernier,  propriétaire 
du  théâtre,  profitant  de  l'absence  des  comédiens, 
avait  fait  mettre  sa  provision  de  foin  dans  la  salle.  Mais 
le  directeur  l'emporta,  et  force  fut  à  Tarvouillet  d'en- 
lever son  foin.  Rien  que  par  cette  petite  anecdote,  oa 


42  LE  THEATRE  A  NANTES 

peut  voir  quele  théâtre  du  Bignon-Lestard  était,  à  cette 
■époque,  de  piteuse  importance. 

1759.  —  Direction  Stigny  et  Lebon. 

La  même  année,  les  sieurs  Rosimond  et  Parmontier 
-avaient  obtenu  le  privilège  du  théâtre  et  s'étaient  instal- 
lés au  Bignon-Lestard. Mais  ils  ne  tinrent  pas  leurs  enga- 
gements, ils  ne  formèrent  pas  de  troupe  et  la  ville  resta, 
par  leur  faute,  dix-huit  mois  sans  théâtre.  Le  duc 
■d'Aiguillon,  gouverneur  de  Bretagne,  s'émut  d'un 
pareil  état  de  choses,  et  il  engagea  le  bureau  à  prendre 
à  ses  frais  l'entreprise  des  spectacles. 

Le  26  juin  1760,  la  ville  afferme,  moj-ennant  1,500  li- 
Tres,  la  salle  du  Bignon,  au  sieur  Tarvouillet,  mar- 
chand-traiteur, propriétaire  de  la  salle,  pour  neuf 
années  consécutives,  à  partir  de  la  Saint-Jean  1762, 
«  à  charge  à  la  ville  que,  dans  les  engagements 
•qu'elle  fera  avec  les  troupes  des  commédiens,  ledit 
bailleur,  sa  femme  et  ses  enfants  auront,  dans  ious 
les  spectacles,  leurs  entrées  libres  sans  en  rien  payer, 
trois  billets  par  chaque  représentation,  les  bals  à  leur 
disposition,  plus  deux  chandelles  de  suif  par  chaque 
représentation,  que  les  comédiens  feront  remettre 
chez  ledit  bailleur  pour  faire  la  visite  de  ladite  salle  à 
Ja  fin  du  spectacle, et  en  outre  un  poste  de  30  sous  (???) 
par  chaque  représentation.  Se  réserve  ledit  bailleur 
-le  passage  libre  pour  luy,  sa  femme  et  son  dômes  - 
iique,  par  l'allépi  de  la  salle  sur  la  rue  du  Chapeau- 
Rouge,  en  tout  temps,  à  toute  heure.  Gomme  il  se 
trouve  sept  douzaines  de  chaises  dans  la  salle  en  bon 


LA  SALLE  DU  BIGNON-LESTARD  43 

état  de  service,  la  même  quantité  sera  remise  à  la  fin 
du  présent  bail.  Convenu  que  tous  les  acteurs, 
actrices  et  gens  de  la  troupe  feront  leurs  entrées  et 
sorties  par  le  portail  de  la  rue  qui  conduit  à  la  salle, 
sans  qu'il  soit  permis  aux  acteurs  d'entrer  ou  de 
sortir  parla  cuisine  du  dit  bailleur,  qu'autant  que  cela 
lui  fera  plaisir.  » 

De  plus,  Tarvouillet  se  réservait  le  droit  de  faire 
vendre  des  rafraîchissements  dans  la  salle. 

Le  4  décembre  1762,  le  duc  d'Aiguillon  arrêta  la 
liste  des  personnes  ayant  leurs  entrées  libres  au 
théâtre. 

La  voici  :  MM.  Joubert  du  Collet,  maire;  Etienne 
Maussion,  sous-maire  ;  Pierre  Bordage,  de  Lantimo? 
Le  Beau  du  Bignon,  Guérin  deBeaumont,  Berrouëtte, 
échevins;  Pierre  Greslan,  procureur  du  roi  syndic; 
Robert  Rouillé,  Pierre  Bruand,  greffiers  de  la  ville  ; 
'Oarreau,  major  de  la  milice  bourgeoise;  enfin  le  lieu- 
tenant et  le  greffier  de  police. 

La  ville  fit  faire  quelques  réparations  à  la  salle,  et  la 
direction  fut  confiée  à  Baron,  qui  loua  le  théâtre  pour 
une  période  de  trois  ans. 

En  1765,  les  sieurs  Bernard  et  Cressent  affermèrent 
le  théâtre  et  le  gardèrent  jusqu'en  1767.  Ils  montèrent 
La  Fée  Urgèle^  de  Duni,  et  le  Cercle  ou  la  Soirée  à 
la  Mode,  de  Poinsinet.  Mne  Duminy,  pensionnaire  du 
Roi,  vint  donner  des  représentations  en  1767. 

En  1768,  la  direction  passa  entre  les  mains  de 
Mn«  Montansier,  la  future  créatrice  du  Théâtre  du 


.44  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Palais-Royal.  Elle  n'administrait  pas  elle-même  le 
Bignon-Lestard.  Elle  avait  pour  régisseur  un  nommé 
■Bursay,  qui  était  son  délégué  à  Nantes. 

1769  —  Direction  Bernaud. 

En  1770,  plusieurs  négociants  de  Nantes,  MM.  Louis 
Huguet,  Darrech  aîné,  Graslin,  Drouët,  Lavigne, 
Mosneron  et  Ganier,  tous  amateurs  de  specta- 
cles, voyant  avec  peine  le  théâtre  se  traîner  et 
être  menacé  de  périr  faute  d'une  direction  intelli- 
gente, se  réunirent  en  société  et  obtinrent  le  privi- 
lège de  lever  une  troupe  pour  jouer  ««  la  tragédie,  la 
comédie  française  et  italienne,  l'opéra,  l'opéra  comique 
et  le  bouffon.  » 

Ils  se  décidèrent  à  faire  bâtir  une  salle  plus  élé- 
gante et  plus  commode  que  celle  qui  existait.  On 
pensa  à  l'élever  dans  les  fossés  Saint- Nicolas; 
de  nombreux  pourparlers  furent  entamés  avec  des 
propriétaires  d'immeubles ,  mais  ils  n'aboutirent 
pas. 

Le  temps  pressant,  on  résolut  d'agrandir  la  salle 
du  Bignon-Lestard  et  de  la  transformer. 

Mellinet  et  le  vieux  Nantais  ont  donné  de  cette  salle 
deux  descriptions,  que  je  ne  puis  mieux  faite  que  de 
reproduire.  «  La  salle,  richement  décorée,  était  peinte 
rouge  et  or.  Elle  se  composait  :  à  l'avant-scéne,  entre 
deuxcolonnesdorees.de  deux  loges,  l'une  aux  armes 
du  roi,  l'autre  aux  armes  de  la  ville;  aux  premières 
de  douze  rangs  de  loges  soutenu^.s  par  un  pilastre 
représentant  Atlas  (il  n'y  avait  pas  de  baignoires)  ; 


LA.   SALLP:   du   BIGNON-LESTATSD  45 


aux  secondes  et  troisièmes,  des  galeries  régnantes. 
Le  parterre  était  debout.  L'orchestre  n'avait  que 
•deux  rangs  de  musiciens.  » 

De  plus,  sur  la  scène  môme,  se  trouvaient  deux 
balcons  dont  les  places  étaient  très  recherchées. 

D'après  le  vieux  Nantais,  il  y  avait:  «  au  rez  dé- 
chaussée, trois  cents  places  réparties  entre  le  par- 
quet, le  parterre  et  les  loges  grillées  ;  aux  premières 
loges,  deux  cents  places,  cent  soixante  aux  secondes, 
cent  soixante  aux  troisièmes,  où  conduisait  un 
escalier  de  bois.  L'orchestre,  disposé  pour  cinquante 
musiciens,  avait  sa  sortie  par  le  foyer.  Les  balcons, 
les  banquettes  étaient  recouverts  de  fourrures.  Un 
grand  café  attenait  au  théâtre  de  la  comédie,  comme 
on  disait  alors.  » 

Je  crois  que,  pour  ce  dernier  détail,  M  —  —  par- 
don, j'allais  commettre  une  indiscrétion  en  soulevant 
le  voile  d'un  pseudonyme,—  le  vieux  Nantais,  veux- 
je  dire,  confond  le  théâtre  du  Chapeau-Rouge  qui 
fut  construit  plus  tard,  avec  la  salle  du  Bignon- 
Lestard.  C'est  à  celui-là  qu'il  y  avait  un  grand  café, 
faisant  partie  du  théâtre,  dont  la  vaste  terrasse 
plantée  d'arbres  dominait  la  rue  Boileau  actuelle. 

Toujours  suivant  le  vieux  Nantais,  ce  premier 
théâtre  possédait  cinq  sorties;  l'une  de  deux  mètres 
de  larges,  sur  la  rue  du  Bignon-Lestard;  deux  laté- 
rales et  deux  sur  la  rue  du  Chapeau-Rouge.  Ces  déga- 
gements étaient  insuffisants.  Aussi  la  salle,  dès  1785, 
était-elle  reconnue  des  plus  dangereuses.  Ce  ne  fut 


46  LE  THEATRE  A  NANTES 

cependant  qu'en  février  1822  que  l'autorité  se  décida. 
à  ordonner  sa  fermeture.  Elle  devint  alors  un 
atelier  de  chaudières. 

En  1770,  les  actionnaires  qui  avaient  apprécié  les 
qualités  de  M^e  Montansier  comme  directrice,  l'appe- 
lèrent à  la  tête  du  théâtre.  Pendant  quatre 
années ,  M'ie  Montansier  dirigea  encore  le  Bi- 
gnon  -  Lestard.  Ce  fut  peut  -  être  la  période  la 
plus  brillante  de  ce  théâtre.  Lekain  et  Mole  vinrent  y 
jouer. 

Malgré  toutes  mes  recherches,  je  n'ai  rien  pu  décou- 
vrirsur  le  séjour  de  ces  artistes.  Il  m'a  môme  été  impos- 
sible de  trouver  quelles  pièces  ils  firent  applaudir.  La 
célèbre  tragéd  ionne  Raucourt  fit  ses  premiers  pas  enl771 
sur  la  scène  du  Bignon-Lestard.  Son  père  était  un  acteur 
assez  médiocre,  mais  il  sut  deviner  le  talent  de  sa 
fille,  qu'il  faisait  monter  sur  les  planches  à  peine 
âgée  de  quinze  ans.  L'année  suivante,  elle  débutait  à 
la  Comédie-Française. 

Préville  et  la  Saint-Val,  de  la  Comédie-Française, 
donnèrent  aussi  des  représentations  pendant  la  direc- 
tion Montansier. 

La  première  représentation  de  Zémire  et  Azor  eut 
lieu  en  1772  Pour  la.circonstance,  le  prix  des  places 
fut  augmenté.  La  môme  année,  on  joua  aussi  le  Suisse 
dupé,  pantomime.  A  l'occasion  de  cette  pièce,  le  régis- 
seur demanda  à  la  municipalité  «  la  liberté  entière: 
du  théâtre,  son  espace  étant  absolunient  nécessaire- 
pour  le  jeu  des  machines.  » 


lA  SALLE  DU  BIGNON  LESTARD  47 

En  1773,  le  futur  conventionnel  GoUot   d'Herbois^ 
faisait  partie  de  la  troupe  du  Bignon-Lestard.  C'était 
un  pensionnaire  médiocre  et  fort  turbulent.  Il  existe- 
dans  les  Archives  un   certain  procès-verbal  dressé 
contre  lui,  en  raison  du   tapage  qu'il  fit  un   soir  au 
théâtre.  J'ai  publié  séparément  ce  curieux  document 
absolument  inédit  sur  le  fameux  révolutionnaire.  (1) 
Desforges,  l'auteur  de  la  Femme  Jalouse  et  de  Tom 
Jones,  donna  aussi  des  représentations  au  Bignon- 
Lestard.  Il  vint  pour  la  première  fois  à  Nantes  pen- 
dant la  tenue  des  Etats,  en  1770.  Dans  ses  Mémoires^ 
il  se  loue  beaucoup  du  public  nantais.  Il  revint  en 
1775  et  se  fit  surtout  applaudir  dans  Zémire  etAzoTy. 
Le  24  octobre  de  la  même  année,  il  épousa,  dans 
l'église  Saint-Léonard,  une  de  ses  camarades,  qui 
jouait  les  jeunes  rôles  dans  l'opéra  bouffon. 

Gomme  je  l'ai  dit  déjà,  les  détails  manquent  sur  la. 

plupart  des  pièces  jouées  à  cette  époque.  On  sait 

cependant   qu'entre   autres   opéras,   le   théâtre    de 

Nantes  joua  les  suivants  :  Zéliska,  de  Jéliote;  la 

Vénitienne,  de  Labarre;    Titon,  et   V Aurore ,  de 

Mondoville, paroles  d'un  Nantais,  l'abbé  de  Lamarre; 

le  Fils  indocile,  de   La  Santé  ;  Sancho  Pança,  de 

Philidor;  Acis  et  Galatée,  de  Lully  ;  Aline,  le  Cadi 

dupé,  le  Déserteur,  le  Roi  et  te  Fermier,  Rose  et 

Colas,  la  Reine  de  Golconde,  Félix,  de  Monsigny , 

Dardaniis ,    de    Rameau  ;    les    Chasseurs    et   la 

Laitière,    les     Sabots,    de    Duni  ;    le    Huron,. 


(1)  Collot  d'Herbois  à  Nantes. 


48  LE  THÉA.TRE  A  NANTES 

Lucile,  le  Tableau  parlant,  de  Grétrj^;  le  Maréchal- 
Ferrant,  le  Sorcier,  de  Philidor;  les  Troqiieurs,  de 
Dauvergne;  le  Devin  du  village,  de  Rousseau, 
VAinoureuxde  quinze  ans,  le  Fermier  d'un  Jour,  de 
Martini;  le  Fauœ  Lord,  les  Pêcheurs,  de  Gossec; 
Cendrillon,  de  Laruette  ;  les  Libertins  dupés,  de  notre 
compatriote  Thibault;  les  Trois  Sultanes,  ^eG'iheTi', 
le  Mort  marié,  de  Brianchi;  les  Trois  Fermiers, 
ûeDezdi\de;laMélomanie,  de  Gliampein;  Jeannot 
et  Colin,  de  Rigel;  Arion,  de  Matheau. 

Outre  ces  différents  opéras,  on  représf^nta  aussi 
l'Aventurière,  l'Amour  filial,  les  Métamorphoses 
4e  Trivolin,  comédies  de  Rolland,  ingénieur  du  roi  ; 
Niza  et  Béliir,  de  M'i«  Darcej^  ;  les  Plaisirs  de  l'es- 
prit, le  Jugement  ?«>îey^r.S6/,  pièces  mécaniques  ;  le 
Mariage  de  Toinetie,  par  Patras;  l'Elan  de  cœur, 
de  Dupray.  «  A  l'occasion  de  l'accouchement  de  la 
reine  et  de  la  naissance  de  M.  le  Dauphin,  •»  l'Amour 
platonique. 

La  Montansier  abandonna  la  direction  en  1774. 
Oourville,  dont  j  3  parlerai  plus  loin  avec  détails,  prit 
sa  succession.  Il  monta  L'Amitié  à  l'épreuve,  de 
Grétry,  et  La  Belle  Arsène,  de  Monsigny. 

A  cette  époque  la  saison  théâtrale  commençait  le 
lundi  de  la  Quasimodo  et  unissait  le  jour  des 
Rameaux. 

D'après  Camille  Mellinet,  en  1775  ou  1776,  le  Devin 
du  Village  fut  joué  par  des  amateurs.  Le  rôle 
<ie  Colette  était  tenu  par  M^e  Mosneron,qui  s'acquitta 


LA.  SALLE  DU  BIGNON-LESTARD  49 

'de  cette  tâche  difficile  avec  une  rare  perfection 
Kle  talent.  Son  mari  lui  adressa  le  lendemain 
-de  la  représentation,  sous  le  voile  de  l'anonyme, 
un  compliment  en  vers,  où,  faisant  allusion  au 
personnage  qu'elle  avait  rempli,  il  finit  par  lui 
dire  : 

Si  Colette  avait  eu  ta  grâce  et  ton  langage. 
Jamais  Colin  n'aurait  été  volage. 

Le  comte  d'Artois  vint  à  Nantes  en  1775  et  il 
assista  à  une  représentation  de  gala  au  Bignon-Les- 
tard.  Le  spectacle  se  composait  de  la  Partie  de 
chasse  de  Henri  IV qI  de  Rose  et  Colin.  «  Le  prince 
parut  content  du  jeu  des  acteurs,  dit  un  manuscrit 
du  temps,  cité  par  Guépin.  On  le  vit  applaudir,  ce  qui 
lui  valut  à  lui-même  les  vivats  et  les  bravos  du  par- 
terre. A  la  fin  de  la  pièce,  il  fut  salué  par  M.  Gour- 
ville,  le  principal  acteur  de  la  troupe,  et  la  manière 
gracieuse  dont  il  reçut  cet  habile  comédien  lui  valut 
de  nouveaux  applaudissements.  »  Le  lendemain,  il 
vint  également  au  bal  donné  dans  la  salle  en  son 
honneur.  Il  dansa  trois  fois. 

A  l'occasion  de  son  passage,  on  institua  un  cou- 
ronnement de  rosière,  qui  continua  à  se  faire  chaque 
année  sur  la  scène  nantaise. 

Quelques  concerts  furent  donnés  aussi  dans  cette 
.salle.  Parmi  les  artistes  remarquables  qui  s'y  firent 
entendre,   citons    :   Mademoiselle   Todi,    le    violon- 

4 


50  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

celliste  Duport,  le  violoniste  Ghartrain,  le  chanteur 
Guichard. 

A  cette  époque,  le  théâtre  faisait  fureur.  Souvent,  la. 
salle  se  trouvait  trop  petite  pour  contenir  les  specta- 
teurs; aussi,  donnait-on  parfois  deux  représentations, 
l'une  dans  la  journée,  l'autre  le  soir.  Gomme  on  le 
voit, ce  n'est  pas  d'hier  que  remonte,  à  Nantes, la  fon- 
dation des  matinées. 

En  1825,  MM.  Gaullier  et  Ghaplain  firent  repré- 
senter, pour  l'ouverture  de  l'année  théâtrale,  un 
à-propos  en  vers.  Lorsqu'ils  publièrent  cet  à- propos 
en  brochure,  il  le  firent  précéder  d'une  courte  notice 
sur  les  principaux  artistes  qui  avaient  paru  jadis  sur 
la  scène  nantaise  ;  ils  joignirent  à  ces  notes  biogra- 
phiques quelques  anecdotes. 

G'est  à  l'opuscule  de  MM.  Gaullier  et  Ghaplain 
que  j'ai  eu  recours  pour  la  plupart  des  détails  qui  vont 
suivre. 

Il  paraît  qu'à  la  fin  du  dix-huitième  siècle  la  jeu- 
nesse nantaise  était  fort  turbulente,  et  qu'elle  choi- 
sissait quelquefois  le  théâtre  comme  lieu  de  ses 
exploits.  Un  beau  soir,  plusieurs  jeunes  gens  ayant 
des  reproches  à  faire  au  directeur  Longo,  décidèrent 
qu'une  brillante  représentation,  annoncée  pour  le  len- 
demain, n'aurait  pas  lieu.  «  Ils  arrivent  à  la  salle 
avant  l'ouverture  des  bureaux,  se  placent  sur  deux 
lignes  dans  le  couloir,  et,  la  tête  haute,  l'épée  à  la 
main,  ils  atttendent  de  pied  ferme  les  spectateurs. 
Geux-ci  se  présentent  ;    on  leur  annonce  gravement 


LA   SALLE  DU  BIGNON-LESÏARD  51 

qu'il  n'y  a  pas  de  spectacle;  en  vain  invoque-t-on 
le  témoignage  de  l'affiche  et  celui  des  receveurs  du 
bureau,  toujours  môme  réponse  ;  «  Messieurs,  il  n'y 
a  pas  de  spectacle  aujourd'hui.  »  Ils  insistent,  on 
leur  propose  très  honnêtement  d'aller  se  couper  la 
gorge,  quelques-uns  acceptent,  mais  le  plus  grand 
nombre  prendle  parti  deseretireretdelaisserlechamp 
libre  à  ces  jeunes  gens  qui  ordonnent  de  fermer  le 
théâtre,  et  parviennent  ainsi  à  faire  la  loi  à  tout  un 
public.  Bien  plus,  le  lendemain,  le  directeur  fut  obligé 
de  demander  excuse  à  genoux  à  ces  despotes  nan- 
tais. » 

M'ie  Desglands,  qui,  plus  tard,  fit  partie  de 
rOpéra-Gomique,  chanta  à  ce  théâtre.  Une  autre  can- 
tatrice de  valeur,  M"e  Lenfant,  débuta  la  veille  de  la 
fête  de  Noël.  Un  bel  esprit  nantais  en  profita  pour 
faire  le  jeu  de  mot  suivant  :   Puer  natus   es   noMs, 

Parmi  les  autres  artistes  qui  parurent  à  ce 
théâtre,  il  faut  citer  Larive,  qui,  plus  tard,  devait 
remplacer  Lekain  aux  Français,  Monvel,  le  futur 
auteur  des  Victimes  cloîtrées,  et  l'arrière-grand- 
père  du  peintre  Boutet  de  Monvel,  les  Grangor,  Bri- 
zard,  Mlle  Dumesnil ,  enfin  Gourville,  le  favori  des 
amateurs  nantais. 

Quelques  détails  sur  Gourville  ne  sont  pas  inutiles. 
En  effet,  cet  artiste  a  joui,  à  Nantes,  pendant  toute  sa 
carrière,  d'une  telle  estime  générale,  —  très  méritée 
d'ailleurs,  —  qu'il  doit  avoir  une  place  à  part  dans 
l'histoire  du  théâtre  avant  la  Révolution. 


52  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

Il  avait  d'abord  commencé  par  être  peintre,  et  avait 
cultivé  cet  art  avec  un  certain  succès.  Mais,  tenté  par 
le  démon  du  théâtre,  il  ne  tarda  pas  à  embrasser  la 
carrière  de  comédien.  Il  se  fit  applaudir  d'abord 
dans  les  rôles  de  premier  comique,  qu'il  aban- 
donna pour  ceux  de  financiers  et  ceux  dits  à 
Tnanteauœ. 

Sa  réputation  parvint  à  Paris,  et  un  jour,  il  reçut 
un  ordre  de  début  à  la  Comédie-Française.  Le  public 
parisien  lui  fut  tout  aussi  favorable  que  celui  de  la 
province,  mais  Gourville  adorait  Nantes,  et  il  languis- 
sait loin  du  ruisseau  du  Bignon-Lestard.  Dès  qu'il 
le  put,  il  s'empressa  de  revenir  dans  sachère  ville,  où 
sa  rentrée  fut  fêtée  avec  empressement  par  un  public 
dont  il  était  l'idole. 

Le  meilleur  rôle  de  Gourville  était  l'yl rare.  «  Ilétait 
surtout  admirable  dans  la  scène  où  il  arrive  pillé, 
volé,  appelant  sa  chère  cassette.  C'est  dans  cette 
scène  qu'un  soir,  M.  Graslin  enthousiasmé,  s'écria  en 
s'élançant  en  dehors  de  sa  loge  et  à  plusieurs  reprises: 
Voilà  Vavare\  Voilà  l'avare  \  Cet  incident  fut 
saisi,  et  des  applaudissement  éclatèrent  de  toutes 
parts.  Gourville,  le  lendemain,  s'empressa  de  donner 
l'explication  de  cette  énigme.  Quelque  mois  aupa- 
vant,  il  avait  demandé  à  M.  Graslin,  après  une  repré- 
sentation de  V Avare,  s'il  était  cont(;nt  de  sa  manière 
déjouer  Harpagon.  «  Oui,  répondit,  M.  Graslin,  vous 
avez  fort  bien  joué  VAvare,  mais  ce  n'est  pas 
l'AvARE,  que  j'ai  vu  sur  le  théâtre.  » 


LA  SALLE  DU  BIGNOxN-LESTARD  53 

»  Gourville,  qui  connaissait  M.  Graslin  pour  un 
homme  d'un  goût  supérieur,  pour  avoir  joué  avec 
Lekain  et  plusieurs  aceurs  célèbres,  soumit  son  rôle 
à  de  nouvelles  méditations^  et  s'associa  pour  ainsi 
dire,  au  génie  de  Molière.  •• 

Gaullier  rapporte  sur  Larive  1  rnecdote  suivante  : 
«  Un  jour  qu'il  jouait  Pygmalion,  déjà  livré  tout 
entier  aux  inspirations  de  son  génie,  il  semblait 
s'être  identifié  avec  le  personnage  qu'il  représentait. 
Tout-à-coup,  ses  regards  rencontrent  une  statue  colos- 
sale placée  sur  la  scène.  Sa  vue  le  choque,  il  la  saisit 
avec  force  et  la  rejette  dans  la  coulisse,  sans  sortir  du 
caractère  de  son  r(Me.  La  pièce  finie,  quelques  acteurs 
s'étonnaient  qu'il  eût  pi  transporter  une  masse  pa- 
reille :  «  Rien  de  plus  facile^  dit  Larive,  redevenu  lui- 
même,  et  il  essaye  de  recommencer.  Mais  ce  fut  en 
vain  :  la  force  qui  l'animait  n'existait  plus.  « 

Un  autre  artiste  de  la  troupe  du  Bignon-Lestard, 
Baudrier,  devint  plus  tard  sociétaire  des  Français. 
Il  avait  quitté  le  barreau  pour  se  faire  acteur.  C'était, 
parait-il,  un  Don  Juan  de  coulisse.  ««  Une  jeune  fille 
de  dix-huit  ans,  attachée  au  théâtre,  tomba  amou- 
reuse de  lui.  Une  autre  actrice,  maîtresse  de  Bau- 
drier, le  surprit  dans  une  loge  avec  la  jeune  fille.  Il 
s'ensuivit  une  scène  d'une  telle  violence,  que  la  pauvre 
enfant  se  précipita  hors  du  théâtre,  gagna  le  Port- 
au-Vin,  et  se  jeta  dans  le  fleuve.  »  Baudrier  jouait 
fort  bien  à  la  paume;  les  amateurs  distingués  de  ce 
jeu  le  recherchaient  avec  empressement. 


54  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Gourville  conserva  la  direction  jusqu'en  1778, 
année  où  les  rênes  directoriales  passèrent  entre  les 
mains  de  Desmarets,  acteur  froid  et  correct,  qui  les 
conserva  pendant  six  ans. 

M.  Parenteau  a  fait  don  à  la  bibliothèque  de 
Nantes,  des  livres  d'émargements  de  l'une  des 
directions  de  Desmarets.  J'y  ai  copié,  à  titre  de  curio- 
sité, les  appointements  des  principaux  artistes  pour 
la  saison  1781-1782.  Malheureusement,  la  désignation 
des  emplois  fait  défaut. 

Voici  cette  liste  : 

par  an 

MM.  Huin 2400  livres 

Félix  et  son  épouse 5000 

Gourville 3000 

Lavandaise 2500 

Paulin 4000 

Fleuri 3000 

Montville 3600 

La  Marche 2400 

Landry 3000 

Saint-Vair 1200 

Germont 1200 

La  Rothière 1500 

Demoutier .. 1700 

Mmes  Vidini - 2700 

Guérin 2400 

liasse 3000 

Francheville 2700 


LA  SALLE  DU  BIGNON-LESTARD  55 

Mmes  Anjou 2400  livres 

Dutillent 2200 

Huin 2000 

La  livre  tournoi  valant  un  peu  moins  que  le 
franc  actuel.  M.  Paulin,  le  plus  fortement  appointé 
des  artistes  nommés  ci-dessus,  ne  gagnait  donc  pas 
tout  à  fait  4000  francs.  Aujourd'hui,  ce  dernier  chiffre 
est  ce  que  gagne,  par  mois,  un  ténor  ou  une  chanteuse 
légère. 

En  1783,  Longo  succéda  à  Desmarets.  Ce  fut  sous 
sa  direction  que  se  termina  la  première  période  du 
théâtre  du  Bignon-Lestard. 

Cette  année,  la  ville  donna  au  directeur  une  per- 
mission qui  jadis  eût  été  énergiquement  refusée  : 
celle  de  jouer  le  jour  de  la  Conceptio?i,  ainsi  que  les 
autres  jours  de  fête  de  Vierge.  Cette  autorisation  fut 
accordée  même  pour  la  Fêta-Dieu. 

Le  temps  était  loin  où  il  était  défendu  aux  comé- 
diens de  représenter  leurs  pièces  pendant  «  l'octave  du 
Sacre.  » 

Quatre-vingt  neuf  arrivait  à  grands  pas. 


LES 


DIFFÉRENTS  PROJETS  DE  CONSTRUCTION: 
DE  GRAND  THÉÂTRE 


N  1754,  le  duc  d'Aiguillon  fut  nommé 
gouverneur  de  Bretagne;  il  résolut 
d'user  de  sa  situation  pour  faire 
entreprendre,  à  Nantes,  des  travaux 
d'embellisement,  que  la  prospérité 
commerciale  de  la  ville  appelait 
depuis  longtemps. 

Déjà,  sous  l'administration  éclairée  de  Gérard  Mel- 
lier,  on  avait  commencé  à  bâtir  de  nouveaux  quartiers.^ 
C'est  à  ce  maire,  autant  qu'à  la  protection  intelli- 
gente de  l'intendant  Feydau  de  Brou,  que  Nantes 
est  redevable  de  l'île  Feydau,  des  quais  Brancas  et 
Flesselles^  des  cours  Saint-Pierre  et  Saint-André. 
Mellier  mourut  en  1729.  Ce  fut  une  perte  immense 
pour  la  cité.   Les  travaux,   qui  étaient   loin    d'être 


58  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

achevés,  furent  suspendus,  et  ils  ne  furent  véritable- 
ment repris  qu'en  1754. 

Le  duc  d'Aiguillon  fit  venir  de  Paris  l'architecte  de 
Vigny,  et  lui  donna  l'ordre  de  dresser  un  plan  géné- 
ral de  la  ville. 

M.  de  Vigny  se  mit  au  travail,  et,  au  mois  d'avril 
1755,  il  fournit  un  plan  dont  les  grandes  lignes  ont 
été  suivies  jusqu'à  nos  jours.  Ce  plan  portait  la  cons- 
truction d'une  salle  de  spectacle  et  d'une  salle  de 
concerts  aux  deux  cotés  du  quai  Brancas  :  «  Les  bâti- 
ments qu'on  y  a  commencés  ne  pouvant  servir  de 
^poissonnerie,  attendu  l'exposition  au  midi.  >» 

Le  plan  de  M.  de  Vigny  fut  approuvé  par  le  roi,  mais 
en  1756,  la  ville  demanda  à  M.  Lebret,  intendant  géné- 
ral, la  permission  de  ne  point  bâtir  la  salle  de  concerts 
et  la  salle  de  spectacle  sur  le  quai  Brancas  :  «  L'une 
des  raisons  qui  ont  détourné  d'exécuter  la  Poisson- 
nerie, est-il  dit  dans  cette  requête,  est  la  beauté  sin- 
gulière de  la  situation  de  ce  quai,  au  centre  des 
opérations  de  commerce,  qui  pourraient  être  troublées 
par  le  mouvement  et  l'embarras  inséparable  de  ces 
lieux  publics.  La  môme  raison  semble  s'opposer  à 
l'établissement  des  salles  de  spectacle  et  de  concerts 
sur  ce  même  quai,  ce  qui  a  été  reconnu  par  le  duc 
d'Aiguillon,  commandant  de  Bretagne.  Les  quais, 
d'ailleurs,  doivent  plutôt  être  consacrés  au  com- 
merce en  y  construisant  des  maisons  propres  à  y  loger 
des  négociants.  » 

Ce  projet  fut  donc  définitivement  abandonné. 


i 

i 


PROJETS  DE  CONSTRUCTION  59 

En  1761,  la  ville  chargea  l'architecte  Ceineray  de 
revoir  et  de  compléter  le  plan  de  M.  de  Vigny.  Dans  ce 
nouveau  projet,  il  était  proposé  «  qu'une  halle,  ser- 
vant à  la  vente  de  toutes  les  denrées,  serait  cons- 
truite dans  l'emplacement  des  Fossés  Saint-Nicolas, 
et  au-dessus  de  la  dite  salle,  des  logements  au  bout 
desquels  serait  faite  la  salle  de  concerts.  »> 

«  A  côté  de  la  halle,  une  salle  de  spectacle.  » 

Ce  plan  fut  accepté  en  principe;  mais  comme  l'argent 
manquait  on  ne  s'occupa  pas  immédiatement  du 
théâtre.  Ainsi  que  je  l'ai  dit  au  chapitre  précédent, 
lorsque  plusieurs  négociants  de  Nantes  obtinrent  le 
privilège  du  théâtre,  ils  songèrent  à  élever  une  salle 
dans  cet  emplacement,  mais  des  difficultés  étant  sur- 
venues avec  des  propriétaires  d'immeuble  voisins,  ils 
se  bornèrent  à  faire  réparer  celle  du  Bignon-Lestard. 

En  1775,  Gourville,  qui  était  alors  directeur, 
demanda  à  la  ville  la  permission  de  faire  bâtir  une 
salle  de  spectacle  dans  le  quartier  du  Jeu  de  Paume 
Saint-Nicolas,  entre  la  rue  Sainte-Catherine  et  la 
Tour  des  Espagnols.  Le  bureau  accepta  de  passer  un 
traité  avec  Gourville  aux  conditions  suivantes  :  «  Le 
sieur  Gourville,  directeur,  était  tenu  de  payer  aux 
propriétaires  le  prix  des  terrains  et  des  maisons  où 
devait  être  construite  la  nouvelle  salle,  en  suivant 
les  clauses  débattues  par  la  communauté.  Pour  facili- 
ter cette  entreprise,  la  ville  abandonnait  le  terrain  en 
toute  propriété  à  l'acquéreur,  avec  les  matériaux  de 
-la   Jour   des   Espagnols.  Avant   d'entreprendre  la 


60  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


construction,  le  sieur  Gourville  déposera  une  somme  de 
cent  mille  livres,  pour  prouver  qu'il  est  en  état  de 
faire  l'entreprise.  Il  se  conformera  aux  plans  et 
devis  faits  par  l'architecte-voyer  ;  les  travaux  seront 
surveillés  par  les  officiers  municipaux  et  par  leurs 
architectes;  le  directeur  ne  pourra  vendre  qu'avec 
l'autorisation  de  la  communauté,  qui  se  réserve  le 
droit  d'acquérir  elle-même  au  prix  de  revient,  ou  sur 
estimation  d'expert,  à  la  condition  de  laisser  au 
sieur  Gourville  son  logement  et  une  petite  pension.  » 
De  l'avis  de  Gourville  lui-môme,  la  dépense  était 
estimée  à  plus  de  700.000  livres. 

Ce  projet  était  des  plus  sérieux,  mais  celui  de 
Graslin,  dont  il  sera  question  tout  à  l'heure  et  qui 
vint  à  surgir,  l'empêcha  de  se  réaliser. 

En  1782,  Longo,  qui  allait  bientôt  succéder  à  Des- 
marets  dans  la  direction  de  la  salle  du  Bignon-Les- 
tard,  obtint  de  bâtir  sur  l'emplacement  de  la  Tour 
des  Espagnols  (à  peu  près  l'hôtel  des  postes  d'aujour- 
d'hui), une  salle  de  spectacle  provisoire  en  bois.  La 
construction  devait  être  faite  solidement  et  aux 
frais  de  l'entrepreneur.  En  outre,  Longo  s'engageait 
à  démolir,  sur  la  réquisition  de  la  mairie,  ou  lorsque 
la  salle  projetée  pour  le  quartier  Graslin  serait 
achevée. 

Le  bureau  revint  plus  tard  sur  sa  décision.  Ceprojet 
avait  été  l'objet  de  vives  critiques.  Longo  en  proposa 
un  autre  qui  fut  aussi  vivement  attaqué.  Il  s'agissait 
de    voûter  l'Erdre  à  la  hauteur  de  la  rue  Sainte- 


PROJETS  DE  CONSTRUCTION 


61 


Catherine  et  de  construire  sur  cet  emplacement  une 
salle  de  spectacle.  Gomme  principal  avantage,  on 
faisait  valoir  qu'en  cas  d'incendie  on  aurait  de  l'eau 
à  discrétion.  Ce  projet,  défendu  dans  des  brochures 
signées /7>i  Citoyen  de  Nantes,  fut  très  spirituellement 
raillé  et  battu  en  brèche  dans  différents  opuscules, 
surtout  dans  celui  intitulé  :  Réponse  à  un  citoijende 
Nantes.  Cet  écrit  est  anonyme,  mais  il  a  dû  être 
inspiré  par  Graslin,  si  ce  n'est  pas  Graslin  lui-même 
qui  en  est  l'auteur. 

On  le  voit,  à  cette  époque,  la  construction  d'un 
nouveau  théâtre  passionnait  tous  les  esprits.  Cepen- 
dant les  projets  succédaient  aux  projets,  et  la  ville 
était  dans  l'indécision,  quand  elle  se  décida  enfin 
^à  accepter  les  propositions  de  Graslin. 


DEUXIEME  PARTIE 

Depuis    la    construclioii    du    Grand  -  Théâtre 
jusqu'à    rincendie    (1787  ■  An  IV) 


VI 

GRASLIN     ET     LA     CONSTRUCTION 
DU   GRAND-THÉÂTRE  (1784-1788) 

VANT  de  commencer  à  parler  de  la 
construction  du  Grand-Théâtre,  je 
crois  qu'il  n'est  pas  inutile  de  dire 
quelques  mots  de  l'homme  qui  créa 
le  quartier  de  la  ville,  compris 
entre  la  place  Royale,  la  Fosse 
et  la  rue  des  Gadeniers. 

Graslin  n'était  pas  Nantais.  Il  naquit  à  Tours,  en 
1727,  d'une  famille  de  financiers.  Après  de  brillantes 
études  au  collège  de  Juilly,  il  se  fit  recevoir  avocat 
au  Parlement  de  Paris,  puis  il  entra  dans  la  finance. 
Il  alla  d'abord  à  Saint-Quentin,  et  enfin  fut  nommé 
receveur  général  des  fermes  du  roi  à  Nantes.  Il  se 


64  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

maria  dans  cette  ville  avec  M"^  Guymont,  fille  du  di- 
recteur des  vivres  de  la  marine. 

Graslin  était  un  économiste  distingué.  Il  a  publié 
divers  ouvrages,  dont  le  plus  important  est  L'Essai 
analytique  sur  (a  richesse  et  sur  Vimpôt.  N'ou- 
blions pas  non  plus  ses  brochures  et  ses  mémoires 
écrits  pour  défendre  ses  différents  projets.  Graslin 
mourut  en  1790,  à  l'âge  de  soixante-quatre  ans. 

Avant  la  construction  du  quartier  Graslin,  la  ville, 
4e  ce  côté,  s'arrêtait  en  réalité  aux  fossés  Saint- 
Nicolas,  qui  débouchaient  dans  la  Loire,  sur  l'empla- 
cement de  la  rue  du  Gouëdic,  et  dans  l'Erdre,  sur 
l'emplacement  de  la  place  de  Cirque. 

De  l'autre  côté  de  la  porte  Saint-Nicolas,  à  l'en- 
droit où  se  trouve  la  place  Royale  actuelle,  s'éle- 
vait une  colline  escarpée  et  rocheuse,  bâtie  de  quel- 
ques rares  maisons,  dont  l'une  était  habitée  par 
Graslin.  Au  sommet  se  trouvait  l'enclos  des 
Capucins,  qui,  plus  tard,  devait  devenir  le  cours  Cam- 
bronne. 

A  droite,  la  rue  du  Bignon-Lestard  escaladait  la 
colline  et  allait  se  perdre  dans  la  campagne  ;  à 
gauche,  la  rue  de  la  Fosse  débouchait  sur  le  port. 
Telle  était  la  topographie  de  ce  vaste  espace 
•que  le  génie  de  Graslin  allait  transformer  en  une 
ville  nouvelle. 

Dès  1778,  Graslin  avait  acheté  la  plus  grande  partie 
des  terrains  composant  ce  coteau  aride.  En  1780,  le  bu- 
reau adopta  le  projet  de  Graslin,   et  les   travaux 


CONSTRUCTION  DU  GRAND  THÉÂTRE       65 

commencèrent.  Il  n'entre  pas  dans  le  plan  de  cet  ou- 
vrage de  raconter  l'histoire  du  nouveau  quartier; 
elle  contient  pourtant  bien  des  choses  intéressantes, 
mais  cela  entraînerait  trop  loin  du  Théâtre.  Disons  seu- 
lement que  si  le  projet  de  Graslin  trouva,  dans  la 
ville,  de  nombreux  partisans,  un  certain  nombre 
de  détracteurs  ne  tardèrent  pas  à  surgir.  Graslin  fut 
attaqué  et  vilipendé.  De  nombreuses  brochures 
furent  écrites  contre  lui  et  son  œuvre.  Ses  ennemis 
acharnés  étaient  les  Pères  Capucins,  dont  le  couvent 
se  trouvait  menacé  par  les  accroissements  du  nou- 
veau quartier.  On  ne  peut  s'imaginer  la  haine  que  les 
bons  Pères  mirent  à  poursuivre  le  fermier  général, 
et  le  torrent  d'injures  et  d'infamies  qu'ils  déversèrent 
contre  l'ennemi  commun  —  c'est  ainsi  qu'ils  appe- 
laient Graslin.  Il  est  vrai  que,  dans  cette  guerre,  les 
Capucins  reçurent  aussi  un  certain  nombre  de  dures 
blessures,  dont  deux  surtout  leur  furent  très  sensi- 
l)les.  La  première  de  ces  histoires  est  connue.  Le 
Père  Jérôme  fut  attiré  dans  une  embuscade  avec 
•deux  autres  religieux  ;  ils  trouvèrent  dans  un  endroit 
écarté  un  certain  nombre  déjeunes  gens  qui, sans  pitié, 
leur  administrèrent  une  vulgaire . . .  fessée.  On  voulut 
faire  remonter  la  responsabilité  de  cette  affaire  à  Gras- 
lin, mais  l'enquête  qui  fut  faite  prouva  qu'il  était  com- 
plètement innocent.  Quant  à  la  seconde  anecdote,  j'ai 
toutlieu  de  lacroire  inédite,  car  je  l'ai  trouvée^  écrite  de 
la  main  de  mon  aïeul,  en  tète  de  deux  brochures  du 
Père  Jérôme  —  fort  rares  aujourd'hui,  et  que  je  possède 


66  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

dans  ma  bibliothèque  :  —  Réponse  aux  réflexions 
indispensables  de  M.  Graslin,  et  Les  Œufs  de 
Pâques,  pofidusen  1783.  «<  M.  Graslin,  pour  se  venger 
du  Père  Jérôme,  lui  tendit  un  piège  affreux.  A  cette 
époque^  les  filles  publiques  demeuraient  dans  la  rue 
Moquechien,  entre  Saint-Similien  et  le  Port-Gommu- 
neau.  L'une  d'elles  alla  chez  le  Père  Jérôme  le  prier 
de  venir  confesser  une  de  ses  amies,  qui  n'avait  con- 
fiance qu'en  ce  saint  Père.  Gelui-ci,  sans  défiance,  s'y 
rendit  à  l'heure  indiquée,  mais,  au  moment  d'entrer 
dans  cette  maison  de  débauche,  des  jeunes  gens  qui 
l'attendaient,  ayant  en  tête  Seheult  l'ainé,  dès  lors 
architecte,  firent  un  hourra  sur  l'honnête  moine, 
qui  fut  ainsi,  pendant  longtemps,  l'objet  des  plus  in- 
justes railleries.  » 

Gependant  le  nouveau  quartier  s'élevait  peu  à  peu. 
Graslin,  comprenant  que  la  nouvelle  salle  dont  on 
parlait  depuis  si  longtemps,  avait  son  emplacement 
tout  marqué  sur  la  place  à  laquelle  la  ville  venait  de 
donner  son  nom,  et  sachant,  d'autre  part,  que  la 
municipalité  reculerait  devant  la  dépense  d'achat  de 
terrain,  se  résolut  à  un  nouveau  sacrifice. 

Il  proposa  au  bureau  de  lui  céder  gratuitement 
l'emplacement  néces?oire  à  la  construction  d'un 
Grand  Théâtre,  plus  le  terrain  pour  ouvrir  deux  rues 
latérales  ;  en  tout  vingt  mille  pieds  carrés.  C'était  un 
cadeau  de  deux  cant  mille  livres  que  le  fermier  géné- 
ral faisait  à  sa  ville  d'adoption.  Et  dire  qu'il  s'est 
trouvé,   et    qu'il  se  trouve    encore,  des   gens  pour 


CONSTRUCTION  DU  GRAND  THÉÂTRE        67 

pii-étendre  que  Grasiin  n'a  pas  fait  un  sacrifice  !  J'ou- 
bliais de  dire  qu'il  faisait  aussi  niveler  à  ses  frais 
tout  le  terrain. 

Pourtant  la  ville  hésitait  à  accepter  cette  offre  géné- 
reuse, et  il  fallut  que  Grasiin  écrivit  plusieurs  bro- 
chures pour  faire  ressortir  tous  les  avantages  de  son 
projet.  Enfin  il  ne  tarda  pas  à  se  créer  dans  le  public 
un  mouvement  en  faveur  de  la  proposition  du  fermier 
général,  et  le  bureau,  dans  sa  délibération  du  2  août 
1783.  adopta  définitivement  le  projet  de  construire  le 
Grand  Théâtre  sur  l'emplacement  offert. 

Je  relève  dans  cette  délibération  les  passages  sui- 
vants :  •  En  mémoire  dudit  abandon  de  terrain  et  à 
titre  d'indemnité,  la  communauté  cédera  à  perpétuité 
au  sieur  Grasiin,  pour  lui,les  siens  et  ayant  cause,  une 
loge  privative  de  quatre  places,  dans  la  nouvelle  salle,, 
qu'il  choisira  parmi  celles  qu'on  nomme  les  baignoires 
et  pourra  en  disposer  en  faveur  de  qui  lui  semblera.  » 

«  Les  revenus  de  la  communauté  ne  lui  permettant 
pas  de  faire  la  dépense  de  cette  construction  avec  ses 
ressources  ordinaires,  elle  fera  un  emprunt  qui  pourra 
s'élever  jusqu'à  trois  cent  mille  livres,  et  dont  elle 
payera  les  intérêts  à  5  0/0.  On  stipulera  les  termes  de 
remboursement  suivant  les  ressources  de  la  commu- 
nauté. »  De  plus,  dans  cette  délibération,  la  commu- 
nauté avouait  que,  par  le  projet  de  Grasiin,  elle  faisait 
une  économie  de  cent  cinquante  mille  livres. 

Gomme  on  vient  de  le  voir,  la  loge  Grasiin,  à  cette 
époque,  n'était  pas  où  elle  est  aujourd'hui.  S'il  faut  en 


68  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 


croire  le  libellé  du  Père  Jérôme  :  Réponse  aux 
réflexions  indispensaUes  de  M.  Graslin,  ce  dernier 
n'aurait  pas  été  très  content  d'être  placé  aux  baignoires. 
En  effet,  on  lit  dans  la  brochure  du  capucin  :  t  il  vous 
déplaît  qu'on  l'ait  fixée  (la  loge),  au-dessous  des  pre- 
mières; là  elle  n'est  pas  assez  apparente,  là  vous  et 
votre  famille  restez  cachés,  là  le  bienfaiteur  public,  le 
célèbre  Graslin,  sera  confondu  dans  la  foule,  là,  il 
gémira  de  ne  pouvoir  se  montrer  au  peuple  recon- 
naissant. »  Ce  passage  peut  donner  une  idée  du  ton 
de  la  polémique  engagée. 

Aussitôt  la  proposition  de  Graslin  définitivement 
acceptée,  le  bureau  avait  chargé  Mathurin  Grucy  de 
dresser  les  plans  de  la  future  salle.  L'éminent  archi- 
tecte, à  qui  Nantes  est  redevable  de  tant  de  beaux 
monuments,  se  mit  immédiatement  au  travail  et  pré- 
senta bientôt  le  plan  du  théâtre,  tel  que  nous  le 
connaissons.  Gependant,  la  salle  devait  être  réunie  pri- 
mitivement auxdeux  maisonsvoisines  par  deux  btslles 
arcades,  qui  complétaient  la  décoration  de  la  place. 
On  renonça  ensuite  à  ce  projet,  je  ne  sais  pourquoi. 

La  ville  décida  qu'avant  de  faire  commencer  les  tra- 
vaux, Grucy  se  rendrait  à  Paris  pour  étudier 
les  différentes  salles  et  demandera  l'Académie  d'ar- 
chitecture son  avis  sur  le  plan  adopté.  Sa  mission 
finie,  Grucy  s'empressa  de  revenir  à  Nantes,  rap- 
portant les  félicitations  de  ses  collègues  de  Paris. 

Le  devis  dressé  par  l'architecte  s'élevait  à  la 
somme    de  262,232   livres,   19    sols,   11  deniers.  Le 


CONSTRUCTION  DU  GRAND  THÉÂTRE        69 

2  août  1785,  Graslin  proposa  à  la  ville  de  se  charger 
de  la  construction  du  monument.  Il  s'engagea  à  ne  pas 
dépasser  le  montant  du  devis  et  il  promit,  s'il  dépensait 
moins,  d'offrir  à  la  ville  la  différence.  Tel  était  le  carac- 
tère de  l'homme  que  l'envie  et  la  haine  attaquaient  de 
toutes  parts  et  dont  la  générosité  était  inépuisable. 

Graslin  se  chargeait  de  tous  les  travaux,  à  l'excep- 
tion de  ceux  de  sculpture  et  de  peinture,  qui  restaient 
au  compte  de  la  municipalité. 

Les  travaux  commencèrent  immédiatement.  Gras- 
lin les  poussa  avec  une  telle  activité,  que  dans  le 
courant  de  1787,  la  construction  extérieure  se  trouva 
achevée. 

Restait  à  aménager  l'intérieur. 

Le  bureau  choisit  comme  sculpteur,  M.  Roblnot- 
Bertrand.  Chaque  chapiteau  devait  lui  être  payé  500 
livres  et  chaque  rosace  18  livres. 

On  s'occupa  ensuite  des  décors.  Par  permission 
spéciale  de  l'intendant  de  la  province,  il  ne  furent  pas 
mis  en  adjudication.  La  confection  en  fut  confiée  au 
sieur  Jean  Bourgeois,  qui  devait  immédiatement 
entreprendre  onze  décorations  complètes.  Ces  travaux 
devaient  lui  être  payés  d'après  les  prix  de  la  Comé- 
die-Française. Bourgeois  s'adjoignit  M.  Coste  et  fit 
venir  de  Paris  quatorze  peintres  qui  se  mirent  aussi- 
tôt à  l'œuvre. 

Voici  le  détail  des  décorations,  tel  que  je  l'ai 
trouvé  dans  les  Archives  municipales  :  le  Rideau^  le 
Jardin^  La   Salle    de    Molière,     Le   Cainp,    Le 


70  LE  THÉÂTRE   A  NANTES 

Palais,  La  Prison,  La  Place  publiqiœ^  La  Chambre 
rustique,  La  Forêt  et  Le  Plafond.  Quelque  temps  plus 
tard  on  fit  faire  :  Le  Trône,  Le  Désert,  Le  Palais 
féerique. 

La  ville  paya  à  MM.  Bourgeois  et  Goste,  pour  pein- 
tures à  la  salle  de  spectacle,  la  somme  de  29,674  livres. 

Gependctnt  le  public  s'intéressait  de  plus  en 
plus  à  l'œuvre  de  Graslin,  et  tout  le  monde  attendait 
avec  impatience  l'ouverture  de  la  salle.  Il  n'était 
question  dans  la  ville  que  du  nouveau  théâtre.  Gette 
idée  poursuivait  môme  les  esprits  les  plus  sérieux 
C'est  ainsi  que  l'abbé  Lefeuvre,  recteur  de  Saint- 
Nicolas,  qui  avait  l'habitude  assez  excentrique,  d'écrire 
une  sorte  de  gazette  de  la  ville  sur  les  registres  de  sa 
paroisse  au  milieu  des  mariages,  des  naissances  et 
décès,  a  eu  l'occasion  de  parler  plusieurs  fois  de  la 
construction  du  Théâtre.  Il  est  vrai  qu'après  avoir 
décrit  les  travaux  et  les  sommes  votées  pour  leur 
accomplissement,  le  brave  abbé,  dont  l'église  était  légè- 
rement délabrée,  s'écriait  en  parlant  de  la  salle  Graslin  : 

«  Que  de  pères  et  mères  de  famijles  vont  y  porter 
de  jour  en  jour,  ce  qui  serait  nécsssaire  à  l'éduca- 
tion et  même  à  la  nourriture  de  leurs  enfants  !  Est-il 
possible  qu'on  fasse  tant  de  dépenses  pour  de  pareils 
établissements,  et  qu'on  ne  trouve  point  d'argent 
lorsqu'il  s'agit  de  réparer  les  temples  du  Seigneur, 
qui  sont  tous  dans  un  pitoyable  état  à  Naates  !  Le 
jeu,  le  luxe,  les  spectacles,  les  plaisirs  de  toute 
espèce  y  absorbent  tout  l'argent.  •> 


CONSTRUCTION  DU  GRAND  THÉÂTRE        71 

Depuis  longtemps,  il  était  question  de  rebâtir  Saint- 
Nicolas,  sur  la  place  Royale,  en  face  de  la  rue  Grébil- 
lon.  Mais  la  construction  du  Théâtre  vint  faire  ou- 
blier celle  de  la  nouvelle  église.  Aussi  comprend-on 
l'amertume  de  M.  Lefeuvre,  qui  voyait  avec  terreur 
la  maison  du  diable  prédominer  sur  celle  d^ 
Dieu. 

Quelques  mots,  maintenant,  sur  le  monument.  Je 
ne  puis  mieux  faire  que  de  reproduire  la  description 
donnée  par  Grucy  lui-môme  de  son  œuvre. 

«  La  principale  façade  du  monument  forme,  sur  la 
place  Graslin,  un  péristyle  de  huit  colonnes  corin- 
thiennes. Au  fond  du  péristyle,  quatre  autres  colonnes 
du  même  ordre,  dont  l'entrecolonnement  est  ouvert 
dans  toute  leur  hauteur,-  servent  d'entrée  et  de  déco- 
ration à  un  vestibule  de  forme  carré  très  allongé, 
terminé  de  chaque  bout  par  un  cul  de  four  et  dont 
la  voûte,  en  pierre  de  tuf,  est  décorée  de  caissons  et 
de  rosaces. 

««  L'escalier,  qui  conduit  aux  premières  et  secondes 
loges,  est  en  face  de  l'entrecolonnement  du  milieu.  A 
droite  et  à  gauche  sont  les  escaliers  des  trcisiômes  et 
quatrièmes  loges,  tous  construits  en  pierres. 

<«  La  salle  a  soixante-deux  pieds  de  diamètre  dans 
l'œuvre.  Le  théâtre,  sans  comprendre  la  galerie  de 
fond,  a  cinquante-huit  pas  carrés,  A  chaque  côté  du 
fond  du  théâtre,  un  escalier  en  pierres  conduit  aux 
loges  des  acteurs  et  au  magasin  d'habillement;  à 
l'extrémité,  vers  nord  et  occident,  du  même  côté  que 


72  LE  THPJATRE  A  NANTES 

les  portes  des  acteurs,  est  le  magasin  des  décorations, 
au-dessus  desquels  les  décorateurs  ont  leurs 
ateliers.  » 

Ajoutons  à  ces  détails,  que  les  colonnes  du  péristyle 
sont  surmontées  de  huit  statues  représentant  les 
Muses.  La  neuvième  sœur  n'ayant  pas  trouvé  place, 
faute  d'une  colonne  de  plus,  a  été  exilée  à  la 
Bourse.  Elle  se  trouve  sans  doute  fort  déplacée  au  faîte 
du  Temple  de  l'Argent  et  du  Commerce,  et  doit  souvent 
envier  le  sort  de  ses  compagnes,  planant  au  fronton 
du  Temple  de  TArt. 

Dans  le  vestibule,  de  chaque  côté  de  l'escalier,  sont 
les  statues  de  Molière  et  de  Corneille.  Ces  statues 
étaient  primitivement  en  bois  peint. 

Les  inscriptions  suivantes  se  lisent  sur  le  monu- 
ment. 

A  gauche  : 

l'an  1788,  LE  TREIZIÈME  DU  RÈGNE 

DE  LOUIS  XVI,  LE  BIENFAISANT 

CE       MONUMENT      FUT    TERMINÉ 

LOUIS  JEAN-MARIE  DE  BOURBON,  DUC  DE    PENTHIÊVRE 

GOUVERNEUR 

LE  COMTE  DE  THOUARS,   COMMANDANT 

LE  DUC  DE  CERESTE    DE  BRANGAS 

GOUVERNEUR  DE  LA  VILLE  ET  CHATEAU  DE  NANTES 

DE  BERTRAND  DE  MOLLE  VILLE,   INTENDANT 


CONSTRUCTION  DU  GRA.ND  THÉÂTRE  73 

A  droite  : 

ETAIENT  POUR  LORS,  MAIRE 

ME3SIRE  PIERRE  RICHARD  DE    LA  PERVENGHÈRE 

ECHEVINS 

RENÉ  DREUX,  SOUS-MAIRE 

JEAN-CHARLES  GÉBIER 

JACQUES    BODIN  DES   PLANTES 

RENÉ   GESLIN,   SIMEON  PLUMARD  DE  RIEUX 

JEAN -JACQUES -URBAIN       MESLÉ 

PROCUREUR  DU  ROI  SYNDIC 

PIERRE,  GUILLAUME,  HENRI  GIRAUD  DUPLESSIS 

SUR  LES  DESSINS  DE  MATHURIN  CRUCY 

ARCHITECTE  ET  VOYER  DE  NANTES 


Graslin,  seul,  manque  dans  cette  énumération.  Les 
plus  obscurs  échevins  y  figurent,  mais  le  nom  de 
l'homme  à  qui  Ton  doit  vraiment  le  monument,  n'a  pas 
été  trouvé  digne  d'y  être  placé.  Ingratitude  humaine  ! 

Les  armes  que  l'on  voit  au-dessus  de  ces  inscrip- 
tions n'ont  été  sculptées  qu'enl812,lors  de  la  restauration, 
de  la  salle.  Celles  de  gauche  sont  celles  de  la  ville, 
sous  le  premier  empire;  celles  de  droite  appartien- 
nent au  baron  Bertrand  Geslin,  qui  alors  était  maire. 

Toute  la  façade  extérieure  du  Théâtre,  ainsi  que  le 
grand  vestibule,  ont  été  préservés  de  l'incendie.  Tels 
nous  les  voyons  aujourd'hui,  tels  ils  étaient  autrefois. 


74  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

Cependant,  les  portes  étaient  remplacées  par  des  grilles 
qui  n'ont  disparu  définitivement  que  longtemps  après 
la  reconstruction  du  monument. 

Passons  à  la  salle.  Voici  ce  qu'en  dit  Guimard  dans 
les  Annales  Nantaises^  qui  datent  de  l'an  III.  Sauf 
les  figures  de  la  Liberté  et  de  l'Egalité,  ajoutées  sous 
la  République,  la  salle,  lors  de  l'ouverture,  était  iden- 
tique à  la  description  suivante. 

«  De  nombreuses  entrées  donnent  accès  dans  la 
salle  construite  en  demi  cercle  dont  l'avant-scène  fait 
la  base.  Elle  a  quatre  rangs  de  loges,  dont  les  pre- 
mières sont  précédées  d'une  galerie  continue,  sans 
parler  des  loges  grillées  au-dessous  de  celles-ci  et  pas 
plus  élevées  que'le  parterre.  Le  parquet  est  vaste  et 
l'orchestre  étendu.  L'avant-scène  est  décorée  à  droite 
et  à  gauche  de  colonnes  cannelées,  aussi  d'ordre 
ionique  et  supportant  un  fronton  décoré  de  figures 
de  la  Liberté  et  de  l'Egalité.  Son  plafond  circulaire, 
divisé  par  compartiments  garnis  de  rosaces,  est  du 
meilleur  effet;  on  voit  au  milieu  un  aigle  pendu  qui 
semble  tenir  en  son  bec  le  cordon  du  lustre,  qui  est 
riche;  le  devant  des  loges  est  peint  diversement  et 
dans  le  genre  arabesque  ;  celle  d'honneur  occupe  le 
centre.  Cette  salle  peut  contenir  deux  mille  specta- 
teurs et  plus.  Au  fond  du  théâtre,  on  a  pratiqué  un 
puits  d'où  part  une  pompe  qui  élève  l'eau  au-dessus  du 
bâtiment,  dans  un  large  bassin  ou  réservoir  en  plomb 
de  quatre  pieds  de  profondeur,  à  l'effet  de  prévenir 
l'incendie.  Les  connaisseurs  admirent  la  charpente  de 


CONSTRUCTION  DU  GRAND  THÉÂTRE        75 

lacouverture  et  la  distribution  des  issues  nombreuses, 
pratiquées  de  manière  que  la  salle,  fut-elle  pleine, 
peut  se  trouver  vide  en  cinq  minutes,  sans  accident, 
comme  au  reste,  ils  ne  manquent  pas  d'être  choqués 
de  l'écho  fatigant  qui  se  fait  entendre  vers  la  loge 
d'honneur  et  qui  répète  désagréablement  la  voix  de 
l'acteur,  ou  le  son  de  l'instrument.  » 

Tout  marchait  pour  le  mieux,  et  la  nouvelle  salle 
n'allait  pas  tarder  à  être  entièrement  achevée.  Graslin 
forma  une  société,  qui  prit  le  nom  de  patriotique, 
destinée  à  l'exploitation  du  Grand-Théâtre.  Cette 
•société  offrait  les  garanties  les  plus  sûres.  Outre  Gras- 
lin,  elle  se-  composait  de  MM.  le  comte  d'Aux,  le 
comte  de  Trévélec,.Robineau,  de  Bougon,  Goustard, 
de  Mani,  comte  de  Roscoat.  Ghaurand  de  la  Ranjori- 
nière,  Michel,  Deluynes,  Bureau.  A  cette  époque,  des 
hommes  comme  ceux  dont  je  viens  de  citer  les  noms, 
ne  rougissaient  pas  de  se  placer  à  la  tête  d'un  théâtre; 
aujourd'hui  on  ne  trouverait  pas  à  Nantes,  trois 
hommes  assez  dévoués  à  la  cause  de  l'Art  pour  le 
faire,  et  quel  toile  général,  grand  Dieu,  contre  ceux 
qui  seraient  assez  courageux  pour  se  moquer  des 
préjugés  bourgeois  ! 

Cette  société  proposait  à  la  ville  de  lui  louer  la 
salle  du  Grand-Théâtre  cent  vingt  mille  livres  par 
an.  Toute  perte  était  à  sa  charge;  mais  écoutez  bien 
ceci,  lecteurs,  et  vous  admirerez  ces  gens-là,  à  moins 
que  vous  ne  les  traitiez  d'idiots,  ce  qui  ne  m'étonne- 
rait  guère.  MM.  Graslin,  d'Aux,  de   Trévélec  et  Oie, 


76 


LE  THEATRE  A  NANTES 


s'engageaient  à  donner  à  la  ville  tous  les  bénéfices 
de  l'entreprise.  Pour  eux,  ils  se  contentaient  du  sen- 
timent du  devoir  artistique  accompli.  Vous  croyez 
peut-être  que  la  ville  accepta  avec  empressement 
cette  combinaison  désintéressée  ?  Allons  donc  !  Elle 
repoussa  ce  projet. 

Gela  prouve  une  chose  :  c'est  que  les  municipalités 
sont  comme  les  gouvernements,  elles  changent,  mais- 
elles  se  ressemblent  toutes. 


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VII 


DIRECTIONS   LONGO,  RODOLPHE  ET  HUS 


(1788.  —  1791) 


A  raison  donnée  par  la  Municipalité, 
pour  repousser  l'offre  de  Graslin 
et  de  ses  associés,  était  que  le 
loyer  de  la  salle  devait  être  mis 
en  adjudication. 
Lel0marsl785,  Longo,déjàdirec- 
teur  de  la  salle  du  Bighon-Lestard, fut  nommé  directeur 
du  Grand-Théâtre.  La  ville  lui  affermait  la  salle 
15,000  livres  par  an.  Ainsi,  au  rebours  de  ce  qui  existe 
de  nos  jours,  le  théâtre  était  pour  la  ville  une  source  de 
revenus.  Ce  système  ne  devait  pas  durer  longtemps, 
et  la  triste  expérience  des  choses  n'allait  pas  tardera 
prouver  qu'an  directeur,  livré  à  ses  propres  ressour- 
ces, marche  presqu'infailliblement  à  la  ruine. 


78  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Longo  était  nommé  pour  cinq   ans   à  partir  de- 
Pâques  1788.  Il   devait  se  pourvoir  de  décorations 
en  sus  de  celles  tenant  à  l'inventaire  de  la  salle,  et 
d'un  magasin  d'habillements. 
Le  prix  des  places  fut  fixé  comme  il  suit  : 

Premières  et  parquet 8  livres. 

Secondes 2  livres. 

Troisièmes 80  sols. 

Quatrièmes 24  sols. 

Parterre 20  sols. 

Paradis  . .' 12  sols. 

Et  au  bal 3  livres. 

Les  abonneirients  au  mois  et  à  l'année  furent  lais- 
sés au  gré  du  directeur. 

Le  bureau  s'occupa  très  minutieusement  de  la 
question  d'éclairage.  Voici  le  passage  de  la  délibéra- 
tion sur  ce  sujet  : 

e  Le  sieur  Longo  fera  placer  àses  frais  dans  le  ves- 
tibule de  la  salle  deux  réverbères  à  quatre  mèches 
chacun,  lesquels  seront  suspendus  dans  Vintrados 
du  cul  de  four  qui  est  de  chaque  côte;  il  entretiendra  et 
mettra  au  rez-de-chaussée  un  réverbère  àdeux  mèches, 
pour  éclairer  les  escaliers  des  troisièmes  et  des  qua- 
trièmes loges  et  le  passage  qui  conduit  au  corridor  du 
parterre  et  du  paradis  ;  il  sera  placé  cinq  réverbères  à 
une  mèche  dans  le  corridor  du  parterre  et  du  paradis, 
savoir  :  deux  au  fond,  deux  à  l'entrée,  un  au  milieu. 
Sur  les  rues  latérales,  à  chaque  passage  d'entrée  et 
de  sortie  du  parterre,  il  y  aura  un  réverbère  à  une 


DIRECTION  LONGO  79 

mèche. Il  sera  mis  cinq  réverbères  dans  le  corri- 
dor des  premières  loges  ;  sur  chaque  pallier  des  esca- 
liers des  secondes  loges,  il  y  aura  un  réverbère  à 
quatre  mèches  ;  cinq  réverbères  dans  le  couloir  des 
secondes  loges  ;  aux  troisièmes  loges,  quatre  réver- 
bères, aux  quatrièmes  loges  quatre  réverbères.  Le 
lustre  qui  éclaire  la  salle  aura  quarante  huit  lumières, 
le  foyer  sera  éclairé  de  huit  lumières,  et  pour  parer 
aux  accidents  de  feu;  il  sera  chauffé  par  deux  poêles 
posés  dans  les  deux  cheminées.  Les  latrines  seront 
nettoyées  tous  les  jours;  les  corridors,  les  vestibules, 
les  escaliers,  le  parterre,  le  parquet  et  les  loges, 
une  fois  par  semaine.  Le  sieur  Longo  apportera  toute 
l'attention  possible  à  Teffet  d'empêcher  qu'il  ne  soit 
porté  dans  les  loges  ni  feu,  ni  chaufferettes,  sous 
quelque  prétexte  que  ce  soit.  >» 

Dans  les  premiers  mois  de  1788,  la  salle  fut  com- 
plètement achevée.  Les  sommes  dépensées  par  la  ville 
s'élevaient  à  cinq  cent  mille  livres,  mais  Nantes 
était  doué  d'un  superbe  monument. 

On  peut  regretter  cependant  les  dimensions  un  peu 
exiguës  de  la  salle.  D'après  Guimar,  l'ancien  théâtre 
pouvait  contenir  2000  spectateurs.  Aujourd'hui,  Gras- 
lin  ne  renferme  que  1220  places  ;  c'est  un  écart  de 
près  de  800  places.  Gomme  il  est  improbable  qu'on 
ait  reconstruit  la  salle  plus  petite  qu'elle  n'était  au- 
paravant, j'en  conclus  que  Guimar  a  fait  erreur.  Il 
est  donc  malheureux  que,  de  prime-abord,  on  n'ait 
pas  donné  à  la  salle  une  grandeur  plus  considérable. 


LE    THEATRE  A  NANTES 


Aujourd'hui,  il  arrive  continuellement  de  refuser  des 
«centaines  de  spectateurs.  C'est  un  sujet  de  perte  pour 
la  direction,  qui  ne  peut  rattraper,  par  une  recette 
vraiment  considérable,  les  recettes  minimes  des  mau- 
vais jours. 

Le  15  mars  1788  fut  publié  le  règlement  pour  la 
police  du  théâtre.  Un  certain  nombre  d'articles  sont 
encore  aujourd'hui  en  vigueur.  J'ai  extrait  les  prin  • 
cipaux  paragraphes  de  ce  règlement. 

CHAPITRE  DE  LA  POLICE  INTÉRIEURE 


«  II.  —  Le  spectacle  commencera  régulièrement  à 
cinq  heures  et  demie  précises  du  soir,  sans  qu'en  aucun 
temps  et  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  l'heure  puisse 
être  retardée  ou  avancée. 

III.  —  L'ouverture  des  bureaux  pour  la  distribution  des 
billets  d'entrée  se  fera  tous  les  jours,  à  quatre  heures  un 
-quart  précises  du  soir. 

XI.  —  Les  abonnés  n'auront  point  de  loges  fixes,  à 
l'exception  de  celles  du  Roi  et  de  la  Ville,  dont  le  direc- 
teur ne  pourra  disposer  en  aucun  temps,  et  qui  resteront 
vacantes,  quoiqu'elles  ne  soient  pas  gardées,  jusqu'au 
lever  du  rideau,  et  de  celles  qu'il  aura  louéeâà  l'année,  et 
qui  ne  pourront  être  aux  premières 

XII.  —  Il  est  défendu  à  qui  que  ce  soit  d'entrer  au  bal 
avec  épées,  cannes  ou  autres  armes,  et  d'y  avoir  le  cha 
peau  sur  la  tête  pendant  la  soirée. 


DIRECTION  LONGO  81 


XIIL  —  Il  est  également  défendu  d'avoii*  le  chapeau 
«ur  la  tête  au  spectacle,  depuis  le  commencement  d'icelui 
jusqu'à  la  fin. 

XIV.  —  Les  dames  ne  pourront  se  placer  dans  le  par- 
quet ni  dans  bs  premiers  rangs  des  galeries  avec  des 
chapeaux  à  plumes,  bonnets  et  grandes  coëffes  qui  em- 
pêcheraient ceux  qui  seraient  derrière  elles  de  voir  le 
spectacle.  » 

Voilà  un  article  qui  devrait  bien  encore  être  appli- 
qué, soit  dit  en  passant. 

c  XX.  —  Il  est  défendu  à  toutes  personnes  de  faire 
garder  leurs  places  avant  le  spectacle  par  leurs  gens,  à 
peine  de  prison  contre  ces  derniers,  s'ils  refusaient  de  se 
retirer  sur  le  premier  avertissement  qui  Jeur  en  sera 
donné  ;  il  est  également  défendu  de  retenir  sa  place  en  y 
mettant  son  chapeau  ;  en  cas  de  contestation  à  cet  égard, 
celui  qui  voudra  maintenir  cette  prétention  sera  sur  le 
champ  mis  hors  de  la  salle... 

XXI.  —  Très  expresses  déffenses  et  prohibitions  sont 
faites  à  qui  que  ce  soit  de  siffler  et  d'élever  la  voix,  tant 
au  spectacle  qu'au  bal,  de  troubler  l'ordre  et  la  sûreté 
d'aucune  manière,  d'insulter  les  gardes  et  sentinelles  k. 
peine  de  soixante  livres  d'amende,  môme  d'emprison- 
nement, et  de  plus  grande  peine  s'il  y  a  lieu,  sauf  à  ceux 
qui  croiront  avoir  sujet  de  se  plaindre,  à  le  faire. 

XXV.  —  Il  est  défendu  aux  perruquiers,  étant  en  habit  de 
poudre,  aux  gens  en  livrée,  d'entrer  au  spectale,  même 
-en  payant,  sous  peine  de  prison. 

XXVI.  —  Déffenses  sont  faites  à  toutes  personnes  qui 
nesontpas  attachées  au  spectacle  d'assister  aux  répétitions, 

6 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


Le  régisseur  établira  en  conséquence  un  contrôleur 
à  la  porte,  lequel  n'y  laissera  entrer  que  les  gens  nécea- 
saines,  à  peine  de  prison  contre  le  contrôleur  et  de 
dix  livres  d'amende  contre  le  régisseur,  en  cas  de  contra- 
vention de  sa  part  au  présent  article. 

XXVII.  —  Ordonne  que  par  le  directeur  il  sera,  à  U 
diligence  du  substitut  du  procureur  général,  donné  cha- 
que année  au  profit  des  Hôpitaux  de  Nantes,  une  somme 
de  600  livres  ou  à  l'option  et  au  choix  des  Juges  de  police, 
une  représentation  sur  laquelle  le  directeur  prélèvera  le 
tiers  de  la  recette  pour  tous  frais,  que  le  directeur 
comptera  aux  mains  du  receveur  de  l'Hôtel-Dieu,  et  sera 
tenu  d'en  donner  quittance  au  dit  substitut  du  procureur . 
général,  qui  la  reportera  au  siège  de  police. 

XXIX.  —  Les  seuls  cochers  de  maison  ou  de  remise,  en 
attendant  la  fin  du  spectacle,  se  tiendront  sur  une  file, 
dans  les  rues  de  Corneille  et  de  Molière,  le  long  de  la 
salle,  de  manière  que  la  moitié  de  la  rue  restera  libre.  Ils 
ne  pourront  prendre  leurs  maîtres  qu'aux  portes  latérales 
de  la  dite  salle,  et  le  cocher  qui  sera  avancé  et  dont  le 
maître  ne  sera  pas  prêt  à  sortir  sera  obligé  de  défiler  sur 
la  place  pour  aller  prendre  le  rang  à  la  queue  de  file,  sou» 
peine  de  prison. 

CHAPITRE  DE  LA  POLICE  INTÉRIEURE 

V.  —  Le  chef  d'orchestre  donnera  à  cinq  heures  pré- 
cises du  soir,  l'accord  aux  musiciens  dans  l'endroit  à  ce 
destiné  j  ils  entrerons  tous  à  cinq  heures  un  quart  à  l'or- 
chestre et  joueront  jusqu'au  lever  du  rideau  la  musique 
la  plus  analogue  à  la  pièce  qui  sera  représentée.  Si  c'est 


DIRECTION  LONGO  83 


un  opéra,  ils  en  joueront  rouverture  de  manière  à  ce  que 
les  acteurs  puissent  entrer  en  scène  à  cinq  heures  et  demie 
du  soir,  et  ils  se  tiendront  à  leur  place  pendant  la  durée 
du  spectacle,  pour  être  prêts  à  remplir  les  entr'actes 
des  pièces,  à  peine  de  six  livres  d'amende  contre  chaque 
musicien  qui  ne  sera  pas  venu  à  cinq  heures  et  qui  s'en 
ira  pendant  le  spectacle. 

VII.  Les  acteurs,  actrices,  figurants  et  autres  qui,  sous 
prétexte  d'indisposition,  auraient  obligé  le  régisseur 
de  changer  le  spectacle  et  les  musiciens,  qui,  sous  pré- 
texte pareil,  auraient  annoncé  qu'ils  ne  se  rendraient 
pas  à  l'heure  lixée,seiK)nt  punis  de  vingt-quatre  heures  de 
prison,  s'ils  sont  vus  dans  les  rues  et  autres  lieux  publics. 

XIX.  —  Les  acteurs,  actrices,  musiciens  et  autres,  ne 
s'occuperont  aux  répétitions  que  de  leurs  rôles  ;  les 
actrices  n'y  pourront  travailler  à  aucun  ouvrage,  comme 
tricot,  broderie,  etc.,  ils  ne  pourront  lire  leurs  rôleâ  si  ce 
n'est  dans  le  cas  d'études  précipitées. 

XXIII.  —  Il  est  défendu  à  tous  acteurs,  actrices,  figu- 
rants, musiciens,  machinistes  et  autres  employés,  de  se 
placer  dans  les  coulisses  pendant  la  durée  du  spectacle  de 
manière  à  y  être  vus  des  spectateurs,  sous  peine  de 
tt*ois  livres  d'amende. 

XXIV.  —  Toutes  les  amendes  prononcées  ci-dessus  et 
encourues  par  les  acteurs,  actrices,  musiciens  et  autres 
personnes  attachées  au  théâtre,  seront  déposées  sur  le 
champ  dans  un  tronc  placé  à  cet  eff'et  au  foyer  des 
acteurs  et  actrices,  ou  retenus  par  le  directeur  sur  leurs 
appointements. 


LE   THEATRE  A  NANTES 


XXV.  —  Il  est  enjoint  aux  valets  du  théâtre  d'avoir 
toujours  sur  eux  un  fort  couteau,  pour  être  prêts,  en  cas 
d'incendie,  à  couper  les  cordes  et  même  les  décorations, 
lorsque  Tordre  leur  en  sera  donné  par  le  régisseur  ou 
autres  ayant  droit  de  le  faire.  » 

Le  7  avril  1790,  ce  règlement  fut  augmenté  de  quel- 
ques articles,  enlr'autres  de  ceux-ci  : 

XXVÎ.  —  Déffenses  sont  faites  aux  acteurs  et  autres 
personnes  attachées  au  théâtre  d'entrer  au  parterre  de- 
puis cinq  heures  du  soir  jusqu'à  la  fin  de  la  dernière  pièce, 
d'y  faire  lire  ou  donner  à  lire  aucuns  papiers  quelconques, 
et  de  se  placer  pendant  toute  la  durée  du  spectacle 
ailleurs  que  dans  les  loges  qui  leur  sont  destinées,  à  peine 
de  dix  livres  d'amende  contre  le  directeur,  et  pareille 
amende  contre  l'acteur,  et  de  plus  grande  peine  s'il  y 
éclioit. 

XXyiI.  —  Il  est  défendu  à  toutes  personnes  attachées  au 
théâtre  ou  non,  de  fumer  la  pipe  dans  toutes  les  parties 
de  la  salle,  au  théâtre,  aux  loges  et  aux  différentes  loges 
des  acteurs  et  actrices,  à  peine  de  dix  livres  d'amende 
par  chaque  contravention,  et  même  de  prison  s'il  y 
échoit.  » 

Le  Grand  Théâtre  ouvrit  le  23  Mars  1788,  le  jour 
de  Pâques?  J'ignore  par  quelle  pièce.  Malgré  les 
recherches  les  plus  minutieuses  il  m'a  été  impossible 
d'élucider  cette  question.  Je  n'ai  pu  trouver  non  plus 
aucun  détail  sur  la  soirée  d'inauguration.A  la  mairie,  on 
ae  possède  absolument  rien  sur  ce  fait,  pourt-^int  inté- 
ressant, de  l'histoire  de  la  ville.  Quant  aux  journaux 


DIRECTION  LONGO  85 


cet  événement  semble  avoir  passé  inaperçu  pour 
eux.  D'ailleurs,  la  collection  de  la  bibliothèque 
est  loin  d*être  complète,  et,  dans  les  feuilles  du 
temps,  il  n'est  guère  question  que  des  faits  com- 
merciaux. Je  me  suis  adressé  à  plusieurs  de  mes 
concitoyens  qui  auraient  pu  posséder  des  notes  ma- 
nuscrites contemporaines,  mais  en  vain;  rien,  toujours 
rien.  Il  est  étonnant  comme,  à  cette  époque,  on  né- 
gligeait tous  les  faits  d'histoire  locale. 

Des  difficultés  s'élevèrent  entre  la  municipalité  et 
Versailles  au  sujet  de  la  loge  de  la  reine.  Deux  loges 
avaient  été  réservées,  l'une  pour  le  roi,  l'autre  pour 
la  reine.  Celle  du  roi  devait  être  occupée  par  le 
gouverneur  de  la  ville,  celle  de  la  reine  par  l'inten- 
dant de  la  province.  Mais,  comme  ce  dernier  ne 
résidait  pas  à  Nantes,  les  officiers  municipaux 
avaient  l'habitude  de  se  tenir  dans  sa  loge.  Or,  un 
arrêté  royal  réserva  cette  loge  absolument  à  la 
reine  et  à  l'intendant  ;  quant  à  la  municipalité  il 
lui  était  enjoint  d'en  choisir  une  autre  où  bon 
lui  semblerait.  Les  maire  et  échevins  de  Nantes 
réclamèrent  ;  l'intendant  approuva  même  cette  récla- 
mation mais  rien  ne  fit;  à  ce  sujet,  voici  la  lettre  que 
reçut  M.  Bertrand  de  MoUeville,  intendant  de  Bretagne. 

Versailles,  le  10  Avril  1788. 
J'ai  reçu,  Monsieur,  la  lettre  que  vous  m'avez  adressée  le  6 
de  ce  mois  concernant  la  réclamation  des  Maire  et  échevins  de 
Nantes,  contre   les  décisions  concernant  les  loges  d'hon- 
neur dans  la  nouvelle  salle  de  spectacle  dans  cette  ville, 


LE   THÉÂTRE  A  NANTES 


mais  cette  décision  étant  conforme  à  l'ordre  observé 
dans  toutes  les  salles  de  spectacles  du  royaume,  l'inten- 
tion de  Sa  Majesté  est  qu'elle  soit  exécutée  et  que  leg 
offlciers  municipaux  s'y  conforment.  Vous  voudrez  bien 
les  en  instruire.  Si  les  armes  de  la  ville  ont  été  peintes 
dans  la  loge  de  la  reine,  il  sera  facile  de  les  effacer  et  de 
les  peindre  dans  celle  des  autres  loges  que  les  officiers 
municipaux  pourront  choisir. 
J'ai  l'honneur  d'être  etc. 

Baron  de  Breteuil. 

La  ville  fut  forcée  d'obéir,  mais  non  sans  mécontea- 
tement. 

Au  sujet  de  la  loge  Graslin,  il  y  eut  aussi  des  dis- 
cussions entre  Longo  et  Graslin.  Le  directeur  voulait 
exiger  de  ce  dernier  le  prix  des  places  de  sa  loge, 
disant  qu'il  n'avait  que  le  droit  d'une  loge  et  non 
celui  d'entrer  sans  payer.  Graslin  s'adressa  immédia- 
tement à  la  municipalité,  le  bureau  se  consulta  et 
décida  qu'il  prendrait  l'avis  des  avocats.  Je  n'ai  pu 
retrouver  le  résultat  définitif  de  la  décision,  mais  il 
fut  certainement  favorable  à  Graslin. 

Voici  le  tableau  de  la  troupe  engagée  par  Longo 
pour  desservir  le  nouveau  théâtre. 

MM.  Longo,  directeur  ;  FouDiier,  régisseur. 

OPÉRA 

MM.  Saint-  Vallier, première  haute  contre  ;  De  fond, 
id.;  Mo)itvUle,i(l,;  Chevalier,  deuxième  haute  contre; 
Richard,  i^-;  Grimaldij,  premièrebasse  taille;  Allan, 
id.;   Massy,  id.;  Doitville,  deuxième  basse  taille; 


DIRECTION  LONGO  87 


Ber gamin,  laruette^  Frédéric,  accessoire  chantant  ; 
Lesage,  trial. 

MMmes  Duchaianont,  première  chanteuse  ;  Le- 
sage, id.;  Valville,k\.;  Saint-Serva7it,id.;  Serton, 
première  ddégne;  Doy^77iUly,  deuxième  duègne  ; 
Théodore,  deuxième  amoureuse;  Raxi,  id.;  Massy, 
Id.;  Fy^édéric,  ingénuité. 

COMÉDIE 

MM.  Dauthay,  premier  rôle;  Massin,  deuxième 
rôle,  Chevalier,  troisième  rôle  ;  Lavandaise,  rois, 
tyran;  6^owrî;z7^5,  financier,  Paysans;  Compain,  pre- 
mier comique  ;  Verteuil.  id.;  Frédéric,  deuxième 
comique;  Lesage,  niais;  Vanhove,  père  noble; 
Saint-Servant,  accessoire;  Gironville,  accessoire; 
Michelot,  soufleur. 

iTfikfmes  Touteville,  premier  rôle;  5arroî/^r,deuxiè' 
me  rôle  ;Verdier,  caractère  ;  Massy,  troisième  rôle  ; 
Gantier,  première  soubrette  ;  Montville,  deuxième 
soubrette. 

Les  deux  Goquelin  de  l'époque,  Baptiste  aîné  et 
Baptiste  cadet,  qui  allèrent  ensuite  à  la  Comédie 
Française,  se  firent  aussi  applaudir  à  Nantes  pendant 
la  direction  Longo. 

Baptiste  aîné  possédait  une  brillante  éducation  ;  il 
jouissait  à  Nantes  de  l'estime  générale,  et  était  reçu 
•chez  plusieurs  riches  négociants.  Il  avait  un  très  bon 
ton  et  un  esprit  achevé.  Les  pièces  où  il  s'est  surtout 
fait  applaudir  sont:  Le  Glorieux,  Les   Châteaux 


LE  THEATRE  A.  NANTES 


€71  Espagne,  Vhahitant  di   la   Guadeloupe,   La 
Métromanie. 

Baptiste  cadet,  à  l'époque  où  il  parut  à  Graslin, n'é- 
tait encore  âgé  que  de  dix-neuf  ans.  Il  s'essayait  dans 
de  petits  rôl^s  où  les  connaisseurs  découvraient  déjà 
les  germes  de  son  talent  distingué. 

Moié  revint  à  Graslin.  A  ce  sujet,  je  trouve  dans 
Gaullier  l'anecdote  suivante  : 

«  Plusieurs  anciens  habitués  du  Théâtre  étaient  ras- 
semblés kVHôlel  delaPaixdiM  moment  oùune chaise 
de  poste  arrivait  :  ils  voient  un  vieillard  en  sorUr  ; 
sa  démarche  est  un  peu  tremblante,  son  dos  est 
voûté  ;  une  vieille  perruque  dérobe  une  partie  de  sa 
physionomie.  Personne  ne  le  connaît.  Il  demande  une 
chambre.  Une  heure  après,  au  moment  6ù  les  habi 
tués  allaient  se  mettre  à  table,  on  aperçoit  ce  même 
vieillard,  entièrement  rajeuni,  en  habit  de  soie,  per- 
ruque élégante,  les  joues  couvertes  d'un  léger  ver- 
millon ;  il  marche  avec  grâce  et  abandon  :  «  Eh  bien 
Messieurs,  s'écrie-t-il  gaiement  en  entrant  dans  la  salle, 
me  voici  de  retour  parmi  vous.  »  Les  amateurs  ou- 
vrent de  grands  yeux  et  le  même  cri  part  à  la  fois  de 
toutes  les  bouches  :  M.  Mole  !  C'était  lui-même.  Dans 
le  monde  comme  à  la  scène,  il  savait  être  toujours 
jeune  quand  il  le  voulait.  » 

Un  artiste,  dont  les  vieux  amateurs  de  notre  ville 
doivent  se  souvenir  encore,  Lefèvre,  dit  Marsias, 
commença  sa  carrière  sous  Longo.  Il  devait  la  con- 
tinuer jusque  sous  Arnaud.  Marsias  parut  à  la  fois 


DIRECTION  LONGO 


dans  la  tragédie,  la  comédie,  l'opéra  et  le  vaudeville. 
Il  chantait  tour  à  tour  les  Elleviou^,  les  Martins  et 
les  basses-tailles.  On  l'a  vu  représenter  tous  les  person- 
nages de  Topera  d'Œdipe,,  sauf  ceux  d'Antigone  et 
d'Eriphyle,  et  dans  le  Tableau  Parlant,  il  remphi  tous 
les  rôles,  même  ceux  de  Golombine  et  de  la  pu- 
pille de  Gassandre,à  deux  représentations  travesties» 
Mmes  Maillard  et  Saint-Huberti  donnèrent,  quel- 
ques mois  après  l'ouverture  du  théâtre  Graslin,  plu- 
sieurs représentations.  Tout  Nantes  courut  applaudir 
Me»i«  Maillard  dans  Iq  Devin  de  Village,  dont  elle  chan- 
tait le  rôle  de  Colette  d'une  façon  exquise.  Elle  inter- 
prêta aussi  Armide  et  Iphîgénie  en  Tauride  avec 
beaucoup  de  succès,  mais  l'enthousiasme  des  dilet- 
tanti  nantais  ne  connut  plus  de  bornes  quand  ils. 
entendirent  la  Saint-Huberti  chanter  Bidon,  Arinae, 
Phèdre,  Armide  et  Castor  et  Pollux.  «  On  lui 
demanda  le  Devin  de  Village,  qu'elle  n'avait  jamais 
chanté  à  Paris  :  elle  y  fit  fureur.  Pendant  ses  repré- 
sentations, on  ouvrait  les  portes  à  midi,  et  le  public^ 
tant  les  places  se  disputaient,  avait  la  patience  d'atten- 
dre durant  cinq  heures  le  lever  du  rideau.  M™«  Saint- 
Huberti  n'était  peut-être  pas  précisément  une  canta 
trice  dans  l'acception  toute  musicale  du  mot,  mais 
c'était  une  actrice  passionnée,  imprimant  à  son  chant 
cet  accent  irrésistible  qui  remue  les  masses,  et  ajou- 
tant à  cet  effet  par  l'énergie  du  jeu,  qu'elle  rendait 
éloquent  jusque  dans  son  silence  (1).  » 

(i)  Melliaet.  La  Mutiqu*  à  Hmnttt. 


SO  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Longo  ne  garda  pas  longtemps  la  direction  du 
Grand  Théâtre  ;  en  effet,  le  23  janvier  1789,  il  fat  rem- 
placé par  Rodolphe,  musicien  assez  distingué,  au- 
teur de  l'opéra  dVsm&nor,  et  H  us,  maitre  de  ballet. 
Ces  derniers  obtinrent  le  bail  à  ferme  de  la  salle  de 
spectacle  pour  neuf  années.  Le  prix  de  la  location 
était  de  vingt  mille  livres  par  an  ;  en  outre,  les  direc- 
teurs devaient  fournir  un  lustre  en  crislal,  semblable 
à  celui  de  la  Comédie  Française,  en  remplacement  de 
celui  en  fer,  entretenir  les  poêles  et  faire  tous  les 
ans  une  décoration  complète  sur  les  desseins  de  Tar- 
chitecte  voyer. 

Les  sieurs  Rodolphe  et  Hus  obtinrent  du  duc  de 
Penthièvre  le  privilège  exclusif  du  théâtre.  «En  consé- 
quence, il  était  défendu  à  toute  autre  troupe  de  comé- 
-diens,  sauteurs,  baladins  et  joueurs  de  marionnettes 
de  faire  des  exercices,  ou  de  donner  ses  spectacles 
sur  aucun  théâtre  de  la  dite  ville  de  Nantes  sans 
payer  auxdits  sieurs  Rodolphe  et  Hus,  où  à  leur 
préposé  le  quart-franc  des  produits  des  recettes.  »• 

En  1789,  Mlle  Saint-James,  pensionnaire  de  l'Acadé- 
mie Royale  de  Musique,  débuta  dans  l'éternel  Devin 
de  Village.  ««  Mn»  Saint-James  possédait  la  voix  la 
plus  agréable  qu'on  ait  encore  entendue  à  Nantes,  » 
nous  dit  le  critique  de  V Abeille  Bretonne. 

Puisque  le  nom  de  celte  feuille  vient  sous  ma 
plume,  j'en  profitera'  pour  parler  immédiatement  de 
Y  Affaire  Fleury,({mûX,k  cette  époque,  tant  de  bruit, 
<ians  le  monde  théâtral  nantais.  Voici  les  faits  : 


DIRECTION  RODOLPHE  ET  HUS  91 

Lemarquant,  rédacteur  de  V Abeille  Bre'onne,  vou- 
lant se  venger  de  Mne  Fleury,  ^qui  avait  dédaigné^ 
paraît-il,  ses  soms  amoureux,fit  paraître  dans  son  jour . 
iial  une  critique  fort  dure.  L'actrice  attaquée  répon- 
dit une  lettre  à  M.  Lemarquant.  Dans  cette  lettre  qui 
fut  publiée,  mais  non  vendue,  l'actrice  ripostait  fort 
bien,  témoin  ce  passage  : 

«•  Eh  I  croyez-vous  de  bonne  foi  que  les  gens  hon- 
nêtes et  sensés  vous  sachent  gré  et  vous  en  estiment 
davantage  d'avoir  décrié  avec  aussi  peu  de  ménage- 
ments une  jeun»*  personne  de  dix-sept  ans,  arrivée  ma- 
lade en  cette  ville,  où  elle  est  sans  protection,  con- 
naissances, appui  ni  défenseurs  ?  Croyez-vous  que  le 
'dégoût,  car  d'après  votre  caractère  vindicatif  et  votre 
.lettre  menaçante,  je  m'attends  au  premier  jour  à  être 
«ifflée  par  vous,  ne  fût-ce  que  pour  prouver  la  beauté 
des  choses  que  vous  avez  dites,  croyez-vous,  dis-je, 
que  le  dégoût  et  le  découragement  amènent  la  per- 
-fection  dans  les  arts  ?  Non,  M.  Lemarquant,  ce  sont 
des  avis  doux,  honnêtes,  exempts  d'injures  gros- 
sières, tels  enfin  que  je  vous  crois  incapable  d'en 
donner,  et  pour  joindre  l'exemple  à  la  leçon,  je  com- 
mencerai par  vous  dire,  moi,  d'après  ce  que  j'ai  lu  de 
TOUS  : 

Eh  !  qui  diable  vous  force  à  vous  faire  imprimer? 
Si  l'on  peut  pardonner  l'essor  d'un  mauvais  livre 
Ce  n'est  qu'au  malheureux  qui  compose  pour  vivrem 

TOUS  êtes  orfèvre  M.  Josse.  ► 


92  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

La  lettre  continue  sur  ce  ton  pendant  trois  pages. 

Or,  au  théâtre,  à  yine  représentation,  un  spectateur 
jeta  cette  lettre  sur  la  scène,  demandant  qu'elle  fût 
lue  à  haute  voix;  une  partie  du  public  fit  chorus,  le 
directeur  céda,  et  la  lettre  fut  lue,  à  la  grande  colère 
de  Lemarquant,  qui  était  dans  la  salle.  Il  essaya  de 
répondre  dans  son  journal,  mais  toute  la  ville  était 
contre  lui  et  donna  raison  à  la  jeune  chanteuse. 

Les  réprésentations  étaient  alors  fort  accidentées. 
Le  public  qui  aimait  beaucoup  Mu*  Saint-James  dési- 
rait l'entendre  dans  La  Caravane  du  Caire  dont  le 
rôle  principal  était  tenu  par  Mm«  Saint-Servant.  Un 
soir  que  cette  dernière  jouait  l'opéra  de  Grétry,  le 
public  réclama  tellement,  que  Rodolphe  fit  baisser  le 
rideau  et  ordonna  à  Mn*  Saint  James  d'aller  s'habiller. 
Mm«  Saint-Servant  furieuse,  se  mit  à  injurier  ledirec- 
teur  et  donna  un  coup  de  poing  à  Mue  Saint-James. 
Saint-Servant  prit  naturellement  parti  pour  sa  femme. 
Croyant  ramenerla  tranquillité,Husordonnade  relever 
le  rideau  ;  au  même  moment  Saint-Servant  tira  sa 
canne  à  épée  et  se  précipita  sur  le  fils.  Hus  qui 
était  là.  Pendant  ce  temps  le  rideau  s'était  levé  et  le 
public  assistait  à  toute  la  scène.  On  désarma  Saint- 
Servant,  mais  dans  la  salle  on  crut  que  Hus  avait 
été  blessé;  des  femmes  s'évanouirent,  d'autres  se 
sauvèrent  du  théâtre, les  hommes  escaladèrent  la  scène 
et  le  spectacle  ne  put  reprendre  qu'à  près  une  longue 
interruption.  Le  public  exigea  que  M.  et  Mm«  Saint* 
Servant  ne  reparussent  plus  sur  la  scène. 


DIRECTION  RODOLPHE  ET  HUS 


Vers  cette  époque  on  joua  les  pièces  suivantes  : 
Les  Sculpteurs,  Boni  face,  Pointu  et  sa  famille 
Z' Avocat  chansonnier.  Les  Cent  écus,  Le  Prince 
Ramonneur,  Gilles  Barilleur,  Les  Amours  de 
Montmartre,  L'Anglais  à  Paris,  Le  Café  de 
Nantes,  La  Mort  du  Capitaine  Cooh,  ballet  en 
action,  Dorothée,  pantomime  à  grand  spectacle,  La 
Kose  et  le  Bouton,  pastorale  de  Robineau  Bertrand, 
—  il  paraît  que  cette  dernière  œuvre  était  assez 
leste,  et  qu'on  en  supprima  plusieurs  passages,  — 
le  Jugement  de  Midas,  de  Grétry.  Au  sujet  de 
cet  opéra,  Mellinet  cite  une  anecdote  assez 
<îurieuse  :  «  A  l'occasion  du  Jugement  de  Midas, 
MM.  les  clercs  de  procureurs  reçurent  tous  le  billet 
que  voici  :  t  MM.  les  clercs  sont  invités  à  aller  siffler 
le  Jugement  de  Midas,  parce  qu'on  dit,  dans  cette 
pièce,  que  Midas  était  leur  compère,  et  que  l'auteur 
anglais  (M.  d'Hell)  donne  des  oreilles  d'àne  auxamis 
de  Rameau,  en  face  des  Français  eux-mêmes.  »  — 
Les  clercs  eurent  l'esprit  de  faire  justice  de  ce  billet 
ridicule  :  au  lieu  de  siffler,  ils  applaudirent,  et  le 
succès  fut  complet  :  c'était  donner  tort  à  la  fois  à 
l'auteur  de  l'opéra  et  à  celui  du  billet.  Lefèvre  pro- 
duisit un  effet  tel  dans  le  rôle  de  Marsias,  que  le  nom 
lui  en  resta.  » 

Le  célèbre  Gardel  était  en  1789  maître  de  ballet  au 
Théàtr3  Graslin.  Il  fit  jouer  le  23  mai  de  cette  année, 
Mirza,  ballet  en  action,  dont  il  était  l'auteur.  Le  suc- 
cès, paraît-il,  fut  complet. 


94  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

L'Asemblée  nationale  venait  d'accorder  aux  comé- 
diens la  jouissance  des  droits  civils  et  politiques.  Les 
artistes  de  la  Comédie-Française  avaient  fait,  à  ce 
sujet,  une  démarche  auprès  du  Bureau  de  l'Assemblée. 
Les  pensionnaires  du  théâtre  de  Nantes  écrivirent  la. 
lettre  suivante  aux  comédiens  du  Roi.  (1) 

«  Nantes,  ce  1er  janvier  1790. 
c  Messieurs, 

«  Daignez  agréer  notre  félicitation  sur  votre  respec- 
tueuse démarche  auprès  de  M.  le  Président  de  l'Assemblée 
Nationale,  sur  le  décret  dont  elle  nous  honore,  et  nos  sin- 
cères remerciements  de  l'empressement  que  vous  avez 
mis  à  nous  en  faire  part. 

t  Puissent  tous  nos  camarades  de  province  qui  trouvè- 
rent de  tout  tems  en  vous  des  modèles  dans  la  carrière 
théâtrale,  suivre  plus  scrupuleusement  encore  l'exemple 
que  vous  leur  avez  toujours  donné  des  bonnes  mœurs  et 
de  l'honnêteté. 

«  Nous  avons  l'honneur  d'être  avec  la  plus  parfait» 
estime, 

«  Messieurs, 

«  Vos  très  humbles  et  très  obéissants  serviteurs  et  eer» 
vantes. 

MM.  Grimaldy.  —  Villeneuve.  —  Compain.  —  Allan.  — 
Hus.  —  Ghazel.  —  Boquay.  —  Lavandaise.  —  Dorvigny. 
—  Baptiste  Anselme  et  son  épouse.  —  MUe  Touteville.  — 
Baroyer.  —  Perlet.  —  Ferton.   —  Stephani.  —  Duchau- 

(1).  Je  dois  la  communication  de  ceUe  leUre  à  l'obligeaBct  d« 
M.  Uoaral,  archiviste  de  la  Comédie  Française* 


DIRECTION  RODOLPHE  ET  HUS  95; 

mont.—  Saint- Vallier.—  Gourville.—  Michelot— Devaugre» 
secrétaire  souffleur. 

«  Rodophe  et  Hus  donnèrent  au  Grand-Théâtre  une 
extension  extraordinaire  :  toas  les   genres  étaient 
portés  au  grand  complet,  et  la  troupe  se  composait 
des  meilleurs   acteurs  de  ia  province.  On  y  revoit 
Baptiste,    l'infatigable    Gourville,   Lavandaise,  M^» 
Touteville,  auxquels  viennent   se  joindre  Gompain> 
l'excellent  comique,  dont  le  jeu  spirituel  et  la  verve 
entraînante  lui  valurent  les  plus   grands  succès  au 
théâtre  de  la  Porte-Saint-Martin,  à  Paris  :  il  finit  ses 
jours  d'une  manière  tragique  dans  une  émeute  qui 
eut  lieu    à  Bordeaux  ;  Bergamin,  laruette,  Facteur 
de  la  nature,^  qui,  sans  aucune  instruction,  apportait 
dans  tous  les  rôles  une  vérité,  un  abandon  admira- 
bles ;  Massin,  charmant  jeune  premier  et  Mercero 
danseur  distingué  et  même  parfait.  Mais  ce  règne 
brillant  ne  fut  pas  de  longue  durée.  Les  dépenses 
excessives  de  cette  administration,  qui  avait  un  mo- 
bilier et  un  personnel  considérables,  jointes  à  celles 
des  directeurs,  qui  tenaient  chacun  une  maison  mon- 
tée sur  le  grand  ton,  amenèrent  bientôt  la  ruine  de 
leur  entreprise.  »  (1) 

Déjà  dès  1789,  ou  prévoyait  la  chute  forcée  du 
théâtre.  Pour  tirer  les  directeurs  d'embarras,  quelques 
personnes  eurent  l'idée  de  faire  une  souscription.  Le 
projet  fut  imprimé  ;  en  voici  un  fragment. 

(Ij  GauUier  et  Cbaplaia. 


96  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


«  Les  soussignés  voulant  donner  aux  dits  entrepreneurs, 
«t  principalement  au  sieur  Hus,  des  moyens  d'encourage- 
ment pour  soutenir  le  théâtre,  et  des  preuves  de  leur  satis- 
faction, promettent  et  s'engagent  par  le  présent,  de 
compter  chacun,  d'ici  au  premier  Février  prochain,  une 

somme  de  96  livres  entre  les  mains  de  M 

demeurant qui   s'est   chargé   d'en   faire   la 

recette,  et  qui  en  remettra  le  produit  total  auxdits  entre- 
preneurs, sur  leur  quittance  et  d'après  la  soumission  soli- 
daire qu'ils  feront  de  maintenir  le  théâtre  jusqu'à  l'expi- 
ration de  leur  bail  sur  le  pied  où  il  est  actuellement,  et  de 
lui  donner  encore  toutes  les  améliorations  dont  il  peut  être 
susceptible.  Il  est.au  surplus  arrêté  que  le  présent  enga- 
gement ne  sera  valide  qu'autant  qu'il  sera  revêtu  de  300 
signatures  au  moins  ;  que  la  signature  simple  ne  vaudra 
que  pour  une  seule  action  et  que  les  amateurs  les  plus  zélés 
•et  les  chefs  de  famille  qui  voudraient  souscrire  pour 
plusieurs  actions,  eu  égard  aux  nombreuses  personnes  qui 
leur  sont  attachées,  et  qui  fréquentent  le  spectacle, 
«pécifieraient  le  nombre  d'actions  pour  lequel  ils  entendent 
«ouscrire.  » 

Je  ne  sais  si  cette  souscription  réussit;  sauf  le  do- 
«cument  dont  je  viens  de  citer  le  principal  passage,  je 
n'en  ai  pas  trouvé  d'autres  traces. 

La  situation  politique  commençait  à  s'obscurcir.  La 
ville  se  trouvait  très  obérée,  et  les  directeurs  ne 
payaient  point  les  quartiers  échus.  ««  Le  Con- 
seil, considérant  que  les  recettes  du  théâtre  sont 
si  minimes,  que  souvent  elles  ne  s'élèvent  qu'à  quinze 
et  vingt  livres,  et  que  les  jours  de  fête,  c'est  à  peine 


DIRECTION  RODOLPHE  ET  HUS  97 

«i  elles  atteignent  deux  cents  à  trois  cents  livres  ; 
considérant  que  si  on  saisissait  ces  recettes,  ce  serait 
enlever  aux  acteurs  et  aux  musiciens  le  salaire  qui 
leur  est  dû  et  forcer  les  directeurs  à  fermer  le  specta> 
cle  ;  arrête  qu'on  suspendra  les  poursuites  et  qu'on 
avisera  plus  tard.  »  Le  22  octobre  1790,  le  Conseil  se 
décida  à  mettre  en  vente  le  théâtre  ;  mais  un  arrêté 
du  directoire  du  département,  interdit  à  la  commune 
d'aliéner  la  salle. 

Quelque  temps  après  les  sieurs  Perlet  et  Ghazelle , 
comédiens,demandèrent  à  la  municipalité  de  les  nom- 
mer administrateurs  ou  directeurs.  «  Sur  quoi  le  bureau 
délibérant,  ouï  les  conclusions  du  procureur  de  la 
commune,  a  arrêté,  avant  de  rien  statuer  sur  le  plan 
présenté  par  les  sieurs  Perlet  et  Ghazelle  pour  l'ad- 
ministration du  Grand  Spectacle  de  cette  ville,  de 
nommer  des  commissaires  du  conseil  pour  examiner 
ladite  requête,  ainsi  que  les  fermes  et  traités  passés 
avec  les  sieurs  Rodolphe,  Hus  et  Compagnie,  pour, 
d'après  leurs  observations,  être  statué,  s'il  y  a  lieu  ; 
et,  à  cet  effet,  le  bureau  a  nommé  pour  ses  commis- 
saires MM.  Clavier,  Gédouin,  Carrié  et  Ryédy,  à  qui 
il  a  été  remis  six  pièces  relatives  à  l'objet  qu'ils  sont 
chargés  d'examiner.  » 

Dans  la  même  séance,  on  discuta  aussi  la  question 
du  résiliement  des  baux  des  directeurs.  «  Messieurs, 
dit  le  procureur  de  la  commune,  vous  n'ignorez  pas 
dans  quel  état  de  détresse  se  trouvent  aujourd'hui  les 
directeurs  du  spectacle.   Ils  doivent  aux  comédiens 


98  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

du  théâtre  plus  de  soixante  mille  livres  ;  plusieurs 
quartiers  du  loyer  de  votre  salle  sont  dus  ;  ces  direc- 
teurs doivent  à  tout  le  monde,  et  l'absence  de  plu- 
sieurs d'entre  eux  semble  annoncer  une  faillite  au 
carême  prochain.  Je  pense,  Messieurs,  qu'il  est  ins- 
tant de  prendre  un  parti  sérieux;  non-seulement 
parce  que  le  temps  est  court,  mais  encore  parce  que 
nos  revenus  en  souffrent  et  en  souffriront  davantage 
par  la  suite.  Si  on  diffère  encore  quelques  jours,  il 
pourrait  se  faire  que  votre  théâtre  fût  dépourvu  de 
comédiens  ;  une  cessation  subite  de  spectacle,  dans 
une  grande  ville  comme  Nantes, où  les  citoyens  sont 
habitués  à  cet  amusement,  ne  pourrait  être  que  dan- 
gereuse. Je  requiers,  pour  l'intérêt  public,  que  vous 
délibériez  sur  mon  exposé,  et  que  vous  avisiez  aux 
moyens  à  prendre  dans  cette  circonstance.  » 

•«  Sur  quoi  délibérant,  le  conseil  décerne  acte  au  pro- 
cureur de  la  commune  de  son  réquisitoire,  et  après 
s'être  fait  donner  lecture  par  son  secrétaire  greffier 
du  bail  à  ferme  fait  avec  le  sieur  Longo,  son  précé- 
dent fermier,  et  de  celui  fait  avec  les  sieurs  Hus, 
Rodolphe  et  Compagnie,  notamment  de  l'article,  etc., 
a  chargé  le  procureur  do  la  commune  de  faire  les 
suites  nécessaires  pour  parvenir  au  résiliement  des- 
dits baux.  >» 

Le  8  avril  1791,  les  sieurs  Rodolphe  et  Hus  furent 
déclarés  en  faillite. 


^  jiMkl^X  Jiv:Akj}À.  jiçùAkl^^  /6!klkS 
iii  Ty.^trSr  ^Tti^^y  T?.^t7\^  T?.^t>\^ 


;^fffip|'^ff§|fffP|ffff 


VIII 


DIRECTIONS  :  FER  VILLE  -  VIOLETTE  et  C'' 
DANGLAS 


PÉRIODE  RÉVOLUTIONNAIRE 
(1791.  —  An  IV). 

A  direction  passa  alors  entre  les 
mains  de  Ferville.  Ferville,  de 
son  vrai  nom,  s'appelait  Vau- 
corbeil.  C'était  le  propre  aïeul 
de  l'ancien  directeur  du  Grand- 
Opéra. 

»  Ferville,  comme  acteur,  était  le  sujet  le  plus  pré- 
cieux de  sa  troupe.  Il  avait  pris  l'emploi  des  comiques, 
ce  qui  ne  l'empêchait  pas  de  jouer  tous  les  genres  au  be- 
soin. Un  débutant  voulait  paraître  dans  le  rôle  de 
Zopire,  mais  il  ne  pouvait  réussir  à  monter  la  pièce. 
—  Quel  est  le  rôle  qui  vous  manque?  demande  Fer- 
ville. —  Mahomet  !  —  Ce  n'est  que  cela,  répond-il, 
parbleu,  je  le  jouerai  î  Et  il  le  joua  en  effet.  » 


100  LE  THÉ.VrRE   A  NA.JNTF.S 


tUn autre  acteur, nommé Lafond, assez  bon pitMiiier 
rôle,  mais  ayant  parfois  un  jeu  désordoun  -,  ne 
manquait  jamais,  lorsqu'il  se  laissait  emporter  par  la 
chaleur  de  sa  diction,  de  briser  les  fauteuils  i^ui  se 
trouvaient  sous  ses  mains.  Il  demanda  un  jour  à 
Ferville  ce  qu'il  pensait  de  son  jeu.  «  Vuub  n'avez 
qu'un  défaut,  lui  dit  le  directeur,  c'est  que  vous  ne 
ménagez  pas  assez  ceux  qui  se  trouvent  en  scène 
avec  vous,  et  chaque  soir  il  arrive  des  accidents.  — 
Comment  !  s'écria  Lafond,  quels  accidents  ?  —  Vous 
allez  voir,  reprend  Ferville,  et  ouvrant  la  porle  du 
garde-meuble,  il  lui  montre  une  vingtaine  de  f<ia- 
teuils  brisés.— Voilà  vos  victimes,  lui  dit-il,  n'en  aug- 
mentez pas  le  nombre,  je  vous  prie.  »»  Lafond  parlil 
d'un  long  éclat  de  rire.  Depuis  ce  temps,  lorsque 
Ferville  était  en  scène  avec  lui  et  qu'il  le  voyait  prêt 
à  entrer  en  fureur,  il  lui  disait  tout  bas.  ««  Giac.-  pour 
mes  fauteuils,  Lafond.  »  Ce  mot  arrêtait  S')uaain  le 
terrible  exterminateur.  »  (1) 

Je  trouve  dans  VAlmanach  des  Spectacles,  de 
1791,  le  tableau  complet  de  la  troupe  de  Ferville.  Le 
voici  : 

«  Ferville^  directeur.  —  Michelot^  régis-seur.  — 
Fournier,  caissier. 

COMÉDIE 

MM.  Chazet.  —  Dorsan.  —  Mériel.—  Tirepenne, 
—  Dumily.  —  Lavandaise.—  GoiirvUle.  —  Sahit- 
Aubin.—  Richard.  —DauMgny.—  He7iry.—Euder, 

(1)  Gaullier  et  Chapplain. 


DIRECTION  FERYILLE  101 

Mesdames  Touteville.  —  Guérin,  —  Fréton, 
mère.  —  Bognioli.  —  Baupré.  —  Dorsan.  —  Cons- 
tance. ^  Dugazon. 

OPÉRA 

MM.  Loth.  —  Molière.  —  Bognioli.  —  Olivier, 
—  Gentil.  —  Julien. 

Mesdames  Loth.  —  Mésières.  —  Fréton,  fille.  — 
Cassin.  —  Camille.  —  Mériel.  —  Z)^Zor.  —  Boyer. 

L'orchestre  est  de  dix-huit  musiciens  estimés 
chacun  da^is  leur  partie.  Le  maitre  de  musique, 
est  M.  ^e  Breton. 

MM.  Vaugeois,  mécanicien.  —  Philatre^  Dufay, 
peintres.  —  André,  costumier.  —  Lebrun,  impri- 
meur. —  Béziers,  fournisseur.  —  Gaillard,  maga- 
sinier. —  Bonain,  Beryiard,  contrôleurs. 

Neuf  charpentiers,  un  coëffear,  quatre  gardes 
du  théâtre,  sîœ  perruquiers  en  sons-ordre,  dix  ou- 
vreuses, quatre  habilleuses,  deux  buralistes  et 
vingt  autres  employés  y  compris  la  garde,  en  tout 
cent  vingt  persomies.  » 

On  joua,  sous  la  direction  de  Ferville,  les  Deux 
Miliciens,  et  les  Souliers  Mordorés,  opéras  du 
compositeur  italien  Fridzeri,  que  le  comte  de  Cha- 
teaugiron  avait  amené  à  Nantes. 

Le  19  juillet  1791,  Ferville  abandonne  la  direction. 
Il  écrit  au  conseil  ««  qu'il  voit  avec  regret  que  sa  di- 
rection ne  peut  marcher  avec  ses  propres  ressources, 
et  qu'un  abonnement  qu'il  avait  ouvert  pour  l'aider, 


102  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

ne  couvrirait  pas  le  quart  de  ses  dépenses.»  Le  21,  les 
artistes  se  réunissent  et  décident  de  continuer  la 
campagne. 

Le  29  septembre  1791,  la  municipalit  é  prit  un  ar- 
rêté faisant  défense  aux  comédiens  de  rien  ajouter  ou 
retrancher  dans  leurs  rôles. 

Le  28  février  1793,  la  municipalité  passa,  moyen- 
nant vingt-cinq  mille  livres,  un  bail  de  neuf  ans 
avec  MM.  Riedy,  Turminger,  etc.,  etc.,  négociants. 

Ces  derniers  s'entendirent  avec  Ferville,  et  lui 
transportèrent  tous  leurs  droits  :  ils  lui  louèrent  pour 
toute  la  durée  du  bail,  les  magasins  d'habillements 
et  de  décors,  à  raison  de  dix  mille  livres  pour  cha- 
cune des  huit  premières  années  et  de  douze  mille 
livres  pour  la  dernière.  Ferville,  à  la  fin  du  bail,  de- 
vait être  propriétaire  unique  des  magasins. 

La  municipalité,  sur  la  demande  de  Ferville,  abaissa 
le  loyer  à  dix-sept  mille  francs,  et,  quelques  mois 
après,  à  quinze  mille. 

Le  théâtre  Graslin  prit  pendant  la  période  révolu- 
tionnaire le  nom  de  Grand  Théâtre  de  la  République. 

GauUier  et  Ghapplain  rapportent  l'anecdote  sui- 
vante, se  rattachant  à  l'année  1793  : 

«  Un  jeune  acteur  qui  représentait  Gatane  dans  la 
tragédie  de  Tancrède,  arrive  en  scène  sachant  à 
peine  son  rôle.  Grâce  au  souffleur  et  à  son  sang-froid, 
il  était  parvenu  au  long  récit  du  combat;  là,  sa  mé- 
moire se  trouve  tout  à  fait  en  défaut  :  Soudain,  com- 
me s'il  eut  cédé  à  une  inspiratioa  sublime,  il  parlo 


DIRECTION  FER  VILLE  103 

ûes  exploits  de  Tancrède  et  des  soldats  républicains, 
des  chevaliers  de  Syracuse  et  de  l'armée  de  Sambre- 
«t-Meuse  ;  il  mêle  les  extrait  du  Moniteur  et  les  rers 
de  Voltaire,  et  suant,  haletant,  gesticulant,  il  termine 
sa  tirade  au  milieu  des  applaudissements  et  des  cris 
d'enthousiasme  de  la  multitude.  » 

Toujours  d'après  GauUier,  la  troupe  de  Ferville 
était  assez  médiocre.  Il  trouva  pourtant  moyen  de 
gagner  beaucoup  d'argent  en  distribuant  des  billets 
d'abonnement  à  bas  prix.  Il  emplissait  ainsi  sa  salle 
tous  les  jours. 

Sous  sa  direction,  le  théâtre  fut  un  jour  forcé 
d'afflcher  «  Relâche  ••  avec  cette  singulière  mention  : 
<  Attendu  le  départ  des  acteurs  pour  la  moisson.  » 

On  était  alors  en  pleine  guerre  civile.  Les  armées 
Tendéennes  se  préparaient  à  attaquer  Nantes  ;  aussi 
les  esprits  n'étaient-ils  guère  tournés  vers  les  choses 
du  théâtre.  Le  6  août  1793,1e  conseil  arrêta  que  :  t  pre- 
nant en  considération  la  circonstance  de  l'état  de 
siège  de  la  ville,  qui  a  appelé  tous  les  citoyens  pen- 
dant plusieurs  jours  à  la  défense  de  la  place  et  du  ser- 
vice qu'elle  a  nécessité,  ce  qui  l'a  obligé  de  cesser 
son  spectacle,  arrête  que  Ferville  ne  comptera  au 
trésorier  de  la  commune  que  trois  mille  deux  cents 
livres  au  lieu  de  quatre  mille  deux  cents  qu'il  doit 
lui  compter  en  avance  du  loyer  des  mois  d'août  et 
de  septembre  prochain.  » 

Des  jours  épouvantables  allaient  commencer  pour 
liantes.  Carrier   entra  dans  la  ville  le  8  octobre* 


104  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Jusqu'au  16  pluviôse  An  II,  ce  monstre  à  face  huma' ne 
devait  faire  peser  sa  tyrannie  sur  notre  malheureuse 
cité.  Que  devint  le  théâtre  pendant  cette  période  ? 
Sauf  les  quelques  faits  que  je  cite  plus  loin,  je  n'ai  pu 
découvrir  rien  d'intéressant  sur  lui.  Et  pourtant,  il 
est  probable  qu'il  devait  marcher  régulièrement  : 
Carrier  aimait  trop  le  plaisir  pour  permettre  que  le 
spectacle  fît  relâche  en  ces  jours  de  deuil. 

Il  était  absolument  défendu  aux  acteurs  de  pronon- 
cer le  mot  de  roi.  t  Dans  la  Belle  Arsène^  lorsque  le 
charbonnier  dit  qu'il  est  roi  dans  sa  chaumière,  le 
chanteur  était  obligé  de  substituer  les  mots  :  Dans 
ma  chaiwiîère  Je  fais  loi.  Lorsqu'on  put  rire  sans 
redouter  la  guillotine  comme  punition  d'un  rire  aris- 
tocratique, cette  substitution  ne  manquait  jamais 
d'exciter  les  quolibets  du  public,  qui,  par  un  calem- 
bourg  très  pardonnable,  changeait  loi  enl'oie,  enlais- 
sant  interdit  le  pauvre  chanteur,  quand  surtout  il 
était  médiocrement  en  faveur,  ce  qui  rendait  l'allusion 
trop  directe.  »  (1) 

Le  citoyen  Faure,  régisseur  du  théâtre,  osa  un  jour 
tenir  tête  à  Carrier.  Il  a  raconté  ainsi  son  entrevue 
avec  le  proconsul  : 

«  J'arrive  chez  Carrier,  il  était  avec  un  général  et  plu- 
sieurs autres  personnes  ;  en  m'apercevant,  le  voilà  qui  se 
met  à  m' apostropher  dans  son  langage  énergique,  me  re- 
prochant, ainsi  qu'à  mes  camarades,  de  ne  pas  jouer  les 

i.  MelliDet.  —  La  Commune  et  la  Milice  de  Nantet. 


DIRECTION  FERVILLE  105 

pièces  du  vrai  théâtre  républicain,  et  principalement  les 
chefs-d'œuvre  de  son  ami  GoUot  d'Herbois  ;  puis  il 
termine  son  allocution  par  nous  traiter  de  j...f...  et  de 
canailles. 

»»  Canailles  !  m'écriai-je  -,  nous  sommes  des  canailles, 
nous  qui  allons  nous  battre  tous  les  jours  pour  la  défense 
de  la  République  I 

»  Un  général  se  hâta  de  faire  notre  éloge,  et  déclara 
que,  pour  mon  compte,  j'étais  un  brave  patriote,  et  que 
j'avais  bien  mérité  de  la  patrie.  Mais  Carrier  n'entendait 
rien;  il  jurait  comme  un  possédé,  menaçait  de  nous  faire 
jouer  la  tragédie  au  naturel,  et  n'épargnait  pas  les  in" 
jur3S. 

»  J'avais  une  tête  du  diable  ;  je  rendis  au  représentant 
ses  invectives  et  ses  jurons.  En  vain  le  brave  général 
voulait  m'imposer  silence...  J'étais  monté.  Carrier,  furieux, 
tire  son  sabre  et  s'avance  sur  moi  ;  j'étais  s  ms  armes  : 
j'avise  en  ce  moment  un  buste  de  Mirât,  qui  était  sur  un 
meuble;  je  m'en  saisis,  et  je  le  lance  à  la  tête  du  repré- 
sentant. Quelques  lignes  plus  bas,  et  la  boule  du  chef  des 
montagnards  écrasait  celle  de  son  digne  ami.  Par  mal- 
heur, le  buste  ne  fit  que  lui  effleurer  la  face.  Les  assistants 
se  jetèrent  entre  nous  deux;  on  se  hâta  de  me  faire  sortir» 
Je  m'attendais  à  être  guillotiné  le  lendemain  ;  mais  mon 
patriotisme  bien  connu  et  mes  nombreux  amis  me  sau- 
vèrent. Tous  les  habitués  du  théâtre,  d'aillaurs,  auraient 
pris  ma  défense.  Carrier  dissimula,  et  déclara  plus  tard 
qu'il  s'était  trompé  et  que  j'étais  un  bon  b » 

Le  12  pluviôse,  An  II,  la  Société  de  Vincent  La 
Montagne  demande  que  chaque  «  décadi,  et  par  avance, 
le  directeur  donne  le  répertoire  des  pièces  qu'il  se 


106  LE  THÉA.TRE  A  NANTES 

propose  de  faire  jouer,  afin  d'examiner  celles  qui  sont 
susceptibles  d'être  représentées.  » 

Des  représentations  gratuites  étaient  offertes  tous 
les  ans  le  dernier  jour  des  sans-culottides;  le  directeur 
recevait  pour  cette  représentation  une  indemnité  de 
quatre  cents  livres. 

A  cette  époque,  le  public  avait  pris  l'habitude  de 
jeter  sur  la  scène»,  certaines  élucubrations  littéraires, 
politiques  ou  autres,  et  d'en  demander  la  lecture. 
Dans  sa  séance  du  8  prairial  An  III,  le  conseil 
s'occupa  de  réprimer  cet  abus,  et  prit  l'arrêté  sui- 
vant : 

«  Toute  personne  qui  voudra  faire  lire  une  de  ses  pro- 
■ductions  sur  le  théâtre  sera  tenu  de  la  présenter  préala- 
blement au  bureau  de  poUce  municipale  qui  en  fera  l'exa- 
men et  permettra  lecture  au  théâtre  s'il  n'y  entre  rien 
qui  puisse  troubler  l'ordre,  la  tranquilité  et  la  décence  qui 
doivent  y  régner  ;  arrête  également  que  tout  billet,  soit 
vers,  couplets  ou  prose,  qui  seront  jetés  sur  ledit  théâtre 
ne  pourront  être  lus  qu'après  avoir  été  examinés  par  le 
bureau  de  police  municipale.  » 

Ferville  céda  la  direction  du  Grand-Théâtre  aux 
sieurs  Violette,  Monlavai,  Duboscq  et  Gi«  le  23  floréal 
an  III.  Quant  à  lui,  il  partit  pour  Paris  prendre  une 
part  dans  l'entreprise  de  l'Odéon.  Il  devait  se  ruiner 
dans  cette  affaire. 

La  vogue  était  alors  aux  pièces  révolutionnaires. 
Pendant  cette  période,  on  représenta  plusieurs  ouvra- 
;ges  inédits  :  La  Prise  de  Charette,  comédie  en  deux 


DIRECTION   VIOLETTE  ET  Ci*  107 

actes,  par  le  citoyen  Mayas,  chef  de  la  34«  demi-bri 
gade,  La  Mort  de  Vincent  Matignon,  par  Etienne 
Gosse,  Les  Brigayids  de  ta  Vendée,  opéra-vaude- 
Tille  en  un  acte,  de  Roullant,  et  Les  Emigrés  d 
Quiheron ,  du  même  auteur.  Au  sujet  de  cette 
dernière  pièce,  les  entrepreneurs  du  théâtre  vinrent 
déclarer  au  maire  qu'ils  ne  pouvaient  se  procurer  de 
la  poudre  pour  la  jouer.  On  leur  en  accorda  dix 
livres. 

Un  nouveau  règlement  pour  la  police  du  théâtre 
fut  publié  le  8  thermidor  an  III.  C'est  à  peu  de  chose 
près  la  réédition  de  l'ancien.  Citons  pourtant  ces 
deux  articles  : 


X.  —  La  loge  du  fond  est  réservée  pour  les  officiers 
de  poHce.  L'entrée  en  est  interdite  à  toute  autre  per- 
sonne. 

• 

XXIV.  —  Il  est  défendu  à  qui  que  ce  soit  d'amener  des 
•chiens  dans  la  salle,  même  en  les  portant  sous  le  bras. 

Le  25  thermidor  de  cette  année,  les  sieurs  Violette, 
Duboscq  et  Ci»  demandèrent  l'autorisation  d'aug- 
menter le  prix  des  places,  vu  la  cherté  des  vivres 
qui  les  forçaient  à  élever  les  appointements  de  leurs 
artistes.  Les  premières  furent  fixées  à  huit  livres,  les 
secondes  à  cinq,  les  troisièmes  à  trois, les  quatrièmes 
à  trente  sous  et  le  parterre  à  une  livre. 

Le  même  jour,  le  conseil  arrêta  : 


108  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

«  Que  par  le  régisseur  du  spectacle,  il  serait  enjoint 
aux  artistes  de  chanter  en  entier  l'hymne  de  la  Mar- 
seillaise lorsqu'il  se  trouve  à  faire  partie  d'une  pièce 
telle  que  la  Prise  de  Qiiiberon,  et  antres,  et  de  ne 
pas  omettre,  comme  il  est  arrivé  plusieurs  fois,  le 
couplet  .•  Français,  en  guerriers  magnanimes; 
ce  dont  quelques  citoyens  se  sont  aperçus  de  l'oubli.  » 

Le  théâtre  attirait  peu  de  monde  sous  cette  direc- 
tion puisque  le  7  vendémiaire  x\n  III,  «<  les  directeurs 
demandent  à  être  dispensés  d'entretenir  une  troupe 
permanente  et  complète,  tant  que  durera  la  pénu- 
rie qui  se  fait  sentir  en  tout  genre,  attendu  qu'ils  sont 
dans  l'impossibilité  de  satisfaire  aux  demandes  des 
artistes,  qui  exigent  un  salaire  qui  absorberait  de 
beaucoup  le  produit  de  la  recette. 

«  Le  Conseil,  ouï  l'agent  national,  vu  son  incompé- 
tence à  prononcer  sur  la  fixation  du  traitement  des 
artistes  et  qu'il  ne  peut  rien  changer  aux  engage- 
ments pris  par  les  entrepreneurs  du  grand  spectacle, 
lorsqu'ils  ont  succédé  au  citoyen  Ferville,  arrête 
qu'il  n'y  a  lieu  de  délibérer.  » 

Pour  dédommager  les  directeurs,  le  maire,  le  22 
vendémiaire,  leur  permit  d'augmenter  encore  le  prix 
des  places.  Les  premières  furent  mises  à  quinze 
francs,  les  secondes  à  dix  francs,  les  troisièmes 
à  sept  francs  cinquante,  les  quatrièmes  cinq  francs,, 
le  parterre  cinquante  sous. 

Le  22  brumaire,  une  nouvelle  augmentation  fut 
encore  autorisée   :   Premières,    vingt-cinq    francs  ; 


DIRECTION    VIOLETTE  EL  Cie  109 

secondes,  quinze  francs  ;  troisièmes,  dix  francs  ;  qua- 
trièmes et  parterre,  cinq  francs.  Toutes  ces  permis- 
sions sont  inscrites  :  «  Accordées  vu  l'excessive 
cherté  de  toutes  les  denrées  qui  contribuent  aux 
dépenses  indispensables  du  théâtre.  »  Au  premier 
abord,  ces  prix  nous  paraissent,  à  bon  droit,  exorbi- 
tants ;  mais  en  réfléchissant  que,  vu  la  rareté  du 
numéraire  à  cette  époque,  c'était  probablement  en 
assignats  qu'on  payait  le  plus  souvent  sa  place  au 
théâtre,  et  connaissant,  d'un  autre  côté,  ladépréciation 
du  papier-monnaie,  on  ne  s'étonneraplus  de  l'obligation 
où  les  directeurs  se  trouvaient  de  coter  leurs  places 
à  un  si  haut  prix. 

A  la  date  du  6  frimaire  An  IV,  je  relève  dans  les 
registres  municipaux,  la  demande  suivante,  qui  mon- 
tre quelle  pénurie  existait  à  Nantes  au  sortir  de  la 
Terreur. 

Les  entrepreneurs  du  grand  spectacle  exposent  à  la 
municipalité  qu'il  leur  est  très  difficile  de  se  procurer  les 
huiles  nécessaires  pour  les  illuminations  de  leur  salle,  et 
que  d'autres  considérations  les  empêchent  de  mettre  le 
prix  à  cet  article  ;  en  conséquence,  ils  demandent  à  l'ad- 
ministration qu'elle  leur  fasse  délivrer,  au  prix  qu'il  lui 
plaira  arbitrer,  des  huiles  d'olive  grasses,  qui  sont  dans  les 
magasins  de  l'approvisionnement  de  la  République,  en 
«ette  ville,  et  dont  le  représentant  du  peuple  leur  avait 
accordé  une  partie  qu'ils  ont  entièrement  consumée. 

L'administration  passe  à  l'ordre  du  jour,  motivé  sur  ce 
que  les  huiles  appartiennent  à  la  République  et  ne  sont 
nullement  'a  sa  disposition 


110  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Le  25  ventôse  An  IV  ,  la  municipalité  prit  l'arrêté 
suivant  : 

"  Considérant  que  les  troubles  fréquents  qui  ont  lieu  aux 
spectacles  sont  principalement  occasionnés  par  la  présence 
des  filles  publiques  qui  s'y  permettent  les  propos  les  plus 
obscènes.  Considérant  que  si  la  faculté  d'entrer  aux  spec- 
tacles et  aux  bals  publics  ne  doit  pas  leur  être  interdite, 
elles  sont  néanmoins  aux  yeux  de  la  loi  dans  le  cas  d'une 
surveillance  toute  particulière,  et  que  pour  réussir  avec 
succès,  il  est  nécessaire  de  leur  assigner  un  lieu  dans  l'en- 
ceinte des  dits  spectacles  où  l'action  de  la  police  puisse 
être  aussi  rapide  qu'elle  est  nécessaire. 

Arrête  ;  Que  les  filles  publiques  et  femmes  portées  sur  les 
registres  des  commissaires  de  police  sur  la  colonne  des 
suspects  et  des  gens  sans  aveu,  comme  favorisant  la  dé- 
bauche ne  pourront  occuper  dans  l'enceinte  des  deux  spec- 
tacles, que  les  six  premières  secondes  loges  à  gauche  en 
entrant,  et  leur  enjoint  de  s'y  comporter  avec  décence, 
sous  peine  d'être  arrêtées  sur  le  champ  et  punies  selon 
toutes  les  rigueurs  de  la  loi.  » 

Le  27  du  même  mois,  le  directeur  reçut  ordre  : 

«<  De  faire  jouer  chaque  jour  par  son  orchestre,  avant 
le  lever  de  la  toile,  les  airs  chéris  des  républicains,  tels 
que  la  Marseillaise,  Cà  ira.  Veillons  au  salut  de  l'em- 
pire et  le  Chant  du  départ.  Dans  l'intervalle  des  deux 
pièces,  on  chantera  toujours  l'hymne  delà  Marseillaise, 
ou  quelqu'autre  chanson  patriotique.il  est  expressément 
défendu  de  chanter  l'air  homicide  :  Le  Réoeil  du  peuple. 

L'administration  charge  les  commissaires  de  police 
de   veiller  à   l'exécution  du  présent;  de   faire   arrêter 


DIRECTION  VIOLETTE  ET   Cie  111 

tous  ceux  qui,  dans  les  spectacles,  appelleraient  par  leurs 
discours  le  retour  de  la  royauté,  provoqueraient  l'anéan- 
tissement du  corps  législatif  ou  du  pouvoir  exécutif, 
exciteraient  le  peuple  à  la  révolte,  troubleraient  l'ordre  de 
la  tranquilité  publique  et  attenteraient  aux  bonnes  mœurs.»» 

Le  5  Pluviôse,  la  Ville,  d'après  l'arrêté  du  directoire 
exécutif,  ordonna  au  directeur  de  donner  une  fois 
par  mois,  une  représentât! ;»n  au  bénéfice  des  pauvres. 

La  fonction  de  médecin  de  théâtre  fut  créée  à 
Nantes  cette  année-là.  A  ce  sujet,  voici  la  délibération 
du  conseil  de  la  commune. 

«  Le  commissaire  du  directoire  a  exposé  que  le  tribu- 
nal de  police  éprouvait  une  difficulté  à  résoudre  l'affaire 
de  la  citoyenne  Talduc,  en  ce  quel'offtcier  de  santé  chargé 
par  le  commissaire  de  police  de  constater  la  santé  de 
cette  citoyenne  a  déclaré  qu'elle  était  en  état  déjouer  son 
rote  {sic)  et  qu'elle  maintient  au  contraire  par  un  autre 
officier  de  santé  qu'elle  a  été  attaquée  toute  la  nuit  de 
coliques  néphrétiques,  que  cette  maladie  loin  d'altérer  la 
santé,  n'en  donnait  que  plus  de  force  à  la  voix  et  plus 
d'éclat  au  teint,  etc.,  etc. 

L'administration  faisant  droit  aux  conclusions  et  réqui- 
sitoires du  commissaire  du  directoire  exécutif,  arrête  que 
dorénavant  les  artistes  qui  nepourraient  jouer  pour  cause 
de  maladie  imprévue,  dans  les  pièces  portées  au  réper- 
toire, seront  tenus  de  s'adresser  au  citoyen  Gantin,  officier 
de  santé,  près  le  Bon-Pasteur,  ou  au  citoyen  Fabré,  aussi 
officier  de  santé,  demeurant  place  Graslin,  maison  Toché, 
pour  faire  certifier  par  eux  ou  l'un  d'eux,  leur  état  de 
maladie  et  causes  d'empêchements,  faute    de  quoi  ils 


112  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

encourreront  les  peines  portées  par  les  lois  et  règlements 
de  police,  et  pour  l'exécution  du  présent  lesdits  citoyeng 
Gantin  et  Fabré  auront  la  faculté  d'entrer  au  spectacle  et 
notamment  au  théâtre,  et  les  directeurs  sont  priés  de 
donner  des  ordres  à  cet  effet. 

Le  4  floréal,  an  IV,  Violette,  Monlavai,  Duboscq  et 
Cie  traitèrent  avec  un  tapissier  du  nom  de  Danglas, 
et  lui  abandonnèrent  tous  leurs  droits  moyennant  la 
somme  de  trente  mille  livres,  payables  en  dix  années 
avec  intérêts  à  cinq  pour  cent,  jusqu'au  rembourse- 
ment. Ils  se  réservaient  seulement  la  jouissance  d'une 
lu^^o  grillée  pendant  le  reste  du  bail. 

Quatre  mois  après,  le  Grand  Théâtre  brûlait. 


IX 


INCENDIE  DU  GRAND-THÉATRE 
(7  Fructidor  An  IV). 


ir&cr 


Grand-Théatre  de  la  république 

Aujourd'hui,  LE  LEGS,  comédie 

et 

ZÉMIRE    ET  AZOR 

OPÉRA  AVEC  SON  PROLOGUE  ET  MÉTAMORPHOSE 

LE  BALLET  DES  GRACES 

AU  3e  ACTE 

L* APPARITION  DE  LA  DÉESSE  DANS  UN  NUAGE 

LE  BUSTE  D'aZOR 

COURONNÉ  DE  FLEURS  PAR  ZÉMIRE 

SUIVI  DE  SA  MÉTAMORPHOSE 

Vu  LES  DÉPENSES    CONSIDÉRABLES    DE    CETTE 
ENTREPRISE,  ON  PRENDRA  : 

Aux  PREMIÈRES,  LOGES  ET  PARQUETS.  30  SOUS 

Aux  SECONDES 20     — 

Aux  PARTERRE  ET  TROISIÈMES 12     —       ^ 

Aux  QUATRIÈMES 6     —       & 

Q<î^ 


114  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Sur  les  promesses  de  cette  alléchante  affiche,  un 
public  fort  nombreux  était  accouru  au  théâtre  et  la 
salle  était  pleine. 

Les  deux  premiers  actes  avaient  été  joués  sans 
encombre.  Il  était  à  peu  près  huit  heures,  et  l'on 
était  au  troisième  acte,  lorsque  l'incendie  se  dé- 
clara 

Immédiatement  la  salle  entière  se  leva  et  se  préci- 
pita vers  les  portes  au  milieu  d'un  tumulte  indescrip- 
tible. Heureusement,  les  issues  étaient  nombreuses, 
—  ce  sont  les  mômes  aujourd'hui,  —  et  l'on  n'eut  à 
déplorer  que  peu  de  victimes.  Lors  du  déblaiement, 
on  retrouva  les  cadavres  de  sept  personnes  : 

Gascayne,  machiniste. 

Veuve  Doussaint. 

Anne  Lau-Robert,  enfant  de  cinq  ans. 

La  fille  Vivier. 

La  femme  Dolbaut. 

Galipaud,  figurant. 

Une  jeune  fille  restée  inconnue. 

Il  y  eut  aussi  quelques  blessés,  mais  en  nombre 
insignifiant.  C'est  donc  une  preuve  que  Graslin 
offre  une  sécurité  relative,  à  la  condition  que  l'on  ne 
s'affolle  pas.  A  cette  époque,  le  public  n'était  pas 
terrifié  par  les  nombreuses  catastrophes  qui  ont  eu 
lieu  pendantces  dernières  années, et,  dans  sa  fuite,  il 
garda,  relativement,  un  certain  ordre.  Plusieurs 
citoyens  firent  preuve  du  plus  grand  dévouement  et 
rentrèrent  un  grand  nombre  de  fois  dans  l'intérieur 


INCENDIE    DU    GRAND-THÉATRE  115 

da  théâtre  pour  voir  s'il  n'y  avait  pas  des  victimes  à 
arracher  aux  flammes. 

Quelle  fut  la  cause  du  sinistre?  De  l'avis  général, 
ce  fut  une  bougie  qui  enflamma  un  transparent.  Le 
feu  se  communiqua  dans  les  frises  avec  une  rapidité 
vertigineuse,  et  quelques  secondes  après,  le  théâtre 
entier  était  en  feu. 

Voici  les  dépositions  recueillies  à  la  mairie. 
Elles  raconteront,  mieux  que  je  ne  pourrais  le 
faire,  ce  triste  épisode  de  notre  histoire  théàtrale.On 
verra,  d'après  elles,  que  l'incendie  de  l'Opéra-Gomique 
présente  certaines  analogies  avec  celui  du  théâtre  de 
Nantes.  Pourquoi  faut-il  que  le  nombre  des  victimes 
n'ait  pas  été  le  même  ? 

DÉPOSITION  DE   DANGLAS 

€  Je  soussigné,  Directeur  du  Théâtre  de  la  RépubUque, 
déclare  qu'après  avoir  fait  tout  préparer  pour  représen- 
ter sans  accidents  et  à  la  satisfaction  des  spectateurs  la 
pièce  de  Zémire  etAzor,je  descendis  à  la  fin  du  deuxième 
acte  dans  le  parterre,  afin  de  juger  moi-même  de 
l'effet  des  machines.  J'y  étais  à  peine  que  je  vis  ou  crus 
voir  une  lueur  filer  le  long  des  frises.  Je  saute  sur  le 
théâtre,  et  vois  que  le  feu  prenait  au  châssis-transparent 
de  l'appartement  de  Zémire.  Je  m'en  affectai  peu,  pa^» 
l'habitude  d'éteindre  de  suite  de  pareils  accidents  et  mon- 
tai moi-même  sur  le  pont  volant  d'où  je  coupai  la  frise  où 
le  feu  pouvait  se  communiquer.  Déjà  je  croyais  le  mal 
réparé,  quand  le  rideau  d'avant-scène  tombé  me  fit  pres- 
que suffoquer  par  la  fumée.  Je  criai,:  haut  le  rideau. 
II   fut  levé  ;   mais  alors  le   bruit,  qui   se   fit   entendre 


116  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 


au-dessus  de  ma  tête,  ayant  attiré  mes  regards,  je  vis  le 
toit  en  feu. 

«  Désespérant  alors  d'éteindre  un  incendie  dont  les  pro- 
grès surprenants  donneraient  matière  à  d'étranges  con- 
jectures, si  la  raison  n'empêchait  de  s'y  livrer,  je  sautai 
sur  le  Théâtre  de  l'endroit  où  j'étais,  à  seize  pieds  à  peu 
près  de  hauteur.  Les  flammes  m'environnant  déjà  et  me 
coupant  toute  retraite  du  côté  des  sorties  ordinaires,  je 
gagne  le  foyer  des  acteurs  :  il  était  en  feu.  Je  me  jette 
dans  le  cabinet  des  armes,  à  côté  ;  j'y  trouve,  étendus, 
plusieurs  individus  qui,  désespérés  et  perdant  la  tête, 
n'attendaient  plus  que  la  mort.  Sans  m'amuser  à  les 
réconforter,  je  prends  parmi  les  boucliers  et  ferrailles  un 
vieux  sabre  en  fer  dont  je  me  sers  pour  dépateficher  la 
porte  qui  s'offre  à  moi  comme  seul  moyen  de  salut.  Je  fais 
sauter  les  loquetaux  du  haut  et  du  bas  ainsi  que  les  fiches. 
Le  sang  qui  coulait  de  la  blessure  que  je  m'étais  faite  à  la 
tempe  droite  en  m'élançant  sur  le  théâtre,  m'empêchait 
de  voir  qu'il  restait  une  serrure  à  faire  sauter.  M'en 
apercevant  alors  à  mon  grand  désespoir,  je  passe  entre 
cette  serrure  et  la  porte  la  lame  de  mon  sabre  ;  je  réussis 
mieux  que  je  ne  m'en  étais  flatté,  puisque  la  serrure  vint 
et  céda  à  mes  efforts.  La  porte  s'ouvre  :  je  crie  alors  à 
mes  infortunés  compagnons  ;  Venez,  amis,  du  courage, 
nous  sommas  sauvés...  je  le  croyais  ;  j'avance  ;  0  déses- 
poir !  un  mur  se  présente  à  moi,  et  nous  n'avons  rien  fait. 
La  mort  dans  l'âme,  je  passe  mes  doigts  dans  un  grillage 
de  fil  de  laiton  qui  couvrait  une  petite  lucarne.  Dès  lors 
je  criai  aux  gens  du  dehors  de  nous  sauver  en  secondant 
mes  efforts  pour  jeter  bas  le  briquetage  qui  nous  enfer- 
mait plusieurs  dans  une  fournaise  dont  les  flammes  nous 
.^gagnaient  à  tout  moment.  Les  efforts  du  dehors,  réunis 


INCENDIE   DU  GRAND-THEATRE  117 

aux  miens,  firent  enfin  une  brèche  par  laquelle  je  fis  passer 
ces  malheureux.  Mais  alors  mes  forces  m'abandonnent  et 
l'on  me  retire  presque  sans  mouvement  et  sans  connais- 
sance. On  m'emporte  chez  moi,  ou  je  me  suis  trouvé  en 
reprenant  mes  sens.  » 

DÉPOSITION   DU  RÉGISSEUR  MASSY 

«  Je  jouais  Sander  dans  la  pièce  intitulée  Zémire  et 
Azor.  Au  troisième  acte,  on  devait  faire  paraître  une 
grotte  qui  devait  se  changer  en  Azor,  changement  qui  a 
manqué,  je  ne  sais  pourquoi.  Mais  enfin,  comme  régisseur, 
je  cours  de  suite  pour  m'en  informer.  Au  même  instant, 
je  vois  le  transparent  qui  porte  ces  mots  :  Appartement 
de  Zémire^  qui  n'est  autre  chose  qu'un  petit  cadre,  je  le 
vois  en  feu.  Je  m'en  approche,  pour  donner  les  ordres 
nécessaires,  et  l'éteindre  moi-même.  Mais  mes  efforts  sont 
inutiles,  et  dans  une  seconde  je  vois  tout  le  cintre  en  feu. 
Je  crie  à  tout  le  monde  de  se  sauver.  Je  le  fais  moi-même; 
je  cours  à  ma  loge  pour  me  déshabiller  ;  je  n'en  peux 
monter  les  marches,  vu  que  la  fumée  m'étouffait.  Je  suis 
donc  contraint  de  me  sauver  tel  que  j'étais,  en  habits  de 
théâtre,  tout  cela  en  moins  de  trois  minutes.  » 

DÉPOSITION  DU   CHEF    d'ORGHESTRE   LE   BRETON 

«  J'ai  vu  le  feu  au  transparent  qui  était  au-dessus  de 
l'appartement  de  Zémire.  Un  instant  après  devait  monter 
le  buste  d'Azor  ;  le  câble  qui  servait  à  le  monter  ayant 
manqué,  on  s'est  occupé  à  le  réparer.  Dans  cet  inter 
valle,  je  voyais  le  feu  au  même  transparent,  mais  qui  ne 
paraissait  pas  s'étendre,  puisque  le  citoyen  Le  Faure,  qui 
était  dans  ce  moment  sur  le  théâtre,  dit  au  public  que  ce 
n'était  rien.  Cependant,  on  baissa  le  rideau  d'avant-scène; 


118  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

cela  me  fit  croire  que  Ton  avait  trouvé  quelque  moyen 
d'éteindre  le  feu.  Dans  cette  persuasion,  je  restai  à  l'or- 
chestre,  voulant  sauver  la  symphonie  de  l'opéra,  lorsque 
j'entends  un  bruit  terrible  ;  je  vois  le  rideau  d'avant-scène 
en  feu.  Je  me  sauve  par  dessus  l'orchestre,  par  la  galerie 
des  baignoires.  Je  n'étais  pas  encore  au  bout  de  cette  ga- 
lerie, que  j'entends  crier  au  parterre  :  Sauvez  vous,  la 
voûte  tombe.  Je  regardai  par  une  loge  et  je  vis  effective- 
ment  le  lustre  tomber  et  la  voûte  du  parterre  qui  s'écrou- 
lait. »> 

DÉPOSITION  DE   LA  CITOYENNE   SAINT-JULIEN 

Je  soussignée,  artiste  attachée  au  Grand  Théâtre 
de  la  République ,  déclare  que  lorsque ,  dans  l'opéra 
de  Zémire  et  Azor,  je  dus  descendre  dans  le  char  de  la 
gloire,  il  n'y  avait  pas  une  seule  chandelle  dans  le  cintre 
du  théâtre,  puisque,  pour  m'éclairer,  un  garçon  m'allàt 
chercher  une  plaque.  Descendue  sur  la  scène,  la  machine 
devant  monter  la  cage  d'Azor  ayant  manqué,  je  regardai 
en  l'air  et  vis  toutes  les  frises  et  le  cintre  en  feu,  quoique 
le  châssis  du  transparent  de  l'appartement  de  Zémire  fut  à 
peine  pris.  Désespérant  alors  d'éteindre  un  incendie  si 
prononcé,  je  m'efforçai  de  gagner  la  porte,  lorsque  j'en- 
tendis le  cicoyen  Danglas  (monté  sur  le  pont  volant  pour 
couper  les  frises)  crier  de  relever  le  rideau  d'avant-scène, 
qu'on  venait  de  baisser.  Le  rideau  fut  effectivement  relevé, 
mais  le  lustre  de  dessus  le  parterre  tomba,  ce  qui  me 
parut  d'autant  plus  surprenant,  que,  connaissant  la  direc- 
tion des  machines,  je  devais  croire  que  le  feu  (s'il  n'eût  eu 
d'autre  source  que  cette  apparence  i,  aurait  consumé  le 
tambour  du  grand  rideau  avant  de  parvenir  à  attaquer 
celui  du  câble  en  cuivre  du  lustre  précité. 


t 
INCENDIE  DU  GRAND  THEATRE  119 


DEPOSITION    DE    DUMANOIR 

Jô  déclare  qu'étant  présent  lorsque  le  malheur  arrivé  le 
7  fructidor  au  Grand  Théâtre  a  commencé,  les  effets,  ont 
été  si  prompts,  que  je  ne  puis  m'empêcher  de  les  regarder 
comme  extraordinaires.  En  effet,  je  n'ai  point  aperçu  le 
,reu  au  théâtre,  et  étant  sorti  un  des  premiers,  j'ai  vu 
la  toiture  de  la  salle  tout  en  feu:  la  chute  du  lustre  entr' autres 
est  une  des  circonstances  sur  laquelle  je  m'appuie  pour  fon- 
der mon  étonnement,  puisque  cette  chute  a  eu  lieu  dans 
un  moment  où  il  était  impossible  que  le  feu,  quelqu'ac- 
tivité  qu'on  puisse  lui  supposer,  ait  pu  gagner  le  tourni- 
quet ou  contrepoids  auquel  il  était  attaché. 

DÉPOSITION   DE    A.   DROT-GOURVILLE   FILS 
Adjoint  au  génie  militaire 

Je  soussigné  déclare  que  le  5  fructidor  An  IV,  à  huit 
heures  environ  du  soir,  étant  au  spectacle  à  l'entrée  de 
la  galerie  du  côté  droit,  j'ai  vu  le  feu  prendre  au  théâtre 
par  le  transparent  de  l'appartement  de  Zémire,  ce  qui 
m'a  paru  alors  de  peu  de  conséquence,  mais  qu'ayant  ma 
femme  et  de  mes  amis  aux  loges  dites  baignoires,  j'y 
suis  descendu  promptement.  A  peine  suis-je  entré  dans  la 
baignoire,  où  il  n'y  avait  parsonne,  pour  ramasser  desman- 
telets  de  femmes,  que  j'ai  vu  le  lustre  tomber.  Epouvanté 
de  la  rapidité  de  l'incendie,  je  suis  remonté  aux  pre- 
mières loges  pour  m' assurer  si  ma  mère  la  citoyenne 
Martin,  ouvreuse  de  loges,  s'était  sauvée,  mais  le  feu,  la 
fUmée,  m'ont  forcé  de  descendre  et  de  sortir  de  la  salle. 
Etant  sur  la  place,  j'ai  vu  le  faîte  en  feu  et  une  fumée  très 
épaisse  sortir  par  les  fenêtres  de  l'escalier  des  troisièmes 
et  quatrièmes  loges,  côté  de  la  rue  Molière. 


120  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

DÉPOSITION  DE   CLAVEL,   DIT   GOBINET 

Le  feu  prit  au  grand  spectacle  le  7  fructidor.  L'on  jouait 
Zémire  et  Azor.  J'étais  aursecondes  loges.  Le  câble  d'une 
machine  qassa  dessous  le  théâtre  ;  son  fracas  fixa  l'atten- 
tion de  tout  le  public  et  attira  les  soins  de  tous  les  machi- 
nistes. A  l'instant,  quelques  voix  crient  :  Le  feu  !  le  feu  !  le 
feu  !  Le  citoyen  Le  Faure,  pour  rassurer  les  esprits  et  épar- 
gner de  plus  grands  malheurs,  dit  :  Ce  n'est  rien.  Quel- 
ques voix  le  répètent,  et  chacun  se  retire  de  sang-froid. 
J'étais  un  des  premiers  sauvés  avec  un  enfant  que  .l'em- 
portai dans  mes  bras,  et  deux  femmes,  que  je  conduis  û* 
en  les  rassurant.  Une  minute  m'a  suffi  pour  arriver  au 
vestibule.  Je  n'avais  pas  vu  briller  une  étincelle  avant  de 
me  lever  de  ma  place,  et  à  peine  mettais-je  le  pied  sur  les. 
hautes  marches  de  l'entrée,  que  l'incendie  était  général,  et 
que,  malgré  les  efforts,  le  feu  ne  s'est  éteint  qu'à  mesure 
qu'il  a  manqué  d'aliments. 

DÉPOSITION  DE   LA  CITOYENNE   SAINT-AMAND 

Le  5  fructidor,  à  sept  heures  et  demie  du  soir,  on  com- 
mença le  deuxième  acte  de  Zémire  et  Azor  et  le  môme 
acte  fut  exécuté  jusqu'à  la  fin,  et  l'on  commença  le  troi- 
sième sans  aucun  trouble,  jusqu'à  l'instant  où  le  trans- 
parent de  l'appartement  de  Zémire  parut.  L'appartement 
fut  ouvert  trop  tôt,  les  machines  manquèrent,  et  ce  fut 
dans  ce  moment  qu'une  frise  s'embrasa;  j'étais  si 
persuadée  que  cela  n'aurait  point  de  suite,  que  je  quittai 
la  scène  sans  effroi.  Je  rencontrai  M.  Normand  à  qui  je  me 
permis  de  dire  ;  ««  Monsieur,  ne  vous  dérangez  pas,  ça  ne 
fiera  rien.  »  Et  je  me  réfugiai  dans  la  loge  de  la  portière, 
croyant  revenir  sur  la  scène  pour  finir.  Mon  mari  vint 
me  rejoindre  sur-le-champ  et  m'emmena  dehors,  et  alor» 


INCENDIE  DU  GRAND-THÉATRE  121 

nous  aperçûmes  la  flamme  qui  embrasait  le  toit  de  différents 
côtés. 

DÉPOSITION  DE   LE   FAURE 

Je  déclare  aux  citoyens  administrateurs,  que  j'étais 
sur  le  théâtre  occupé  comme  danseur,  lorsque  le  câble 
de  la  grotte  d'Azor  vint  à  se  rompre  î  tous  les  garçons  de 
théâtre  occupés  à  leurs  postes  se  portèrent  sous  le 
théâtre  à  cette  môme  machine  pour  aider  à  leur  cama- 
rades, je  vis  alors  le  feu  paraître  au  transparent  de  Zémiro. 
Alors  plusieurs  femmes  se  mirent  à  crier  :  au  feu  !  J'apai- 
sai le  public  à  plusieurs  reprises  en  lui  disant  :  Que  cela 
n'était  rien  (ce  qui  fit  un  grand  effet),  au  môme  instant 
je  me  transportai  à  la  coulisse  enflammée,  lorsque  le 
changement  à  vue,  malheureusement,  fit  augmenter  le 
feu.  Alors  je  me  transportai  au  foyer  en  appelant  la  ci- 
toyenne Douté,  ma  camarade,  pour  la  sauver  du  péril. 
Elle  voulait  monter  à  sa  loge,  je  la  pris  à  bras-le-corps  et 
remportai.  Au  môme  instant  que  je  traversais  le  théâtre, 
le  ceintre  écroula,  et  je  me  sentis  mouillé,  probablement 
par  l'eau  du  réservoir. 

Les  secours  furent  assez  promptement  orga- 
nisés. Il  ne  fallait  pas  songer  à  protéger  la  salle, 
mais  bien  les  immeubles  voisins,  notamment  les 
maisons  Graslin,  Goisneau  et  Viilemain,  que  les- 
flammes  commençaient  à  atteindre. 

Le  feu  était  d'une  violence  extrême  ;  de  plus,  il 
était  favorisé  par  le  vent.  Des  matières  enflammées 
étaient  projetées  dans  les  rues  et  sur  les  maisons 
avoisinantes.  Il  en  tombait  même  dans  la  Loire,  et. 
les  navires  jugèrent  prudent  de  gagner  le  large. 


Ï2â 


LE  THEATRE  A  NIANTES 


L'incendie  dura  jusqu'au  9,  jour  où  il  fut  complè- 
tement éteint. 

Les  maisons  Graslin  et  Villemain  n'eurent  que  des 
dégâts  insignifiants  ;  seule  la  maison  Goisneau,  qui 
était  adossée  à  la  salle  du  côté  de  la  rue  du  Ri^non- 
Lestard,  fut  entièrement  détruite. 

On  put  sauver  un  nombre  considérable  de  parties 
d'orchestre  et  une  certaine  quantité  de  costumes. 

Voici  le  rapport  de  Grucy,  qui  résume  parfaitement 
la  catastrophe  : 

««  Un  fatal  incendie  vient  de  dévorer  la  salle  de  spectacle 
•de  Nantes. 

»»  Le  feu  a  consumé  le  théâtre  et  la  salle  entière,  le  ma- 
gasin des  décorations  et  le  foyer  des  acteurs,  les  palàtres 
de  toutes  les  ouvertures  qui  donnent  sur  la  salle  et  sur  le 
théâtre,  et  ceux  du  magasin  des  décorations,  toute  la  cou- 
verture de  l'édifice,  môme  celle  du  vestibule,  à  l'eicep- 
iîon  du  péristyle  et  des  parties  des  façades  latérales  les 
plus  voisines  du  vestibule  sur  les  rues  Corneille  et  MoUère  î 
■enfin,  une  grande  partie  des  soliveaux  et  charpentes  des 
bâtiments  qui  donnent  sur  ces  deux  rues.  Le  péristyle, 
le  grand  vestibule  et  les  deux  petits  vestibules  qui  lui 
servent  d'entrée,  les  escaliers  des  premières,  secondes, 
troisièmes  et  quatrièmes  loges  sont  conservés  en  entier. 
Un  grand  nombre  de  chambres  ou  loges  des  acteurs  et  ac- 
trices, les  planchers  des  foyers  publics  et  les  bureaux 
n'ont  pas  souffert.  Les  murs  du  foyer  des  acteurs  et  ceux 
du  fond  du  théâtre  sont  bons.  Le  premier  de  maçonnerie, 
appelée  pierre  de  moellons,  a  parfaitement  résisté  à  l'ac- 
tion du  feu,  seulement  les  enduits  y  ont  cédé.  En  général, 


INCENDIE    DU  GRAND  THÉÂTRE  123 

toutes  les  pierres  de  taille  de  Saint-Savinien,  de  granit  et 
■ëe  tuf  qui  se  sont  trouvées  soumises  à  cette  action,  sont 
calcinées  ou  brûlées. 


»  C'est  un  jeu  de  décors  qu'on  peut  assurer  être  la  cause 
•de  l'incendie  ;  soit  accident,  soit  maladresse,  soit  précipi- 
tation ordinaire  et  presque  inévitable  dans  les  mouvements 
du  théâtre,  le  feu  a  pris  dans  une  bande  de  toile  qui,  en 
descendant,  est  tombée  sur  un  lampion.  Il  s'est  activé  et 
propagé  avec  la  rapidité  de  l'éclair  ;  aucun  secours  n'a  pu 
l'éteindre.  Quand  il  y  aurait  eu  quatre  fois  plus  de 
bassins  qu'il  n'y  en  a,  quand  il  eût  été  possible  de  faire 
jouer  sans  délai  plusieurs  pompes,  on  n'aurait  pu  réussir  à 
l'arrêter;  on  a  vu  à  l'incendie  de  l'Opéra  de  Paris 
l'exemple  de  cette  funeste  rapidité. 

)•  Le  seul  remède  eût  été  de  précipiter  la  chute  de  la  toile 
«embrasée,  mais  le  feu,  plus  vite  que  la  pensée,  s'était 
déjà  élevé  à  l'endroit  du  théâtre  où  sont  suspendues 
toutes  les  toiles  des  rideaux  de  fond ,  des  plafonds  et 
des  bandes  d'air,  etc.,  etc.  Poussé  avec  violence  par  le 
courant  d'air,  il  avait  gagné  le  portique  et  une  vaste  salle 
en  charpente  destinée  à  servir  d'atelier  aux  peintres  dé- 
corateurs et  de  dépôts  aux  décorations,  et  qui  régnait  sur 
toute  la  longueur  du  théâtre  et  de  la  scène.  11  fut  arrêté 
•quelques  temps  parle  mur  de  l'avant-scène,  quilempêcha 
de  pénétrer  dans  l'intérieur  de  la  salle,  mais  alors  même 
il  éclatait  au  dehors  et  il  avait  fait  tant  de  progrès  dans 
la  partie  supérieure  que  la  corde  du  lustre  s'était  en- 
flammée et  que  le  lustre  tombait  au  moment  où  il  y  avait 
encore  quelques  personnes,  soit  dans  le  parterre,  soit  dans 
les  loges. 


124  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

»  Les  monuments  publics  participent  à  la  destinée  des 
personnes  célèbres  ;  il  semble  que  ni  les  uns  ni  les  autres 
ne  doivent  périr  d'un  mal  ordinaire.  On  accepte  des  cir- 
constances qui  n'ont  point  existé,  on  recueille  mille 
bruits  faux  et  contradictoires,  et  Ton  refuse  d'ouvrir  les 
yeux  sur  les  faits  qui  sont  constants  et  sur  les  causes  qui 
sont  réelles. 

»  Il  m'est  impossible  pour  le  moment  de  donner  uir 
relevé  estimatif  des  travaux  de  réparation,  ou  plutôt  de 
reconstruction  du  théâtre  et  de  la  salle,  n'ayant  pu  recon- 
naître au  juste  l'état  de  toutes  les  parties  des  bâtiments 
adjacents  qui  sont  endommagés.  Cependant,  on  peut  porter 
par  aperçu,  cette  dépensée  trois  cent  vingt  millefrancs.» 

L'enquête, faite  avec  un  soin  minutieux,  avait  prouvé 
jusqu'à  l'évidence  que  la  catastrophe  était  due  à  un 
accident.  Pourtant,  un  certain  nombre  de  personnes 
croyait  toujours  que  la  malveillance  n'avait  pas  élè 
étrangère  à  ce  malheur.  Le  ministre  de  la  police 
reçut  même  une  dénonciation  contre  le  sieur  Julien, 
directeur  de  l'ancienne  salle  du  Ilignon-Lestard. 

Le  citoyen  Letourneux,  commissaire  du  Directoire 
à  Nantes,  adressa  à  ce  sujet  la  lettre  suivante  à  la 
Municipalité. 

«  Il  a  été  adressé  au  Ministre  de  lapolice  générale,  sous 
la  date  du  24  nivôse  dernier,  par  un  citoyen  de  Nantes, 
un  mémoire  particulier,  relativement  à  l'incendie  de 
la  salle  de  spectacle.  L'objet  du  mémoire  paraît  être  de^ 
prouver  qu'un  événement  que  le  vulgaire  a  cru  et  qu*on 
s'est  efforcé  de  persuader  être  un  pur  accident,  indépen^ 
dant  de  toute  combinaison  et  esprit  de  malveillance,  n'est 


INCENDIE   DU   GRAND-THÉATRE  125 

au  contraire  que Feffet  d'un  ressentiment  d'un  intérêt  blessé 
et  d'un  affreux  projet  de  vengeance.  Il  détaille  différents 
faits  à  l'appui  de  cette  dénonciation  et  allègue  en  preuve 
les  diverses  déclarations  qui  ont  été  faites  et  reçues  k 
votre  administration. 

»  Il  conclut  :  qu'il  est  des  vérités  dans  cette  affaire 
que  les  Administrations  n'ont  pas  voulu  voir  ou 
qu'elles  ont  voulu  cacher  au  Gouvernement. 

»  Voilà  donc  l'honneur  de  l'Administration  engagé  à 
mettre  dans  un  grand  jour  tout  ce  qui  a  rapport  à  cet  évé- 
nement d'un  souvenir  trop  douloureux. 

>»  Je  vous  prie,  Citoyens,  chargé  que  je  suis  de  prendre 
toutes  les  informations,  tous  les  renseignements  qui 
peuvent  conduire  à  la  découverte  de  ces  vérités  laissées 
ou  jetées  sous  un  prétendu  voile,  de  me  transmettre 
copie  en  forme  des  procès-verbaux,  déclarations,  déposi- 
tions et  généralement  de  toutes  les  pièces  qui  sont  rela- 
tives à  l'incendie  en  question. 

.  »  J'ai  été  principalement  frappé  d'un  rapprochement 
fait  par  l'auteur  du  mémoire  dont  il  s'agit,  c'est  qu'il 
prétend  que  la  salle  du  petit  spectacle  avait  été  inter- 
dite huit  jours  avant  l'incendie  de  la  grande  salle... 

»»  Il  est  extrêmement  important  d'approfondir  la  vérité 
de  ces  faits,  et  j'ai  dû  y  fixer  mon  attention.  » 

Signé  ;  Le  TOURNE  ux. 

La  Municipalité  répondit  aussitôt. 

«  Nous  avons  lu  votre  lettre  du  15  de  ce  mois,  qui 
nous  instruit  qu*il  a  été  adressé  au  Ministre  de  la  police 
générale,  sous  la  date  du  24  nivôse  dernier,  par  un 
citoyen  de  Nantes,  un  mémoire  particulier  relativement 
à  la  salle  de  spectacle»  Vous  nous   demandez   copie  en 


126  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

forme  des  procès-verbaux,  déclarations,  dépositions  rela- 
tifs  a  l'incendie. 

n  Nous  avons,  dans  le  temps,  envoyé  tant  au  Ministre  de 
l'intérieur  qu'à  l'administration  centrale  copie  de  toutes 
ces  pièces  ;  vous  les  trouverez  dans  les  bureaux  du  Dé- 
partement. Cependant,  si  elles  s'y  trouvent  égarées,  nous 
vous  en  ferons  faire  de  nouvelles. 

»  Nous  vous  observerons,  citoyen,  que  nous  somme» 
loin  de  partager  1  opinion  de  l'auteur  du  mémoire.  Nous 
croyons  que  la  malveillance  n'existe  que  dans  la  méchan- 
ceté du  dénonciateur.  Ce  qu'il  avance,  que  la  salle  du 
petit  spectacle  avait  été  interdite  huit  jours  avant  l'incen- 
die de  la  grande  salle,  est  faux. 

»  Nous  prîmes  seulement  un  arrêté  le  27  nivôse^ 
mais  qui  n'interdisait  point  l'usage  de  la  petite  salle. 

»  L'incendie  a  eu  lieu  le  7  fructidor  à  environ  huit  heu- 
res du  soir  ;  notre  arrêté  du  8,  qui  interdit  à  la  veuve  Té- 
nèbre, propriétaire  de  la  salle,  et  au  sieur  Julien,  directeur 
du  petit  spectacle,  la  faculté  de  donner  aucune  représen^ 
tation  dans  cette  salle,  leur  fut  envoyé  le  9.  Ci-joint, 
copie  de  ces  pièces.  »» 

Signé  Beaufranchet,  président. 

Le  citoyen  Letourneux  fit  une  contre-enquête,  et 
il  arriva  au  même  résultat  que  la  municipalité.  Il 
adressa  son  rapport  au  ministre  de  la  police.  En  voici 
la  conclusion. 

»»  Si,  entre  plusieurs  causes  probables  de  cet  incendie,  oa 
peut  hésiter  à  prononcer  quelle  est  la  véritable  et  l'unique, 
il  est  du  moins  certain  que  le  principe  du  feu  est  indépen- 
dant  d'aucune  volonté   humaine  Que  l'imprévoyance,. 


INCENDIE  DU    GRAND  THÉÂTRE  127 


la  négligence  ou  quelque  désordre  aient  contribué  à 
faire  naître  révénement ,  cela  est  possible  encore , 
mais  tout  repousse  l'idée  d'une  combinaison  de  la  mal- 
veillance ou  de  la  passion.  Cette  idée  appartient  tout 
entière  et  exclusivement  au  rédacteur  du  mémoire  que 
nous  examinons  ;  la  plus  douce  dénomination  qu'on  puisse 
donner  à  cette  idée,  c'est  qu'elle  est  une  erreur,  une  pré- 
cipitation de  jugement,  une  prévention  de  son  esprit,  ou 
un  effet  de  l'ignorance.  Vous  ne  croirez  donc  plus,  Ci- 
toyen Ministre,  qu'il  y  ait  à  découvrir  des  vérités  que 
les  Administrateurs  n'otil  pas  voulu  voir  ou  qu'ils 
ont  voulu  cacher.  Ce  n'est  point  à  de  pareils  traits  que^ 
Ton  peut  reconnaître  l'administration  de  Nantes. 

»  Mais  l'auteur  du  mémoire  doit  être  sommé  de  rendre 
compte  comment  il  a  su  et  comment  il  ose  affirmer  que 
deux  quidams,  un  surtout,  avant  l'incendie  déclaré,  se 
disaient  entre  eux  sur  la  place  :  »  Est-ce  que  cela  aurait 
manqué  ?  »» 

»  Nous  lui  demanderons  s'il  a  entendu  ce  discours,  ou  s'il 
né  le  certifie  que  sur  un  rapport. 

»  S'il  l'a  entendu,  devait-il  donc  hésiter  un  instant  à 
faire  arrêter  deux  hommes  qui  s'accusaient  du  crime 
d'incendiaires  ?  Son  inaction,  son  silence  ne  seraient-ils 
pas  une  sorte  de  complicité  ? 

M  S'il  n'affirme  le  fait  que  sur  un  rapport,  indique-t-illes 
personnes  ou  la  personne  de  qui  il  le  tient  ?  Et  dans  ce 
caîs  sa  réticence  ou  sa  crainte  ne  sont-elles  pas  de  nou- 
veaux crimes  contre  la  Société  ? 

•«  Citoyen  Ministre,  tout  concourt,  comme  vous  le 
voyez,  à  faire  sortir  cette  vérité  :  l'incendie  du  7  fruc- 
tidor est  un  malheur,  et  le  Gouvernement  n'y  verra  qu'un. 


128  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

motif  d'exciter  sa  sensibilité   et   sa  bienfaisance,  pour 
réparer  les  suites  funestes  qu'il  a  entraînées. 

L'affaire  en  resta  là. 

Disons  cependant  que,  dans  une  lettre,  le 
général  Hoche  accusa  les  royalistes  et  les  Anglais 
de  l'incendie  de  la  salle  Graslin.  Mais  cette  accusa- 
tion, pas  plus  que  la  première,  ne  reposait  sur  aucune 
base  sérieuse. 

Le  malheur  qui  venait  de  frapper  Nantes, 
avait  eu  en  province  un  grand  retentissement. 
La  Municipalité  adressa  dès  le  9  fructidor,  à  tous  les 
directeurs  des  théâtres  de  France,  l'appel  suivant  : 

«  Citoyens, 

>»  Un  événement  terrible  vient  de  répandre  une  cons- 
ternation générale  dans  la  commune  de  Nantes.  La  grande 
salle  de  spectacle,  dite  de  la  République,  qui  en  faisait  un 
des  plus  beaux,  ornements,  vient  d'être  entièrement  con- 
sumée par  le  feu.  Plusieurs  infortunés  ont  été  les  vic- 
times de  ce  ci'uel  malheur  et  ont  péri  dans  les  flammes  ; 
d'autres,  et  ce  sont  plus  de  cent  de  vos  camarades,  ont  été 
assez  heureux  pour  sauver  leur  personne,  mais  toute  leur 
fortune  mobilière  a  été  en  un  instant  la  proie  des  flam- 
mes dévorantes.  Citoyens,  vous  ne  serez  pas  insensibles 
à  leur  cruelle  position.  Vous  ferez  pour  eux,  ce  qu'eux- 
mêmes  ont  fait  pour  les  artistes  d'Angers,  dont  la  posi- 
tion était  bien  au-dessous  des  malheurs  qu'ils  viennent 
d'éprouver. 

»  Si,  dans  le  cours  de  la  Révolution,  le  philosophe  et 
l'homme  sensible  ont  quelquefois  vu  leur  patrie  souillée 
par  les  forfaits  d'hommes  exécrables,  il  faut  l'avouer,  la 


INCENDIE   DU   GRAND-THÉATRE  129 

République  des  lettres  et  des  arts  a  fourni  peu  d'exem- 
ples en  ce  genre,  et  Thistoire  s'empressera  de  transmettre 
à  la  postérité  les  exemples  éclatants  de  courage,  de  bien- 
faisitnce  et  du  patriotisme  qu'un  grand  nombre  d'artistes 
A  donné  à  ses  contemporains. 

»  Pour  nous,  magistrats  du  peuple,  et  plus  encore  ses 
sincères  amis,  nous  nous  empressons  de  désigner  à  la  bien- 
faisance publique  et  surtout  à  la  7ôtre,  des  infortunés 
dont  le  malheur  est  trop  grand  pour  que  vous  n'y  sovez 
pas  sensibles. 

»  Nous  Vous  invitons  donc  à  faire  verser  dans  les  mains 
du  citoyen  Mouton,  trésorier  et  percepteur  de  la  com- 
mune, le  produit  d'une  ou  plusieurs  représentations  quo 
nous  vous  engageons  à  donner  au  bénéfice  de  vos  camara- 
des de  Nantes.  » 

Cet  appel  fut  entendu,  et  les  villes  suivantes  ver- 
sèrent : 

Rouen 1601  liv.  4  s. 

Marseille m 563 

Paris 559         8 

Orléans 181         7 

Bayonne 156         » 

Des  souscriptions  particulières  furent  faites  en 
faveur  de  certains  artistes,  entre  autres  de  M.  Du- 
faiHy,  peintre  décorateur,  qui  avait  pu  à  grand  peine 
échapper  à  l'incendie. 

Le  directeur  Danglas  eut,  aussi  lui,  une  conduite 
digne  d'éloges.  Malgré  ses  pertes  personnelles,  il  paya 
pendant  dix-neufjours  ses  artistes,  qui,  pourtant,  n'a- 
Taient  point  joué. 

9 


130  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Le  20  septembre  suivant,  la  municipalité  demanda 
au  Gouvernement  la  permission  de  disposer  de  l'em- 
placement et  des  restes  de  la  salle,  à  charge  à  la 
commune  de  la  reconstruire  à  ses  frais.  Le  Direc- 
toire ne  donna  pas  suite  à  cette  demande. 

Ferville  proposa  en  1797,  de  rebâtir  le  théâtre  à  ses 
Irais,  à  condition  qu'il  en  aurait  la  concession  gratuite 
pendant  trente  années. 

La  Ville  n'accepta  point  cette  proposition,  qu'elle 
considérait  comme  peu  avantageuse. 

Danglas  fit  aussi  la  môme  offre  ;  mais  il  ne  deman- 
dait la  concession  que  pour  vingt  ans  ;  il  ne  fut  pas 
plus  heureux  que  Ferville. 

La  Municipalité  revint  à  la  charge  en  4798,  et  de- 
manda au  Gouvernement  la  permission  de  louer  les 
parties  du  monument  qui  étaient  restées  intactes. 
L'autorisation  fut  accordée. 

Enfin,  la  môme  année,  MM.Pelloutier,Lamaignière, 
Gandeau,  Richeux  et  Vallin  se  mirent  à  la  tète  d'une 
souscription  destinée  à  faire  reconstruire  le  théâtre. 
La  salle  devait  être  abandonnée  en  toute  propriété  àla 
ville,  quand  cette  dernière  aurait  pu  rembourser  les 
louscripteurs. 

Ce  projet  n'aboutit  pas,  quoique  la  souscription  eût 
parfaitement  marché. 

Le  Grand  Théâtre  ne  devait  être  définitivement 
reconstruit  qu'en  1812. 


LES  PETITS  SPECTACLES 

SALLES     DU     CHAPEAU-ROUCE      (PREMIERE     PERIODE) 
ET  DU  BIGNON-LESTARD   (DEUXIEME  PERIODE) 


N  178-4,  le  sieur  J.  Reconnais  fit 
construire  dans  le  haut  de  la  rue  du 
Gtiapeau-Rouge,  en  face  du  cercle 
catholique  d'aujourd'hui,  et  sur  le 
terrain  où  se  trouvait,  il  y  a  quel- 
ques années,  l'Hôtel  des  Postes, 
une  salle  de  théâtre  destinée  aux  spectacles  des 
«Variétés,  Ambigu-Comique,  Théâtre  de  Nicolet,  Spec- 
tacles des  Boulevards  et  de  la  Foire.  »  De  plus  il  cons- 
truisit, attenant  à  la  salle,  un  cirque.  Le  théâtre  prit 
le  nom  de  Menus-Plaisirs  et  fut  loué  à  un  nommé 
Colmann. 

Cette  salle  ouvrit  en  septembre  1784,  mais  Longo, 
alors  directeur  du  théâtre  du  Bignon-Lestard,  présenta 
immédiatement  la  requête  suivante  à  la  municipalité. 


132  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

«  Le  spectaole  permanent  doit  être  protégé  pour  bien 
des  raisons.  Son  entreprise  va  à  plus  de  quatorze  mille 
livres  et  à  peine  sa  recette  peut-elle  y  faire  face.  Si  on 
admet  les  Petits-Spectacles  à  commencer  à  six  heures  ©t 
demie,  c'est-à-dire  une  demi-heure  après  l'ouverture 
du  grand,  les  recettes  se  font  dans  les  mêmes  temps, 
alors  on  diminue  le  moyen  de  soutenir  le  spectacle  prin- 
cipal. 

«  Cette  ville,  quelque  considérable  qu'elle  soit,  ne  l'est 
pas  encore  assez  pour  soutenir  deux  spectacles  à  la 
fois.  Que  deviendrait  donc  le  grand  spectacle,  que  de- 
vient le  privilège  que  le  prince  a  rendu  au  suppliant 
et  que  la  ville  a  enregistré,  si  le  siège,  protecteur  de« 
spectacles,  ne  le  maintient  dans  toute  son  intégrité  ?  Sacs 
cela,  il  tombera,  et  la  ruine  du  suppliant  s'ensuivra 
nécessairement. 

«  Qu'il  vous  plaîse  de  faire  défendre  au  sieur  Colmann 
et  à  tout  autre  de  donner  leurs  spectacles  pendant  la 
durée  du  grand  spectacle,  à  peine  de  tous  les  dommages 
et  vous  ferez  justice.  » 

Longo  fut  déboulé  de  sa  demande  parce  que  :  «  Dans 
une  grande  ville  comme  Nantes,  dont  la  population  est 
nombreuse  et  reçoit  des  accroissements  chaque  jour,  il 
faut  des  spectacles  analogues  aux  goûts  et  aux  facul- 
tés des  différentes  sortes  de  citoyens  ;  il  est  même 
à  propos,  que  les  Petits-Spectacles  aient  autant 
de  liberté  que  le  grand,  parce  qu'il  vaut  mieux  que 
le  peuple  soit  amusé  et  détourné  par  des  amusefnents 


LES  PETITS  SPECTACLES  133 

peu  coûteux,  que  de  se  livrer  à  la  débauche  et  à  tous 
les  vices  qu'elle  entraîne.  » 

La  ville  se  basait  aussi,  pour  repousser  la  demande 
de  Longo  sur  la  différence  du  public  qui  fréquentait 
les  deux  théâtres. 

En  1785,  Longo  revint  à  la  charge.  Cette  fois-ci  il 
demandait  «  1°  que  les  Petits-Spectacles,  courses  et 
combats  d'animaux,  bateleurs,  etc.,  etc.,  lui  comptas- 
sent le  cinquième  de  la  recette  ;  2«  qu'ils  fussent  finis 
une  heure  avant  Foaverture  du  grand  spectacle.  » 
La  municipalité  accorda  seulement  la  seconde  de 
ces  demandes. 

La  construction  du  Grand  Théâtre  fit  émigrer  l'opé- 
ra,  la  tragédie  et  la  haute  comédie  du  Bignon-Lestard 
à  Graslin. 

Mais  le  propriétaire  de  la  salle  du  Bignon  ne  laissa 
pas  longtemps  son  immeuble  sans  emploi.  Le  sieur 
Julien  Sévin  loua  la  salle,  lui  donna  le  nom  de  Va- 
riétés, et  se  proposa  d'y  jouer  les  mêmes  spectacles 
qu'au  Chapeau-Rouge,  qui  était  fermé,  le  directeur 
n'ayant  pas  fait  ses  affaires. 

Longo  eut  peur  de  la  concurrence,  et  ne  trouva  rien 
de  mieux  que  de  s'associer  avec  Sévin. 

On  comprend  sans  peine  que  les  renseignements 
sur  ce  théâtre  sont  encore  moins  nombreux  que  ceux 
qui  existent  sur  le  grand  spectacle,  comme  l'on  disait 
à  cette  époque. 

Sous  la  Révolution,  la  salle  du  Bignon-Lestard  prit 
le  nom  de  Théâtre  de  la  Nation  (Variétés).   Sévin 


134  LE  THÉA.TRE   A.  NA.NTES 

resta  directeur  jusqu'en  1790.  Sous  sa  direction,  il  y 
avait  souvent  du  tapage  au  théâtre,  et  le  commissaire 
de  service  n'était. jamais  présent.  Sévin,  dans  une 
requête  au  maire,  insiste  sur  ce  fait  :  «L'absence  de  ce 
commissaire  autorise  les  spectateurs  mal  intentionnés 
à  faire  du  bruit  et  à  commettre  des  indécences  dans 
la  salle  des  Variétés  ;  très  souvent,  les  acteurs  sont 
interrompus,  et  les  spectateurs  murmurent,  ce  qui 
entraîne  une  perte  notable  pour  le  suppliant  ». 

En  1791,  la  direction  passa  aux  mains  d'un  nommé 
Nicolas  Hébert. 

La  môme  année  ,  le  théâtre  du  Chapeau-Rouge 
rouvrit  quelque  temps,  avec  une  troupe  dramatique 
composée  d'amateurs.  Ces  artistes  firent  à  la  munici- 
palité, une  demande  tendant  à  ce  que  les  officiers 
municipaux  n'entrassent  point  dans  la  salle  décorés 
de  leurs  écharpes,  «  les  dames  étant  particulièrement 
affectées  et  môme  intimidées  par  ce  signe  d'autorité  ». 

Aucune  suite  ne  fut  donnée  à  cette  baroque  de 
mande. 

Julien  Sévin  reprit  la  direction  de  la  salle  du  Bignon- 
Lestard  après  Hébert. 

Pendant  la  période  révolutionnaire,  on  joua,  à 
ce  théâtre,  un  grand  nombre  de  pièces  de  cir- 
constance, dont  les  titres  ne  nous  sont  pas  parvenus. 
Les  registres  municipaux  contiennent  seulement 
une  protestation  d'Haudaudine  contre  la  permission, 
accordée  à  la  date  du  15  germinal  An  IV,  de  jouer  : 
Charette,  chef  des  Brigands. 


LES  PETITS  SPECTACLES  135 

Mais  la  salle  du  Bignon-Lestard  était  dans  un  délabre- 
ment déplorable.  La  ville  s'émut  d'un  pareil  état  de 
choses;  elle  fit  visite  rie  bâtiment  par  l'arctiitecte-voyer, 
qui  indiqua  les  réparations  urgenteset  immédiates.  En 
attendant  qu'elles  fussent  faites,  un  arrêté,  en  date 
4u  27  thermidor  An  IV,  ordonna  la  fermeture  du 
Bignon-Lestard. 

Quelques  jours  après,  le  Grand  Théâtre  brûlait. 

Dès  le  8  fructidor,  la  municipalité  prit  l'arrêté 
suivant  : 

«  L'administration  municipale,  d'après  la  funeste  espé- 
rience  qu'elle  vient  d'acquérir  la  nuit  dernière,  considé- 
rant que  les  lieux  destinés  à  recevoir  un  grand  nombre 
de  citoyens  ne  peuvent  jamais,  en  cas  d'incendie,  avoir 
une  quantité  d'issues  suffisante  pour  qu'aucun  de  ceux 
qui  s'y  trouvent  ne  soit  victime  de  la  vivacité  du  feu, 
considérant  qu'il  était  impossible  de  prendre  plus  de 
précautions  que  l'on  avait  fait  lors  de  la  construction 
du  grand  spectacle,  tant  pour  multiplier  les  sorties  que 
pour  établir,  dans  le  local  même,  les  moyens  de  secours 
les  plus  pressants.  Que,  néanmoins,  plusieurs  malheureux 
y  ont  péri,  et,  qu'en  pareil  cas,  le  danger  serait  incalcu- 
lable dans  tout  autre  lieu  qui  ne  serait  pas  distribué 
proportionnellement,  surtout  dans  l'ancienne  salle  du 
Bignon-Lestard. 

»  Ouïle  commissaire  du  directoir  exécutif, 

Arrête  ce  qui  suit  ; 

«  Il  est  expressément  défendu  à  la  veuve  Ténèbre,  pro- 
l)riétaire  de  ladite  salle,  sous  les  peines  et  rigueurs,  de 
4es  tiner,  à  l'avenir,  ce  local  à  aucune  espèce  de  théâtre. 


136  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

En  conséquence,  le  présent  lui  sera  transmis,  a'nsi  qu'au 
citoyen  Julien,  principal  locataire,  pour  qu'il  ait  à  faire 
prononcer  la  résiliation  de  son  bail,  s'il  croit  l'avoir  à 
faire.  » 

Cette  défense  ne  faisait  pas  l'affaire  de  Julien,  et 
encore  moins  celle  de  la  veuve  Ténèbre.  Ils  avaient 
cru,  après  l'incendie  de  Graslin,  que  le  Bignon-Lestard 
allait  revoir  ses  beaux  jours  d'antan  ;  l'arrêté  muni- 
cipal brisait  toutes  leurs  espérances. 

Les  deux  intéressés  s'adressèrent  alors  àl'auLjrité 
départementale,  pour  obtenir  la  levée  de  l'interdic- 
tion.  Les  habitants  du  quartier  firent  une  pétition,, 
engageant  la  municipalité  à  persévérer  dans  sa  dé- 
fense. Le  département  était  assez  disposé  à  accor- 
der la  levée,  mais  la  commune  déclara  que  si  on 
autorisait  la  réouverture  de  la  salle,  elle  déclinerait, 
en  cas  d'accident,  toutes  responsabilités.  Bref,  pen- 
dant quelque  temps,  on  resta  sur  le  statu  qiio,  puis, 
le  souvenir  de  l'incendie  devenant  moins  vivace,  l'au- 
torisation de  rouvrir  la  salle  fut  accordée. 


TROISIÈME   PARTIE 

Depuis  rincendie  du  Grand  -  Théâire  jusqu'à 
sa   reconslruclion  (An   IV- 1812). 


SECONDE  ET  TROISIEME  PERIODES 

DES     SALLES     DU     CHAPEAU-ROUGE 

ET  DU  BIGNON-LESTARD 


XI 

HN  DE  LA  DIRECTION  DANGLAS 

DIRECTION 

DUMANOIR,  TERMETS  ET  Julien  SÉVIN 

E  Grand-Théâtre  n'était  plus  qu'un 
amas  de  décombres,  la  salle  du 
Bignon-Lestard  était  frappée  d'in- 
terdiction, et  cependant  les  artistes 
avaient  le  plus  grand  besoin  de 
continuer  leurs  représentations 
théâtrales.  Ils  songèrent  à  la  salle  du  Chapeau-Rouge, 
qu'on  avait  transformée  de|)uis  quelques  années  en 


138  LE  THÉA.TRE  A  NANTES 

atelier  de  chaussures.  Ils  adressèrent  à  ce  sujet  la 
lettre  suivante  à  la  municipalité,  en  date  du  10  fruc- 
tidor ; 

Citoyens  administrateurs, 

A  peine  sortis  des  dangers  et  de  l'état  de  stupeur  dans 
lesquels  nous  a  plongés  l'affreux  incendie  d'un  des  plus 
intéressants  monuments  de  cette  commune,  et  l'un  des 
plus  beaux  consacrés  à  l'art  que  nous  cultivons,  nous 
aurions  peut-être  gardé  le  silence,  dans  la  crainte  d'arra- 
cher à  leurs  importantes  fonctions  nos  magistrats  dont 
tous  les  moments  sont  précieux  à  la  chose  publique,  si 
nous  n'avions  cédé  au  sentiment  qui  nous  a  fait  sonder  la 
profondeur  de  l'abîme  où  la  sûreté  de  cette  malheureuss 
cité  pouvait  se  voir  entraîner  par  suite  de  cet  affreux 
événement,  objet  de  nos  communs  regrets  et  do  votra 
sollicitude  paternelle. 

Déjà  votre  sagacité  vous  en  a  pénétré  sans  doute.  Déjà 
vous  voyez  les  oisifs  dont  abonde  toute  cité  populeuse, 
surtout  quand  elle  fume  encore  des  feux  de  la  guerre 
civile,  profiter  des  longues  soirées  d'hiver,  pour  employer 
à  toutes  sortes  de  désordres  le  temps  qu'ils  passaient  au 
spectacle,  le  plus  sûr  et  le  plus  heureux  moyen  que  pût, 
en  les  occupant,  leur  opposer  la  pohce. 

A  ces  considérations  déterminantes  se  joindra  dans  vos 
cœurs  le  sentiment  de  justice  et  d'humanité  que  réclament 
nos  malheurs,  et  pour  satisfaire  à  la  fois  à  la  sûreté  de 
vos  administrés  en  général  et  aux  extrêmes  besoins  nés 
de  notre  déplorable  situation  en  particulier,  vous  ferez 
droit  à  la  plus  juste  demande,  en  affectant  aux  artistes 
4u  Théâtre  da  la  Répabliqiu  la  salle  sise  rue  du  Chapeau- 
Rouge,  que  de  légères   réparations  peuvent   mettre   en 


DIRECTION  DUMANOIR  139 

-état  de  suppléer  à  la  salle  incendiée,  jusqu'à  la  réédifl- 
-cation  de  celle-ci. 

Nous  ajouterons,  citoyens  administrateurs,  qu3  nous 
<îroirions  injuste  autant  qu'inhumain,  de  ne  pas  nous 
■conierver  notre  directeur  Danglas,  dont  l'active  intelli- 
gence avait  dans  si  peu  de  temps  organisé  notre  entreprise, 
«t  qui  a  montré  un  zélé  si  dévoué  au  milieu  des  dangers 
de  l'incendie. 

L'administration  prit  dès  le  lendemain  cet  arrêté  : 

Article  premier .  —  La  salle  de  spectacle,  dite  du  Cha- 
peau-Rouge, et  le  cirque  avec  les  appartements  qui  en 
dépendent,  appartenant  à  la  citoyenne  veuve  Béconnais 
«ont,  dès  ce  moment,  mis  à  la  disposition  du  citoyen 
Danglas  avec  tous  leurs  accessoires. 

Art.  2.  —  En  conséquence  du  précédent  article,  le 
-citoyen  Danglas  traitera  de  gré  à  gré  avec  la  citoyenne 
Béconnais,  pour  la  location  de  ladite  salle  et  du  cirque. 

Ant.3.  —  Dans  le  cas  où  les  parties  ne  conviendraient 
pas  amiablement  sur  le  prix  de  location,  il  sera  nommé 
des  arbitres. 

Art.  4.  —  Le  citoyen  Tousnel,  commissaire  ordonna- 
teur, est  invité  à  faire  mettre  à  la  disposition  du  citoyen 
Danglas,  les  clefs  desdits  locaux  et  de  toutes  leurs  dépen- 
dances dans  le  délai  de  trois  jours. 

AjH.  5.  —  L'architecte-voyer  est  chargé  de  se  trans- 
porter dans  le  plus  bref  délai  rudit  local,  tant  pour  les 
objets  de  sûreté  intérieure  qu'extérieure,  et  notamment 
pour  le  pavage  de  la  rue  dite  du  Calvaire. 

On,  fit  faire  les  quelques  réparations  nécessaires,  on 
repeignit  la  salle,  enfin  on  la  mit  en  état  d'ouvrir  Id 
plus  promptement  possible. 


140  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Dès  le  4  septembre,  alors  que  les  travaux  n'étaient 
point  encore  achevés,  les  artistes  donnèrent  un  grand 
concert  à  leur  bénéfice. 

Le  programme  de  cette  soirée  nous  a  été  conservé^ 
le  voici  : 

Premier  intermède 

lo  Symphonie  à  grand  orchestre; 

2»  Ariette  ô!  Œdipe  à  CoZonwe,  par  le  citoyen  Man- 
seaui 

3°  Concerto  de  hautbois,  parle  citoyen  Donjeen; 

4<*  Scène  d' Œdipe  à  Colonne,  par  le  citoyen  Marsias  y 

5o  Symphonie  concertante  par  les  citoyens  Casimir  et 
Leduc  ; 

6°  Chœur  du  Seigneur  Bienfaisant. 

Deuxième  intermède 

7o  Un  divertissement  du  citoyen  Girault  père; 

8o  Ariette  d' Œdipe  à  CoLonn^^  par  la  citoyenne  Saint- 
Amand  \ 

9o  Symphonie  concertante  de  la  composition  du  citoyen- 
Girault  père,  et  exécutée  par  lui  et  son  fils  ; 

lOo  Air  de  Philippe  et  Georgette,  par  le  citoyen  Abel  \ 

llo  Concerto  de  piano-forte,  par  le  citoyen  Hermann }. 

iQo  Chasse  de  V Amoureiix  de  qiUnze  ans,  par  le  ci- 
toyen Massy. 

Prix  :  Premières  et  parquet 40  sous. 

Deuxièmes 24      » 

A  5  heures  et  demie  précises. 

Le  nouveau  Théâtre  ouvrit  le  8  septembre  par  le 
Devin  du  Village  et  les  Folies  Amoureuses. 


DIRECTION    DANGLAS  141 

La  salle  du  Chapeau-Rouge  avait  deux,  rangs  de 
loges  avec  baignoires,  nous  apprend  GamilIe^Mellinei . 
Elle  était  peinte  bleu  et  gris  avec  ornements  dorés- 
Le  rideau  était  bleu. 
Voici  quel  était  le  prix  des  places  : 

Premières  loges  et  amphithéâtre.    30  sous. 

Parquet 24    — 

Secondes 20    — 

A  cette  époque,  la  rue  Boileau  n'allait  pas  jusqu'à 
la  rue  Rubens.  On  ne  pouvait  donc  parvenir  à  la  sallo 
du  Chapeau-Rouge  que  par  la  rue  de  ce  nom  et  par  li 
rue  du  Calvaire,  que  l'on  fit  paver  pour  la  circons- 
tance. Cette  dernière  rue  communiquait  avec  la  nr 
du  Chapeau-Rouge  par  un  passage  placé  à  côté  c 
cirque  qui  attenait  à  la  salle  de  spectacle. 

La  ville,  le  25  frimaire,  arrêta  qu'il  serait  perça 
un  décime  par  personne,  en  sus  du  prix  de  chaque 
billet  d'entrée,  pour  secourir  les  indigents  qui 
n'étaient  pas  dans  un  hospice. 

Le  8  pluviôse,  une  scène  scandaleuse,  qui  est  lon- 
guement racontée  dans  les  Archives  municipales,  eut 
lieu  à  la  salle  du  Chapeau-Rouge. 

Une  actrice,  la  citoyenne  Lacombe,  s'était  placée, 
malgré  la  défense  faite,  dans  l'orchestre.  Le  commis- 
saire de  service  voulut  la  faire  sortir,  mais  elle  per- 
sista à  rester.  Ayant  aperçu  le  citoyen  Fourmy, 
administrateur,  dans  la  loge  municipale,  elle  vint  l'y 
trouver  et  lui  fit  une  scène  des  plus  inconvenantes, 
disant  qu'il  n'y  avait  qu'à  Nantes  qu'on  s'étudiait  à 


142  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

avilir  les  artistes.  Elle  parlait  à  voix  haute  et  ne  tarda 
pas  à  ameuter  la  sal!e.  Enfin  elle  quitta  la  loge  et 
alla  se  remettreà  l'orchestre. 

Fourmy,  craignant  que  «  cette  femme,  extrême  en 
les  passions,  n'effectuât  la  menace  qu'elle  avait  faite, 
d'abandonner  le  spectacle,  où  elle  montre  des  talents 
qui  balancent  peut-être  ses  défauts,  la  font  chérir  et 
la  rendent  intéressante  »,  n'osa  pas  la  faire  expulser. 

Pour  éviter  le  retour  de  pareilles  scènes,  la  muni- 
cipalité arrêta  qu'  «<  il  demeurait  expressément  dé- 
fendu à  toute  autre  personne  que  les  musiciens  de  se 
placer  dans  l'orchestre,  et  enjoignit  au  citoyen  Danglas 
directeur,  de  veiller  à  son  exécution,  sous  sa  respon- 
sabilité personnelle de  mettre  à  la  disposition  des 

artistes  une  loge  ou  deux  de  chaque  côté  de  l'or 
chestre,  étant  de  toute  justice  qu'ils  ne  soient  pas 
privés  de  la  vue  du  spectacle  ». 

Il  paraît  que,  §ous  la  Révolution,  les  bals  masqués 
et  la  promenade  du  mardi-gras  étaient  défendus.  On 
en  trouve  la  preuve  dans  les  registres  municipaux, 
à  la  date  du  15  pluviôse  An  V,  à  la  suite  d'une  de- 
mande de  Danglas  pour  obtenir  l'autorisation  de 
donner  des  bals  masqués  dans  la  salle  du  Cirque  : 

L'administration  municipale,  considérant  que  ces  es- 
pèces de  rassemblement  ont  toujours  été  l'occasion  de 
désordre  et  de  scènes  immorales,  qu'en  ce  moment  surtout 
ils  peuvent  devenir  très  dangereux,  en  ce  que  la  trop 
grande  liberté  que  l'on  se  permet  sous  le  masque  pourrait 
dégénérer  en  licence  de  la  part  de  ceux  dont  les  opinion» 


DIRECTION   DANGLAS  143^ 

diffèrent  sur  l'état  actuel  des  choses,  et  qu'alors  les  cou- 
pables éluderaient  bien  plus  facilement  la  surveillance  de 
la  police  ; 

Considérant^  en  outre,  que  la  permission  accordée  pour 
un  bal  masqué  entraîne  la  permission  tacite  pour  toute 
espèce  de  mascarades,  qui  courraient  toutes  les  rues  de  la 
ville,  offrant  à  chaque  instant  les  tableaux  les  plus  obs- 
cènes, et  provoqueraient  des  troubles  que  la  plus  exacte 
surveillance  ne  pourrait  punir  ni  empescher,  après  avoir 
entendu  le  citoyen  Douillard,  pour  le  commissaire  du  pou 
voir  exécutif,  arrête  qu'il  n'y  a  lieu  de  délibérer. 

Danglas  passa  outre  et  afficha  un  bal,  en  se  basant 
sur  ce  que  Tarrêté  ci-dessus  était  un  simple  refus  de 
permettre,  mais  non  une  défense  absolue  de  donner 
un  bal. 

L'administration  municipale  se  réunit  aussitôt  et 
arrêta  : 

Article  i'r.  —  Tous  déguisements  et  travestissements 
sont  expressément  défendus. 

Art.  2.  —  Les  personnes  de  l'un  comme  de  l'autre  sexe 
qui  seront  trouvées  travesties,  masquées  ou  déguisées 
dans  les  rues,  salles  de  spectacle  et  de  bals,  et  autres  lieux 
publics,  à  quelque  heure  que  ce  soit,  seront  arrêtées  et 
traduites  devant  les  officiers  de  police. 

Art.  3.  —  Les  citoyens  tenant  bals  et  danses  publics  qui 
auront  chez  eux  des  personnes  ainsi  déguisées,  seront 
traduits  devant  les  tribunaux  de  police,  conformément 
aux  lois.    " 

Art.  4.  —  Ils  ne  pourront  prolonger  leurs  bals  et  danses^ 
au-delà  de  minuit. 


144  LE  THÉA.TRE  A  NANTES 

Les  recettes  étaient  peu  considérables.  Danglas 
obtint,  le  5  Prairial  AnV,  de  ne  payer,  pendant  l'été, 
que  15  francs  pour  le  droit  des  pauvres. 

Dans  le  courant  de  Messidor  de  la  même  année,  le 
chanteur  Josse,  des  Italiens  de  Paris,  passa  par  Nan- 
tes. Il  promit  aux  directeurs  du  Chapeau-Rouge  et  du 
Bignon-Lestard  de  chanter  à  leurs  théâtres.  Ces  der- 
niers l'afâchèrent  le  même  jour,  d'où  contestation, 
chacun  des  directeurs  prétendant  avoir  la  priorité.  Il 
fallut  recourir  à  l'administration  qui  décida  que  Josse 
jouerait  d'abord  chez  Danglas. 

Cependant  une  réaction  anti-révolutionnaire  avait 
lieu  dans  la  ville.  Lesesprits,  délivrés  delà  crainte 
des  exécutions  sommaires,  ne  se  gênaient  plus  pour 
critiquer  le  Gouvernement.  Un  jour  même  les  cou- 
leurs nationales  furent  insultées  au  café  Graslin. 

Le  3  Messidor,  la  représentation  du  Concert  de  la 
rue  Feydeau,  pièce  qui,  en  maints  endroits,  touchait 
à  la  politique,  fut  l'occasion  d'un  tapage  prolongé. 
L'administration  interdit  dès  le  lendemain  la  dite 
pièce.  Les  comédiens  reçurent  à  cette  occasion  la 
lettre  suivante  de  la  municipalité. 

«  Vous  ne  pouvez  pas  douter,  citoyens,  de  l'intérêt  que 
prend  à  votre  théâtre  l'administration  centrale.  Lorsque 
les  agent»  du  royalisme  cherchaient  à  corrompre  Topinion 
publique,  à  travestir  nos  spectacles  en  écoles  de  contre- 
révolution,  vous  avez  su  résister  aux  sourdes  impulsions, 
vous  avez  continué  de  donner  des  représentations  morales 
«t  civiques. 


DIRECTION    DANGLAS  145 

'»  Cette  conduite,  cette  cause  des  pertes  que  vous  avez 
ess'iyées  est  trop  respectable  pour  que  nous  n'applaudis- 
sions pas  aux  effo-^ts  que  vous  faites  aujourd'hui. 

»  Continuez,  citoyens,  à  consacrer  vos  talents  au  pro- 
grés de  l'art  dramatique,  à  consulter  le  bon  goût  plutôt 
que  l'esprit  de  parti,  à  écarter  de  la  scène  tous  ces 
tableaux  d'immoralité,  toutes  ces  productions  factieuses, 
tout  ce  qui  rappellerait  l'ancien  avilissement  du  peuple 
français,  tout  ce  qui  .tiendrait  à  réveiller  des  haines,  à 
affaiblir  l'amour  de  k  liberté;  c'est  le  moyen  d'intéresser 
à  vos  succès  les  autorités  républicaines  et  tous  les  vrais 
amîs  de  la  patrie.  » 

Danglas,  voyant  que  ses  affaires  ne  prospéraient 
pas  prit  la  fuite  dans  le  courant  de  vendémiaire  an  VI. 
Les  artistes  abandonnés  prirentle  parti  de  se  réunir  en 
société.  Ils  avertirent  la  municipalité  de  leur  résolu- 
tion de  continuer  l'entreprise  sous  la  dénomination 
de  Grand-Théâtre  de  la  République.  «  Ce  mot  si  cher 
à  n  ;s  yeux,  ajoutent-ils  dans  leur  lettre,  sera  tou- 
jours notre  ralliement  et  nous  mourrons  en  le  pronon- 
çant. » 

Dumanoir,  père  noble  de  la  troupe,  et  Termets, 
prirent  la  direction  au  nom  de  leurs  camarades. 

Le  29  Frimaire,  An  VI,  le  maire  interdit  la  repré- 
sentation d' Elise  dans  les  Bois.  A  ce  sujet,  l'adminis- 
tration départementale  avait  écrit,  la  veille,  à  la  muni- 
cipalité nantaise,  la  lettre  que  voici  : 

«  Plusieurs  citoyens  éclairés  et  sages,  nous  ont  fait  part 
de  leurs  inquiétudes  sur  les  effets  des  représentations 
^u'on  affecte  de  donner  au  premier  théâtre  de  notre  ville. 

10 


146  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

»  La  directeur  de  ce  spectacle  a  souvient  mérité  des 
reproches  :  il  semblait,  avant  le  18  fructidor,  que  son 
théâtre  aVall  ^té  choisi  pour  école  d'incivisni'ô.  NoUà  m 
pouvions  concevoir  alors  comment  d^s  Français  pouvaient 
prendre  plaisir  à  se  rappeler  les  détails  afitreUx  d'un 
régime  violent,  se  réunir  pour  s'excifer  à  la  Vôfigeance  à 
Taide  des  exagérations  dramatiques,  et  se  réjouir  comme 
dessauvages  en  applaudissant  tumultueusement  aux  chants 
de  mort,  à  tous  les  cris  de  vengeance.  Nous  ne  tardâmes 
pas  à  découvrir  le  but  de  ce  système  :  il  fallait  déshono- 
rer la  révolution,  avilir  le  nom  de  patriote;  et  si  l'on  était 
parvenu  à  attribuer  aux  républicains  les  crimes  dont  la 
révolution  a  été  le  prétexte,  si  l'on  était  parvenu  à  faire 
croire  que  chaque  individu  a  le  droit  de  venger  ces  cri- 
mes, on  en  aurait  conclu  que  tous  les  républicains  sont 
des  scélérats,  qu'ils  sont  dignes  de  mort,  et  notre  pays 
eût  été  couverts  d'assassinats. 

»  Nous  crûmes,  en  conséquence,  devoir  empêcher  la 
représentaiton  de  V Intérieur  des  Comités.  On  reprend 
aujourd'hui  les  mêmes  errements.  Cette  pièce  à'Eïise 
dans  tes  Bois  tend  à  la  môme  fin  ;  et  si,  comme  nous  le 
pensons,  ce  n'est  pas  là  l'intention  de  l'auteur,  il  suffit 
que  l'esprit  de  parti  ou  la  malignité  puisse  en  profiter, 
pour  que  sa  pièce  soit  dangereuse. 

»  Quel  ami  de  la  patrie  ne  doit  pas  désirer  que  toutes 
ces  haines  s'éteignent,  que  d'aussi  cruels  souvenirs  s'effa- 
cent, et  (jue  l'histoire  ne  puisse  retrouver  les  monuments 
de  cette  époque  honteuse  )  Et  si  l'on  itivoqiiâît  ôontre  le 
royalisme  les  massacres  de  Machecoul,  de  Marseille,  d'A- 
vign<otî>,  tous  les  meurtres,  toutes  les  cruautés  horribles 
que  cette  faction  â  commis  pendaat  la  guerre  civile  î  si 


DIRECTIOl^   DUMANOm  ET   Cie  147 

tous  les  partis  faisaient  ainsi  l'appel  de  leurs  pertes  et  de 
leufs  victimes,  on  rougirait  peut  être  d'appartenir  à  l'hu- 
manité, et  Ton  parviendrait  à  prouver  la  justice  d'une 
proscription  générale  de  l'espèce.  Travaillons  au  contraira 
à  soutenir  la  dignité  de  l'homme,  à  rappeler  la  concorde, 
à  obtenir  enfin,  par  la  sagesse  et  la  modération,  la  paix 
au  milieu  de  nous,  après  l'avoir  donnée  à  l'Europe  par 
nos  armes  et  notre  courage. 

)»  Ces  considérations  nous  portent  à  vous  inviter  à  dé- 
fendre la  représentation  d' Elise  dans  les  Bois.  » 

En  Nivôse  An  VI,  on  joua  une  pièce  de  l'arctiiteote 
Ogée  intitulée  :  Le  Départ  des  Français  pour 
l'Angleterre.  La  première  représentation  fut  donnée 
au  bénéfice  des  souscriptions  pour  la  descente  en 
Grande-Bretagne. 

Le  vieux  Gourville  qui,  depuis  quelque  temps, 
s'était  retiré  du  théâtre  donna  à  cette  époque  quel- 
ques représentations.  Il  joua  Tartuffe,  le  Bourra 
Bien  faisant,  Turc  are  t.  Il  était  tellement  affaibli  que, 
s'étant  agenouillé  dans  une  pièce  où  il  jouait,  on  fut 
obligé  de  le  prendre  sous  le  bras  pour  le  relever,  et 
cependant,  à  la  vivacité  de  son  jeu  on  se  fut  difficile- 
ment aperçu  de  son  grand  âge. 

Gourville  ne  devait  plus  reparaître  sur  la  scène.  Il 
mourut  quelques  mois  après  entouré  de  l'estime  et  du 
respect  générais. 

Les  artistes  réunis  et  Julien  Sévin  directeur  de  la 
salle  de  la  rue  Rubens  (anciennement  rue  du  Bignon- 
Lestard),    comprenant    que    les   deux  théâtres    se 


148  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 


faisaient  mutuellement  tort,  s'associèrent  ensemt^e  en 
floréal.  Il  fut  décidé  que  la  troupe  jouerait  à  la  salle 
Rubens  pendar^t  l'hiver,  cette  salle  étant  plus  chaude 
que  celle  du  Chapeau  Rouge  qui  fut  réservée  pour 
les  mois  d'été. 

Le  célèbre  Franconi  vint  donner  le  même  mois  des 
représentations  au  cirque  du  Chapeau  Rouge. 

Par  arrêté  du  21  fructidor  An  VI,  l'administration 
décida  «  que  dorénavant  tous  les  artistes  chanteurs  qui 
viendraient  au  théâtre  de  la  ville  et  prêteraient 
leurs  talents  pour  la  célébration  des  fêtes  nationales 
seraient,  pour  cette  considération,  dispensés  de  tout 
service  dans  la  garde  nationale  sédentaire.  » 

La  troupe  qui  desservait  alors  le  Chapeau-Rouge 
était  assez  faible. 

Je  n'ai  pu  retrouver  sa  composition  exacte.  Tout 
ce  que  j'ai  pu  recueillir,  c'est  le  nom  de  certains  artis- 
tes qui  jouèrent  pendant  les  années  ^e  direction  de 
Dumanoir,  Termets  et  Julien  sur  la  scène  de  Nantes: 

MM.  Paban,  Germain,  Baudry,  Lefèbure,  Leroux, 
Joseph,  Taillet,  Belval,  Maurin,  Belfon,  Massy, 
•Desruisseaux,  Chaperon,  Lacroix,  Dumont,  Lama- 
reille,  Lefèvre  (Martias),  Bignon,  Deron,  Suleau, 
Goyon,  Chaisseau^  Villeneuve,  Clément,  Tiphaine, 
Humbert,  Letertre,  Baudrier,  Auguste,  Constant, 
Monrose. 

Mmes  d'Hautais,  Vanhove,  Valeroy,  Mignot,  Mou- 
lin, Mayeur,  Joenna,  Lebrun,  Leclerc,  Peltier,  Bur- 
gère,  Lemaire,  Fleury,  Louise  Muté,  Termets,  Duret, 


DIRECTION  DITMANOIR  ET  Cie  149 

Paban,  Segnerot,  Decoquebert,  Chaperon,  Monroy, 
Leclerc,  Degreville,  Gartigny,  Heneau,  Dumont, 
Normand,  Joly,  Louise,  Aubert,  Humbert,  Vilsan. 

Le  ballet  était  dirigé  par  le  sieur  Calcina. 

,«  La  première  chanteuse,  Mlle  Moulin,  ne  connais- 
sait pas  plus  les  lettres  de  l'alphabet  que  les  notes  de 
la  musique,  aussi  avait  elle  une  personne  pour  lui 
faire  apprendre  ses  rôles  de  mémoire,  comme  elle 
avait  une  répétiteur  pour  le  chant.  Une  autre  actrice 
avait  le  même  degré  d'instruction. 

«  Un  acteur  de  cette  troupe  qui,  tous  les  soirs,  était 
accueilli  par  les  plaisanteries  et  les  sifflets,  fit  insé- 
rer dans  un  journal  cette  allégorie  de  sa  façon  :  «  Une 
Société  de  gens  honnêtes  et  conséquemment  paisi- 
bles, fréquentait  un  jardin  public.  Elle  avait  les  yeux 
fixés  sur  un  jardinier  qui,  cultivant  des  fleurs^  était 
depuis  longtemps  accablé  par  les  frelons  qui  bour- 
donnaient à  ses  oreilles  et  faisaient  même  l'impossi- 
ble pour  le  piquer.  Sachant  combien  il  est  dangereux 
d'irriter  cette  sorte  d'insectes,  il  demanda  à  quelques 
personnes  de  la  société  quel  parti  il  avait  à  prendre  : 
elles  lui  répondirent  :  le  mal  subit  que  l'on  ne  mérite 
point  se  dissipe  de  lui-même.  Il  se  trouva  alors  plus 
consolé  qu'il  n'avait  été  affligé,  et  il  reprit  tranquille- 
ment son  ouvrage  en  disant  :  Un  souffle  léger  m'a 
apporté  ces  petits  insectes,  un  coup  de  vent  les  enlè- 
vera (1)  » 

(1)  Gaullier  et  Ghapplain. 


150  LE  THÉÂTRE  A,  NANTES 

Le  20  nivôse  An  VI,  le  théâtre  joua,  à  l'occasion  ^u 
traité  de  Campo-Formio,  une  scène  lyrique  :  La  Fête 
de  la  Paix,  paroles  de  Blanchard  de  la  Musse,  musique 
du  citoyen  St-Amand.  St-Amand  était  un  musicien 
d'un  certain  talent,  qui  s'était  fixé  à  Nantes  en  1794  ; 
il  retourna  ensuite  à  Paris  et  entra  comme  professeur 
au  Conservatoire. 

En  l'An  VII,  les  recettes  étaient  loin  d'être  brillan- 
tes; elles  s'élevaient  à  peine,  dans  bs  plus  belles 
soirées,  à  700  francs. 

Sous  la  République,  des  chants  patriotiques  étaient 
exécutés  au  théâtre  pendant  les  entr'actes.  Au  Gha- 
peau-Rouge  on  s'était  relâché  de  cette  habitude.  Le 
commissaire  du  Directoire  réclama  près  de  l'adminis- 
tration municipale.  La  lettre  écrite  clans  le  style  bour 
soufflé  du  temps,  est  assez  curieuse  et  m'a  paru  valoir 
la  peine  d'être  publiée. 

Nantes,  le  26  ventôse,  An  VII  de  la  Répubhque  Fran- 
çaise une  et  indivisible. 

Le  Commissaire  du  Directoire  exécutif  près  l'admi- 
nistration centrale  du  département  de  la 
Loire-Inférieure. 

Aux  Membres  de  V Administration  Municipale 

de  Nantes. 
Citoyens, 
Des  affaires  pressantes  et  des  circonstances  m'ont  em- 
pâché  de  répondre  plus  tôt  à,  votre  lettre  du  19   de  ce 
mois,  que  j'ai  reçue  le  22. 


DIRBlGTiaN   DUMANOIR  ET  Cio  ^51 

Par  cette  lettre,  vous  objectez  à  ma  demande  pour 
Texécutioa  des  airs  patriotiques  au  théâtre,  à  l'ouverture 
et  entre  les  pièces,  que  ces  airs,  au  nombre  de  quatre,  ne 
p4juvent  être  assez  variés  pour  plaire  constamment,  que 
c^;  nombçe  est  trop  médiocre  pour  être  joué  deux  fois  par 
jour,  que  vou3  craindriez  que  cette  prodigalité  ne  les 
avilit,  que  la  satiété  dégoûte  des  mets  les  plus  exquis, 
qm  vous  voAis.  contentez  donc  de  le3  faire  exécuter  les 
qumiidi  et  décadi. 

J'avoue  que  ces  observations  m'ont  causé  quelque  sur 
prise  ;  on  ne  se  lasse  jamais  de  ce  qui  est  essentiellement 
bon  ;  la  République  doit  se  présenter  continuellement  aux 
regards,  aux  oreilles,  à  tous  les  yeux.  Quoi  de  plus  pro- 
pre à  élever  l'âmn  que  les  chants  qui  ont  si  souvent  donné 
le  signal  de  la  victoire  et  rappellent  les  immortels  exploits 
de  nos  guerriei  s  ?  Les  prêtres  du  christianisme  n'offraient 
ils  pas  constamment  aux  yeux  du  peuple  les  mêmes  ima- 
ges, ne  frappaient-ils  pas  les  oreilles  des  mêmes   chants, 
des  mêmes  accents,  n'était-ce  pas  ainsi  qu'ils  en  avaient 
tellement  pénétré  la  multitude,  que  la  plupart,  identifiés 
avec  leurs  principes,  avec  des  objets  fantastiques,  ont 
combattu  jusqu'à  la  mort,  pour  les  défendre  et  les  main 
tenir  ? 

Quel  avantage  ne  doivent  pas  avoir  les  principes  et  \e^ 
emblèmes  de  la  République,  de  ce  gouvernement  si  pro- 
pre à  élever  la  nation  au  plus  haut  degré  de  perfection, 
•de  gloire  et  de  bonheur. 

Gommejit  se  faisait-il  que  jadis,  rassemblés  presque 
toujours  à  la  même  heure,  on  semblait  se  délecter  d'unei 
psalmodie  monotone  ?  C'est  que  des  prêtres  avaient  ^u 
-adroitement  établir  cet  usage.  Ton  s'asservit  à  ces  stériles 


152  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

hommages,  et  l'habitude  dégénère  pour  ainsi  dire  en 
besoin. 

Mais  des  Républicains,  des  Français  qui  doivent  aimer  1» 
République  et  n'aimer  qu'elle,  se  lasseraient -ils  d'enten- 
dre ou  n'entendraient-ils  que  froidement  ces  airs  chéri» 
qui  sont  nés  avec  leur  liberté  et  l'ont  embellie  et  animée 
d'une  vie  nouvelle  ? 

Vous  pensez  que  les  airs  républicains  ne  sont  pas  assez 
nombreux  pour  être  variés  et  plaire  constamment  ;  voua 
n'en  avez  que  quatre,  j'en  connais  dix  que  voici  : 

l.  Allons  enfants  de  la  patrie.  —  1.  Veillons  au  sa- 
lut de  l'empire.  —  3.  Ah  /  ça  ira.  —  4.  Au  premier  son 
du  tambour.  —  5.  Dansons  la  Carmagnole.  —  6.  La 
victoire  en  chantant.  —  7.  Nous  ne  reconnaissons,  en 
détestant  les  rois.  —  8.  Mourir  pour  la  patrie.  —  9.  Le 
chant  du  retour.  —  10.  Gloire  au  peuple  français. 

Il  y  en  a  certainement  beaucoup  d'autres,  et  si  les  musi- 
ciens veulent,  comme  Je  le  pense  bien,  y  mettre  l'accent 
du  patriotisme  qui  les  anime,  ils  sauront  les  rendre  tou- 
jours nouveaux  aux  oreilles  républicaines.  Si  des  indi- 
vidus remarquables  par  leurs  ridicules  et  leur  nullité,  qui 
semblent  dédaigner  la  République  parce  qu'ils  sont  inca- 
pables de  la  comprendre  et  indignes  de  la  servir,  si  ces 
individus,  dis-je,  sont  désagréablement  affectés  de  ces 
chants  civiques,  qu'ils  se  retirent.  Au  reste,  il  est  bon  de 
les  en  pénétrer  malgré  eux,  peut-être  y  prendront-ils 
goût.  Il  est  bon  de  faire  triompher  le  par^JL  répu- 
blicain; il  faut  que  le  gouvernement  se  montre  partout  et 
hautement,  et  alors  qu'une  coalition  secrète  semble  nous- 
menacer  par  une  marche  lente  et  perfide,  il  faut  élever^ 


DIRECTION  DUMANOm  FT  Cie  153: 

pour  ainsi  dire,  autel  contre  autels  et  se  roidir  afin  de  ne 
pas  faire  de  pas  rétrogrades. 

Il  serait  inutile  de  m'étendre  davantage  sur  ce  point  et 
sur  d'autres  considérations  que  vous  avez  aperçues  comme 
moi.  Je  pense  donc  que  vous  ne  tiendrez  pas  aux  objec- 
tions que  vous  m'avez  faites  î  et  je  persiste  de  plus  fort  à 
désirer  que  vous  donniez  l'ordre  de  jouer  chaque  jour,  à 
l'orchestre,  avant  l'ouverture  du  théâtre,  et  entre  les 
deux  pièces,  un  des  airs  républicains  dont  j'ai  parlé  :  et  à 
votre  recommandation,  les  musiciens  y  mettront,  je  n'ea 
doute  pas,  le  zèle  et  l'expression  convenables. 

J'observe,  en  outre,  que  l'on  ne  joue  plus  de  pièces 
républicaines  j  c'est  fort  rare.  Ne  serait-il  pas  possible  de 
faire  jouer  de  temps  en  temps  quelques  petites  pièces  pa- 
triotiques de  choix.  Je  désire  que  cet  objet  fixe  votre 
attention. 

Je  vous  prie  de  m'accuser  réception  de  la  présente,  et 
de  me  faire  part  de  votre  détermination. 

Salut  et  fraternité, 

Signé  ;  Marsson. 

En  frimaire  An  VIII,  le  droit  des  pauvres  fut  réduit 
à  6  francs  par  représentation. 

Les  pièces  inédites  suivantes  furent  jouées  dans  le- 
courant  de  l'An  VIII  :  VEnvieuœ,  comédie  en  cinq 
actes  et  en  vers,  de  Hyacinthe  David  ;  Soliman,  ou 
la  suite  de  Joseph,  drame  en  trois  actes  et  en  vers, 
par  Glavel,  artiste  du  théâtre  de  Nantes,  musique  du- 
citoyen  Breton;  le  Trio7nphe  de  Bonaparte  en 
Egypte,  ou  la  Reprise  d'Abouhir,  grand  opéra  à. 
spectacle,  par  Briss,  artiste. 


454  LP  THÊ^TR?  4  N4NTË8 


Le  ^  gorminal,  l'interdiction  déjouer  Athalie  fut 
signifiée  aux  artistes. 

Le  3  prairial,  une  grande  représentation  fut  donnée 
au  bénéfice  des  parents  des  victimes  de  l'explosion 
4u  château.  On  joua  Othello  et  les  Trois  Sœurs. 

Dans  le  courant  de  brumaire,  l'acteur  Juillet  vint 
donner  des  représentations.  Le  ^7  de  ce  mois,  la 
Jeune  Canette  eut  le  même  sort  (\\x' Athalie,  On  ne 
peut  se  figurer  aujourd'hui  avec  quelle  sévérité  le^ 
pièces  étaient,  on  peut  le  dire,  épluchées,  mchardr 
Çœvr-de-Lion  était  prohibé  aussi  lui-  Les  artistes 
demandèrent  la  levée  de  l'interdiction  en  proposant 
de  dire  : 

0  Richard^  c'est  à  toi  que  mon  cœur  s'abandonne, 

au  lieu  du  vers  que  tout  le  monde  connaît.  J'ignore 
si  cette  •autorisation  fut  donnée. 

On  ne  s'adresse  jamais  en  vain  au  cœur  des  artistes. 
Ceux  du  Chapeau-Rouge  étaient  loin  d'être  riches , 
pourtant  ils  saisissaient  toutes  les  occasions  de  i§ou- 
lager  quelques  misères.  Je  n'en  veux  que  la  preuve 
suivante  : 

L^  %y  ventôse  An  \,  il  fut  donné  une  représenta- 
tion «  au  bénéfice  d'une  femme  qui  vient  d'adopter 
un  enfant  nouveau-né  qui  avait  été  jeté  ce  7natin 
4ans  des  latiHnes  d'où  il  a  été  retiré  vivant.  » 
Textuel. 

Le  ^)  frimaire  An  XI,  un  arrêté  de  la  mairie  défendit 
ia  vente  des  contremarques. 


LÀ  VE3TA.LE  15$ 


EJn  1805,  notre  compatriote  Guillai:^me  de  Boutèiller 
remporta  le  grand  prix  de  composition  pour  sa  can- 
tate Héy^o  et  Léandre,  dont  les  paroles  étaient  aussi 
d'un  Nantais,  M.  Binsse  de  Saint- Victor.  Les  artistes 
du  Chapeau-Rouge  donnèrent  deux  auditions  de  celte 
<3antate. 

Dans  le  courant  de  l'année  1806,  les  troupes  de  la 
Porte  Saint-Martin  et  de  l'Ambigu  vinrent  donner  à 
Nantes  quatre  représentations. 

Cette  même  année ,  l'autorisation  de  reprendre 
Athalie  fut  accordée. 

On  était  alors  à  l'époque  des  pièces  militaires  et  des 
mélodrames  noirs  aux  sous-titres  ronflants.  On  repré- 
senta au  Chapeau-Rouge  une  parodie  de  ces  sortes  de 
pièces  sous  les  noms  de  Rodéric  et  Cunégonde  ou 
V Ermite  de  Montmartre  ou  la  Forteresse  de  Moli- 
nos  ou  le  Revenant  de  La  galerie  de  V Ouest,  gali- 
mathias-burlesco-mélo-patho-dramatique,  en  4  actes. 
Grand  succès  de  fou  rire. 

Le  14  août  1806,  on  jouçi  les  Souliers  mordorés,  de 
Fridzeri,  à  son  bénéfice  L'affiche  portait: 

«  M.  Fridzeri,  aveugle  depuis  l'âge  d'un  an,  Jouer  a 
une  sonate  de  violon,  et  sur  la  77iandoUne  les  deux 
mrs  de  Monte-au-Ciel  et  du  grand  cousin  du  Déser- 
teur qu'il  exécutera  à  la  fois  sur  le  même  instru- 
Tïient,  de  manière  à  faire  entendre  distinctemeyit 
les  deux  parties.  » 

Le  fait  musical  le  plus  important  de  l'année  1807  fut 
la  première  représentation  de  la  Vestale.  Je  n'ai  pu 


156  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

retrouver  les  noms  des  artistes  qui  créèrent  dans 
notre  ville  le  chef-d'œuvre  de  Spontini. 

BouUant,  maître  de  pension  à  Nantes,  fit  jouer,  à 
cette  époque,  un  vaudeville  :  le  Prisonnier  de  vingt- 
quatre  heures. 

La  même  année,  M.  et  Mme  Fay,  de  Feydeau  et 
Tiercelin,  du  théâtre  Montansier,  vinrent  jouer  à 
Nantes  différentes  pièces  de  leur  répertoire. 


XII 


DUMANOIR  ET  JULIEN  SEULS  DIRECTEURS 
NAPOLÉON  AU  CHAPEAU-ROUGE 


(1808-1813) 


A  situation  du  théâtre^  était,  à  cette 
époque,  fort  mauvaise.  Les  recettes 
étaient  des  plus  minimes,  et  les 
malheureux  artistes  miseraient. 
Cependant  ils  luttaient  courageu- 
sement, contre  la  fortune  adverse. 
Un  seul,  Termets,  l'un  des  administrateurs,  voulait 
déposer  le  bilan,  et  pour  arriver  à  ce  but,  occasion- 
nait tout  les  désagréments  possible  à  la  Société.  Les 
artistes  se  plaignirent  au  maire,  et  le  10  mars  1808, 
Termets  fut  cassé  de  ses  fonctions.  Dumanoir  et  Ju- 
lien Sévin  restèrent  seuls  administrateurs. 


158  LE  THÉÂTRE  A  NANÏES 

Napoléon  visita  Nantes  en  1808.  De  grandes  fêtes 
fufent  données  en  son  honneur.  Le  9  août  on  joua, 
pat*  extraordinaire,  aux  deux  salles  «en  réjouissance 
de  l'arrivée  de  l'Empereur.»  On  représenta  au  Chapeau- 
Rouge  :  Misanthropie  et  Repentir  ou  rinconnu^ 
drame  en  cinq  actes  ;  Le  Calife  de  Bagdad  et  une 
scène  lyrique  «  à  grand  orchestre  et  à  spectacle  ana- 
logue à  la  circonstance  »,  disent  les  affiches.  A  la 
salle  Rubens,  on  donna  Euplirosine  et  Coradin  et  le. 
Jeu  de  V Amour  et  du  Hasard. 

La  scène  lyrique  chantée  au  Chapeau-Rouge  ctait^ 
pour  les  paroles,  de  Blanchard  de  la  Musse,  et  pour 
la  musique  de  Scheyermam,  un  des  meilleurs  pro- 
fesseurs de  piano  de  la  ville.  Le  théâtre  représen- 
tait une  place  publique  où  le  peuple  était  réuni  en 
foule.  La  messagère  des  dieux,  Iris,  descendait  dans 
un  nuage  et  venait  annoncer  l'arrivée  de  l'empereur; 
alors  la  joie  éclatait  de  toutes  parts. 

Voici  un  échantillon  de  la  poésie  de  M.  Blanchard: 

Une  femme 

Puissent  l'amour,  la  franchise  et  lezPle, 
D'une  ville  toujours  à  ses  devoirs  fidèle. 
Dans  ses  murs  fortunés  ficcér  Napoléon. 

Un  paysan  ._  . 

Ah!  qu'il  sache  que  le  Breton^ 
Tout  en  changeant  de  nom. 
N'a  point  changé  son  caractère. 


NA.POLÊOM  A  NANTES.   --  JOSEPH  lô^ 

Que  fiefs  f-oya l  et  Èintè'^'e, 

Il  înet  sa  gloire  la  plus  chère 

A  chétir,  û  Sên)ir  le  grand  Napoléon. 

Il  paraît  que  Tenthousiasme  ne  connut  plus  de 
bornes,  et  que  dans  la  salle  des  larmes  d*attendrîsse- 
inent  coulèrent  de  tous  les  yeux,  quand  le  peuple 
reprit  en  chœur  : 

Veillez  sur  notre  appiii^ 
Diêùôc,  dont  il  est  Vimct^^ 
Et  conservez  en  lui 
Votre  plus  bel  ouvrage. 

Un  superbe  bal  fut  donné  à  l'empereur,  dans  la 
salle  du  cirque.  Pour  la  circonstance,  un  arrêté  du 
maire  prescrivit  aux  invités  de  ne  se  présenter  qu'en 
habit  à  la  française,  avec  épée  et  chapeau  soUs  le 
bras. 

Le  6  septembre  1808,  eût  lieu  la  première  représen 
tation  de  Joseph.  L'opéra  de  Méhul  remporta  un 
succès  sans  précédent.  Dans  l'espace  de  trois  mois  il 
atteignit  seize  représentations.  Joseph  était  chanté 
par  Richebourg,  Jacob  par  Huet  et  Benjamin  par 
Mue  Grangérj  délicieuse  dans  ce  rôle. 

Un  opéra  qui  eût  encore  plus  de  succès  que  Joseph, 
fut  Cendrillon  de  Nicolo,  une  partition  bien  oubliée 
aujourd'hui. 

En  1809j  une  jeune  artiste  qui  devait  rester  plusieurs 
années  à  Nantes,  Mne  Pelet^  débuta  dans  le  rôle  de 


160  LE  THEATRE  A  NANTES 

Juliadela  Vestale.  Elle  était  aussi  bonne  cantatrice 
qu'excellente  comédienne. 

«A  côté  de  MH«» Pelet, dit  Camille Mellinet,  dans  La 
Musique  à  Nantes,  on  remarquait  le  vieux  t*Mior 
Joseph,  acteur  plutôt  que  chanteur,  acteur  m<'^tne 
assez  m?niéré,  cependant  assez  bon  musicien  et  qai 
jouait  VIrato  avec  une  bouffonnerie  toute  italienne.  » 

A  cette  époque,  les  amateurs  Nantais  applaudissait 
aussi  Mme  Lemaire. 

Cette  artiste  remporta  un  véritable  triomphe  dans 
Le  Devin  du  Village,  dont  la  vogue,  qui  durait  en- 
core, ne  devait  pas  tarder  pourtant  à  diminuer.  Quand 
Mme  Lemaire  partit,  on  la  couvrit  de  bouquets,  de 
couronnes,  de  palmes  et  de  vers.  Mellinet  cite  ceux-ci  : 

Pour  bien  te  paye?^  du  plaisir  que  tu  fais. 

Il  faudrait  Apollon  hà-inèyne. 

Il  faudrait  des  lauriers  comme  on  en  vit  jamais. 

Le  31  décembre  1811,  un  arrêté  du  maire  ferma  dé- 
finitivement la  salle  de  la  rue  Rubens,  reconnue  de 
plus  en  plus  dangereuse.  L'ancien  théâtre  du  Bignon- 
Lestard  devint  un  atelier  de  chaudières.  Aujourd'hui 
son  emplacement  est  occupé  par  une  serrurerie. 

Un  professeur  de  clarinette,  M.  Canongia,  fit 
jouer  le  15  février  1812,  un  opéra  en  un  acte.  Les  deux 
Julies.  Cette  .œuvre  médiocre  échoua  complètement. 

Le  3  décembre  1812,  Jeari  de  Paris  de  Boieldieu.  fit 
son  apparition  à  Nantes.  Cet  opéra  du  futur  auteur 
xie  la  Dame  Blanche  n'eut  qu'un  demi-succès. 


DIRECTION  DUMANOIR  ET  Gi« 


161 


Cette  môme  année  M»»  Glairville,  de  l'Académie  im- 
périale de  musique,  vint  chanter  Didon,  Ariane, 
^^c^5^6,  et  différents  autres  chefs-d'œuvre  du  vieux 
répertoire. 

*  Le  20  mars  1813,  la  salle  du  Chapeau-Rouge,  clôtura 
par  le  Désespoir  du  Jocrisse,  l'Irato,  Jocrissç  aux 
Enfers  et  Stratonice, 


li 


tTmirrmTftrmtiTrfr^^^ 


XIII 


LA  SALLE  DE  LA  RUE  DU  MOULIN 


(1802-1818) 


ERS  180-2,  un  petit  théâtre  s'éleva 
rue  du  Moulin,  dans  l'ancienne 
chapelle  des  Carmes,  qui  renfer- 
mait jadis  le  tombeau  de  Fran- 
çois de  Bretagne,  chef-d'œuvre  de 
Michel  Golumb.  Je  n'ai  aucun  ren- 
seignement exact  sur  les  commencements  de  cette 
scène  d'ordre  secondaire.  Tout  ce  que  je  sais,  c'est 
qu'une  dame  Charles,  voulut  en  faire  un  théâtre 
d'éducation.  J'ai  trouvé  dans  les  archives  municipales 
la  protestation  des  artistes  du  Chapeau-Rouge,  qui 
ne  voyaient  pas,    sans   appréliension,  une  entreprise 


LE   THEATRE   A   NANTES 


rivale  s'établir  à  Nantes.   Voici  un  passage  de  ce 
factum. 

«<  La  dame  Charles,  élève,  dit-elle  dans  son  prospectus 
imprimé,  un  Théâtre  d'éducation,  c'esi-k-(\iv 3  un  théâtre 
d'enfants  des  deux  sexes,  à  qui  l'on  enseip^nera  gratis, 
la  danse  et  le  culte  qu'on  doit  à  VEtre  supprême ,  la 
musique  et  le  respect  pour  les  parents,  le  calcul  et  la 
déclamation  qui  fait  passer  dans  l'âme  la  joie  et  la 
pitié,  la  pantomime  et  la  tenue  des  lii^res,  l'opéra 
comique  et  le  commerce,  les  devoirs  du  citoyen  et  le 
vaudeville  enjolivé  par  les  ballets. 

»  Dans  une  telle  entreprise,  la  morale  et  la  politique  ne 
peuvent  rester  sans  intervenir.  La  moralecondamne  cette 
double  spéculation  sur  Tiniiocence  d'un  grand  nombre 
d'enfauts  des  deux  sexes  et  sur  la  faiblesse  et  l'avarice 
ds  leurs  parents.  Ce  qui  séduit  ceux-ci,  c'est  que  la  dame 
Charles  leur  dit  ;  ««  Vous  n'avez  aucun  déboursé  à  faire 
pour  l'éducation  de  vos  enfants,  au  contraire,  ils  sont 
payés  pour  acquérir  du  talent,  leur  traitement  augmente 
à  proportion  de  leur  travail,  et  ils  ne  sortiront  dos  mains 
de  leurs  maîtres  que  capables  de  prendre  l'éta*  qui  puisse 
convenir  à  leurs  parents. 

Une  pareille  école  ne  peut  entrer  dans  le  système  de 
l'instruction  publique.  Qu'est-ce  d'ailleurs  qu'une  école 
d'enfance,  dont  la  dame  Charles  dit  :  Point  de  devoirs, 
tout  est  plaisir  pour  eux.  N'est-ce  pas  dire  d'avance  :  ce 
sera  une  école  do  corruption? 

»  Sans  doute  la  malignité  remarquera  qu'il  nous  conve- 
nait moins  qu'à  d'autres,  de  nous  ériger  en  maîtres  de 
morale. 


LA.  SALLE  DE  LA  RUE  DU  MOULIN  165 

»  Mais  n'est-ce  donc  pas  là  le  premier  but  de  notre 
institution,  et  notre  premier  devoir  ?  Santeuil  ne  nous 
a-t-ilpas  donné  pour  devise;  Castigat  ridendo  mores? 
et  quand  nous  honorons  notre  état  par  nos  mœurs,  ne 
sommes-nous  donc  pas  les  professeurs  de  la  morale  pu- 
blique ?  » 

J'ignore  si  cette  protestation  fut  écoutée  et  si  la 
dame  Charles  obtint  l'autorisation  qu'elle  demandait 
mais  le  théâtre  de  la  rue  da  Moulin  n'en  ouvrit  pas 
moins. 

En  1803  il  avait  pour  directeur  Ferville,  fils  de  l'an- 
cien directeur  du  Grand-Théâtre. 

Le  3  janvier,  les  artistes  du  Ghapoau-Rouge  revin- 
rent à  la  charge  et  adressèrent  une  pétition  au  Préfet 
pour  obtenir  le  privilège  exclusif  du  théâtreà  Nantes. 

Le  Préfet  demanda  au  Maire  son  avis.  Ce  dernier, 
après  avoir  donné  les  raisons  suivantes,  concluait  au 
maintien  des  deux  théâtres. 

»  l/affluence  de  spectateurs  qu'on  y  remarque  prouve 
combien  le  spectacle  a  besoin  d'être  conservé  à  Nantes. 
L'extrême  éloignement  où  il  est  du  Grand-Théâtre,  ne  le 
rend  pas  nuisible  aux  intérêts  d<-s  directeurs  de  ce  der- 
nier, car  la  majeure  partie  des  spectateurs  qui  se  rendent 
«ux  Va'^iétés  sont  les  habitants  de  l'ancienne  ville,^  qui 
assurent  être  dans  l'intention  de  se  passer  de  spectacle 
s'il  leur  fallait  aller  jusqu'à  la  rue  Rubens.  J'ai  remarqué 
souvent,  qu'en  l'absence  de  la  troupe  des  Variétés,  le 
nombre  des  spectateurs  du  Grand-Théâtre  n'était  pas  plus 
fort  que  lorsque  le  petit  théâtre  était  ouvert.  J'ai  vu 
encore  que  les  jours  de  dimanche  et  de  fêtes,  ces  deux 


166  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

théâtres  ne  suffisaient  pas,  et  qu  à  chacun  des  deux    oa 
refusait  de  donner  des  billets  d'entrée.  » 

La  salle  de  la  rue  du  Moulin  continua  donc  d'être 
exploitée  par  Ferville.  On  y  jouait  surtout  la  grosse 
comédie. 

Pottier,  le  futur  artiste  du  Palais-Royal,  fit  ses  pre- 
mières armes,  vraiment  sérieuses,  à  ce  théâtre  où  il 
était  le  favori  du  public. 

A  la  fin  de  l'Empire  et  au  commencement  de  la 
Restauration,  beaucoup  de  concerts  se  donnèrent 
dans  cette  salle.  Demouchy,  le""  violon-solo  du  théâ- 
tre, élève  de  Kreutzer,  s'y  fit  entendre  plusieurs  fois 
avec  succès. 

Le  fils  du  directeur,  Ferville,  qui  devait  plus  tard 
acquérir  une  légitime  réputation  dans  la  capitale, 
remporta,  tout  jeune  encore,  de  vifs  succès  à  la  salle 
de  la  rue  du  Moulin.  Il  garda  toujours  aux  Nantais 
une  vive  reconnaissance  pour  les  encouragements 
qu'ils  lui  prodiguèrent  alors. 

La  salle  de  la  rue  du  Moulin  exista  jusqu'en  1818. 
Elle  fut  transformée  alors  en  un  grand  magasin  d'é- 
picerie. Dure  décadence  pour  un  théâtre. 


QUATRIÈME  PARTIE 

De  la  Reconstruction  du  Grand-Théâtre 
à  sa  gestion  par  la  Yille 


(1813-1857) 


XIV 
DIRECTION  ARNAUD. —  TALMA  A  NANTES 


(1808-1818) 

APOLÉON ,   lors    de   son    séjour   à 
Nantes,  avait  été  frappé  de  la  tris- 
tesse que  les  ruines   du  théâtre 
donnaient  au  plus  beau  quartier 
de  la  ville. 

Le  il  août  1808,  il  signa  le  décret 
impérial  suivant  : 

Article  premier.  —  La  salle  brûlée  en  l'an  IV  sera 
reconstruite  et,  à  cet  effet,  la  ville  de  Nantes  est  autorisée 
à  ouvrir  un  emprunt  d'une  somme  de  400.000  francs  pour 
•cette  reconstruction. 


168  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Art,  2.  —  La  ville  de  Nantes  est  autorisée  à  emprunter 
à  la  cai.sse  d'amortissements^,  la  somme  de  400.000  francs 
pour  reconstruire  la  salle  de  spectacle.  Notre  ministre  de 
l'intérieur  mettra  cette  somme  à  la  disposition  du  maire 
à  mesure  de  l'avancement  des  travaux. 

Art,  3.  —  Cet  emprunt  sera  remboursé  en  six  années 
et  l'intérêt  qui  courra  à  compter  de  l'époque  de  la  déli- 
vrance faite  par  ladite  caisse  en  sera  payé  à  rRÏson  de 
5  O/o  par  an. 

Les  travaux  ne  commencèrent  déflnitivemcnl  qu'en 
1811,  sous  la  direction  de  Grucy. 

La  maison  Goisneau,  qui  se  trouvait  adossée  à  la 
salle  du  côté  de  la  rue  Rubens  et  qui  avait  été  brûlée 
en  partie,  lors  de  l'incendie,  fut  acquise  par  la  ville. 
Le  théâtre  fut  ainsi  isolé  de  tous  les  côtés. 

Les  travaux  de  restauration  furent  activement 
poussés,  et  en  1813  la  nouvelle  salle  fut  prête. 

Les  premières  loges  étaient  décorées  des  attributs  de 
la  tragédie,  les  secondes  de  ceux  de  la  comédie,  les  troi- 
sièmes de  ceux  de  l'opéra,  les  quatrièmes  de  ceux  des 
variétés  et  de  la  danse.  Les  galeries  étaient  enrichies 
dans  leur  parcours  d'une  draperie  ornée  de  franges. 
Le  plafond  représentait  une  coupole  avec  des  cais- 
sons et  des  rosaces.  Les  artties  deTempereur,  accom- 
pagnées de  deux  génies,  étaient  peintes  au  milieu  de 
la  corniche.  Le  fond  de  la  salle  était  vert.  Les  soffites 
des  loges  étaient  ornés  de  moulures  et  d'un  tour  de 
marbre  blanc.  Tous  les  ornements  étaient  rehaussés 
d'or.  Le  rideau  était  bleu  et  parsemé  d'abeilîeg. 


DIRECTION   ARNAUD.   —   TALMA  A  NANTES         16^ 

Profitant  de  l'expérience  acquise,  Grucy   détruisit 
le  désagréable  éclio  qui  existait  dans  l'ancien  théâtre. 

La  décoration  de  la  salle  avait  été   confiée  à   M. 
Goste  ;  elle  coûta  3.800  francs. 

Le  peintre  fit  aussi  pour  21,360  francs  de   décors 
ainsi  répartis  :  le  palaU,  le  salon  brillant,  la  cham- 
bre de  Molière,  la  chambre  rustique^  la  place  pu 
bliqne.  la  forêt,  le  jardin,  le  hameau. 

La  ville  choisit  comme  directeur,  pour  une  période 
de  cin5  années,  M.  Arnaud,  premier  comique  du 
Chapeau-Rouge  ;  il  conserva  aussi  cet  emploi  à  Gras- 
lin.  Le  ministre  ratifia  ce  choix,  et  le  préfet  com- 
prenant qu'une  indemnité  était  indispensable  au  direc- 
teur pour  mener  à  bien  l'entreprise  du  Grand-Théâtre, 
proposa  à  la  ville  d'allouer  de  10  à  15,000  francs 
par  an,  à  M.  iVrnaud.  Le  Gonseil  réuni,  ne  se  trouva 
pas  plusieurs  fois  en  nombre  suffisant  pour  délibérer. 
Cependant,  à  l'une  des  régnions,  les  conseillers  pré- 
sents déclarèrent  :  ««  qu'à  raison  d3  l'utilité  d'un 
spectacle  à  Nantes,  la  ville  avait  fait  pour  la  recons- 
truction de  la  salle  un  emprunt  de  400.000  francs, 
qu'ils  pensaient  que  cet  édifice  devait  être  admi- 
nistré comme  tous  les  biens  communaux,  c'est-à-dire 
affermé  au  plus  otïrant  et  dernier  enchérisseur  et  que 
ce  n'était  qu'après  cette  adjudication  qu'on  pourrait 
juger  s'il  était  nécessaire  de  soutenir  l'adjudicataire 
dans  son  entreprise.  » 

Le  Gonseil  municipal  ayant  été  réuni  une  cinquième 
fois    sans  se    trouver  en  nombre,  le   Préfet  passa. 


170 


LE  THEATRE  A  NANTES 


outre  et  ordonna  qu'une  subvention  de  15,000  francs 
serait  allouée  au  directeur. 

La  municipalité  ne  se  montra  pas  contente  de  cette 
façon  d'agir  ;  force  lui  fut  cependant  de  courber  la 
tête  devant  l'administration  supérieure. 

Il  m'a  étéimpossiblede  donner  jusqu'ici  les  tableaux 
de  troupes  d'une  façon  régulière,  pour  l'excellente 
raison  que  je  ne  pouvais,  la  plupart  du  temps,  les 
retrouver.  A  partir  de  la  réouverture  de  Graslin,  j'ai 
pu  les  reconstituer  tous. 

Voici  le  tableau  de  la  troupe  de  M.  Arnaud. 

SAISON  1813-1814 


ARNAUD  DIRECTEUR 

CAJON,   chef   d'orchestre 

Tragédie  et  Comédie 

MM.  ; 
SOUVRAY.  1"  rôle, 
DALÉS,  jeuue  premier, 
DEVILLK,  jeune  amoureux, 
COLlET.  père  noble, 
LEGOUVKEUH,  financiers, 
ARNAUD,  1er  comique, 
AUGUSTE,         id. 
LEFÈVRE,  3e  rôle. 

M  mes  : 

BARRIÈRE-MÉNIER,  reines, 
LETKLLIER,  1ers  rôles, 
DEVIN,  ingénuités, 
LACAILLE,  caractères, 
ARNAUD,  soubrettes, 
FOSSIEP,  Ire  amoureuse. 


Opéra 


MM. 


JOSEPH,  1er  haute  contre, 
JAURERT,  baryton, 
DARIUS,  Ire  basse  taille, 
HUET,  id. 

Eioi  DE  VILLE,  2e  haute  contre, 
Font  «ine  LESCOT,    id. 
LEFEVRE,  3e  ténor, 
SKiNOL,  trial, 
POUGAUD.  laruette, 
Sl-MARTlN,  2e  basse. 
10  chanteurs  de  chœurs. 

Mmes  : 

PELET,lre  chanteuse, 
RURGÈRE,  dugazon, 
PIERSON,  jeune  dugazon, 
DEMOUGHY,  mère  dugazon, 
LACAILLE,  duègne. 
10  chanteuses  de  chœurs. 


Enfin,  un  petit  ballet  d*enfants,  sous  la  direction  de  M.  Spitaillier. 


DIRECTION  ARNAUD.   —    TALMA  A  NANTES         171 

Voici  quels  étaient  les  prix  des  places  : 

Premières,  loges,  galeries,  parquet  et  baignoires,  3  francs  ; 
deuxièmes  loges,  2  francs  ;  parterre  assis,  troisièmes  loges,  1  fr.  50  ; 
ijuatrièmes,  1  franc. 

Abonnements.  —  A  l'année:  Hommes,  i60  francs;  Dames, 
liO  francs.  —  Au  mois  :  Hommes,  24  francs  ;  Dames,  18  francs. 

Le  théâtre,  on  le  voit,  était  bon  marché  en  1813. 
A  cette  époque  la  saison  théâtrale  s'ouvrait  ordinaire- 
ment à  la  fin  d'avril  et  se  terminait  à  la  veille  des 
Rameaux.  Le  spectacle  commençait,  comme  au  XVIII« 
siècle,  à  six  heures. 

Le  mode  de  débuts  sous  cette  direction  et  sous  les 
suivantes  était  des  plus  simples  :  les  sifflets  ou  les 
applaudissements  décidaient  de  la  réussite  des  artis- 
tes qui  devaient  subir  trois  épreuves. 

Le  3  mai  1813  eut  lieu  l'inauguration  de  la  nouvelle 
salle.  On  joua  Aline  et  un  prologue  :  Molière  à  la 
nouvelle  salle. 

Cette  pièce,  due  à  la  plume  de  M.  de  la  Harpe,  avait 
été  écrite  pour  l'ouverture  de  l'Odéon.  On  l'arrangea 
■quelque  peu  afin  qu'elle  put  servir  à  Nantes. 

Toute  la  haute  société  Nantaise  s'était  donné  ren- 
dez-vous au  théâtre.  Les  loges  resplendissaient.  Grucy 
parut  dans  celle  de  la  Mairie  à  côté  de  M.  Ber 
trand-Geslin.  Il  fut  accueilli  par  des  applaudissements 
unanimes.  Tout  le  monde  était  d'accord  pour  louer  la 
beauté  de  la  salle  et  du  monument  restauré. 

La  nouvelle  campagne  s'ouvrit  donc  sous  les  meil- 
leurs auspices. 


172  LE  THÉA.TRE  A  NANTES 

La  foule  ne  tarda  pas  à  affluer  à  Graslin.  Tous  les 
soirs  Id  salle  était  pleine.  Le  public  était  heureux  de 
posséder  enfin  un  théâtre  digne  de  la  ville. 

«  C'était  alors,  écrit  G.  Mellinet  dans  un  feuilleton 
du  Breton^  le  beau  temps  des  mélodrames,  de  Char- 
les le  Téméraire^  des  Corbeaux  accusateurs,  du 
Siège  du  Clocher  et  autres  de  la  même  famille  ; 
pour  remplir  la  salle  il  suffisait  de  mettre  sur  l'affiche 
que  MM.  Signol  et  Fontaine-Lescot  exécuteraient  de 
grands  co7nbafs  à  coups  de  hache  (historique). 
Alors,  on  ne  laissait  pas  une  seule  place  à  prendre^ 
non  seulement  dans  les  loges  et  dans  les  galeries, 
mais  dans  les  couloirs,  dans  le  foyer,  sous  le  péris- 
tyle, quoique  les  places  fussent  à  cinq  francs,  quand 
une  affiche  à  dix  feuilles  énumérait  la  quantité  de 
spectacles  variés,  d'ombres  chinoises  et  de  marion- 
nettes, qui  composaient  la  Fête  vénitienne.  »> 

Pendant  les  premières  années  de  la  réouverture  de 
Graslin  le  samedi  était  le  jour  sélect. 

Parmi  les  artistes  d'alors  on  remarquait  Lefèvre, 
dit  Marsias,  qui  faisait  déjà  partie  de  la  troupe  de 
Longo  en  1788.  Il  était  bien  vieux,  bien  cassé,  mais- 
il  conservait  encore  de  vieux  restes  de  son  talent 
d'autrefois.  Il  était  devenu  un  jouet  pour  ses  cama- 
rades qui  lui  faisaient  mille  plaisanteries.  Un  soir 
qu'il  jouait  Thésé  d'Ariane,  une  artiste  s'amusa  à  lui 
faire  flamber  sa  perruque  de  filasse;  une  autre  fois 
dans  la  Vestale,  Mlle  Burgère  lui  piqua  de  longues 
épingles   noires  dans   ses  faux  mollets  et  le  pauvre 


DIRECTION   ARNAUD.   —   TALMA  A  NANTES  173 

Lefèvre,  qui  ne  s'était  aperçu  de  rien,  entra  grave- 
ment en  scène  au  milieu  des  rires  de  tous. 

Le  2  septembre  1813,  la  Vestale  fut  brillamment 
reprise.  Mlle  Pelet  qui,  lors  de  son  arrivée  à  Nantes, 
^vait  débuté  par  le  rôle  de  Julia,  retrouva  son  légi- 
time succès.  Jaubert  dans  Ginna  partagea  le  triom- 
phe de  sa  jeune  partenaire  ,  un  so'ir  même,  il  fut 
solennellement  couronné  sur  la  scène.  Les  décors 
étaient  entièrements  neufs.  On  remarqua  surtout  la 
vue  de  Rome.  Tous  les  changements  se  firent  à 
vue.  Le  rideau  ne  baissa  pas  une  seule  fois  pendant 
l'exécution  de  l'opéra  de  Spontini. 

La  première  représentation  du  Nouveau  Seigneur 
du  village  eut  lieu  le  21  septembre  ;  ce  charmant 
ouvrage  éprouva  une  chute  à  peu  près  complète. 

Le  5  octobre  la  direction  donna  une  représentation 
pour  célébrer  la  mémoire  deGrétry.  Le  spectacle  se 
composait  de  la  Fausse  ''magie,  d'Anacy^éon  chez 
Polycarpe  et  d'une  apothéose  du  compositeur.  Le 
buste  de  l'auteur  de  Richard  placé  sur  la  scène,  était 
entouré  de  tous  les  artistes  en  grand  deuil.  A  un 
un  moment  donné  une  Renommée  descendit  des  frises 
et  couBonna  Grétry. 

Le  mois  d'octobre  1813  réservait  aux  Nantais  une 
joie  longtemps  attendue  :  celle  d'entendre  Talma.  Le 
grand  tragédien  remporta,  il  est  inutile  de  le  dire,  un 
véritable  triomphe.  Il  joua  successivement  Andro- 
7naque, Sémira7nis,  Manlius,  Iphigénieen  Taurîde, 
Ilamlet,  Britannîcus,  les  l'empliers,  où  il  tint  le 


i74  LE   THÉATllE   A  NANTES 


rôle  du  grand-maîlre  qu'il  n'avait  pas  encore  joué  à 
Paris,  Shakespeare  amoureux,  Nicomè'le,  Œdipe, 
Ninus  II  ei  Macbeth.  Camille  McUinet,  bien  jeune 
alors,  mais  déjà  lancé  dans  le  monde  théâtral,  eut 
l'occasion  de  se  trouver  seul  avec  Talma  et  d'avoir 
une  longue  conversation  avec  lui.  Le  futur  auteur 
de  la  Commune  et  la  Milice  de  Nantes,  a  publié 
cette  conversation  dans  une  brochure  fort  intéres- 
sante et  très  rare  aujourd'hui. 

En  voici  quelques  fragments  ;  je  n'ai  que  le  regret 
de  ne  pouvoir  en  citer  un  plus  grand  nombre  : 

—  Il  me  semble,  lui  dis-je,  qu'en  scène,  l'acteur  s'oublie 
complètement,  pour  s'identirter  avec  le  por:^onnage  qu'il 
représente  ? 

—  Cette  croyance,  répondit  Talma,  est  assez  générale- 
ment répandue,  mais  sans  raison.  Un  acteur  ne  s'oublie 
jamais  en  scène  :  il  y  est  toujours  comédien  ;  autrement 
ce  serait  un  fort  mauvais  comédien,  s'il  gesticulait  à  tort 
et  à  travers  suivant  ses  inspirations,  fût-il  mOme  dans  la 
position  de  se  croire  fermement  le  personnage  qu'il  s'est 
chargé  de  reproduire. 

—  Mais  comment  arriver  à  l'expression  de  la  vérité,  si 
ce  n'est  en  s'efforçant  d'exister  de  la  vie  môme  du  per- 
sonnage ? 

—  Assurément,  il  faut  cette  vie;  mais  elle  ne  simpro- 
vise  p  s  comme  un  ornement  dans  un  morceau  de  musique  ; 
et,  encore^  je  vous  paraîtrai  trop  exclusif,  l'improvisation 
d'une  seule  phrase  d'agrément  dans  un  air  est  une  faut» 
de  la  part  d'un  artiste...  Un  artiste  qui  tient  à  son  nom» 
avec  l'ambition  de  faire  école,  et   nul   n'est   artiste   sans 


DIRECTION   ARNA.UD   —   TALMA.  A  NANTES  175 

cette  ambiUon,  doit  être  sûr  de  la  moindre  expression  de 
sa  voix  ou  de  son  geste.  Quant  à  cette  vie  môme  du  per- 
sonnage, que  vous  avez  raison  d'exiger  dans  Je  comédien, 
ce  n'est  pas  l'improvisation,  l'entrainement,  où,  comme 
disent  certams  aristarques  l'abandon  qui  la  communique^ 
c'est  l'étude...  La  plus  forte  critique  d'un  acteur  est 
celle  qui  proclame  son  abandon  ;  voilà  pourtant  le  grand 
éloge  de  vos  journaux,  éloge  bien  irréfléchi. 

Voici  maintenant  des  détails  sur  la  façon   de  tra- 
vailler de  Talma. 

Je  relis  donc  encore,  je  me  pénètre  du  personnage  et  de 
son  entourage.  Ayant  ainsi  examiné  à  fond  la  contexture 
de  la  pièce,  je  m'efforce  d'imposer  silence  à  mon  imagi- 
nation, afin  qu'elle  ne  remplace  pas  la  réalité.  Alors,  si 
mon  héros  est  Grec  ou  Romain,  je  me  promène  dans  les 
musées,  j'étudie  les  médailles,  j'examine  les  statues,  je 
note  celles  que  je  dois  plus  spécialement  consulter.  Mon 
étude  suivante  consiste  dans  les  écrivains  de  l'époque  ;  je 
les  lis,  je  les  médite,  j'y  prends  mon  personnage  extérieur 
dans  les  actes  de  son  existence  publique,  heureux  quand 
quelques  précieuses  pages  m'initient  à  sa  vie  privée.  En 
ces  moments  aucune  autre  pensée  ne  me  peut  saisir  :  celle 
de  mon  personnage  m'accompagne  et  m'occupe  partout. 
Aussitôt  que  je  crois  l'avoir  compris  avec  les  écrivains,  je 
^retourne  aux  médailles,  aux  dessins,  aux  stntues  qui  le 
représentent;  j'en  calcule,  j'en  imite  les  diverses  positions; 
en  quelque  lieu  que  j'aille,  et  sans  y  songer,  je  me  pose 
comme  mon  héros  ;  il  est  tonjours  avec  moi.  J'ai  vécu  dans^ 
une  autre  vie  que  la  mienno.  Après  cela  seulement,  rap- 
pelant à  moi  toute  mon  imagination,  parce  que  l'étude  est 
désormais  assez  forte  pour  l'éclairer  si  elle  s'égare,  j'espère 


176  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

faire  revivre  sur  la  scène  le  personnage  lui-même 
avec  son  costume,  sa  physionomie,  ses  gestes:  je  dirais 
presque  avec  sonaocent,  ou,  au  moins,  avec  ses  intentions 
évidentes  dans  la  situation  où  l'auteur  Ta  placé  ;  c'est  là 
mon  'itude  préliminaire. 

Mellinet  lui  ayant  demandé  quelle  était  sa  pièce 
de  prédilection,  le  grand  tragédien  lui  répondit  : 

—  Nicomède !  je  le  dis  sans  balancer,  Nicomède^ 
ceuvre  de  vr^iie  grandeur  théâtrale,  œuvre  brillante  de 
vigueur  réelle  et  non  de  ce  gigantesque,  de  0^3  clinquant, 
de  cette  enflure  qui  en  tiennent  souvent  lieu,  remarquable 
par  cette  puissante  et  vive  ironie  qui  donne  un  caractère 
si  remarquable  au  héros  de  Corneille,  œuvre  d'un  tra- 
gique sublime  et  tout  entier  dans  la  nature. 

La  conversation  à  un  moment  tomba  sur  Goethe  et 
ses  ouvrages. 

—  Oui,  Faust  !...  oui,  vous  avez  raison.  Quel  beau  rôle 
à  créer  !  Mais  pour  conserver  là  grande  conception  de 
Goethe  dans  toute  sa  philosophie,  quoi  écrivain  français 
serait  assez  indépendant  pour  garder  et  offrir,  sans  nuire 
à  la  pièce  allemande,  ce  que  notre  public  et  surtout  nos 
auteurs  et  nos  aristarques  y  appelleraient  puérilités, 
choses  oiseuses,  détails  niais,  etc..  Le  docteur  Faust  !... 
A  c*^  nom,  Talma  s'arrêta  un  instant  en  portant  la  main  à 
son  front...  Il  continua:  Faust!  oui,  ce  serait  une  admi- 
rable création  pour  moi...  Je  n'y  ai  jamais  songé...  Que  de 
vérités  nouvelles  à  y  dire  à  notre  public  blasé...  Pourquoi 
ne  sais-je  qu'acteur?  Que  je  conçois  bien  Molière,  comé- 
dien, Molière  le  plus  profond  des  écrivains  dramatiques 
de  tous  les  peuples...  Peut-être  je   voudrais  Faust  plus 


DIRECTION  ARNAUD.   —  TALMA   A  NANTES  177 

positif  que  ne  l'a  fait  Goethe,  moins  lancé  dans  les  espaces 
imaginaires  où  l'a  jeté  l'auteur  allemand  :  d'ailleurs,  si 
l'on  s'avisait  de  le  laisser  ainsi,  l'Empereur  ferait  tomber 
l'auteur  sous  son  fatal  nom  d'idéologue...  En  définitive,  il 
ne  laisserait  pas  jouer  Faust. 

—  Mais  Egmont  ? 

—  Il  s'y  trouve,  en  effet,  des  scènes  délicieuses.  Cet 
amour  de  grisette  si  pur  et  tout  d'abandon,  l'amour  de 
cette  charmante  Claire,  si  aimante,  si  dévouée.  Et  croyez- 
le  bien,  ce  n'est  pas  là  un  caractère  idéal  :  combien  de 
nos  jeunes  filles  du  peuple,  séduites,  ont  la  même  ten- 
dresse pour  leurs  séducteurs  !...  Combien  ai-je  vu,  Mon- 
sieur, ('0  dévouements  de  ce  genre  dans  notre  Révolution... 
Mais  ne  songeons  pas  plus  à  Egmont  qu'à  Faust.  L'Em- 
pereur ne  souffrirait  pas  les  premières  scènes  à' Egmont, 
ces  conciliabules  populaires  sur  la  place  publique,  em- 
preints de  trop  de  vérité  positive...  Or,  ces  scènes,  quelle 
main  barbare  oserait  les  mutiler?  Que  farait-on  d'ailleurs 
du  tableau  du  songe,  de  cet  appel  à  la  liberté  avec  lo 
bonnet  phrygien  ?...  Non,  non;  j'en  reviens  à  mon  idée 
dominante  .-  de  nouvea  ix  essais  au  théâtre  ne  peuvent 
désormais  se  tenter  que  par  une  nouvelle  génération  d'é- 
crivains. La  mission  de  nos  auteurs  aujourd'hui  en  vogue 
a  été  de  régénérer  le  goût,  de  ramener  la  langue  à  la 
pureté  du  siècle  de  Louis  XIV.  Ils  l'ont  remplie,  cette 
mission  ;  ils  l'ont  remplie  peut-être  avec  trop  de  servilité, 
d'imitation,  à  des  exceptions  près  ,•  mais,  après  cela,  le 
maître  le  voulait  ainsi  :  c'était  la  volonté  de  l'Empereur. 
Les  auteurs  la  subissent  comme  le  peuple  :  ils  vivent  en 
écrivant  sous  son  inspiration  dans  notre  belle  France, 
comme  le  peuple  va  mourir  sur  la  terre  étrangère  en 
criant  :  Yive  V Empereur  ! 


17S  LE  THÉÂTRE   A  NANTES 

—  Mais,  Monsieur,  je  vous  croyais  admirateur  enthou- 
siaste de  l'Empereur...  Et  n'est-ce  pas  une  mort  glorieuse 
et  désirée  que  celle  trouvée  sur  un  champ  de  victoire, 
dis-je  à  Talma  avec  le  ton  d'un  reproche  de  jeune  lycéen. 

—  Oui,  oui,  assurément,  répondit  froidement  Talma, 
l'Empereur  est  un  grand  homme,  et  j'en  suis  l'admirateur 
sincère...  Mais  je  suis  aussi  un  peu  comme  tout  le  monde, 
je  reconnais  la  nécessité  d'une  halte...  Toutefois,  avec 
mes  affections  et  votre  enthousiasme  de  jeune  homme, 
quoique  nous  soyons  d'accord  sur  le  personnage  principal, 
ceci  est  un  sujet  brûlant... 

Mlle  Levert.de  laGomédie-Française,et  Philippe,  du 
Vaudeville,  vinrent  en  représentations,  pendant  la 
saison  1813-1814. 

La  question  de  la  subvention  se  posa  encore  au 
Conseil  au  sujet  de  la  campagne  1814-1815.  La  muni- 
cipalité adressa  la  réclamation  suivante  à  l'adminis- 
tration supérieure. 

«  Si  le  sol  et  l'édifice  de  la  salle  de  spectacle  appartien- 
nent à  la  commune,  comment  se  fait-il  que  lej  revenu» 
lui  en  aient  été  enlevés  pendant  cinq  ans  pour  en  gratifier 
un  directeur  ?  Comment  se  fait-il  que,  malgré  l'aris  du 
conseil  municipal,  ce  directeur  reçoive  de  la  commune, 
par  forme  d'indemnité,  un3  somme  annuelle  de  15,000  fr.? 
Comment  se  fait-il  que,  privée  de  sa  propriété  et  payant 
à  celui  qui  en  dispo.^e  15,000  fr.  par  an,  la  commune  soit 
assujétie  aux  réparations  de  cet  édifice,  au  paiement  delà 
contribution,  à  l'acquit  de  /iOO,000  fr.  empruntés  pour  1% 
reconstruction  de  la  salle  et  des  intérêts  de  cette  somme  ? 


DIRECTION   ARNAUD.    —    TALMA   A  NANTES  179 


Comment  se  fait-il  que  la  commune  soit  encore  obligée 
de  dépenser  une  somme  de  150,000  fr.  pour  la  construc- 
tion' de  deux  salles  de  bal  et  de  concert  dont  le  direc- 
teur doit  encore  avoir  la  jouissance  gratuite  ?  Toutes- 
les  lois  sur  la  propriété  ont  été  violées  dans  cette  circons- 
tance. Jusqu'à  présent  on  a  dédaigné  de  prononcer  "sur 
notre  juste  réclamation,  et  le  directeur  n'en  a  pas  moins 
touché  son  indemnité.  M.  le  maire  est  chargé  de  la  renou- 
veler à  celui  des  conseils  du  roi  compétent  pour  pro- 
noncer l'annulation  des  actes  illégaux.  Qui  peut  douter 
qu'elle  sera  accueillie,  surtout  si  l'on  fait  attention  que  la 
classe  malheureuse  murmure  du  poids  del'ctctroi  dont  une 
partie  du  produit  est  sacrifiée  à  la  fortune  d'un  individu 
et  au  plaisir  de  la  classe  aisée.  >» 

Pourtant,  le  29  mai  1814,  le  Conseil  considérant  : 

Que  le  spectacle  est  un  objet  d'utilité  publique  ;  que 
sous  le  rapport  politique  il  serait  dangereux  de  le  suspen- 
dre, et  que  les  recettes  du  directeur  sont  infiniment  fai- 
bles, maii  sans  que  cette  allocation  puisse  être  considérée 
comme  étant  faite  en  exécution  du  traité  attaqué,  le  maire 
étant  chargé  itérativement  de  se  pourvoir,  au  nom  de  la 
commune,  au  conseil  d'Etat,  pour  faire  annuler  ledit  traité, 
etc., 

vota  au  directeur  12,000  francs  d'indemnité. 

Le  ministre  ne  trouva  pas  cette  somme  suffisante 
et,  d'office,  la  porta  à  15,000. 

A  part  quelques  changements,  la  troupe,  pour  la 
seconde  année  de  la  direction  Arnaud,  était  la  môme 
que  celle  de  la  première. 


dSO 


LE   THEATRE  A  NANTES 


SAISON  1814-1815 


ARNAUD  DIRECTEUR 
CAJON,  chef  d'orchestre. 


Opéra 


MM. 


JOSEPH,  1er  haute-contre. 
GOYON,  id. 

FOiNTAINE-LESCOT,  -îme 

hautf-conire. 
JAUBERT,  Martin. 
HUET.  ire  basse-taille. 
DARIUS,  id. 

LEFÈVRE,  nMes  de  pères. 
SKiNOL,  iriai, 
POUGAUD,  lamelle, 
LHAHET,  3me  basse. 

M  mes  : 

LIGER  -  SCHRKUTZER,    Ire 

chanteuse. 
RURGERE,  dugnzon. 
PIERSUN,  id. 


LACAILLE,  duègne. 
GOYO.N,  n)ère  dugazon. 

Comédie-Tragédie 

MM.  : 

SOUVHAY,  icr  rôle. 
PICARD,  jeune  1er. 
COLLET,  père  noble 
LECOUVREUR,  financier. 
ARNAUD,  1er  comique. 
POUGAUD,        id. 
AUGUSTE,  2me  comique. 
SICNOL,  id. 

LEFÈVRE,  3mp  comique. 
BIZEl,  utilités, 

M  m  es  ; 

LETELLIER,  tors  rôles. 
DEVJN.  jpune  Ire, 
LACAILLE,  caractère. 
GOYON,  mère  noble. 
ARNAUD,  soubrette 
M  A  YEUX,  3nie  amoureuse. 


Le  17  mai  1814,  on  joua  au  lliéàlre  Graslin,  «  à  l'oc- 
casion de  la  paix  générale  »>,  une  comédie  de  Victor 
Mangin  père,  intitulée  La  Bonne  nouvelle  de  l'àeii- 
reuse  Journée.  La  brochure  de  cette  pièce  de  circons- 
tance, est  devenue  des  plus  rares.  Il  n'en  existe,  je 
crois,  que  deux  exemplaires  à  Nantes;  l'un  appartient 
à  la  Bibliothèque,  l'autre  à  un  de  nos  bibliophiles  les 
plus  distingués,  M.  Olivier  de  Gourcuff. 

Mozart  eut  les  honneurs  de  cette  saison.  En  eiTet, 
ce  fut  le  14  novembre  1814  que  l'immortel  Don  Juan 
tu  sa  première  apparition  sr-r  la  scène  nantaise. 

Le  croirait-on,  ce  chef-d'œuvre  passa  presque 
inaperçu  pour  les  journaux  du  temps?  Le  Journal  de 


DIllEr/nON   AHNAUD    —    TALMA   A   NANTES  181 


Nantes  sel)onie  à  dire  que  «  le  luxe  des  décorations 
égale  celui  dd  la  musique.  » 

Les  Mystères  d'Isis,  interprétés  à  la  perfection 
parMmePelet  et  Jaubert,  furent  joués  le  2  mars  1815. 
Cet  opéra  était  bien  monté  lui  aussi. 

Cette  année  onreprésentaencoreyocon(^e,de  Nicole. 

En  mars,  notre  compatriote  Boullaut  fit  jouer  un 
drame  intitulé  Bélisaire.  Ce  fut  Fauteur  lui-mômef 
qui  parla  de  sa  pièce  dans  le  Journal  de  Nantes. 
Dans  son  article,  il  remercie  le  public  du  succès  qu'il 
a  fait  à  son  œuvre. 

Sous  la  première  Restauration,  il  fallut  supprimer 
les  aigles  romaines  dans  la  Vestale^  car  elles  ne  pou- 
vaient plus  paraître  sans  être  acclamées. 

Le  retour  de  Napoléon  fut  fêté,  le  25  mars  1815,  au 
Grand-Tliéàtre,  d'une  façon  toute  particulière.  Un 
intermède  fut  joué  entre  VàVestale  (^i  Les  Habitants 
des  Landes. 

*  Le  fond  de  la  scène,  dit  le  Journal  de  Nantes,  Tepré- 
sentaM;  une  brillante  illumination;  des  groupes  de  peupla 
garnissaient  les  deux  côtés  ;  à  la  droite  de  l'acteur,  en 
face  de  la  loge  de  M.  le  général,  on  avait  placé  l'aigle 
impériale,  que  les  militaires  du  Ole  avaient  conservé  comme 
leur  palladium,  dans  leur  caserne.  Des  troupes  fran- 
çaises, avec  armes  et  bagages,  et  décorées  de  branches  de 
launei  s  arrivent  avec  leurs  drapeaux  et  .'eurs  aigles  ;  elles 
sont  reçues  par  les  habitants  avec  la  joie  qu'excite  la  pré- 
sence des  braves  et  celb^  de  savoir  le  vainqueur  d'Auster- 
litz  et  d'Iéna,  revêtu  de  la   pourpre  impériale  et  remoaté 


182 


LE  THEATRE   A   NANTES 


sur  le  trône  où  l'avait  appelé  la  nation  et  l'armée.  Les 
spectateurs,  à  l'entrée  des  aigles,  ont  prolon^'.»  leurs 
applaudissements,  parmi  lesquels  on  distinguait  de  nom- 
breux cris  de  :  Vive  l'Empereur.  >» 

Pendant  cette  saison,  plusieurs  artistes  de  Paris 
vinrent  à  Nantes.  Citons:  Miie  Georges,  accueillie  avec 
faveur  dans  Mérope,  Phèdre, Iphigénie  en  AiUide, 
Didon,  Gahrielle  de  Vergy,  Horace,  Bajazet,  Sémi- 
ra77iis,  Médée;  Lafond,  de  la  Comédie-Française,  ap- 
plaudi surtout  dans  le  Cid;  Mn^  Regnault,  de  l'Opéra, 
qui  possédait  une  voix  exquise  ;  enfin  Lavigne,  qui  pro- 
duisit beaucoup  d'effet  dans  VIphigénie  de  Gluck. 


La  subvention  fut  maintenue  par  l'Etat  au  chiffre  de 
15.000  fr.  pour  la  troisième  année  de  la  direction  Arnaud. 


SAISON 

ARNAUD  DIRECTEUR 

CAJON,   chef   d'orcheslre 

Opéra 

MM. 

PONCHAHO,  Irc  haute-contre. 
CASSEL,  Maiiin. 
FONTAINE-LESGUT,  '2e  h  ^u- 

te-conlre. 
HUET,  haf-se-laille. 
LE  HOUX,    itJ. 
CIFOLKLLi,  lamelle. 
AIHUISTE,  lii.l. 
LEEÈVKE,  pèr*^s. 
KICQUIER,  3e  basse. 

M  rues 
SAINT-JAMEIS  chanteuse  à  rou- 
lade-. 
BUliGÈHE,  dugazon. 
PIEHSUN,      id. 


1815-1816 

LACAIKLE,  duègne. 
ClKOLELLi,  iic  ch.inleuse. 

Comédie   et  Tragédie 
m\. 

SOUVHAY,  1er  rôle. 
PICAKD,  jeune  premier. 
SAINT- EU  vNC,    (>èie  noble. 
CIKOLEI.LI.  tiuuiMeis. 
AHNAUI»,    1er  comique. 
aU'jU.^TE.  *2e  conii(}ue. 
(JIAI'US.  '2t'  am-.ureux. 
Lt.FEVUE,  :i-  rôle. 
HIQUJER.  uliliiés. 

LOBÉ-CIIAP   S.  1er  rôle. 
DKVtN.  jeune  prrniière. 
(]IE<)LEI.LI,  2-'  amoureuse. 
LAÇA  1  LEE,  caraclère 
IMCCISI,  mère  noble. 
ARNAUD,  soubrelle. 


DIRECTION  ARNAUD  —  TALMA  A  NANTES    183 

Dans  cette  troupe  on  remarquait  Ponchard,  qui 
sortait  du  Conservatoire,  et  qui,  dans  Joseph,  obtint 
de  véritables  triomphes. 

Mlle  Saint-James  avait  paru  jadis  à  Graslin  lors  de 
l'ouverture  de  la  première  salle.  Elle  avait  laissé  à 
Nantes  les  meilleurs  souvenirs.  Quoi  qu'elle  eut  encore 
conservé  de  rares  qualités,  et  notamment  une  voix 
d'une  étonnante  étendue,  elle  éprouva  une  vive  oppo- 
sition de  la  part  d'une  certaine  partie  du  public.  On 
prétendait  que  cette  artiste  était  à  la  fin  de  sa  car- 
rière. Arnaud  fat  donc  obligé  de  remplacer  Mlle  Saint- 
James.  Ce  fut  une  jeune  chanteuse,  douée  d'une  voix 
très  fraîche,  Mlle  Marido,  qui  lui  succéda. 

La  jeune  première  de  la  troupe  de  comédie,  Mlle  De- 
vin, possédait  un  réel  talent.  Le  Théâtre-Français  ne 
tarda  pas  à  l'engager  comme  pensionnaire. 

Mlle  Pelet  se  retira  cette  année  du  théâtre.  Elle  se 
fixa  à  Nantes  comme  professeur  de  chant.  «  La  même 
estime  qui  n'avait  cessé  de  l'entourer  au  théâtre,  dit 
Mellinet  dans  la  Musique  à  Nantes,  l'accompagna 
dans  le  monde.  » 

Le  12  août  1815,  le  duc  de  Bourbon,  de  passage  à 
Nantes,  assista  à  une  représentation.  Naturellement, 
on  chanta  en  l'honneur  du  prince  les  couplets  obli- 
gés.  Blanchard  de  la  Musse,  dont  la  plume  louait 
tour  à  tour  Napoléon  et  les  Bourbons  avec  le  mémo 
enthousiasme,  confectionna  la  poésie  de  circons* 
tance. 


184  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Voici  un  couplet  de  cette  piètre  élucubration  : 

Air  de  RICHARD 

Et  zig  et  zog 
Et  fric  et  froc 

Oui  jurons 
Foi  de  Bretons 
D'aimer  toujours  les  Bourbons. 

En  entendant  ces  vers,  Son  Altesse  se  leva,  salua  la 
salle  et  dit  au  préfet  :  «  Assurez  bien  les  Nantais  que 
nous  jurons,  foi  de  Bourbons,  d'aimer  toujours  les 
Bretons.  » 

Dans  le  courant  d'avril  1816,  Talma  revint  à  Nantes. 
Il  fut  accueilli  avec  le  m^me  enthousiasme  que  qua- 
tre ans  auparavant.  Il  joua  successivement  :  Ipliigé- 
nie  en  Tauride,  Manlius,  Rhadamiste,  Gàbrielle  de 
Vergy,  Coriolan,  les  Templiers^  la  Mort  d'Hector, 
Hamlet,  Britannicus,  Polyeucte  etAbufar. 

Dans  le  courant  de  cette  saison,  à  une  représenta- 
tion de  VAbbé-de-VEpée,  ce  fut  un  sourd-muet  de 
naissance  qui  joua  le  rôle  de  Théodore.  Le  public  fut 
très  impressionné  par  cette  interprétation  d'une  sai- 
sissante vérité. 

SAISON  1816-1817 
^^^À^R;  f  ^.«5J.??«  •  SAINT-FRANC,  porc  noble. 


DEMUUCHY,  chef  d'orchestre. 
VIDAL,  régisseur. 

Comédie  et  Tragédie 

MM 


CaUVIN,  linancier. 
AKNAUO,  1"  comique. 
AUGUSTE,  ]  „.. 
SIGNOL,       f  2"  comiques. 


VALMORE,  1- rôle.  1       lî^^n^,?;  ^' •"'^l^-  .,     . 

PICARD,  jeune  premier.  |      HIQUIL»,  T  père,  contident. 


DIRECTION  ARNAUD. 


ÏALMA   A  NANTES 


185. 


M  mes. 

CHAPON,  1"  rôle. 
DEVIN,  jeune  première. 
MONRAISIN,   seconde    amou- 
reuse. 
AHNAUD,  soubrette. 
DEBUSSAC,  caractère. 
PICCINI,  mère  noble. 


MM. 


Opéra 


WRLCHS,  Martin. 
HUET,  Ire  basse  taille. 
LEMUI;LE,  2e    id. 
SIGNOL,  trial. 
AUGUSTE,  laruetle. 


FOULQUIER,  Ire  chanteuse. 
THIBAULT,  forte  chanteuse. 
PIEHSUN,  dugazon. 
MONHAISIN,  travestis. 
DEMOUCHY,  jeune  amoureuse. 
PICCINI,  mère  dug.izon. 
DEBUSSAC,  duègne. 


BORDES,  I"  haute-conire. 
MONRAlSiN,  haute-contre. 

Chœurs  18  personnes  :  9  hommes,  «J  femmes. 

Le  prospectus  de  la  saison  1816-17  indique  qu'il 
était  permis  aux  abonnés  de  conduire  une  parente 
aux  premières  avec  un  billet  de  secondes.  Cette  fa- 
veur fut  abolie  en  1821. 

Mlle  Devin,  après  avoir  passé  un  an  aux  Français, 
revint  à  Grasliç,  où  le  public  la  revit  avec  le  plus  vif" 
plaisir. 

Les  deux  premières  chanteuses,  Mmes  Thibault  et 
Foulquier  étaient  douées  de  fort  belles  voix.  En  outre 
Mme  Thibault  était  très  jolie  femme,  et  fit  tourner 
bien  des  têtes. 

Pottier,  qui  avait  jadis  joué  rue  du  Moulin,  et  qui. 
faisait  alors  les  beaux  jours  du  Palais-Royal,  vint 
donner  des  représentations  au  Grand-Théâtre.  Le 
premier  soir  qu'il  joua,  il  chanta   le  couplet  suivant  :. 


Ici  cCun  talent  faible  enco7\ 
Je  fis  r heureux  apprentissage, 
Enhardi  par  votre  suffrage 
Vers  Paris  je  pris  mon  essor. 


186  LE   THÉATHE   A  NANTES 


Si  chaque  Jour  on  m'encourage^ 
En  applaudissant  mes  essais, 
C'est  d'après  votre  té:,ioignage. 
Et  moti  bonheur  est  votre  ouvrage 
Pour  7nêriter  d'autres  succès 
Che::  vous  je  viens  faire  un  voyage. 

Deinouchy,  premier  violon-solo,  devait  succéder 
•<:ette' année  à  Gajon,  qui  pendant  de  longues  années 
avait  dirigé,  avec  une  rare  fermeté,  l'orchestre  du 
Grand-Théâtre.  En  juillet  1816,  on  donna  au  bénéfice 
'du  nouveau  clief  la  première  représentation  du  Ros- 
signol. Cette  ineptie  musicale  eut  un  succès  inouï. 
Mlle  Thibaut  était  charmante  dans  Philis  dont  elle 
gargouMlada  le  rôle  à  la  perfection. 

Les  amateurs  d'art  sérieux  purent  se  consoler  en 
écoutant  Mlle  Mars  qui  vint  en  août.  L'illustre  corné- 
-dienne  joua  Le  Misant, Urope,  Les  Fausses  conCiden- 
ees,  l'arhiffe.  Les  Jeux  de  Vamour  et  du  hasard^ 
Les  Deux  Frères^  V Intrigue  êpistola/re, Les  Trois 
■Sultanes,  Madame  de  Sévigné,  La  Coquette  corri- 
gée, La  Jeunesse  d'Ile n7H  IV,  Catherine,  Le  Philo- 
sophe marié,  Le  Barbier  de  Sévi  le,  Le  Secret  dic 
ménage,  La  Fausse  Agnès,  La  Partie  de  chasse  de' 
Ileuï'i  IV,  La  Jeune  femme  colère,  La  Gageure 
imprévue,  La  Comédienne,  Le  Mariage  de  Figaro, 
La  Mère  supposée,  L'Epreuve  nouvelle. 

Mlle  xMars  suscita  le  môme  enthousiasme  que  Tal- 
^ma.  La  salle  ne  désemplissait  pas.  Après  une  représen- 
tation  dos   Trois  Sut' ânes,  on  chanta  des  couplets 


DIRECTION    ARNAUD.    —  Mlle   MARS   A  NANTES     187 

en  son  honneur,  tout  comme  à  une  Altesse  Impériale 
ou  Royale. 
Voici  l'un  des  couplets  : 

Ah  !  nous  les  traits  de  Roxélane 
Qui  n'aimerait  pas  à  la  voir  ! 
Tes  charmes,  aimable  Sultane^ 
Partout  exercent  leur  pouvoir. 
Que  dis-je  ?  Même  un  seul  sourire 
T'assure  im  espoir  bien  doux 
Soliman  tombe  à  tes  genoux 
Et  nous  partageons  son  délire. 

A  la  fin  du  spectacle  l'orchestre  alla  donner  une  sé- 
rénade sous  les  fenêtres  de  Mlle  Mars. 

Le  Journal  de  Nantes'^MhWdi  aussi  en  son  honneur 
le  quatrain  suivant  : 

Commetit  un  nom  cher  au  courage 
T'appartient-il  objet  charmant  ? 
C'est  que  Vénus  par  badinage 
A  pris  le  nom  de  son  amant. 

Mlle  Mars  venait  à  peine  de  quitter  Nantes  que  Dé- 
rivis,  l'excellente  basse  de  l'Opéra,  arriva  donner 
une  série  de  représentations. 

Son  plus  grand  succès  fut  Œdipe  à  Colonne^  où,  à 
côté  de  lui,  Mlle  Thibaut  se  fit  vivement  applaudir 
dans  Antigone. 

Mlle  Petit,  des  Français;  Glozel,  de  l'Odéon;  Ho- 
noré, des  Variétés,  jouèrent  aussi  à  Graslin  pendant  la 
saison  18i6-l7. 


188  LE   THÉÂTRE    A.   NANTES 

Le  18  décembre  1816,  Arnaud  demanda  à  la  Ville  la 
permission  de  céder  son  privilège  à  un  certain  M.  de 
liauchoup.  L'administration  refusa.  Dans  la  même 
séance,  la  subvention  de  15,000  francs  proposée  pour 
la  saison  1817-18  ne  fut  pas  votée. 

Arnaud,  qui  luttait  avec  courage  et  habileté  depuis 
trois  ans  contre  la  mauvaise  chance,  fit  faillite  en 
mars  1817. 

Les  trois  premiers  mois  de  l'ouverture  de  la  salle 
avaient  été  très  brillants,  mais  à  l'entrée  des  troupes 
étrangères  les  recettes  avaient  baissé  considérable- 
ment; les  quelques  représentations  fructueuses  pro- 
duites par  les  artistes  en  représentations  ne  pouvaient 
suffire  à  combler  le  déficit.  La  direction  coûtait  à 
Arnaud  30,314  francs,  somme  à  laquelle  il  fallait  ajou- 
ter 22,984  francs  de  décors  laissés  à  la  Ville  et 
27,497  francs  d'habillements,  d'armes  et  de  musique. 

Arnaud  était  un  honnête  homme,  on  finit  par  s'en 
apercevoir,  mais  au  premier  moment  on  déversa  sur 
lui  un  torrent  d'injures.  Sa  conscience  se  révolta  et  il 
publia  la  lettre  suivante  : 

Au  public  de  Nantes. 
Accablé  depuis  quelques  jours  sous  le  poiJs  des  calom- 
nies les  plus  noiies,  j'ai  eu  l'honneur  de  demander  à  M.  le 
Préfet,  à  M.  le  Mnire  et  à  M.  Id  Procureur  du  loi,  de  faire 
faif'e  ïenquéie  la  plus  i^^ôre  sur  ma  gestion,  et  j'ai  offert 
de  me  constituer  prisonnier  jusqu'à  ce  que  l'on  soit  plei- 
nement convaincu  que  l'on  ne  peut  m'accuser  de  malver- 
sation! Ma  conscience  est  pure,  je  le  dis  avec  assurance ^. 


DIRECTION   ARNAUD     —  LA  FAILLITE  189 


J'ai  toujours  été  honnête  homme  et  n'ai  d'autre  tort  à  m« 
reprocher  que  celui  d'avoir  voulu  lutter  contre  les  cir- 
constances !...  Je  l'expie  bien  cruellement  î  Je  supplie 
le  public  de  vouloir  bien  suspendre  tout  jugement  sur 
moi  jusqu'à  ce  que  les  personnes  chargées  d'examiner  mes 
comptes  puissent  attester  ma  bonne  ou  ma  mauvaise 
volonté. 

Mon  épouse  et  moi  sortons  de  Nantes  dépouillés  de  tout 
ce  que  nous  possédions,  de  tout  absolument  de  ce  que 
nous  avions  acquis  par  notre  travail,  notre  économie  et 
notre  conduite  irréprochable  dana  tout  x>ays. 

Qu'il  nous  reste  au  moins  l'estime  des  honnêtes  gens  et 
que  l'on  ne  puisse  dire  de  nous  auti'e  chose,  sinon  q}xils 
ont  été  malheureux  î  Cette  assurance  adoucira  notre  ter- 
rible situation. 

Beaucoup  de  personnes  souffrent  de  nos  malheurs,  c'est 
là  moa  désaspoir,  mais  il  n'y  a  pas  de  ma  faute,  je  peux 
l'attester  devant  Dieu  et  devant  hs  hommes. 

J'ai  l'honneur  d'être,  avec  le  plus  profond  respect, 

Arnaud. 

» 
Malgré  le  ton  un  peu  déclamatoire  de  cette  défense 

on  sent  qu'Arnaud  dit  la  vérité. 

Arnaud  n'avait  rien  négligé  pour  donner  au  théàtr© 
le  plus  d'éclat  possib'e.  Talma,  Mlle  Mars,  Mlle  Geor- 
ges avaient  été  appelés  par  lui  à  Nantes  ;  toutes  ses 
troupes  offraient  d'excellents  éléments  qu'il  savait 
employer  avec  beaucoup  d'habileté.  C'est  certaine- 
ment l'an  des  meilleurs  directeurs  que  Graslin  ait 
possédé.  Si  la  subvention  avait  été  plus  élevée,  il 


190 


LE   THhLVTRE   A   NWTEh 


aurait  pu  sûrement  tenir  tous  ses  engagements. 
Malheureusement  la  Ville  n'avait  pas  ouvert  les  j'eux 
et  ne  croyait  pas  encore  à  la  nécessité  de  soutenir  le 
directeur. 


XV 


DIRECTIONS  :  BRICH.  —  JAUSSERAND. 
BOIELDIEU  A  NANTES 


(1817-1820) 

ES  artistes  se  réunirent  en  société- 
pour  terminer  la  campagne  qui 
n'avait  plus  qu'un  mois  à  courir,  et 
la  municipalité  choisit  comme  di- 
recteur, pour  la  saison  suivante^ 
un  baryton  de  valeur,  Brice,  sur  qui  Camille  Mellinet 
porte  le  jugement  suivant,  dans  une  lettre  inédite^ 
qui  m'a  été  communiquée  par  son  frère,  le  vaillant 
général  Mellinet,  avec  cette  amabilité  exquise  dont  il 
a  le  secret  : 

«  M.   Brice  posséJe,  à  mon  avis,  un  talent  bien  rare  : 
celui  de  broder,   d'embellir  la  musique   du  compositeur,. 


192 


LE  THEATRE  A  NANTES 


sans  la  dénaturer;  on  ne  chanlô  pas  uno  romance  d'une 
manière  plus  ravissante,  on  ne  rend  pas  l'expression  musi- 
cale avec  plus  d'ûme  et  plus  de  sentiment. Enfin,  on  ne  fait 
pas  mieux  sentir  les  productions  do  nos  grands  maîtres.  »» 


SAISON  1817-1818 


BRICK.  DIRECTEUR 

DEMOL'CHV,  Chef  d'orchestre. 

VIDAL,  Hégisseur, 

Opéra 

MM. 

LAP^ITTE,  Ire  haulc-contre. 
BRICK,  Marlin. 
PUiNS,  '2e  hîiutc-conlre. 
M  ASSON, Philippe ot  (iavaudan 
DUPLIS,  lie  h:.ssc-hillle.- 
LECIIEVALIEU  ,    *2e     basse- 
taille. 
FLORICOIÎRT,  irid 
SALNT-MAUTIN,  laructte. 

M  mes 

THIBAUT,  Ire  chanteuse. 
'BOSSAND,  Ire  duj-azon. 
SAiNT-LAUHLNT,   id. 
MASSON,  2e  chauleuse. 


DIROZK,  jeunes  t6\os. 
DLHUSSAC,  duègne. 

Comédie  et  Tragédie 

MM. 
POHIKK,  jeune  premier. 
SAINT  FHANC,  p.re  noble. 
HUELLE,  (inanricr. 
MASSv).N,  raisonneur,  3e  rôle. 
PONS,  2o  amoureux. 
A  KM  AND,   1er  eomique. 
FLOHICOUHT.  2e  comique. 
SAINT-MAHTLN,  utilités. 

M  mes 
CM  A  PUS.  1er  ri^le. 
TIGE,  jeune  première. 
MASSON,  2e  amoureuse. 
TIIIHAULT,  2e  amoureuse. 
DKlUiSSAC,  caraclères. 
DOUSAN,  soubrette. 


Le  Conseil  municipal  avait  refusé  de  voter  la  sub- 
Tenlion,  mais  le  ministre,  comme  les  années  précé- 
dentes, avait  passé  outre,  et  les  lô  000  fr.  ordinaires 
avaient  été  alloués  à  Brice. 

Cette  saison  ne  fut  pas  brillante.  La  troupe  était  de 
beaucoup  inférieure  à  celle  d'Arnaud.  MM.  Pons, 
deuxième  haute- contre,  et  Armand,  premier  comique, 
-étaient  régulièrement  sifllés  chaque  soir. 

Le  ténor  Jausserand,  qui  sortait  de  rOpéra-Gomique, 


DIRECTIONS   BHIGK  ET  JXUSSEHAND 


vint  donner  des  ivpivsenlations  à  Nantesen  1817. Son 
grand  triomphe  était  Joseph.  M  n'était  plus  jeune, 
mais  il  avait  conservé  une  très  belle  voix  ;  il  chantait 
avec  expression,  malheureusement  il  avait  le  défaut  de 
défl^'urerla  musique  des  maîtres  pour  Tornerà  sa  fan- 
taisie. On  pouvait  lui  appliquer,  dit  Mellinet,  le  mot 
de  Cîmarosa  :  «  Vousvenez  de  chanter  votre  air,  vous 
plairait-il  de  chanter  le  mien.  » 

En  octobre,  Brice  abandonna  la  direction.  Los  ar- 
tistes, sous  la  direction  de  Jausserand,  continuèrent 
de  jouer. 

Le  4  novembre,  le  duc  d'An«îoulème,  de  passage  à 
Nantes,  alla  au  théâtre.  L'on  joua  Françoii^e  de  Fofx 
et  un  Hymne  ^  la  Pdf/o?,  composé  et  chanté  par 
Jausserand. 

A  partir  de  1815,  les  gros  mélodrames  de  l'époquo 
commencèrent  à  tomber  on  défaveur.  Les  journaux 
menaient  contre  eux  une  vive  campagne.  Le  25  no- 
vembre, Le  Sei'gent  Polonais,  après  avoir  excité  un 
rire  continuel  pendant  trois  actes,  finit  au  milieu  des 
sitilementsde  la  salle  entière.  La  seconde  reju'ésenta- 
tion  ne  put  être  achevée.  Le  public  criant  qu'il  en  avait 
assez,  on  fut  obligé  do  baisser  le  rideau  et  de  jouer 
l'opéra  du  Tonnelier. 
.   Comme  nouveauté,  on  monta  L(?s/iiOS«Yyes,d'Hérold. 

A  Texpirationdela  campagne,  Jausserand  demanda 
la  direction  en  son  nom  personnel.  La  ville  accueillit 


19i 


LE  THEATRE  A  NANTES 


favorablement  sa  demande  et  il  fut  nommé  pour  deux 
ans. 

Le  Conseil  se  résigna  à  voter  une  subvention  de 
15.000  francs,  pour  la  raison  «  que  l'on  n'aurait  pas 
plus  d'égard  au  rejet  que  les  années  précédentes  » 
mais  il  n'en  protesta  pas  moins  contre  «  cette  injus- 
tice. » 

SAISON  1818-1819 


JAUSSERAND,  DIRECTEUR 

HUN  Y,  chef  (J'orchestre. 
GABKlliL,   régisseur. 

MM. 

JAUSSEKAND,  1er  haute  con- 
tre, Icr  rôle, 

VIGNES,  ellovion,  1er  amou- 
reux, 

OLIVJER,    id.  2e   amou- 

reux, 

FLA VIGNY,  marlin, 

MEZEHAY,  Ire  basse-taille, 
1er  rôle, 


GABRIEL,     2e     basse-taille, 

1er,  comique, 
LEFÈVKE,      laruette,    finan 

cicr. 
ASTKUC,  tria!.  îe  comique, 
LEHOUX,  basse. 

M  m  es. 

LALANDE,  Ire  chanteuse, 
LOTH,  (lu(îazon, 
EMMANUEL,   2e   chanteuse 

jenut'  preniièrt', 
CLEKMONT,  dugazon. 
DKCOQUEBERT,  1er  rôle. 
MLRENA,  duègne,  caracières. 


«  Cette  année,  dit  Camille  Mellinet  dans  La  Musi- 
que à  Nantes,  Mlle  Lalande  commençait  dans  notre 
ville  cette  brillante  réputation  quelle  s'est  acquise 
depuis  dans  la  patrie  de  Rossini,  et  nous  applaudis- 
sions la  petite  Alexandrine  à  ses  premiers  débuts. 
Cette  Alexandrine,  enfant  intelligente  connue  depuis, 
souS  le  nom  de  Mme  Duprez,  n'a  pas  séparé  ses  succès 
de  ceux  du  célèbre  ténor,  son  mari.  » 

Mlle  Lalande  avait  alors  dix-huit  ans.  Sa  voix  d'un 
timbre  souore  et  agréable,  était  pleine  de  douceur  et 


DÉRKCTION  J.\USSER\ND  195 

d'éclat,  mais  elle  aussi,  elle  dénaturait  la  musique  par 
les  a^^^réments  qu'elle  y  mettait.  Elle  était  bien  faite 
pour  suivre  la  carrière  italienne  où  le  chant  passe 
avant  la  pensée  du  maître. 

Pen  lant  l'hiver  de  1818,  les  soirs  de  bals  masqués, 
on  installait  des  Montagnes  Russes  dans  le  fond  de  la 
salle.  Cette  innovation  fit  courir  tout  Nantes. 

En  février,  entre  une  comédie  et  un  opéra,  un  cer- 
tain Mahier,  *  grotesque  aérien  »,  dit  l'affiche,  faisait 
des  exercices  d'agilité.  Il  sautait  par  dessus  huit  che- 
vaux montés,  et  franchissait  trois  tables  en  faisant  le 
saut  périlleux. 

En  juin,  Granger  vint  donner  des  représentations. 
Il  avait  fait  autrefois  partie  de  la  troupe  et  avait 
laissé  les  meilleurs  souvenirs. 

Mlle  Leverd  et  Victor,  tous  deux  artistes  des 
Français,  parurent  aussi  à  Graslin. 

Les  trois  principaux  faits  de  cette  saison  furent  les 
premières  représentations  à  Nantes  de  La  Cloctiet- 
te,  d'Hérold,  de  Walace,  de  Gatel  et  du  Petit  Chape- 
ron  Rouge,  de  Boièldieu.  Ce  dernier  ouvrage  fut 
donné  au  bénéfice  de  M.  Jausserand  «en  sa  qualité 
d'acteur  ».  Le  Journal  de  Nantes  fait  observer  avec 
raison  qu'il  ne  compreu'l  pis  trop  la  différence  qui 
existe  entre  le  bénéfice  de  M.  Jausserand  acteur  et 
les  recettes  de  M.  Jausserand  directeur.  L'opéra  du 
futur  auteur  de  la  Da'im  Blanche,  parfaitement  in- 
terprété par  Mlle  Lalande  et  Jausserand,  remporta  un 
succès  complet. 


196 


LE   THEATRE   A   NANTES 


SAISON  1819-1820. 


JAUSSERANJt  DinECTEUR 
HUN  Y,  clief  d'orchestre. 
GABHIEL,  régisseur. 

Opéra 


HP^URTAUX,  1er  amoureux. 
SAINT-FAIÎL,  forl'iine. 
DESCIIAMFS,  id. 
JAUHKKT.  ni.iriin. 
DUPORT.  Ire  liasse. 
LEROUX'  2me  basse. 
LEFKBVRE,  laruelle. 
DALEVILLE,  iriaL 

M  mes  : 
FLORLXY,    Ire   chanteuse    à 

roulades. 
JULIP^TTE,  Ire  clianleuse,sans 

roulades. 
LEGEROT,  Ire  dugazon. 
RIVIÈRE,  duègne. 


DESGHAMPS.  soubrelie. 
DElOQUEBERT,  ^ochi.nieuse. 

Tragédie  et  Comédie 

MM.  : 

IIEUHTAUX,  1er  rôle. 
(iEiNlES,  jfune  1er. 
DKSCIUMPS,  2e  amoureux, 
GALUET.  1er  comique. 
LAMAREILLE,  port^  noble. 
LEGOUVKEUR,  financier. 
LEROUX.  .3me  rôle. 
DAKVILLE,  2me  comique. 
MILAUT,  grande  utilité. 

M  m  os  : 
DECOQUEHERT,  1er  rôle. 
<>LEHM().NT,   forte  jeune  Ire. 
LE'îH\MOT,  ingénuité. 
RIVIERE,  caractères. 
nORSAN.  Ire  soubrette. 
DESGHAMPS,  2me  soubrette 


Le  public  Nantais  avait  vu  avec  roguet  partir  Mlle 
Lalancle,  mais  il  l'oublia  bien  vite  en  entendant  xMme 
Floriny,  que  le  Journal  de  Nantes,  dans  un  article 
enthousiaste,  compare  à  un  rossignol. 

Le  2ï  mai  1810,  Jausserand  demanda  à  la  Ville  de 
porter  la  subvention  à  25,000  francs.  Cette  augmen- 
tation   de  10,000  francs   lui   fut  refusée. 

En  juillet  1819,  les  frères  Bohrer,  célèbres  violo- 
niste et  violoncelliste,  donnèrent  à  Graslin  une  série 
de  concerts.  Rarement  on  n'avait  vu  à  Nantes  un 
pareil  enthousiasme.  La  salle  était  trop  petite  pour 
contenir,  à  chaque  soirée,  la  foule  des  auditeurs. 


DIRECTION  JAL'SSERAND.—     BOIELDIEU  A  NANTES     197 

Le  mois  de  septembre  fut  signalé  par  la  présence 
deBoieldieu. 

Le  compositeur,  voyageant  pour  son  agrément,  vint 
à  passer  par  Nantes.  Le  directeur  ne  pouvait  laisser 
échapper  une  occasion  semblable  sans  retenir  l'auteur 
du  Petit  Chaperoa  Rouge.  Boieldieu  resta  plusieurs 
jours  dans  notre  ville,  et  assista  à  chaque  répétition 
de  ses  pièces,  donnant  d'excellents  conseils  à  tout  le 
monde. 

On  joua  en  sa  présence  Zordime  et  Zulnar.  Le  pu- 
blic réclama  à  grands  cris  Boieldieu,  qui  fut  trainé 
sur  la  scène  par  ses  interprètes  au  milieu  d'unanimes 
applaudissements.  Jausserand  commit  ce  soir  là  une 
grosse  inconvenance.  Un  nommé  Ghalon,  faiseur  de 
tours,  servait  avec  Boieldieu  d'attrait  à  Tafliche  du 
jour. 

Pendant  le  séjour  du  compositeur,  on  joua  La  Fête 
au  village  voisin.  Le  Calife  de  Bagdad,  Ma  Tante 
Aurore,  La  Jeune  femme  colère,  Le  Petit  Chape- 
rou  Rouge. 

Camille  Mellinet,  dans  la  Revue  du  Breton,  a 
publié  sur  Boieldieu  un  fort  intéressant  article 
auquel  j'emprunte  les  détails  suivants  : 

«  C'était  à  la  répétition  de  Zoraîme  et  Zulnar.  L'ou- 
verture commence  avec  une  énergie  inaccoutumée... 
Boieldieu,  l'interrompant  presque  à  son  début,  demande  la 
partition,  la  parcourt  avec  une  sorte  d'anxiété,  puis,  en 
souriant  et  poussant  un  gros  hélas  ;  «<  Je  m'en  défiais,  ce 
sont  des  péchésde jeunesse;  mais,  quand  on  devient  vieux, 


198  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

on  se  corrige.  »  Et  corrigeant  sur  la  partition,  corrigeant 
sur  les  cahiers,  il  va  de  pupitre  en  pupitre,  changer  quel- 
ques notes  échappées  à  une  jeune  imprévoyance,  à  un 
défaut  de  science  dont  il  s'accuse  tout  haut  avec  autant 
de  bonhomie  que  de  gaîté,  et  dont  il  renouvela  plusieurs 
fois  l'aveu  dans  cette  soirée. 

»  Au  2e  acte,  M.  Huny,  ne  pouvant  comprendre  un  pas- 
sage d'instrumentation,  s'approcha  du  compositeur  avec 
la  partition,  et  lui  dit  ;  Il  y  a  là  quatre  cors  que  je  n'ai 
jamais  pu  faire  accorder.  —  Pour  y  obvier,  quavez-vous 
fait  jusqu'à  ce  jour,  répondit  Boieldieu.  —  J'en  ai  supprimé 
deux,  —  Faites  comme  par  le  passé...  Mais,  le  rappelant, 
à  dem:voix  il  ajouta  ;  Vous  venez  de  m'embarrasser.  — 
Gomment  cela?  —  Lorsque  je  composai  mes  premiers 
opéras,  il  faut  vous  l'avouer,  je  savais  q\ïut  mi  sol  fait 
un  accord  parfait,  mais  j'ignorais  complètement  que  mi 
sol  ut  en  est  le  premier  renversement.  Mes  premières 
fautes,  vous  le  concevez,  n^  sont  pas  restées  sur  mes  par- 
titions, toutefois  je  n'ai  pu  les  aller  corriger  dans  chaque 
théâtre....  Voilà  l'histoire  de  l'accord  impossible  des  quatre 
cors  de  Z  or  aime.  » 


—  N'est-ce  pas  après  le  Calife  que  vous  reçûtes  les 
conseils  de  Ghérubini?  demanda  Mellinet  au  compositeur, 
dans  une  conversation  qu'il  eut  avec  lui. 

—  Oui,  et  je  n'en  perdrai  jamais  ni  le  souvenir,  ni  la 
reconnaissance,  d'autant  que  lo  Calife  parut  dans  une  an- 
née féconde  pour  la  musique  française,  car  elle  vit  naître 
le  Délire,  Ariodant,  les  Deux  Joicrnées  :  je  n'y  apportai 
donc  pas  sans  crainte  mon  faible  contingent. . .  Ghérubini, 
me  rencontrant  dans  un  des  couloirs  du  théâtre,  me  prit 


DIRECTION  JAUSSERAND.   —  BOIELDIEU  A  NANTES     199 

par  le  collet,  et  me  dit  avec  cette  franchise  assez  rude 
chez  lui  ;  «  Malheureux,  n'es-tu  pas  honteux  d'avoir  de  si 
beaux  succès  et  de  faire  si  peu  pour  les  mériter.  »  J  3  res- 
tai stupéfait  de  l'apostrophe  :  on  le  serait  à  moins  ;  ma 
répartie  n'arriva  pas  ;  mais,  lorsque  Ghérubini  m'eut 
quitté,  sentant  tout  cequi3  ses  reproches  avaient  de  fondé, 
je  ne  tardai  pas  à  me  rendre  auprès  de  lui  pour  réclamer 
ses  conseils.  Il  fut  arrêté  qu'il  m'emmènerait  à  la  cam- 
pagne deSainL-Jist,  mon  collaborateur  en  paroles,  notam- 
ment de  celles  du  Calife,  et  que  là  il  me  ferait  broyer  du 
noir,  ce  que  je  lis,  en  effet,  pendant  deux  saisons.  Après 
cela,  je  sus  mon  affaire,  mais  je  cessai  d'être  heureux  ;  car 
vous  na  vous  figurerez  jamais  avec  quelle  facilité  je  com- 
posais un  opéra  avant  d'en  connaître  les  difficultés.  » 


La  dernière  répôUlion  à  laquelle  assista  Boieldieu, 
fut  celle  du  Petit  Chaperon- Rouge. 

Le  Petit  Chaperon  rassemble  des  situations  fort  sca- 
breuses au  théâtre.  L'actric9  (Mlle  Légerot)  chargée  du 
rôle  de  Rose  d'Amour,  n'en  marquait  les  intentions  qu'avec 
une  lourdeur,  une  niaiserie  sans  naïveté,  dont  Boieldieu 
s'impatientait  à  chaque  instant.  Il  alla  jusqu'à  lui  faire 
répéter  mot  à  mot,  note  par  note,  plusieurs  scènes,  par 
ticulièrement  celle  où  Rose  d'Amour  ôte  son  chaperon  en 
présence  du  loup.  Après  plusieurs  conseils  inutiles,  ayant 
épuisé  toutes  les  formas  du  langage  pour  se  faire  com- 
prendre, il  s'écria  en  prenant  assez  rudement  le  bras  de 
la  pauvre  ««  dugazou  »  nantaise,  que  jusque  là  il  avait 
traité  avec  une  politesse   de   bonne   compagnie  :  «  Mais 


200  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

mademoiselle,  résistez  donc...,  ne  voyez-vous  pas  que 
Monseigneur  (en  montrant  Jausserand)...  Moi,  je  ne  sais 
comment  vous  exprimer  ces  choses-là  devant  tout  le 
moaJd...  Votre  expérience  doit  mo  comprendre...  Enfln 
l'on  veut  vous  faire  violence,  et  votre  rôle  est  celui  d'une 
jeune  fille  ingénue...  —Eh!*  bien  monsieur,  répondit 
Mlle  Légerot,  sans  se  déconcerter,  croyez-vous  donc  que 
je  ne  le  sais  pas...  —  Je  ne  dis  pas  cela,  répondit  Boiel- 
dieu  interdit  ;  mais  alors...  alors,  mon  duo  est...  fichu... 
Mon  cher  Huny,  continuons.  >» 

Depuis  quelques  années,  l'orchestre  du  Uiéàtre 
avait  à  sa  tête  M.  Huny,  excellent  musicien,  chef 
d'une  autorité  habile  et  reconnue.  Boieldieule  félicita 
viverxient,  et  ses  éloges  semblent  avoir  été  vraiment 
sincères. 

Boieldieu  profita  de  son  séjour  à  Nantes  pour 
aller  visiter  Glisson.  Sur  la  cheminée  de  V Hôtel  du 
Cheval-Blanc,  il  écrivit  une  phrase  musicale.  J'ignore 
si  les  propriétaires  de  l'auberge  ont  respecté  cet  auto- 
graphe original  écrit  sur  une  portée  tracée  en  cercle 
avec  la  signature  au  milieu. 

A  la  même  époque,  le  célèbre  violoniste  Lafond  se 
fit  entendre  au  Grand-Théâtre  dans  plusieurs  con- 
certs. 

Cette  année,  on  joua  VOfficier  enlevé  de  Gatel, 
et  Mustapha,  de  Mazas,  représenté  pour  la  première 
fois  en  France. 

Jausserand  se  retira  au  bout  de  l'année.  Il  n'avait 
ait  aucun  bénéfice,  mais  du  moins,  il  ne  laissait  pas 


DIRECTION  JAUSSERAND 


201 


de  dettes.  Le  théâtre,  sous  sa  direction, était  pourtant 
très  suivi.  Le  nombre  des. abonnés  s'élevait  à  311.  Ce 
chiffre  paraîtrait  sans  doute  incroyable  à  un  directeur 
d'aujourd'hui.  A  Nantes,  il  n'y  a  presque  plus  d'abon- 
nés. 


fftmtftftmtffffffftftfff^ 


XVI 

DIRECTIONS  :  LÉGER,  —  BOUSIGUES, 
JAUBERT  ET  CLERMONT 


(1820-1828) 

A  ville  se  trouvait  fort  embarrassée 
de  rembourser  à  la  caisse  d'amor- 
tissement l'emprunt  qu'elle  avait 
fait  pour  reconstruire  la  salle.  Les 
intérêts  s'accumulaient  et  la  situa- 
tion financière  empêchait  Fadministraiion  de  se  libérer. 
Le  28  avril  1820,  le  Conseil  émit  un  voeu  tendant  à 
faire  décharger  la  ville  de  cet  emprunt  et  à  laisser 
au  gouvernement  la  salle  en  remboursement  de  la 
créance.  Le  Gouvernement  refusa. 

Dans  sa  séance  du  1^2  décembre  1820.  le  Conseil  rédi- 
gea une  adresse  au  ministre.  Après  avoir  longuement 


204  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 


exposé  la  situation  financière  de  la  ville,  cette  adresse 
se  terminait  ainsi  : 

Le  Gouvernement  ferait  donc  à  la  fois  une  chose  juste 
et  généreuse,  de  faire  remise  des  400.000  francs  et  des 
intérêts  en  question,  à  une  ville  qui,  loin  en  effet  d'avoir 
profité  de  cet  emprunt,  en  est  devenue  plus  surchargée 
par  les  conditions  onéreuses  qu'on  lui  a  imposées  en  fa- 
veur de  l'entreprise  théâtrale  et  qui  est  dans  l'impuissance 
de  s'acquitter  jamais  d'un  capital  aussi  énorme. 

L'Etat  finit  par  se  laisser  toucher  et  en  1823,  il 
accorda  à  la  ville  de  Nantes  un  délai  de  vingt  ans 
pour  le  remboursement  de  la  dette.  Il  lui  était  fait 
remise  des  intérêts. 

La  succession  de  Jausserand  fut  briguée  par  le 
sieur  Léger,  s'intitulant  pomi>eusement  homme  de 
lettres  etVun  des  fondateurs  du  théâtre  du  Vau- 
deville à  Paris.  Il  était  surtout  connu  comme  chan- 
sonnier. 

L'Administration  municipale  nomma  Léger  direc- 
teur pour  sept  ans. 

Voici  le  tableau  de  la  troupe  de  sa  première  gestion 

SAISON  1820-1821 


LÉGEB,  homme  de  lettres^ 

DIRECT  EU  H 
MAKTIiN.  Chet  d'orchestre. 
CALCINA,  réjj'isseur. 

Opéra 

MM.  : 
COLLON,  ior  haute-conlre. 
HEURTAUX,      iJ. 


COBOURG,  2me  amoureux. 

CHAThlAl'FORT,  3me  amou- 
reux. 

JAUBERT,  martio. 

LAHriGUES.  Ire  basse  taille. 

BERGERONNEAU,  2me  bassfr 
taille. 

LEFEBVRE,  laruelte. 


DIRECTION  LÉGER  205 


HERVKT.  trial. 
RIQUIER,  basse. 

M  mes  ; 

FLORINY,   Ire   chanteuse   à 
f  ou  Unies. 


FLORENT,  jeune  premier. 
CHATEAUFORT,    3me  amou- 

reux. 
LAMAREILLE,  père  noble. 
ARNAUD,  financier. 
RIOUER,  raisonneur. 


CHULET,   Ire   chanteuse   sans       !       BULLES,  1er  comique, 
roulades.  HERVET,  2me  comique. 


LEGEROT,  dugazon 
KLORCLUAN,  -ime  chanteuse 
COLLON,  duègne. 

Comédie  et  tragédie 

m\.  : 
DALÉS,  1er  rôle. 


M  mes  • 
DOKSAN,  mère  noble. 
JOENJNA,  jeune  première. 
DÛRSAN,  soubrette. 
COLLON,  caractère. 
LAYSEÏ,  confidente. 
GHATEAUFOHT,  ingénuités. 


Le  prix  des  abonnements  était  fixé  : 

A  Tannée  ;  Hommes  :  130  fr.  ;  Dames  :  90  fr.  —  Au  mois  ;  Hom- 
mes :  20  fr.  ;  Dames  :  12  fr. 

Loges  à  l'année  :  4  places,  600  francs  ;  5  places,  760  ;  6  places, 
900.  —  Baignoires  ;  4  places,  56i)  francs  ;  5  pinces,  70O  ;  6  places, 
800. 

La  première  direction  de  Léger  ne  fut  pas  brillante. 

Ce  directeur  innova  les  billets  de  famille.  Ces  billets 
se  délivraient  par  paquet  de  25.  Avec  deux  de  ces 
coupons  on  pouvait  aller  aux  premières.  Ils  coûtaient 
1  franc. 

Les  principales  nouveautés  de  cette.année  furent  la 
Marie  Stiiart,  de  Lebrun,  et  les  Voitures  Versées, 
de  Boieldieu. 

Lavigne,  de  l'Opéra,  Mlle  Petit,  Saint-Eugène  et 
Colson,  des  Français,  vinrent  en  représentations. 

Un  fait  assez  rare  eut  lieu  les  5  et  6  mai  1820.  Le 
théâtre  fut  obligé  de  faire  relâche  pour  cause  d'indis- 
position des  principaux  acteurs  de  l'opéra  et  de  la 
comédie. 


206 


LE   THEATBb:   A   NANTES 


SAISOxN  1821-22 


LÉGEH,  DiBECTEUR 
PEPIN.  Chef  il'orehesire. 
CALCINA,  régisseur. 


Opéra 


MM. 


BOUZIGUES,  lerhaute-conlre, 
DELISSE,  id. 

COLON,  rôles  annexés. 
VOIR  ET,  2 me  haule-contre. 
GHATËAUFOBT,  amoureux. 
LARTIGUES,  Ire  b.isse    taille. 
HUCHET.         'ime  id. 
LECLKRC,        3me  id. 
CARRÉ.  3me  ténor. 
LEFEBVRE,  larutUo. 
DEVILE,  irial. 

M  mes  ; 

SÈVRES,  Ire  chanteuse  à  rou- 
lades. 

JANNARD,  Ire  chanteuse  sans 
roulades. 


BOUZICUES.  (lugazon. 
SAIM'-JAME<,   '2me  dugazon 
COLON,  jeunes  rôl.'s. 
CHaTEAUFORT,  2me   amo«- 

rouse, 
COCON,  duègne. 
DORSAN.  soubrette. 
DLKLACHET,  2me  duègne. 

La  Comédie  était  jouée  par 
les  mêmes. 

Danse 

M.  RHENON,  maître  de  ballet, 

M  mes  : 
CHATILLON,  Ire  danseuse. 
OUDARD,  id. 

CORBV.  id. 

SOISSONS  id. 

RAVENOT.  demi-caractère. 
Pelile  SOISSON.  les  amours. 
Petite  RAVENOT,        id. 


Une  souscription  avait  été  faite  cette  année  là  pour 
soutenir  le  théâtre.  Elle  s'élevait  à  48,000  francs.  Les 
auditeurs  étaient  endroit  d'exiger  beaucoup. 

Les  débuts  furent  assez  mouvementés.  Le  public 
manifestait  hautement  son  mécontentement.  Souvent 
il  faisait  venir  à  grands  cris  Léger  sur  la  scène  et 
l'accueillait  par  des  bordées  de  sifflets. 

Delisses,  Mmes  Sèvres  et  Jannard,  siffles  àoutranca 
furent  remplacés  par  Gamet  et  Mmes  Allan-Pon- 
chard  et  Dangremont.  Ces  deux  cantatrices  avaient 
une  réelle  valeur. 


LES  NOCES  DE  FIGARO.  —  LE  MAITRE  DE  CHAPELLE  207 

Mme  Allan-Ponchard  possédait,  d'après  le  Jour- 
nal de  Nantes,  une  voix  pleine,  étendue,  flexible, 
une  méthode  correcte ,  une  intonation  sure,  un 
jeu  spirituel  et  rempli  d'intelligence.  C'est  une  des 
meilleures  chanteuses  qui  se  soit  fait  applaudir  à 
Nantes. 

Mme  Dangremont,  qui  sortait  de  TOpéra,  était 
douée  d'une  éclatante  facilité  et  partageait  avec 
Mme  Ponchard  les  faveurs  du  public. 

Le  fait  musical  le  plus  important  de  cette  saison 
fut  la  représentation,  le  17  janvier  1822,  des  Noces  de 
Figaro. 

Le  chef-d'œuvre  de  Mozart,  interprété  à  la  per- 
fection, fut  accueilli  avec  enthousiasme.  Mme  Pon- 
chard chanta  tout  le  rôle  de  la  comtesse  avec  une 
expression  ravissante  et  un  goût  exquis.  Gastil-Blazé 
qui  avait  traduit  le  livret  pour  la  scène  française,  en 
apprenant  que  Mme  Ponchard  allait  chanter  les  No- 
ces, dit  qu'elle  en  était  digne.  Mmes  Dangremont 
(Suzanne),  Bouzigue  (Chérubin),  MM.  Bouzigue 
(le  comte),  Carré  (Figaro),  complétaient  un  excellent 
ensemble. 

Le  Maître  de  Chapelle  fut  aussi  représenté  cette 
année  (5  mars  1822).  Grand  succès  pour  Mme  Pon- 
chard, adorable  dans  Gerlrude.  M.  Carré  chantait 
Barnabe. 

M.  Auber  fit  son  apparition  à  la  salle  Graslin  sotis 
cette  direction.  On  joua  de  ce  compositeur  trop^ 
fécond  :  Emma. 


208 


LE   THEATRE   A  NANTES 


SAISON  1822-23 


LÉGER  DIRECTEUR 
CHARLES,  régisseur. 


Opéra 


MM. 


COUSIN-FLORIGOUR,  1er 

haute-conirt'. 
BOUSIGUK,  elleviou. 
CHATEAUFORT,  2me   hante- 

conire. 
SOLIÉ,  m-irtin. 
LEFEBVRE,  laruetle. 
X'**,  Ire  basse  taille. 
CUGNIER,  2me  basse  taille. 
DUl'RAT,  rôles  de  tonue. 
NONTCASSIN,  trial. 

M  mes  : 

PONCHARD,  Ire  chanteuse. 
LEOUYER,  forte  Jugazon. 
«OUSIGUE,  dugazon. 
MONTCASSIN.  id. 


GARNIER,  2me  dugazon. 
DANGiS,  duègae. 

Tragédie  et  Comédie 

MM.  : 

DESBORDES,  1er  rôle. 
MATHIS,  jeune  premier. 
VALMOHE,  père  noble. 
CHARLES,  financier. 
DUFRA  r,  3me  rôle. 
CHATEAUFORT,   2me  amou- 
reux. 
SALPÊTRE,  2me  comique. 

M  mes  : 
ROY,  l'^r  rôle. 
LECUYER,  id. 
CALLAUT.  joune  première. 
CHATEAUFORT,   2me  amou- 
reuse. 
DANGIS,  caraclères. 
GHAIJDIER,  mère  noble. 
DORSAN,  soubrette. 


La  partie  dramatique  de  celte  troupe  était  fort 
bonne.  Il  faut  citer  Desbordes  et  Mme  Roy,  douée  de 
beaucoup  de  qualités  et  d'une  beauté  remarquable. 

«  En  regardant  Mme  Roy,  dit  le  Journal  de  Nantes^ 
la  critique  est  forcée  de  se  taire.  »» 

Quant  à  l'opéra,  à  part  trois  ou  quatre  artistes, 
l'ensemble  en  était  déplorable. 

Léger  était  d'ailleurs  à  bout  de  ressources  ;  son  in- 
capacité précipita  encore  sa  chute.  Il  fit  faillite  à  la 
fin  de  1822. 

Les  artistes  se  réunirent  alors  en  société. 

En  août  1823,  Nourrit  vint  à    Nantes.  Il  y  chanta 


DIRECTIONS  LÉGER,  BOUSIGUES  20^ 

au  milieu  du  plus  vif  enthousiasme  et  d'ovations 
sans  fin  :  Œdipe  à  Colonne,  La  Vestale  y  Strato- 
7iice,  Les  Prétendus  et  le  Devin  du  Village, 

En  septembre,  M.  François  Benoist,  grand  prix  de 
Rome,  qui  tenait  à  cette  époque  la  place  d'orga- 
niste à  Saint.-Pierre,  fit  jouer  un  opéra  .-  Léonore  et 
Félix.  «<  Le  poème,  dit  Mellinet,  offrait  peu  d'intérêt 
dramatique,  mais  la  partition  était  délicieuse  dans 
ses  détails.  »» 

Le  31  du  même  mois,  à  l'occasion  du  passage  de  la 
duchesse  d'Angoulème,  on  joua  une  petite  pièce  de 
MM.  Gorlieu  et  le  Romain  intitulée  :  Le'  Pont  d'An- 
goulème. 

Le  théâtre  Graslin  eut  en  représentations  Mme  Col- 
son,  des  Français,  Dericourt,  Baptiste  de  l'Opéra- 
Comique,  et  enfin  Gavaudan,  le  fameux  Gavaudan, 
qui  n'était  plus  que  l'ombre  de  lui-même. 

Vers  le  milieu  d'octobre,  Mme  Ponchard,  qui  ne 
faisait  pas  partie  de  la  société  des  artistes,  quitta 
Nantes  ;  elle  renonça  à  ses  appointements  en  com- 
pensation. Le  public  qui  l'adorait,  se  montra  fort 
blessé  de  ce  départ. 

En  janvier,  les  sociétaires  abandonnèrent  la  partie 
et  le  théâtre  ferma  ses  portes,  au  grand  désespoir 
des  abonnés.  Il  ne  devait  les  rouvrir  que  trois  mois 
après. 

•  * 

La  direction  fut  alors  demandée  par  M.  Bousigues, 
<îhanteur  de  grand  mérite.  Le  Conseil  la  lui  accorda 

14 


210 


LE  THEATRE  A  NANTES 


pour  cinq  ans.  Les  15,000  francs  de  subvention  étaient 
maintenus  par  le  ministre. 


Saison  1823-1824 


BOUUSIGUES  DIRECTEUR 

DELANOUE,  chef  d'orchestre 
COL  SON,   régisseur 

*  Opéra 

MM. 

LEROUX,  1er  haule-conlre. 
BOUSIGUES,  elleviou. 
DORVILLE,  2e  haute  contre. 
DARIUS,  martin. 
LALANDE,  Ire  basse-taille. 
BERDOULET,  2e      id. 
LEFEVRE,  laruette. 
DUMAS,  trial. 
FUBRAUD,  3e  basse. 

Mmes. 
DELANOUE,  Ire  chanteuse. 
MERCIER,  dugazon. 
BOUSIGUES,    jeune  dugazon. 
LEROUX,  >  id. 

LAPEYRIERE,  Ire  chanteuse, 
sans  roulades. 


DANOIS,  duègne. 
REY,  2e      id. 

Tragédie  et  Comédie 

MM. 

COLSON,  1er  rôle. 
MERCIE)  jeune  premier. 
DORVILLE,  2e        id. 
LEON,  père  noble. 
CHARLES,  financier. 
DUPRAT  troisièm.i  rôle. 
DOMERGUE,  1er  comique. 
DUMAS.  2e  comique. 

Mmes. 

LAMI,  1er  rôle. 
GALLAU,  jeune  première. 
LAPEYRIERE,  2e    rôle. 
BOUSIGUES,  jeune  amoureuse. 
LEOUX,  id. 

DANGIS.  caractères. 
RAY,  mère  noble.       ^ 
DORSAN,  soubrette. 


Cette  troupe,  sans  être  bien  remarquable,  possédait 
un  ensemble  honorable. 

Le  5  juin  1823,  le  BarUer  de  Séville  de  Rossinî, 
fut  joué  pour  la  première  fois.  Mme  Delanoue  inter- 
préta bien  le  rôle  de  Rosine.  «  Cette  musique  spiri- 
tuelle, comme  la  prose  de  Beaumarchais,  fut  peu 
comprise,  nous  apprend  Camille  Mellinet.  On  semblait 
avoir  peur  de  se  compromettre,  parce  que  la  nou- 
veauté des  effets  rendait  défiant  envers  le  composi- 
teur italien.  » 


DIRECTION    BOUSIGUES  211 

La  musique  du  BarMer  pas  comprise,  cela  nous 
paraît  fort  aujourd'hui  !  Pourtant,  rien  de  plus  vrai. 
Combien  d'œuvres  qui  semblent  maintenant  d'une 
clarté  éclatante,  ont  été  déclarées  primitivement  ab- 
surdes et  incompréhensibles.  Gela  ne  devrait-il  pas 
servir  d'exemple  à  ceux  qui  poussent  des  hurle- 
ments aux  seuls  noms  de  Wagner ,  de  Saint- 
Saëns  et  de  Reyer,  et  voudraient  les  exclure  à 
jamais  du  théâtre,  parce  qu'ils  n'ont  pas  eu  l'heur 
de  comprendre  du  premier  coup  leurs  sublimes  ins- 
pirations. 

Citons  parmi  les  autres  nouveautés  principales 
Le  Solitaî7'e,  une  élucubration  de  M.  le  chevalier  de 
Garaffa,  dont  le  succès  fut  dû  aux  trois  décorations 
nouvelles  et  notamment  au  torrent  du  Mont-Sauvage. 
«  Cet  opéra,  dit  le  Journal  de  Nayites,  fournit  de 
lrar.tav'asv?s  receltes  grâce  au  poiirlre  et  au  liiachi- 
nlsle.  »  Quant  à,  la  musique,  il  n'en  parle  pas  et 
fait  bien.  Valé}-ie ,  l'Ecole  des  Vieillards,  enfin 
Flelding,  comédie  en  un  acte  et  en  vers  de  notre 
compatriote  Mennechet,  furent  représentés  cette 
année. 

Mlle  Georges  vint  jouer  :  Mérope,  Phèdre ^  Iplii- 
génie,  Macbeth,  Britannicus,  Marie-Stuart,  Mé- 
dée,  Les  MacchaMes. 

Mme  Fay,  de  l'Opéra,  M.  et  Mlle  Fay,  Vigier,  Mi- 
chelot,  Perlet,  se  firent  aussi  applaudir  pendant  cette 
saison. 


212 


LE  THEATRE   A  NANTES 


•   • 


Saison  1824-1825 


BOUSIGUES,  DIRECTEUR 

DELANOUE,   chef  d'orchesire 

CHARLES,    régisseur 


MM. 


Opéra 


BOlTSlGUES,  1er  haute-oonlre. 
GOYON.  id. 

BAHRE,  2e  id. 

FAKjNET.  mai  lin. 
DELAUNAY,  Ire  basse-taille. 
GAUDOIN,  2e  id. 

DIEUDELKTTE,  3e    id. 
LEFEBVRE,  laruetle. 
EMERY.  triai. 
•V'AliETTE,  grande  utilité. 

Mmes. 
PELÀSOUE,  Ire   chanteuse  à 
l'  rail  la  des. 

B;OUSI(;UE^,      Ire     chanteuse 
~  ■  sans  roulvidcs! 
I.nTM.  .Ing.zoM. 
BOUSIGUES.  jeune  dugazon. 
KLEL'RIET,  2e  id. 

DANGIS,  duègne. 


GOYON,  beizy. 

Huit  clianteurs  de  ctvpuis. 

Dix  chanteuses  de  ch(Rurs. 

Tragédie  et  Comédie 

MM. 
MAINVIELLE,  1er  rôle. 
MATIS  ,  jeune  premif.r. 
BAKRK,  second  amoureux. 
SrE»*tUiNL  perenohl.'. 
ROZAN,  1er  comique. 
CHARLES,  financier. 
FOLLIN,  raisonneur. 
EMERY.  2e  comique. 
L2FERVRE,  paysans. 

Mmes 
LEGRAND,  1er  rôle. 
MAYIS.  jeune  première. 
GABRIELLE,  id. 
iiOYOïN.  ingénuilé. 
FLKURIET,  2e  amoureuse. 
DaNGIS,  caractères. 
DOitSAN,  soubrette. 
GOYON,  mère  noble. 


La  troupe  de  comédie  réunie  par  Bousigues  pour 
l'année  présente  était  remarquable.  Le  premier  rôle, 
M.  Mainvielle,  était  non  seulement  un  artiste  excel- 
lent mais  un  homme  des  plus  estimables  et  des  plus 
estimés.  Le  premier  comique,  M.  Rozan,  possédait 
aussi  beaucoup  de  valeur;  depuis  Arnaud,  qui  avait 
laissé  dans  cet  emploi  d'excellents  souvenirs,  on  n'en 
avait  pas  possédé  de  meilleur.  N'oublions  pas  Mme  Le- 
grand,  qui,  l'année  suivante,  devait  épouser  M.  Roche. 
EUeetsonmari  restèrent  de  longues  années  à  Nantes. 


DIRECTION  BOUSIGUES.  —  M^e  DUGHESNOIS       213 

Cette  artiste,  l'une  des  meilleures  comédiennes  de  pro- 
vince, possédait  unréel  talent  et  une  vive  inteliigence; 
les  aniateurs  de  notre  ville  l'avaient  en  haute  estime. 
Pendant  Vingt  ans,  elle  demeura  à  Nantes,  et  son 
succès  ne  se  démentit  pa.s  un  seul  instant.  Le  Jour- 
nal de  Nantes  écrivit  u.n  jour  en  parlant  de"  Mme 
Legrand-Rôche  :  «  qu'if  ne  connaissait  pas  une  co- 
médienne, Mars  exceptée,  avec  qui  elle  ne  pouvait  su- 
bir une  comparaison  à  son  avantage.  » 

Le  14  octobre  1824,  La  Gazza  Ladra  fut  accueillie 
assez  favorablement.  Pourtant  le  critique  du  Journal 
dé  Nantes  écrivit  :  «  que  ses  sensations  étaient  si  con- 
fuses en  sortant,  qu'il  renonce  à  exprimer  son  opi- 
nion sur  cette  production  tant  vantée.  » 

On  joua  d'Auber  :  La  Neige,  Le  Concert  à  la 
Cour  et  Léocadie. 

Pendant  toute  la  maladie  de  Louis  XVIII,  le  théâtre 
fit  relâche  par  ordre,  et,  après  sa  mort,  resta  fermé 
pendant  huit  jours. 

Mlle  Duchesnois  vint  en  juillet  1824.  Elle  parut 
âdius  Phèdre,  Jeanne  d'Arc,  Andromaque,  Iphi 
génie,  Marie  S tuart,  Pierre  de  Portugal,  Méroj^e, 
Hamlet,  Abiifar.  Camille  Mellinet  a  publié  sur 
Mlle  Duchesnois  un  article  dans  la  Revue  du  Érétoyi. 
J'y  prends  les  lignes  suivantes  où  la  célèbre  actrice 
parle  d'elle  assez  curieusement. 

»  Je  ne  me  sens  pas  née  pour  la  scène...  D?s  pressenti- 
ments de  terreur  m'y  poursuivent.,.-  J'ai  des  croyances 
autres  que  celles  da  mes  camarades...  Ils  sont  incrédules. 


214 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


je  suis  superstitieuse,  je  dirais  presque  dévote...  Vous 
riez,  vous  aussi  vous  avez  la  moquerie  qu'on  me  témoigne 
au  théâtre,  quand  je  parle  de  ces  choses-là  ;  je  ne  répé- 
terai donc  pas  ce  mot  parce  qu'il  m'est  échappé  ;  mais  il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  de  vagues  inquiétudes  m'op- 
pressent... Je  me  surprends  parfois  en  prière  comme 
dansuDO  sorte  d'exaltation  de  Sainte-Thérèse...  La  nuit 
je  me  réveille  en  sursaut  avec  des  visions...  Je  reviens 
sur  mon  passé,  et  l'avenir  que  je  rêve  n'est  plus  de  ce 
monde... 


Huet,  de  Feydeau,  qui  avait  jadis  fait  partie  de  la 
troupe  de  Graslin,  revint  donner  quelques  représen- 
tations. On  le  trouva  bien  vieilli. 

Enfin  Lavigne,  Dabadie,  M»*  Leverd,  complétèrent 
la  série  des  artistes  de  passage. 


Saison  1825-1826 


BOUSIGUES.  DIRECTEUR 
MORIA,  chef  d'orchestre. 
ROLAND,  régisseur. 

Opéra 

MM. 

p.  BOUSIGUES,  Ire  haute-con- 
tre. 

OOÏON,  Ire  haute-contre. 

HIPPOLYTE,  2e  haute.contre. 

FOIGNET,  Martin. 

BAPTISTE,  2e  b:isse-taille. 

DUCHAUME,      id. 

ROCROIX.  basse-taille  en  tous 
genres. 


LEFEBVRE,  laruette. 
AS  TRUC,  trial. 
HOUSSARD,  3e  basse. 
MÉRIEL,  id. 

M  mes 
LECOUVREUR,  Ire  chanteuse 

à  rouhiies. 
P.  BOUSIGUES,        id. 

sans  roulades. 
MUTÉE,  dugazon. 
G.  BOUSIGUES,  jeune  dugazon 
FLEURIOT,  2e  amoureuse. 
LOUIS,  duègne. 
PARÉ.  2e  amoureuse. 
GOYON.  Belny. 


DIRECTION  BOUSIGUES  215 


M  mes 
LEGRAND,  1er  rôle. 
FAUVEL-LÈON,   jeune    pre 

mîère. 
D'HÉRICOURT,  ingénue. 
G.    BOUSIGUES,  jeune  pre 

mière. 
ASTBUC,  soubrelte- 
LOUIS,  caractères. 
GOYON,  ingénuité. 
FLEURIOT,  2e  amoureuse. 
GOYON,  mère  noble. 
PARÉ,  2e  amoureuse. 


Trag^édie  et   Comédie 

MM. 

MAINVIELLE,  1er  rôle. 
ROCHE  fils,  jt-une  premier. 
HIPPOLYTE,   2e  amoureux. 
BALE.  père  noble. 
BERTHAUT,  1er  comique. 
LOUIS,  financier. 
POLLIN,  raisonneur. 
ROCROIX,  financier. 
ASTRUC.  2e  comique. 
LEFEBVRE,  paysans. 

Getfe  année  là  Bousigues  inaugura  un  nouveau 
système  :  rexploitation,  concurremment  et  avec 
la  même  troupe,  des  théâtres  de  Nantes  et  d'Angers. 
La  municipalité  lui  en  avait  accordé  l'autorisation. 
Le  service  des  bateaux  à  vapear,  qui  venait  d'être 
installé,  rendait  fort  commodes  les  communications 
entre  les  deux  villes,  et  permettait  de  varier  assez 
souvent  le  répertoire. 

La  campagne  ouvrit  par  un  prologue  en  vers  qui 
fut  fort  applaudi;  j'ignore  le  nom  de  son  auteur.  Bou- 
sigues s'avança  sur  la  scène  et  adressa  un  petit  dis- 
cours au  public,  l'assurant  qu'il  ferait  tous  ses  efforts 
pour  le  contenter. 

Les  troupes  d'opéra  et  de  comédie  étaient  fort 
iiomogènes.  Outre  Bousigues,  dont  le  talent  de  haute- 
contre  avait  beaucoup  de  partisans,  nous  retrouvons 
4ans  ce  groupe  M'ï»e  Delanoue,  l'une  des  favorites 
du  public,  l'année  précédente;  elle* vint  remplacer 
M"«  Lecouvreur.  Mme  Richard-Mutée,  délicieuse  du- 
gazon,  qui  fut  bientôt  l'enfant  gâtée  des  spectateurs. 
C'était  une  comédienne  aimable,  enjouée,  toujours  en 


216  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


scène  ;  chanteuse  agréable ,  quoique  sans  grande 
méthode,  elle  suppléait  à  ce  défaut  par  un  goût  na- 
turel. 

Dans  la  comédie,  nous  remarquons  Roche ,  jeuiïe 
premier,  mari  de  Mme  Legrand.  Sous  l'excellente  di- 
rection de  sa  femme,  il  fit  de  rapides  progrès  et  ri^' 
tarda  pas  à  partager  avec  elle  la  faveur  du  public,  qui 
l'applaudit  pendant  trente-deux  ans. 

Mme  Ponchard  revint  à  Nantes  en  septembre- 
1825.  A  sa  première  représentation,  elle  reçut  un  ac- 
cueil assez  froid.  On  lui  eh  voulait  dé  la  fugue  qu'elle 
avait  faite  au  courant  d'une  des  saisons  précédentes, 
mais  son  merveilleux  talent  ne  tarda  pas  à  rompre- 
là  glace. 

Elle  remporta  dans  le  BarMer  un  triomphe  splen- 
dWé.  «  Avant  d'avoir  entendu  M"«  Ponchard  dans  ce 
rôle,  &\t\Q  Journal  dé  Nantes,  on  ne  le  connaissait 
pas  cômiilètemënt  à  Nantes.  » 

Le  29  septembre,  eut  lieu  la  première  représenta- 
tion de  Rohiyi  des  bois.  C'est  le  FreyscTiûtz  que  Ga1^ 
til  Élaze  avait  arrangé  sous  ce  titre.  Le  chef-d'oéuVre 
de  Weber,  mal  interprété,  n'eut  pas  de  prime  abbrd 
le  siiccës  qu'il  obtint  ensuite. 

Èérnand  Cortez,  au  contraire,  qu'on  représenta  le- 
14  février  1826,  conquit  immédiatement  la  faveur  du 
iJùblic.  L'opéra  de  Spontini  était  bien  monté.  Ses 
principaux  interprètes  étaient  MM.  Bousigues  Baji- 
tîsté/I^aignet,  Mme  p.  Bousigues. 
Le  14  mars  1826  est  une  date  célèbre  dans  les  fastes 


I 


i 


LA  DAME  BLANCHE  217 

dé  notre  théâtre.  Ce  jour-là,  en  etfe't,  là  Dame  hlayi- 
cTie\  remarquablement  chantée  par  Bousigués,  Mme» 
Bousigues  et  Richard-Mutée,  obtiht  l'un  ♦des  plus 
grands  succès  qui  se  soient  jamais  vus  à  Nantes. 
Ceux  de  Cendrillon,  de  la  Vestale  et  de  Joseph 
étaient  dépassés. 

Une  pièce  qui  attira  aussi  beaucôtit)  de  public  pen- 
dant cette  saison  fut  la  Fille  de  V Exilé,  mélodrame 
de  Pixérècourt.  Un  effet  de  neige,  une  inondation, 
enfin  un  combat  au  sabre  firent  pendant  de  longues 
soirées  les  délices  des  spectateurs. 

Jockô  ou  le  Singe  du  Brésil  fut  une  des  nouveau- 
tés. Artistes  en  représentation  :  Ligiér,  Bernard- 
Léon,  et  Mlle  Dupont. 


Bousigues,  après  un  an  d'essai' abandonna  le  systè- 
me d'exploitation  d'Angers  et  de  Nantes.  Les  âbôn^ 
nés  se  plaignaient  de  ce  que  le  répertoire  se  trouvait 
parfois  entravé.  Le  directeur  ayant  à  s'occuper  de 
deux  théâtres,  ne  pouvait,  en  effet,  dbriher  aa  princi- 
pal tous  les  soins  nécessaires. 

Le  Conseil  municipal  vota  pouf  cette  campagne, 
là  subvention  de  15.000  francs  mais  en  rechignant 
comme  toujours  :  «  Il  estinouï,  est-il  dit  dans  la  û%- 
libération,  qiie  la  ville  soit  privée  de-  la  disposition 
de  sa  propriété,  obligée  d'en  abandonner  la  jouissah- 
ce  sans  crier,  de  payer  au  gouvernement,  chaque 


218 


LE  THEATRE   A   NANTES 


année,  pendant  vingt  ans,  29,000  francs,  de  payer  les 
impôts,  l'entretien  de  la  salle,  et  de  donner  encore 
malgré  elle,  15,000  francs  à  un  directeur,  parce  qu'il 
n'a  pu  soujpnir  son  entreprise  théâtrale.  » 


SAISON  1826-1827 


BOUSIGUES  DIRECTEUR 
ROLAND,  régisseur 

Opéra 

MM. 

RODEL,  1er  haute-conlre. 
(:HABLKS,2  id. 

OLIVIER,  2e  amoureux. 
BAZIN,  hautre-conlre. 
MARTLN.  m:irtiD. 
LARTJGUES,  Ire  basse. 
HOSANBEAU,  2e    id. 
MALIARD.  2e      id. 
ERNOTTE,  3e      id. 
LEFEHVRH,  larueite. 
ASTBUC,  triaL 

Mmes. 
PONCHARD,  tre  chanteuse. 
MALIARD,  id. 

P.  BOUSIGUES,  forledugazon. 
HERMINIE,  Ire  dugazon. 
G.  BOUSIGUES,  2e    id. 
BRUNET,  duègne. 


Comédie 

MM. 

MAINVIELLE,  1er  rôle. 
ROCHE,  fils,  jeune  ier. 
CHARLES,  2e  amoureux. 
HON  >RÉ.  id. 

REICHESTEIN,     id. 
FLAMMERION.  père  noble. 
CHARLES,  financier. 
DOLIGNY,  1er  comique. 
ASTRUC,  id. 

TOUDOUZE.  3e  rôle. 
LEFEBVRE,  paysan. 
ROCROY,  manteaux. 

Mmes. 
LEGRAND,  1er  rôle. 
LÉON,  mère  noble. 
WINIGUES.  jeune  Ire. 
G.  BOUSIGUES,  ingénuités. 
FLEURIET,  amoureuse. 
ASTRUC,  soubreltle. 
BRU  ^ ET,  caractère. 
LEJEUNE,  confidente. 


Chœurs  :  15  hommes,  12  femmes. 

Les  abonnements  furent  augmentés  et  fixés  à  : 

A  l'année  :  Hommes  188  fr.  ;  Dames  110  fr.  —  Au  mois  ;  Hom 
mes  30  fr.  ;  Dames  20  fr. 

Loges,  à  Tannée  :  1res  loges  et  baignoires  à  4  places,  880  fr.  ;  à 
5  places,  1.15  fr.  ;  à  6  places,  1.330  fr. 

En  revanche,  le  nombre  des  représentations  de 
Tabonnement  fut  porté  de  20  à  24. 


Mlle  MA.RS.  —  Mlle  dUGHESNOIS  219 

Mlle  Mars  revint  dans  le  courant  de  juin.  Elle  joua  : 
Le  Misanthrope,  Les  Fausses  Co7ifîdeaces,  Tar- 
tuffe, Valérie,  L'école  des  Vieillards,  Le  Jeu  de 
V Amour  et  du  Hasard.La  Fille  d'Honneur,  Edouard 
en  Ecosse  s  La  princesse  des  Ursins,  Le  philosophe 
marié,  La  Coquette  corrigée,Vintrigue  et  VA7nour 
La  nièce  supposée,  Misanthropie  et  Repentir,  La 
jeunesse  d'Henri  IV,  La  Comédienne,  i^e  secret 
du  ménage,  La  jeune  fcTnme  colère.  Les  Trois 
Sultanes,  Le  Manteau,  Le  Mariage  de  Figaro. 

Pour  les  représentations  de  Mlle  Mars,  le  prix  des 
places  était  fixé  comme  il  suit  : 

Fauteuils  et  parquet  :  5  fr.  —  Secondes  :  8  fr.  —  Troisièmes  et 
Parterre  :  1  fr.  50.  —  Quatrièmes  :  l  fr.   —  Loges  grillées  :  2  fr.  50. 

Ligier  vint  aussi  pendant  cette  saison  ainsi  que 
Mlle  Duchesnois, 

En  fait  de  nouveautés  on  monta  la  Marie  d'Hérold. 

La  situation  de  Bousignes  ^empirait  chaque  jour. 
Ss  frais  étaient  beaucoup  trop  considérables.  Le 
^janvier  il  fut  mis  en  faillite.Après  quelques  jours  de 
fermeture,  le  théâtre  rouvrit  ses  portes.  Les  artist3S 
s'étaient,  pour  la  plupart,  mis  en  société  sous  la  gé- 
rance de  Mainvielle,  Roland  et  Charles.  Le  ballet  fut 
congédié  comme  trop  dispendieux. 

Le  conseil  municipal, touché  de  la  situation  précaire 
des  artistes,  vota  un  supplément  de  subvention  de 
4,000  francs. 

Mme  P.  Bousigues,dont  le  charmant  talent  était  très 


2210 


LE  THÉÀtRË  A  NANTES 


aimé  à' Nantes,  partit  pour  Paris  oùTappelait'un  en- 
gagement à  l'Opéra-Gomique. 
La  saison  se  termina  cahin-caha. 


La  "campagne  1827-182S  s'ouvrit  sous  la  direction  de 
MM.  Jaubert  et  Gleririorit.' 


SAISON  1827-1828 


JAUBERT     et    CLERÛoNT 

.    <     DIRECTEURS 
DELA  NOUE,  chef  d'orchestre. 
CHARLES,  régisseur. 

Opéra 

MM 

AuKuste  NOURRIT,  1"  léoor, 

St-ANGE  ,  forte  2e  hautc- 
coQtre, 

BEL  FORT,  forte  2e  haute- 
contre, 

PAYET,  marrin, 

DA'RANCOURt,  1"  basse  talHe, 

DKi.AU.NAY,  ici. 

HONORE,  '2e  id. 

LÏÎFEVKE,  la  ruelle, 

ASTRUG,  trial, 

lit  ■ 
Mmes 

DÊLANOUË,  1"  chanteuse, 
Si^ANG^,  p,  §^ns  roulades, 
RICHARD,  dugàzon, 
LEDET,  2e  dugazon, 

Cette  année,  le  nombre  dès  représentations  pour 
les  abonnés  fût  réduit  à  22  par'mois. 

La  troupe  d'opéra  n'était  pas  bien  fameuse.   Au 
guste  Nôurl'it,  ù^  ténor,  était  le  frère  dU   célèbre 
Adolphe.  Sans  avoir  l'immense  talent  du  créateur 


FLEUR1ET,  3e  amoureuse, 
BERGËK-DELAUNAY,     mère 

dugazon, 
rOCHÈZE,  dntgne. 

Comédie  et  tragédie 

MM. 

MALNVIELLE.  1er  rôle, 
HOCHE,  jrune  premierr 
FLEUHIET.  3p  amoureux, 
MICUELAND,  piVe  ooble, 
CHARLES,  fmancier, 
PASTfeLOTy  1er  comique, 
ASTRUC,  2e  comique, 
TOUn  »UZE,  3e  rôle, 
LEFÈVRE,  paysan. 

Mmes 
LEGRAND,  lêr  rôlie,' 
PÀSTEI  OT,  jéuoe  première, 
FLEUHIET,  ,2^  anr^oureuse, 
A'STRÙC,  soubrette, 
LACHAISE,  mère  noble. 


DIRECTION  J^UBEllT  ET  GLERMONT  2M 


.^'^léazar,  de  la /'^ii?^,  il  possédait   aussi  d3   belles 
•quaUtés de  chanteur. 

Le. 2  juillet  1827,  la  salle  Graslin  fut  le  théâtre 
d'un  véritable  combat.  Belfort.  qui  jouait  dans /o^é-iJ/î 
le  rôle  de  Siméon,  fut  accueilli  par  les  sifflets  du  par- 
terre. Les  galeries  supérieures  applaudirent  à  ou- 
trance. Les  sifflets  redoublèrent.  Alors  les  partisans 
de  l'artiste  descendirent,  envahirent  le  parterre,  et  se 
ruèrent  sur  les  siffleurs  De  nombreux  coups  furent 
échangés  et  les  assaillants  finirent  par  être  reppus- 
sés.  '««'^La  police  usa  de  modération  et  fit  bien,  dit  le 
Breton,  cdiV  si  l'on  avait  employé  la  force,  les  esprits' 
étaient  tellement  suj^excités  qu'on  aurait  eu  peut-être 
à  déplorer  quelque  malheur.  » 

Nourrit  père  vint  jouer  dans  le  môme  mois  Œdipe 
à  Colonne,  La  Vestale,  Camille,  Stratomice,  Les 
Prétendus,  Richay^d. 

Une  jeune  fille  de  14  ans,  Mlle  Thuillier,  douée 
d'une  voix  adorable,  se  fit  entendre  dans  le  grand  air 
du  Barbier  et  d.'ins  plusieurs  vaudevilles. 

Le  fameux  mélodrame,  Trente  ans  ou  la  vie  d'un 
joueur,  fut  joué  pour  la  première  fois  le  9  octobre 
1827.  Le  succès  fut  considérable.  Mais  à  la  troisième 
représentation,  le  parterre  cassa  le  jugement  des 
troisièmes  et  des  quatrièmes,  et  l'œuvre  de  Victor 
Ducange  fut  sifflée. 

Le  27  novembre,  Othello,  de  Rossini,  fut  remarqua- 
blement chanté  par  Auguste  Nourrit  et  Mme  Delanoue. 

Fiorella  f\it  aussi  jouée  pendant  cette  saison. 


222 


LE  THEATRE  A  NANTES 


Les  artistes  en  représentation  furent  :  Armand,  Mon- 
rose,  des  Français,  Honoré,  Lepeintre,  des  Variétés. 

Sous  cette  direction,  le  nombre  des  entrées  gratui- 
tes s'élevait  à  48. 


* 
*  * 


SAISON  1828-1829 


JAUBERT    et    CLERMONT, 

DIRECTEURS 
DELANOUE,  chef  d'orchçsire. 
ROLAND,  régisseur. 

Opéra 

MM. 
THÉOPHILE,  1er  ténor. 
GAHRIEL.  fort  2e  haute  contre. 
LOUIS,  id. 

WELSCH,   martin. 
POTET.  Ire  basse-taille. 
(ÎONDOULN,  2e  basse-lailjp. 
WELSCH  iils,  3e  basse-taille. 
LEFEBVRE,  jaruette. 
ASTRLG,  triai. 

M  mes  : 
DELANOUE,  Ire  chanKus.^. 
Sl-ANGE,   Ire  chanteuse    ?ans 

roulades. 
DESCHANEL,  dugazon. 
DENTRÉMONT,  jeune  dugazon 


FLEURIOT,  3e  dugazon. 
COLSQN,  mère  dugazon. 
COCHESE,  duègne. 

Comédie  et  tragédie 

MM. 
ADRIEN,  1er  rôle. 
ROCHE,  jeune  premier. 
ROUSSEAU,  2.>  amoureux. 
TOU DOUZE,  père  noble 
MlClioT.  linancier. 
REGNIER,  1er  comique. 
ASTRUC,  2e  comique. 
FOUCAUD.  3e  rôle. 
LEFEBVRE,  paysan. 

Minps  : 
RO   IIK.  1er  iù:.>. 
RUCY.   j-.iQc  In-. 
FLKUHiOr.  2.'  amoureuse. 
ASTRUC    >oul)rcHe. 
COCHESE,  mère  noble. 


Dans  la  troupe  de  comédie,  nous  remarquons  un: 
nom  qui,  à  cette  époque,  n'avait  aucune  notoriété, 
mais  qui  devait  devenir  célèbre  un  jour  :  celui  de  Ré- 
gulier, le  fulur  acteur  des  Français.  Régnier  avait 
alors  20  ans.  Il  avait  à  peine  l'habitude  de  la  scène,  et 
souvent  il  ne  savait  que  faire  de  ses  bras.  Mais  il 
était  doué  d'une  vive  intelligence  et,  d'instinct,  com- 
prenait déjà  comment  on  crée  un  rôle.  Mme  Legrand- 


RÉGNIER.  —  Mlle  GEORGES.  —  LE  COMTE  ORY       223 

Roche  et  Mainvielle  donnèrent  au  jeune  Régnier 
d'excellents  conseils  ;  il  fit  de  rapides  progrès  et  ga- 
gna vite  la  faveur  du  public.  Il  resta  trois  ans  à  Nan- 
tes et  quitta  notre  ville  pour  entrer  au  Palais-Royal. 

Parmi  les  artistes  de  la  troupe  d'opéra,  Potet,  une 
basse  excellente,  et  Welsch,  baryton  de  talent,  méri- 
tent une  mention  spéciale.  Le  ténor  Théophile  possé- 
dait une  superbe  voix,  au  timbre  éclatant,  mais  l'art 
du  chant  lui  faisait  défaut. 

Le  29,  à  l'occasion  du  séjour  de  la  duchesse  de 
Berry,  on  exécuta  une  cantate  dont  la  musique  était 
dus  à  M.  Mansui. 

Dans  le  courant  de  juillet,  Jaubert  se  retira  et  passa 
la  main  à  Welsch. 

Les  nouveautés  de  cette  saison  furent  :  Le  Comte 
Ory,  Mazaniello  et  Guillaume  Tell,  de  Grétry. 

Mlle  Georges  fut  revue  avec  plaisir  dans  Mei-ope. 
la  Nouvelle  Jeanne  d'Arc^  SéwAramis,  les  Macclia- 
bées,  Médée. 

Les  artistes  suivants  vinrent  en  représentation  :. 
Lepeintre,  Désiré,  Gontier,  Lafeuillade,  Mnics  Bou- 
langer, Delaistre. 


II 


i 


XVII 

rDIRECTIONS   :   WELSCH.  .—  NANTEUIL.  — 
CHARLES,   ROCHE  ET  DUMONTHIER.   - 
BLOT.    —     BIZOT.     —     POURCELT     DE 
BARON.  —  VALEMBERT. 


(1829-1836) 


ETTE  année  le  Conseil  municipal 
finit  par  se  montrer  raisonnable. 
Dans  un  bon  mouvement  il  se 
décida  à  donner  au  théâtre  une 
subvention  de  30,000  fr.  «  vu  que  le 
budget  de  l'entreprise  théâtrale, 
mûrement  examiné,  présente  un  déficit  d'au  moins 
15,000  fr.  par  an,  malgré  la  subvention  d'égale  som- 
me, qu'une  fois  admis  que  Nantes  ne  peut  demeurer 
sans  spectacle,  et  que  si  le  théâtre  était  fermé,  il  en 

15 


226 


LE  THEA.TRE  A  NANTES 


résulterait  les  inconvénients  les  plus  graves  pour 
Tordre  public  et  la  tranquillité  de  cette  cité  commer- 
çante, on  ne  peut  refuser  à  Tentreprise  théâtrale  les 
secours  nécessaires  à  son  existence.  >♦ 

Voici  le  tableau  de  la  troupe  réunie  par  M.  Welsch. 
En  face  du  nom  de  chaque  artiste  se  trouve  le  chiffre 
de  ses  appointements  mensuels  que  j'ai  retrouvé. 


SAISON  1829-1830 


WELSCH,  DIRECTEUR 
FOURNKRA,  chef  dVcheslre 
BRIABD,  régisseur. 


MM 


Opéra 


RODEL,  1er  ténor,  lOOO  fr. 

NICOLO-ISOUAUD,  1er  haute- 
contre,  'i50  fr. 

CHAPELLE,  2e  haute-contre, 
416  fr. 

DAHMONT.  martin,  920  fr. 

LEMONNIER,  Ire  basse-taille, 
541  fr. 

GONDOUIN,  basse-taille,  317  f. 

PALI\NTI,   3e  basse,  lUO  fr. 

LEFÈVRE.  laruette. 

ASTRUC,  trial. 
Mme  : 

NiCOLO-ISOUARD,  Ire  chan- 
teuse, 2200  fr. 

BBÉARD,     forte     chanteuse, 
300  fr. 

DECHANEL,  du^azon,  500  fr. 

DANTRi^MONTJeuae  dug;izon 


DE  PUÉ,  3ft  amoureuse. 
CASTEL,  duègne. 

Comédie  et  Tragédie 
MM  . 

MA1NV1EÏ.LE.  lerôle.  500  fr. 
ROCHE,  j.'UQc  rôle,  300  fr 
FELIX,  '.if  amoureux,  145  fr. 
TUUDOUZE,       père       noble, 

HOO  fr. 
EYSENLEUFFSEL,       3e  rôle. 

250  fr. 
CHARLES,  financier,  350  fr. 
REGNIER,  1er  comique,  250  fr.: 
ASTRUC,  2e        id.        300  fr. 
LEFÉVRE,  paysan,  250  fr. 
Mme  : 

LEGRAxND-ROCHE,   1er   rôle. 

500  f. 
BURY,  jfune  1er,  300  fr. 
DANTREMONT,  2e  amoureus«, 

250  fr. 
DEPRÉ.  3e  amoureuse,  200  fr. 
ASTRUG,  soubrette,  280  fr. 
CASTEL,  mère  noble,  225  fr 


Voici  maintenant  quels  étaient  les  appointements 
de  l'orchestre.  J'ai  trouvé  utile  de  donner  ces  chiffre^ 
afin  qu'on  puisse  les  comparer  avec  ceux  d'aujour- 
d'hui- 


DIRECTION   WELSGH 


227 


ORCHESTRE 


FOURNERA,  1er  chef  d'or- 
chestre, 208  fr. 

BULTIS,  '2e  chef  d  orchestre, 
iSy  fr. 

RICHARD,  3e  chef  d'or- 
chestre, 83. 

GHIS  jeune,  le  violon-solo,  161 

DUCHEMIN,  le  violon,  70  fr. 

LEFEBVRE  fils,    id.     83  fr. 

CARILÈS.  id.    50  fr. 

LUCAS  fils  id.    66  fr. 

JAUBERD,  2e  \iolon,    45  fi. 

MANCEAU.        id.  41  fr. 

LUCAS  père,  alto,  55  fr. 

MELLINET,  violoncelle-solo, 
83  fr. 

TESTÉ,  violoncelle,  83  fr. 


GHIS  aine,  violoncelle,  100  fr. 
HUART,  id.  lOOfr. 

ANDRÉ     père,     contre-basse, 

66  fr. 
RURDEAU,  contré-Basse,  66  fr. 
HUGOT,  Ire  clarineiie,  lOO  fr. 
GRUBET,  2e        id.         48  fr. 
DUSSEUIL,   le  hautbois,  100. 
LEFEBVRE  fils.  2e  id.    50  fr. 
LEDUON,  le  basse,  83  fr. 
FLANDRI.  2e    id.     45  fr. 
PELLIGRY,  le  flûte,  9»  fr. 
REIiNCHARD,  2e  id.  70  fr. 
PELLIGRYainé,  lecor,83fr. 
ANDRE  fils,  2e    id.        70  fr. 
PELLIGRY    jeune,    timbalier, 

30  fr. 


La  haute-contre  Nicolo-Isouard  était  le  frère  du 
compositeur  de  ce  nom;  c'était  un  charmant  chanteur, 
malheureusement  sa  femme  n'ayant  pas  réussie,  il 
résilia  son  engagement.  Ces  deux  artistes  furent  rem- 
placés par  Heurtaux  et  Mlle  Lemoule. 

Le  baryton  Darmont  fut  remplacé  par  Foignel. 

Quelques  mots  sur  Mlle  Lemoule.  C'était  une  artiste 
délicieuse  qui  avait  une  voix  ravissante.  Elle  suscita 
dans  la  vieille  rengaine  des  Prétendus  un  enthou- 
siasme indescriptible.  De  plus,  elle  était  d'une  com- 
plaisance à  toute  épreuve  ;  on  ne  s'adressait  jamais 
en  vain  à  elle. 

Les  journaux  et  Welsch  n'étaient  pas  très  bien  en- 
semble. Mangin  vit  couper  ses  entrées  parce  qu'il 
avait  critiqué  la  direction.  Malgré  l'augmentation 
de  la  subvention,  Welsch  ne  tint  pas  longtemps.  Le 
8  juin  1829,  il  donna  sa  démission  sous  prétexte  que 


228  LE  THÉÂTRE   A  NANTES 

son  bailleur  de  fonds  ne  voulait  pas  lui  fournir 
4'argent.  Les  artistes  se  réunirent  en  société,  sous  la 
direction  de  Mainvielle. 

La  Muette  de  Portici  fut  montée  avec  beaucoup 
de  luxe.  La  première  représentation  eut  lieu  le  17  dé- 
cembre 1839.  Les  interprètes  étaient  Mesdames  Le- 
moule  et  Dechanel,  MM.  Rodel,  Lemonnier,  Chapelle, 
Heurtaux.  L'ouvrage  qui  était  donné  dans  son  «mtier 
et  non  pas  tronqué  comme  aujourd'hui,  plut  beaucoup 
au  public.  V Eruption  du  Vésuve  eut,  à  elle  seule, 
autant  de  succès  que  toute  la  musique  de  M.  Auber. 
On  joua  aussi  pendant  cette  saison  le  Siège  de  Co- 
rinthe,  le  Dilettante  d'Avignon,  Paméla^  Marino^ 
Faliero  et  l'Ecole  des  jeunes  gens,  comédie  en  cinq 
actes  de  notre  concitoyen  Anselme  Fleury,  qui  plus 
tard  devait  devenir  député  de  l'Empire.  Régnier 
créa  un  rôle  dans  cette  pièce. 

Une  aventure  assez  drôle  arriva  un  soir  au  chan- 
teur RodeL  qui  n'était  pas  toujours  très  bien  accueilli 
des  spectateurs.  A  une  représentation  de  la  Vestale, 
où  de  nombreux  sifflets  à  son  adresse  se  faisaient  en- 
tendre, il  quitta  brusquement  la  scène,  monta  dans 
sa  loge  et  se  déshabilla.  Le  commissaire  de  police  sur- 
vint et  l'invita  à  descendre  ;  mais  l'artiste,  irritée 
refusa  d'obéir  et  insulta  le  commissaire.  On  fut  obligé 
de  baisser  le  rideau.  Le  public,  fort  mécontent,  s'en 
alla.  Le  commissaire  posta  des  agents  à  la  porte  pour 
arrêter  Rodel  lorsqu'il  sortirait.  Averti  par  l'un  de  ses 
camarades,  le  chanteur   emprunta  un  costume  de 


DIRECTIONS  WELSGH  ET  NANTEUIL  229 

femme  à  une  choriste,  et,  à  Taide  de  ce  déguisement, 
passa  bravement  sous  le  nez  des  représentants  de 
Tautorité. 

Mais  le  lendemain,  le  tapage  recommença.  Le  pu- 
blic exigeait  que  Rodel  vint  sur  la  scène  faire  des 
excuses.  Le  régisseur  prévint  les  spectateurs  que 
Tartiste,  n'étant  point  au  théâtre,  ne  pouvait  répondre 
à  cette  injonction.  Mais  le  bruit  redoubla  et  prit  des 
proportions  formidables.  Mlle  Lemoule,  qui  était  en 
scène,  s'évanouit.  La  gendarmerie  arriva,  entra  sous 
le  péristyle  et  fit  évacuer  la  salle. 

Rodel  était  d'ailleurs  coutumier  du  fait.  Sifflé  une 
autre  fois  dans  le  BarMer,  il  quitta  la  scène  en  di- 
sant au  public  :  t  Messieurs  fai  l'honneur  de  vous 
saluer.  »»  Mais  cette  fois  il  revint. 

Les  frères  Bohrer  donnèrent  encore  des  représenta- 
tions à  Nantes  pendant  cette  campagne.  Ils  rempor- 
tèrent leur  succès  habituel. 

6ous  cette  direction,  on  joua  dans  la  même  soirée 
la  Vestale  et  Tancrède. 


* 


Après  d'assez  longs  pourparlers,  la  direction  du 
théâtre  fut  confiée  à  M.  Nanteuil,  se  disant  homme 
de  lettres,  tout  comme  Léger.  Ce  directeur  fut  nommé 
pour  trois  ans  ;  la  subvention  était  maintenue  à  30,000 
francs. 


m 


LE   THEA.TRE   A   NANTES 


SAISON  18S0  1831 


JffANTEUIL,  DIRECTEUR. 
DELANOUE,  chef  d'orchestre. 

Opéra 

MM. 

THEOPHILE,  elleviou. 
CHAPELLE,  2e  haule-conlre. 
ALFUED,  les  Philippe  et   Ga- 

vaudan. 
DACOSTA,  marlio. 
DELAUNAY,  Ire  basse-taille. 
DEMONTHIER,  2e  id. 

LEON,  trial. 
LEFEVRE,  laruette. 
PALlANTi,  3e  basse. 

Mmes. 
CAMOIN,  Ire  chanteuse. 
LEON,  id.  sans 

roulades. 
MADINIER,  dugazon. 
DEPOIX.  2e  id. 


MOUCHOT,  2e  dugazod. 
COCHliZE,  duègne. 

Comédie  et  Tragédie 

MM. 
MAINVIELLE,  1er  rôle. 
ROCHE,  jeune  lor. 
ISIDOKE.  'le  amoureux. 
TOU DOUZE,  raisonneur. 
CHARLES,  financiers. 
REGNIEU,  1er  comique. 
LEON.         2e  comique 
LAFFITE,  id. 

MALPAS, rôles  de  conveoances. 

M  mes. 
HOCHE,  1er  rôle. 
HURY,  j.'uue  ier. 
MOUCHOT,  2e  amoureuse. 
VOCHEY.  Ire  soubrette. 
COCHEZE.  caractères. 
MOUTURIER,      id. 


Pendant  la  fermeture,  on  avait  entièrement  réparé 
la  salle. 

Les  peintures  avaient  été  confiées  à  MM.  Philastre 
et  Gambon.  Les  frais  s'élevèrent  à  17.000  francs  pour 
les  peintures;  on  restaura  pour  4.100  francs  de 
décors,  et  le  changement  de  velours  des  loges  coûta 
4.400  francs.  On  posa  dans  le  vestibule,  les  statues 
de  Molière  et  de  Corneille,  dues  au  ciseau  de  M.  M. 
Molchneth. 

Je  découpe  dans  Le  Breton,  la  description  suivante 
de  la  salle  nouvellement  restaurée: 

«  L'œil,  en  entrant,  se  porte  vers  les  premières  gale- 
ries; cette  couleur  grise,  ces  rares  parcelles  d'or,  parais- 
sent d'abord    contraster  d'une  manière   étrange   avec    le 


RESTÀUKA.TION  DE  LA.  SALLE  231 

ton  brillant  des  loges  et  des  secondes  galeries  ;  mais  re- 
marquez que  cette  eimplicitë  est  là  vraiment  un  effet  dô 
l'art,  un  moyen  de  faire  ressortir  avec  éclat  Tor  qui  brille 
au  second  plan  ;  cette  simplicité  disparait  pour  peu  que 
vous  examiniez  les  gracieux  détails  jetés  sur  ce  fond  gris. 
Ces  cariatides  qui  portent  des  guirlandes  de  fleurs  , 
ressortent  merveilleusement,  elles  font  relief  de  même 
que  les  fresques  de  Michel- Ange  et,  comme  pour  rompre 
l'uniformité  et  raccorder  d'une  manière  adroite  cette  galerie 
avec  l'ensemble,  le  peintre  a  placé  de  distances  en  dis- 
tances des  figures  grotesques  pleines  d'une  expression 
bizarre,  et  il  a  semé  au  hasard  un  peu  de  cet  or  prodigué 
sur  le  devant  des  loges. 

»  Cotte  partie,  reflétée  par  la  lumière  du  lustre,  offre 
un  coup  d'œil  éblouissant.  Cette  richesse  se  retrouve  aux 
secondes  galeries,  placées  au  centre  du  foyer  de  lumière. 
Sur  un  fond  orange,  se  détache  des  ornements  légers  dé 
diverses  couleurs  et,  au  milieu,  des  plaques  d'or  entou- 
rent des  têtes  féminines,  dont  les  traits  charmants  for- 
ment un  délicieux  contraste  avec  les  figures  grotesques 
des  premières.  Les  nouvelles  loges,  placées  au  fond  de  la 
deuxième  galerie,  sont  peintes  en  rouge  foncé.  Le  devant 
des  troisièmes  et  des  quatrièmes  loges  est  de  la  même 
couleur  que  les  deuxièmes,  mais  ici  l'or  disparaît,  il  n'y 
a  plus  d'abord  que  de  l'élégance  et  ensuite  de  la  simpli- 
cité. 

>»  Nous  arrivons  au  plafond,  c'est  là  surtout  qu'il  faut 
admirer,  car  le  peintre  a  su,  à  la  fois,  réunir  l;i  richesse 
et  l'élégance  à  la  grâce  et  à  la  légèreté.  Seize  comparti- 
ments, divisés  par  de  larges  baguettes  et  des  ornements 
d'or,  et  dont  une  guirlande  forme  la  base,  vont  se  réunir 
en  se  rétrécissant  par  degré,  pour  faire  finir  la  voûte  à 


282  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

une  rosace  en  or  qui  domine  le  lustre.  Huit  bacchantes 
ressortant  sur  un  fond  plus  sombre,  semblent  tourner  au- 
tour du  dôme  éclatant.  Ces  figures  riantes,  expressives, 
ces  corps  charmants,  et  pour  ainsi  dire  aériens,  dont  un 
voile  léger  couvre  sans  les  cacher,  les  formes  enchante- 
resses, ont  quelque  chose  de  séduisant,  et,  loin  de  jeter 
de  la  lourdeur  dans  la  voûte,  elles  lui  donnent  de  la  grâce 
et  de  la  vie.  » 

Les  deux  colonnes  d'avant-scène  sont  blanches  avec  de 
légères  cannelures  d'or,  le  fronton  blanc  de  même  et  ciselé 
d'or,  supporte  les  armes  de  Nantes  ;  une  bande  découpée 
descend  sur  le  manteau  d'Arlequin ^Beaucoup  d'amé- 
liorations ont  été  introduites  dans  la  salle  ;  les  galerie» 
se  prolongent  maintenant  jusqu'aux  colonnes,  ce  qui  est«n 
effet  beaucoup  plus  agréable  ;  les  nouvelles  loges  des  se- 
condes et  l'amphithéâtre  des  quatrièmes  qui  a  remplacé 
les  loges  grillées,  permettront  d'admettre  un  bien  plus 
grand  nombre  de  spectateurs. 

Mlle  Camoin  qui  succédait  à  Mlle  Lemoule  avait 
fort  à  faire.   Cependant  les  admirateurs  de  cette  der- 
nière furent  forcés  de  subir  le  charme  de  la  voixsplen 
dide  de  la  nouvelle  venue. 

Le  reste  de  la  troupe  d'opéra  était  assez  médiocre. 

Les  débuts  furent  défavorables  à  MM.  Dacosta,  De- 
launay  et  à  Mesdames  Léon  et  Madinier. 

Ces  artistes  furent  remplacés  par  MM.  Camoin  père 
et  fils  —toute  la  famille  Camoin  se  trouvaalors  réunie 
à  Nantes,  —  Mesdames  Leroux  et  Lémery. 

La  grande  nouveauté  de  cette  saison  fut  Fra  Dia- 
bolo  (14  décembre  1830).  Succès.  Les  interprètes  de 


DIRECTION  NANTEUIL.   —  FRA.  DIAVOLO  233 

Topéra  cher  eux  aux  amateurs  do  rengaines  étaient 
Mlles  Gamoin  et  Lémery,  MM.  Théophile,  Chapelle, 
Léon,  Dumonthier. 

Le  Breton  trouva  que  «  l'ami  Auber  »  avait  ren- 
contré parfois  d'heureuses  inspirations,  mais  que  l'on 
reconnaissait  le  faiseur  qui  surcharge  de  broderies 
et  de  roulades  un  morceau  insignifiant  pour  lui  don- 
ner une  couleur. 

Cette  juste  appréciation  ne  porte  pas  da  signature, 
mais  j'ai  tout  lieu  de  croire  qu'elle  émane  de  M.  de 
Bouteiller,  ex-grand  prix  de  Rome.  Elle  me  rappelle 
une  anecdote  que  Ch.  Gounod  me  raconta  un  jour  sur 
Auber. 

«  L'auteur  du  Domino  Noir  avait  l'habitude  de 
faire  ses  opéras  d'une  drôle  de  manière.  Il  avait  tou- 
jours dans  sa  poche  un  carnet  assez  volumineux. 
Lorsqu'il  lui  venait  une  idée  musicale,  il  l'inscrivait. 
I^e  carnet  se  remplissait  assez  vite,  Auber  écrivant 
tout  ce  qui  lui  passait  par  la  tête.  Le  carnet  plein,  le 
musicien  allait  sonner  à  la  porte  de  l'hôtel  de  la  rue 
Plgalle,  ou  demeurait  le  fabricant  d'opéras,  breveté 
S.  G.  D.  G..  Eugène  Scribe,  et  lui  commandait  un  li- 
vret. Le  livret  fourni,  Auber  collait  la  musique  aux 
paroles,  faisait  par  ci  par  là  quelques  raccords,  et 
portait  sa  partition  chez  un  directeur.  Puis,  il  ache- 
tait un  nouveau  carnet,  et  recommençait  son  petit 
manège.  »  Etonnez-vous  après  cela  de  la  valeur  de 
certaines  œuvres  de  cet  aimable  sceptique,  qui  ne  sut 
jamais  respecter  son  art. 


i34  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Le  4  janvier  1831,  M.  Nanteuil  envoya  sa  démission 
au  maire,  démission  motivée  par  son  impossibilité  de 
continuer  la  campagne,  ses  pertes  étant  trop  consi- 
dérables. 

Le  théâtre  ferma  ses  portes  pendant  quelques 
jours.  Il  rouvrit  le  9  janvier  avec  les  artistes  eu' 
société  sous  la  gérance  de  Mainvielle,  dont  on  avait 
appris  à  connaître  Thonnêteté  et  le  dévouement. 

Pendant  cette  campagne,  on  voit  que  la  France  est 
entrée  dans  une  ère  nouvelle.  En  effet,  le  théâtre 
joue  librement  des  pièces  telles  que  Les  Victimes 
Cloîtrées,  Le  Jésuite. 

En  mars  eut  lieu  la  représentation  d'un  opéra  en 
un  acte,  composé  exprès  pour  notre  théâtre  :  Le  Ser 
gent  Brut  us,  paroles  d'Emile  Souvestre,  musique  de 
Pilati.  Une  cantate  écrite  en  l'honneur  des  Polonais, 
par  les  mômes  auteurs,  eut  beaucoup  de  succès. 

Ponchard,  de  l'Opéra-Gomique,  vint  à  Nantes 
en  1830. 

*  ♦ 
Cependant,  aucun  directeur  ne  se  présentait  pour 
la  campagne  1831-1832.  Les  insuccès  des  directions 
précédentes  décourageaient  tous  les  prétendants. 
Lorsqu'au  conseil  il  avait  été  question  du  maintien 
de  la  subvention  demandée  par  l'administration,  une 
vive  opposition  s'était  produite.  Il  fut  môme  proposé 
de  supprimer  l'allocation  théâtrale,  sous  le  prétexte 
qu'aucun  directeur  n'avait  pu  se  maintenir  et  que,  si 


DIRECTION  CHARLES  ET  Cie. 


ZAMPA 


235 


l'on  ne  donnait  rien,  les  choses  n'en  iraient  pas  plus 
mal. 

Le  Conseil  n'accepta  pas  cette  proposition  et  se  con- 
tenta seulement  de  réduire  la  subvention  à  15,000  fr. 

Les  artistes  se  décidèrent  alors  à  se  mettre  en 
société  sous  l'administration  de  trois  de  leurs  cama- 
rades les  plus  estimés. 


SAISON  1831-1832 


CHàBLES,  nOCHE,  DUMON' 

THIEH, 

ADMINISTRATEURS 

DELANnUE,  chef  d'orchestre. 

BREMENS,  régisseur. 


MM. 


Opéra 


PETIT,  îer  lénor. 
CHAPE Ï.LR,  2e  haute-contre. 
BLOT.  Philippe  et  Gayaudan. 
GUYOT,  martin.  ' 

DUKBAR.  Ire  basse  chantante. 
DUMONTHIER,  ire  basse- 
taille. 
PALIANTI,  3e  basse  taille. 
EDOUARD,  trial. 
LEFEBVRE,  laruette. 

Mmes 
GOSSENS,  Ire  chanteuse. 
MARIDO,  Ire    chanteuse  sans 
roulades. 


CHOUSSAT,  dugazon. 
DKPOIX.  2e  dugazon. 
M0U<;H()T,        id. 
œCHEZE,  Ire  duègne. 

Tragédie  et  Comédie 

MM. 

ROCljE,  jeune  premier. 
RENÉ,  2e  amoureux. 
TOU DOUZE,  raisonneur. 
CHARLES,  financier. 
St-FRANO.  père  noble. 
LAUTMANiN,  1er  comique. 
EDOUARD,        2e  id. 
DUPKAT,  grande  utilité. 

Mmes 
ROCHE.  1ers  rôles, 
DEMATl,  jeune  première. 
VOCHEY,  soubrette. 
MOUCHOT,  2e  amoureuse. 
GOCHKZE.  tre  caractère. 
MUUTURIER,  2e  caractère. 


Cette  année  fut  terne  et  désastreuse  au  point  de 
vue  financier.  Zampa  fut  monté  assez  médiocre- 
ment. Les  artistes  réunis  représentèrent  aussi  An- 
tony  et  Y  Incendiaire  ou  la  Cure  et  V  archevêché^ 
drame  dont  les  allusions  politiques  firent  le  suc- 
cès. 


236 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


Le  16  janvier  1832,  à  l'occasion  de  l'anniversaire  de 
Molière,  le  théâtre  représenta  une  charmante  saynète 
de  M.  Ludovic  Ghapplain  :  Molière  à  Nantes  qui  fut 
fort  applaudie. 


•k    • 


Il  ne  se  présenta  pas  davantage  de  directeur  pour 
la  campagne  suivante.  On  était  alors  en  plein  choléra 
et  les  circonstances  n'étaient  guère  encourageantes 
pour  un  entrepreneur.  Les  artistes  demeurèrent  en 
société  sous  la  gérance  de  M.  Blot. 

SAISON  1832-1833 


ïiLOT 

DIRECTEUR-GERANT 

LEFEBVKE,   chef  d'orchesire. 


MM. 


Opéra 


RODEL,  1er  ténor. 

BLOT,     Philippe    et    Gavau- 

dau. 
MOLINIER,  marlin. 
DURBRC,  Ire  basse-taillo. 
LANGÉ,  2e  haute-contre. 
DlIMONTHIER ,      2e     basse- 

taill,e. 
RENjE,  3e  haute-contre. 
LRFÊVRE,  laruetle. 
DÉCOURTY,  trial. 
PALIAiNTI,  3e  basse. 

Mmes 
LEMOULE,  Ire  chanteuse. 
BOUCHEZ,    id.  sans  roulades. 


JOSSE,  dugazon. 

FER  VILLE,  2e  dugazon. 

COCHÊZE,  duègne. 

Comédie  et  tragédie 

MM. 
ROCHE,  jeune  premier. 
RENÉ,  2e  amoureux. 
TOUDOUZE.  raisoaneurs. 
CHARLES,  linanciers. 
Si-FRANC,  père  noble. 
LIIXENIS,  1er  comique 
DECOURTY,  2e  comique. 
DUPRAT,  grande  utilité. 

Mmes 
ROCHE,  1er  rôle. 
DEMATTY,  jeune  Ire. 
MELVAL.  soubrette. 
FERVILLE,  2e  amoureuse. 
COCHÊZE,  caractère. 


Mlle  Lemoule  revint  à  Nantes  cette  année.  Elle 
fit  sa  rentrée  au  milieu  de  trépignements  d'enthou- 
siasme. 

La  troupe  était  assez  bonne. 


DIRECTION  BLOT.   —  LE  PRÉ-AUX-GLERGS         237 

Le  Pré- aux  Clercs,  joué  avec  succès  le  10  février 
1833,  fut  roccasion  d'un  nouveau  triomphe  pour 
Mlle  Lemoule.  Les,  autres  interprètes  étaient  MM. 
Rodel,  Blot,  Décourty,  Mme  Bouchez. 

Le  Philtre,  les  4  sergents  de  la  Rochelle» 
Lucrèce  Borgia  «  la  conception  la  plus  extraordi- 
naire qui  ait  parue  jusqu'ici  »»,  dit  le  Breton,  enfin  La 
Tour  de  Nesles  furent  aussi  représentés.  Dans  ces 
drames,  Mme  Roche  joua  les  rôles  de  Lucrèce  et  de 
Marguerite  de  Bourgogne  avec  un  talent  tout  à  fait 
supérieur.  Son  mari  lui  donna  parfaitement  la  ré- 
plique. 

Le  27  octobre  1832,  un  petit  incident  se  passa  au 
théâtre.  On  jouait  Napoléon  à  Schwœnbrun.  Au  mo- 
ment où  l'empereur  prononce  ces  paroles  :  «  le  duc 
d'Orléans  ?  ah  !  du  moins  celui-là  n'a  jamais  porté  les 
armes  contre  la  France  !  »  d'assez  nombreux  sifflets, 
sortis  des  lèvres  des  partisans  de  la  «  royauté 
légitime  »,  se  firent  entendre. 

La  campagne  suivante  s'ouvrit  encore  sous  la  gé- 
rance de  M.  Blot.  Mais  tous  les  artistes  ne  faisaient 
pas  partie  de  la  société.  Les  indépendants  ne  se  mon- 
trèrent pas  contents  de  Blot,  et  finalement  celui-ci 
fut  forcé  de  démissionner.  M.  Léon  Bizot  fut  choisi 
par  ses  camarades  pour  le  remplacer.  La  subvention 
avait  été  maintenue  à  15,000  fr.,  sur  le  considérant  : 


LE   THEATRE  A  NANTES 


"  qu'un  spectacle  est  utile  dans  la  ville  que  le  bé- 
néfice de  l'huile  qui  y  est  consommée  produit  environ 
2,000  fr.  à  l'octroi  ;  qu'il  produit  au  Bureau  de  bien- 
faisance une  somme  d'environ  4,009  fr.,  et  que  le  per- 
sonnel de  cet  établissement  est  de  150  individus 
tenant  leur  existence  du  théâtre.  » 


SAISON  1833-1834 


BÏZOT, 

DIRECTEUR-GÉRANT. 

LEFEBVRE,  chef-d'orcheslre. 

Opéra 

MM. 

BIZOT,  ier  ténor. 
BLOT.  PhilipjH^ 
DliLCOTIRT,  Martin. 
DESPRÉ,  2e    bassc-chantaDle. 
SAINT-ANGE,  2e  lénor. 
Rb:V,2e  basse 
RKJÉ,  2e  haute-contre. 
LKGEY,  laruelte. 
DÉCOURTY,  trial. 
(IaSTELLI,  3e  basse. 

M  m  os 
BLOT,  Ire  chanteuse. 
ROUX,    Ire     chanteuse     sans 

roulades. 
PELLIKR,  dugazon. 
FERVILLE,  2e  dugazon. 


BERGKRON,  3e  dugazon. 
CUCHÈZE,  duègne. 

Comédie  et  Vaudeville 

MM. 
R0(]HË,  jeune  premier. 
TOUDOUZE,  1er  rôle. 
BLOT,  '2e  premier  rôle. 
SAINT-FRANC,  père  noble. 
SAINT-ANGE,  jeune   premier. 
LEJEY,  1er  comique. 
DECOURTY,  2e  comique. 
RIGEY,  2e  amoureux 

M  m  es 
ROCHE,  1er  rôle. 
SAINT-ANGE,  jeune  première. 
(XAIRANCON.    Ire  soubrette. 
PELLlER/déjazet. 
FERVIJJ^E,  1er  amoureuse: 
COCHÊZE,  caractères. 
FERVILLE,  mère  noble. 
BERGERON,  3e  amoureuse. 


Donnons  une  mention  spéciale  dans  la  troupe 
d'opéra  à  M.  Léon  Bizot,  véritable  artiste,  excellent 
musicien  et  chanteur  consommé,  à  Mme  Bizot,  douée 
d'une  voix  fraîche,  enfin  à  Mme  Roux. 

La  grande  nouveauté  de  cette  saison  fut  Robert-le- 
J)ial)le,{2i  nov.  1 833),  L'opéra  de  Meyerbeer  fut  monté 


DIRECTION   BIZOT.  —  ROBERT-LE-DIABLE  239 

avec  un  soin  tout  particulier.  L'orchestre  fut  sensible 
raent  augmenté.  La  mise  en  scène  était  très  bien 
réglée  et  les  décors  furent  déclarés  superbes,  notam- 
ment ceux  du  cloître  et  de  la  cathédrale,  —  pauvre 
cathédrale,  dans  quel  état  honteux  elle  est  aujour- 
d'hui !!  Enfin  rien  ne  manquait,  dit  le  Breton^  si 
ce  n'est  un  tam-tam  au  moment  du  bris  du  rameau. 
Bizot  était  excellent  dans  Robert  ;  Mmes  Roux,  et 
Bizot,  MM.  Lemonnier  et  Saint-Ange  complétaient  un 
remarquable  ensemble.  Le  succès  de  la  nouvelle  par- 
tition fut  immense.  Pendant  24  représentations  la 
foule  ne  cessa  d'affluer  au  théâtre,  pour  venir  écouter 
cette  musique  qui  nous  paraît  bien  vieillie  aujour- 
d'hui, sauf  en  deux  ou  trois  parties,  et  qui  alors  ou- 
vrait à  l'Art  une  nouvelle  voie. 

Les  autres  pièces  principales  qui  furent  montées 
cette  année  sont  les  suivantes  :  Les  enfants  d'Edouard, 
Thérésa,  Bertrand  et  Raton,  Le  prince  d'Edim- 
hourg,  de  M.  de  Garaffa,  Angèle  et  enfin  Marguerite 
d'Anjou,  une  des  premières  partitions  de  Meyerbeer. 

Mme  Pradher,  de  l'Opéra-Gomique,  Mme  Ponchard 
et  Lepeintre  vinrent  en  représentations. 

* 
*  * 

Enfin,  la  municipalité  trouva  un  directeur  pour  la 
campagne  1834-35.  M.  Pourcelt  de  Baron.  Cet  indus- 
triel donnant  «  les  assurances  les  plus  positiyes  sur 
la  bonne  formation   d'un  excellent  opéra,  d'un   bon 


^40 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


raudeville  et  de  la  comédie,  »  le  Conseil,  sur  la  pro- 
position du  maire,  vota  une  subvention  de  20.000  fr. 


SAISON  1834-1835 


POIBCELT  DE  BAHON, 
DIRECTEUR 
rEKRY-FAY,  chef  d'orchestre 

Opéra 

MM. 

BIZOT,  ter  ténor. 
LE  PETIT,  2e  ténor. 
XWIER,    3e    id. 
FLEUKY,  baryton. 
WALTER,  Ire  basse. 
WARNIER,  2e    id. 
<iRANGER,  laruette. 
PERICHON,  trial. 

M  mes. 
FERRY-FAY,  Ire  chanteuse. 
BIZOT,  id. 

FLEURY,  Ire  dugazon. 
HERVEY,  2e      id. 
LOVENDAL,      id. 
PERICHON,  3e  id. 
GONTHIER,  duègne. 

Cette  direction  ne  devait  pas  durer  longtemps.  Le 
«ieur  Pourcelt  de  Baron  était  un  vulgaire  faiseur 
qui  avait  essayé  de  jeter  la  poudre  aux  yeux  du 
public  sans  y  réussir.  Au  mois  de  juillet,  il  envoya  au 
maire  sa  démission,  et  les  artistes  se  virent  encore  une 
fois  obligés  de  se  remettre  en  société.  Ce  système  ne 
dura  pas  et  le  théâtre  ferma.  L'Administration  munici- 
pale, pendant  ce  temps,  demandait  à  grands  cris  un 
directeur.  Elle  finit  par  en  trouver  un  en  la  personne 
de  M.  Valembert,  qui,  nommé  pour  trois  ans,  réunit  la 
troupe  suivante,  et  ouvrit  le  théâtre  le  12  septembre. 


Comédie  et  Drame 

MM. 

LEMOiNNIER,  1er  rôle. 
ROCHE,  2rMe. 
MEUNIER,  jeune  premier. 
XAVIER,  1  amoureux. 
SAINT-FRANC,  père  noble. 
PERICHON,  2e  comique. 
ORANGER,  grime. 
DUPRAT,  3e  rôle. 

iàmcs. 

ROCHE,  1er  rôle. 
MATIS,  jeune  première. 
LOVENDAL,  soubrette. 
HERVEY,  2e  amoureuse. 
PERICHON,  3e        id. 
GOUFFRIER,  1er  caractère!. 
BARDING,      Se  id. 

MARTIN,  3e  amoureuse. 


DIRECTION  VALEMBERT 


241 


SUITE  DE  LA  SAISON  1834-1835 


VALEMBERT,  DIRECTEUR. 
HUNY,  chef  d'orchestre. 
HURTAUX,  régisseur. 

Opéra 

MM. 
GRAND-JKAN,  fort  lénor. 
LABRUYÊRE,  lénor  léger. 
GUÉRIN,  2"  ténor  léger. 
PETIT-WALTËR,  basse-noble. 
WARiNlER,  2' 

FLEURY,  baryton. 
PÉRIGHON,  trial. 
GRAN(iER,  laruette. 
BERGERONO,  3e  basse. 

M  mes 
LEMEHY,  1  re  chanteuse. 
SGHRIWAÎ^ECK,    forte   chan- 
teuse. 
FLEURY,  Ire  dugazon. 


PÉRIGHON,  2e  dugazon. 
GONTHIER,  duègne. 

Comédie-Drame 

MM. 
RIQUIER,  1er  rôle. 
GRAND-JEAN,  id. 
ROCHE,  jeune  1er. 
MEUNIER,  2e  amoureux 
XAVIER,    3e        id, 
LUXEUIL,  1er  connique. 
PÉRIGHON,  2e      id. 
SAINT-FRANG,  père  noble. 
HURTHAUX,  3e  rôle. 

Mmes 
ROCHE,  1er  rôle. 
WENTREL,  coquette. 
MATIS,  jeune  1er. 
SAULAY,  Ire  soubrette. 
GONTHIER,  mère  noble. 
COCHÈZE,  caractère. 


A  partir  de  cette  année,  les  anciennes  dénomina- 
tions des  emplois  furent  supprimées  dans  les  tableaux 
de  troupe  et  remplacées  par  les  vocables  actuels  beau- 
coup plus  logiques. 

Cette  troupe  n'offrait  aucun  artiste  vraiment  re- 
marquable et  digne  d'être  signalé. 

En  fait  de  pièces  nouvelles,  M.  Valembert  monta 
Le  Chalet,  L'Italienne  à  Alger,  Le  Muletier, 
Marie  Tiidor,  Catherine  Howard, 

Artistes  en  représentations  :  Damoreau,  Lepeintre 
et  Perlet. 


Lorsqu'il  s'agit  de  voter  la  subvention  pour  la  nou- 
velle campagne,  les  discussions  recommencèrent  de 
plus    belle  au  Conseil  municipal.   Enfn,  après  do 

i6 


242 


LE  THEATRE  A  NANTES 


longs  débats,  une  indemnité  de  25,000  fr.  fut  votée 
sous  la  condition  qu'il  y  aurait  un  théâtre  de  Varié- 
tés. Le  directeur  était  libre  de  ne  pas  accepter  cette 
concurrence,  mais  alors  il  ne  recevrait  que  20,000 
francs. 
M.  Valembert  préféra  la  seconde  subvention. 


SAISON  1835-1836 


VALEMBERT  DIRECTEUR. 
H  UN  Y,  chef  d'orcheslre. 
HURTAUX,  régisseur. 

Opéra 

MM. 

LA  PIQUE,  iert^nor. 
(ÎUÉRIN,  2e  ténor. 
XAVIER,  3e  ténor. 
PAYEN.  Ire   basse  chantante. 
GONDOUIN,  2e. 
LESBKOS,  haryton. 
CHAMBEKY,    ténor    comique. 
GRANGER,  ténor  grime. 
BERGERONO,  3e  basse. 

M  mes 
CALAULT,  ire  soprano. 
MOIN  ET.  fort  soprano. 
CHAMBERY,  Ire    soprano  co- 
mique. 
LEMAIRE,  lU 

VALENTLNE,  2e. 


FANNY,  3e. 
COCHÈZE,  duègne. 

Comédie-Drame 

MM. 
DEGRULLY,  1er  rôle. 
ROCHE,  jeune  ier. 
XAVIER,  2e  amoureux. 
THIRAHD,  1er  comique. 
CHAMHÉRY.  2e  comique. 
CHARLES,  financier. 
HURTAI  X.  3e  rôle. 
HURTEL,  grande  utilité. 

M  mes 
ROCHE  1er  rôle. 
FRESSON,  jeune  1er  rôle. 
MOINET,  id. 

VALENTINE,     id. 
S.\ULAY.  soubrette. 
DURAND,  mère  noble. 


Les  débuts  furent  assez  longs.  Le  ténor  Lapique, 
sifflé  dès  le  premier  soir,  fut  successivement  remplacé 
par  MM.  Teissere,  Couturier  et  finalement  par  Gel- 
las.  Le  public,  cette  année-là  d'ailleurs,  semblait 
n'être  pas  très  bien  disposé.  Mlle  Gallault,  qui  avait 
pourtant  été  fort  bien  accueillie,  n'eut  pas  le  courage 
de  continuer  ses  débuts  et  préféra  résilier.  Elle  fut 


DIRECTION  VA.LEMBERT.  —  L'ÉGLATR.   —  ANGELO  243 

remplacé  par  Mlle  Minoret,  qui  possédait  une  voix 
splendide,  mais  qui  ignorait  à  peu  près  complètement 
l'art  du  chant.  Parmi  les  autres  artistes  de  cette 
troupe,  il  faut  citer  Lesbros,  baryton,  doué  d'un  su- 
perbe   organe,    et    Payen,  excellente  basse. 

Mme  Damoreau-Ginti  vint  chanter  Robert  ;  elle 
suscita  un  enthousiasme  indescriptible.  Pendant  ses 
représentations,  la  foule  assiégeait  le  théâtre. 

En  octobre,  Marie  Dorval  fut  applaudie  à  son  tour. 
Elle  joua  Chatterton,  Angèle^  s\ntony^  CLotUde, 
Sept-Heures,  Jeanne  Vaiibernier,  Angelo,  Trente 
ans  ou  la  Vie  d'un  joueur. 

Ernst  se  fit  entendre  aussi  avec  un  immense  succès. 
Les  autres  artistes  on  représentation  furent:  Lafond, 
Lhéric,  Henry  Monnier,  Philippe,  Mme  Garcia- Ves- 
tris,  M.  et  Mme  Allan. 

U Eclair^  Chatterton,  A  ngelo,  Lestocq^,  Le  Pi- 
rate, Le  Serment,  parurent  cette  année  là  pour  la 
première  fois  sur  l'affiche. 

A  l'une  des  représentations  de  Robert,  donnéespar 
Lafond,  un  accident  qui  aurait  pu  devenir  grave  ar- 
riva au  dernier  acte.  Payen  (Bertram)  entraîna  avec 
lui,  dans  un  mouvement  mal  combiné,  Lafond  et  Mme 
Moinet  sur  la  trappe.  Celle-ci  s'ouvrit  brusquement, 
Lafond  disparut  à  moitié  et  put  se  retenir  au  plan- 
cher, Payen  tomba  sans  se  faire  de  mal,  Mme  Moinet 
fut  renversée  la  tête  dans  le  vide.  On  accourut  au 
secours  des  artistes;  la  chanteuse  fut  emportée  éva- 
nouie et  la  représentation  ne  put  être  terminée. 


244 


LE  THEATRE  A  NANTES 


Dans  le  courant  d'octobre,  M.  Valembert  donna 
sa  démission  pour  la  campagne  suivante.  Jusqu'à 
la  fin  de  la  saison  en  cours,  il  fit  face  à  ses  enga- 
gements. 


XVIII 

DIRECTIONS  :  PONÇHARD.  —  ROUX 

LEMONNIER.  —  LAFEUILLADE 

PRAT.  —  LAFFITTE 


18:^6-1844 


E  directeur  choisi  par  la  municipa- 
lité pour  la  saison  1836-1837,  fut 
M.  Ponchard,  musicien  d'un  cer- 
tain mérite.  La  subvention  était  de 
25,000  fr.,  mais  le  directeur  était 
forcé  d'exploiter  le  théâtre  des  Va-^ 
riétés,  place  da  Cirque.  La  troupe  réunie  offrait  un 
excellent  ensemble.  Les  débuts  se  passèrent  sans  en- 
combre ;  il  n'y  eut  pas  une  seule  chute.  Voici  la  liste 
des  artistes: 


246 


LE  THEATRE   A   NANTES 


SAISON   1836-1837 


PONCHABB,     DIRECTEUR 
HUNY,  chef  d'orchestre. 


Opéra 


Mlif. 


BIZOT,  iPF  ténor. 
CHEVALIER,     id. 
CHEMELSER,  2e  ténor. 
BOUVARET,  3e  ténor 
HEURT  AUX,   le  basse-chant. 
BRETOIS.  Ire  basse. 
LESBROS,  baryton. 
BRODELLE,  ténor  comique. 
ORANGER,  ténor  grime. 
L AVOCAT,  3e  basse. 

Mmes 
THILLON,  le  soprano. 
BIZOT,  le  soprano. 
MILLER,  travesties. 
BRETON,  2e  soprano. 
LEVY,         id. 
CHEVALIER,      id. 
DURAND,  contralto. 

Ballet 

MM. 

ACHILLE,  uAiire,  1er  danseur 
ADOLPHE,  danseur  comique. 


Mmes 

FANNY  ROUSSEAU,   Ireda». 

seuse. 
CLOTILDË.  2e  dansens*. 
Huit  Figurantes. 

Comédie  et  Drame 

MM. 
LEMADEE,  1er  rôle. 
TOUDOUZE.  raisonneur. 
ALEXIS,  jeune  premier. 
BOUVARET,  2e  amoureux. 
CHARLES,  financier. 
BRKTON,  1er  comique. 
BRONDEL,      id. 
VALLET.  le  «omique 
ANATOLE,  3e  r^Jlé. 

MM. 

VENZEL,  1er  rôle. 
FELIX,  jeune  premier», 
LEVY,  2e  rôle. 
ANAIS,  3e  amoureuse. 
CHEVALIER,     id. 
BRETON,  2e  rMos. 
MELVAL,  soubrette. 
DURAND,  mère  noble. 
COCHEZE,        id. 


J'ai  déjà  parlé  de  quelques-uns  des  chanteurs  cN 
dessus.  Il  faut  donner  aussi  une  mention  toute  spé- 
ciale à  Mme  Thillon,  dontlavoix était  d'une  pureté  dé- 
licieuse ;  à  Mme  Miller,  et  enfin  à  M  Heurtaux, 
une  basse-chantante  remarquable  qui  vocalisait  avec 
une  charmante  facilité. 

C'est  à  la  direction  Ponchard  que  l'on  doit  la  mise 
à  la  scène  de  Guillaimie  Tell  (8  juillet  1830),  que  les 
amateurs  nantais  désiraient  vivement  applaudir. 
L'opéra  de  Rossini   fut  très  favorablement  accueilli 


DIRECTION   PONGHA.RD.  —  GUILLAUME-TELL        247 


mais  son  succès  fut  loin  d'égaler  celui  de  Robert  le 
Diable.  Lesbros  fut  superbe  dans  Guillaume.  MM. 
Bizot  et  Heurtaux,  Mmes  Thillon  et  Bizot  le  secon- 
dèrent dignement.  Huny  avait  apporté  tous  ses  soins 
à  Texécution  de  cette  œuvre,  et  sous  son  énergique 
direction,  les  musiciens  firent  merveille.  Malheureu- 
sement, le  lendemain  de  la  première  de  GuîllaiiTne, 
M.  Huny  partait  pour  Marseille,  où  il  venait  d'être 
nommé  chef  d'orchestre.  Il  laissa  à  Nantes  d'unani- 
mes regrets. 

Le  Cheval  de  By^onzeiuX  aussi  une  des  nouveautés 
de  la  saison;  le  succès  de  cette  chinoiserie  plus  ou 
moins  musicale  fut  immense. 

Le  Postillon  de  Longjiimeau,  Gustave  III,  qui 
fut  splendidement  monté,—  la  musique  étant  impuis- 
sante à  soutenir  l'œuvre,  il  fallait  trouver  un  moyen 
pour  attirer  le  public,  —  Le  Dieu  et  la  Bayadère,  le 
Revenant,  la  Nonne  sanglante,  les  Sept  Enfants 
de  Lara,  Kean,  Une  famille  au  temps  de  Luther, 
furent  les  principales  pièces  Jouées  sous  la  première 
direction  Ponchard. 

Le  violoniste  Baillot,  Mme  Pradher,  M.  et  M^e  Allàn, 
Bocage,  Lepeintre  et  Révial,  vinrent  donner  des  re- 
présentations. 


* 


Ponchard  conserva  la  direction  Tannée  suivante. 
La  municipalité  réduisit  les  charges  de  la  direction. 
L'obligation  de  jouer  aux  Variétés   ne  fut  plus  que 


248 


LE  THEATRE  A  NANTES 


facultative,  et  l'opéra  ne  fut  exigé  qu'à  partir  du  qua- 
trième mois. 

SAISON  1837-1838 


PONCHARD,      DIRECTEUR 
THILLON,  chef  d'orchestre. 
CHARLES,  régissear. 

Opéra 

MM. 

TERRA,  fort  ténor. 
LEMAIRE,  ténor  Jéger. 
GUSTAVE,  2e  ténor. 
PAPUET,  bnrylon. 
LEiMONNlER,  Ire  basse. 
CAMET,  2e  basse. 
PERRON,  ténor  comique. 
VALLET,  28  ténor  comique. 
GRANGKR,  ténor  grime. 
LEOPOLD,  3e  basse. 

Mmes 

THILLON,  Ire  soprano. 
LEMESLÈ,  lresopr;mo sérieuse 
KIHN,  soprano  comique. 


LAUSTE.  soprano  comique. 
DURAND,  contralto. 

Drame  et  Comédie 

MM. 

ROCHE,  jeune  premier. 
TOUDOUZE,  1er  rôle. 
ALEXIS,  jeune  premier. 
LACOSTE,  2ft  amoureux. 
CHARLES,  financier. 
GRANGER,  grime. 
RENÉ,  1er  comique. 
VALLET.  2e  comique. 
LEOPOLD,  3e  rôle. 

Mmes 

ROCHE,  1er  rôle. 
FELIX,  jpune  première. 
SAULNIER,  2e  amoureuse. 
ANAIS.  3e  amoureuse. 
COCHEZË,  caracière. 
DURAND,  mère  noble. 


La  troupe  de  comédie, cette  année,  était  en  général 
fort  mauvaise.  L'opéra  était  supportable.  En  somme 
la  saison  fut  des  plus  médiocres. 

Le  dimanche  10  décembre  1837,  on  avait  affiché 
VAmtiassadrice  et  la  Muette  «  avec  un  nouveau 
dénouement,  » 

L'attrait  de  ce  long  spectacle  avait  attiré  beaucoup 
de  monde.  Mais  quelle  ne  fut  pas  la  surprise  des 
spectateurs  de  voir  à  la  fin  du  4e  acte  de  la  MuettCr 
les  musiciens  plier  bagages,  la  rampe  s'éteindre,  et 


DIRECTION  PONGHARD.  —  LA  JUIVE  249 

le  lustre  commencer  à  baisser.  On  se  demanxle  si 
c'est  là  le  nouveau  dénouement  promis,  et  les  mur- 
mures éclatent.  Bientôt  la  salle  entière  est  en  émoi. 
Les  projectiles  pleuvent  de  toutes  parts;  petits  bancs, 
chaises,  strapontins  volent  dans  l'orchestre  et  lancés 
avec  adresse,  défoncent  les  timbales  et  les  basses; 
on  brise  le  lustre  du  vestibule ,  on  casse  aussi  les 
réverbères  du  péristyle.  La  police,  impuissante  à 
maintenir  la  foule,  fut  forcée  d'aller  chercher  une  bri- 
gade de  gendarmerie  qui  mit  plus  d'une  demi-heure 
à  faire  évacuer  la  salle. 

Le  lendemain  la  mairie  s'émut  du  mécontentement 
général.  Le  maire  fit  appeler  le  directeur,  le  tança 
vertement  et  le  menaça  de  supprimer  la  subvention 
s'il  ne  faisait  pas  ses  efforts  pour  contenter  le  pu- 
blic. 

Le  fait  le  plus  important  de  cette  piteuse  saison  fut 
la  représentation  de  la  Juive  (1  mars  1838).  La  soirée- 
commença  sous  les  plus  mauvais  auspices.  Le  lever 
du  rideau  était  annoncé  pour  6  h.  1/4,  et  l'opéra  ne 
commença  qu'après  7  heures,  au  milieu  d'un  tapage 
épouvantable.  Mais  les  beautés  du  chef  d'œuvre 
d'Halévy  calmèrent  bientôt  les  esprits  irrités.  La 
Juive  remporta  un  triomphe  complet.  Mlle  Lemoule, 
qui  se  trouvait  en  représentation  à  Nantes,  chanta 
merveilleusement  Rachel.  Le  cardinal  était  fort  bien 
représenté  par  Lemonnier.Les  autres  rôles  étaient  pas- 
sablement tenus  par  MM.  Terra,  Lemaire,  Mme  Le- 
mesle. 


250  LE  THEATRE  A  NANTES 

Hernayii  fut  joué  cette  année.  Immense  succès 
pour  l'œuvre  et  les  deux  principaux  interprètes,  M. 
et  Mme  Roche. 

Parmi  les  autres  nouveautés,  citons  :  VArnbassa- 
drice,  le  Dotnino  Noir  qui  excita,  paraît-il,  un  long, 
ennui,  —  tout  comme  aujourd'hui  —  et  la  Double 
Echelle^  la  première  pièce  d'un  jeune  musicien,  bien 
inconnu  alors,  du  nom  d'Ambroise  Thomas. 

Mme  Fay,  Bouffé,  Ligier,  Odry,  vinrent  en  repré 
sentations. 

•  • 

Une  nouvelle  direction  Ponchard  était  impossible. 
La  mairie  choisit  comme  directeur,  M.  Roux,  mari 
de  la  créatrice  du  rôle  d'Alice  de  Robert  à  Nantes. 

La  subvention  demeura  fixée  à  25,000  francs,  de  plus» 
la  ville  prenait  à  sa  charge  le  paiement  de  l'éclairage, 
jusqu'à  concurrence  de  6.000  francs,  celui  d'un  décor, 
jusqu'à  1,200  francs  et  donnait  encore  une  indemnité 
de  200  francs  au  directeur,  pour  chaque  décor  re- 
peint, jusqu'à  concurrence  de  1,200  francs.  Pendant 
l'été,  le  vaudeville  était  seul  exigé.  Le  nouveau  di- 
recteur profita  de  cette  faculté  qui  lui  était  laissée» 
d'où  mécontentement  du  public,  habitué  à  avoir  une 
troupe  complète  toute  Tannée.  Le  soir  de  l'ouverture, 
le  tapage  dura  sans  discontinuer,  de  sept  heures  à 
onze  heures.  Le  directeur  céda  et  annonça  qu'il  don- 
nerait une  troupe  de  comédie  complète.  Le  tapage  se 
-calma,  mais  pour  recommencer    les  jours  suivants. 


DIRECTION  ROUX.  —  LES  HUGUENOTS 


25t 


On  voulait  l'opéra.  La  mairie  ferma  le  théâtre  pen- 
dant quelques  jours,  enfin  un  arrangement  survenu 
avec  la  municipalité,  qui  augmenta  de  4,500  francs 
la  subvention,  permit  à  M.  Roux  de  donner  une  trou- 
pe complète  et  d'ouvrir  définitivement  Graslin. 

SAISON  1838-1839 


ROUX  DIRECTEUB 

FIOT,    régisseur. 
HETTE,  chef  d'orchestre. 

Opéra 

MM. 

WERMELEN,  for  ténor. 
MAIRE,  2e  id. 

JOURDHEUIL,  martin. 
PAUL  VERT,  ire  basse. 
MONTREUIL,  trial. 
GRANGER,  laruette. 

Mmes. 
HONORINE,  mère  dugazon. 
BERNABD,  duègne. 
TBùSSElRE,  chanteuse  légère. 
•ROUX,  falcon. 
MILLER,  dugazon. 
LION,  2e  chanteuse. 

Ballet 

MM. 

TOUSSAINT,  1er  danseur. 
LAURENÇON,  2e    id. 


Mmes. 

ROUSSELET,  ire  danseuse. 
LAURENÇON,  2e       id. 

Comédie 

MM. 

TOUDOUZE,  1er  rôles. 
RO(]HE,  jeune  premier. 
GERMAIN,      2e      id. 
MOREAU,  ler  amoureux. 
CHARLE,  financiers. 
RIGAUl).  2e  rôles. 
GRANGER.  grimps. 
GERMAIN,  pères  nobles. 
VAL  MONT,  1er  comique. 
MONTREUIL,  2e    id. 

Mmes. 
ROCHE,  lor  rôles.     . 
REAUDOUIN,  jeune  Ire. 
MILLER,  Ire  amoureuso. 
RELMONT,  jpune  amoureuse. 
SAIGNE,  roquettes. 
VALMONT,  soubrettes. 
GERMAIN,  mères  nobles. 
COGHÈZE,  grimes. 


Le  nouveau  directeur  montra  peu  d'activité,  et 
bientôt  il  se  trouva  dans  l'impossibilité  de  faire  face 
à  ses  engagements.  Les  artistes  se  constituèrent  en 
Société,  mais  gardèrent  à  leur  tête  M.  Roux. 


252  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Les  Huguenots,  promis  depuis  longtemps,  furent 
enfin  joués  le  21  mars  1839.  L'œuvre  de  Meyerbeer  fut 
représentée  en  entier,  avec  le  1er  tableau  du  5e  acte, 
que  l'on  coupe  aujourd'hui.  Le  ténor  Wermelen  fit  un 
excellent  Raoul.  Dans  le  duo,  il  eut  des  moments  di-  • 
gnes  d'un  grand  artiste.  Mme  Roux  chanta  bien  Va- 
lentine.  Les  autres  interprètes  étaient  Mmes  Tesseire 
et  Miller  ;  MM.  St-Ange  et  Jourdeuil. 

Le  nouvel  opéra  remporta  an  vif  succès,  mais 
les  premiers  soirs  le  public,  dérouté,  resta  fort  indécis. 
Camille  Mellinet,  un  connaisseur  pourtant,  écrivit  le 
lendemain  de  la  représentation  :  «<  Nous  somm^^s  sor 
tis  étourdis,  sans  avoir  rien  retenu,  rien  compris. 
C'est  une  sorte  de  fantasmagorie  accompagnée  d'un 
grand  bruit  qui  nous  a  laissés  ennuyés  et  fatigués.  >» 
Cette  œuvre  qui  parait  si  claire  à  présent  et  qu'on  lance 
toujours  à  la  tète  des  partisans  de  la  musique  actuelle, 
ne  fut  pas  plus  comprise,  de  prime  abord,  par  les  spec- 
tateurs d'autrefois,  qu'une  partition  de  Wagner  ou  de 
Saint-Saëns  par  les  spectateurs  d'aujourd'hui.  Seule- 
ment, nos  pères  ne  se  décourageaient  pas.  Ils  reve- 
naient entendre  et  finissaient  par  s'enthousiasmer 
pour  l'œuvre  qui  les  avait  tant  ennuyés  le  premier  soir. 

On  joua  aussi  pendant  cette  campagne  Marion 
Delorme^  Ruy-Blas,  Anne  de  Boleyn. 

Mlle  George  vint  jouer  Marie  Tudor,  Lucrèce 
Borgia,  Mérope,  la  Tour  de  Nesle,  et  Frédéric 
Lemaitre  se  vit  acclamer  dans  Richard  DarlingtoUr 
Othello,  l'Auberge  des  Adrets,  Robert  Mac  aire. 


DIRECTION  ROUX  253 


Mme  Dorval,  Dérivis,  Lhérie,  Lepeintre  et  Philippe 
furent  les  autres  artistes  en  représentations. 

Deux  journaux  de  théâtre  se  fondèrent  pendant 
cette  saison  :  Vert-  Vert  et  la  Corbeille.  Ce  dernier 
était  fort  bien  rédigé  par  V.  Mangin. 

La  Mairie  autorisa  ces  feuilles  à  se  vendre  dans  la 
salle  sous  les  conditions  suivantes  :  l*^  Les  vendeurs 
devaient  être  munis  d'une  plaque  portant  le  nom  du 
journal  :  2'  Ils  ne  pouvaient  vendre  que  pendant  les 
entr'actes  :  o*  Le  titre  du  journal  pouvait  seul  être  crié. 

Cette  autorisation  ne  tarda  pas  à  être  supprimée. 
Le  directeur  ayant  retiré  ses  entrées  à  la  Corbeille^ 
la  Ville  interdit  la  vente  de  tout  journal  dans 
le  théâtre. 

L'Administration  s'occupa  aussi  cette  année-là  des 
"  entrées  dans  les  coulisses.  On  sait    qu'à  Nantes  la 
Mairie  s'est  constamment  montrée  d'une  hégueulerie 
par  trop  ridicule.  Quelques  auteurs  s'étant  vu  refu- 
ser l'entrée  de  la  scène,  réclamèrent.  Le  maire  écri- 
vit dans  plusieurs  villes  pour  connaître  les  usages. 
Lyon,  Marseille,  Bordeaux,  Lille,  répondirent  que 
chez  eux  pareille  prohibition  n'existait  pas.  Mais  à 
Nantes,  les  choses  sont  encore  dans  le  même   état. 
Cette  question  des  entrées  au  foyer  ou  sur  la  scène 
n'est  pas  encore  réglée,  et  j'ai  vu  un  de  mes  confrè- 
res d'un  des  plus  grands  journaux  de  Paris,  se  voir 
brutalement  refuser  l'accès  des  coulisses,  un  soir  de 
première  représentation,  alors  qu'il  voulait  aller  par 
1er  à  l'auteur,  son  ami. 


25i 


LE  THEATRE  A  NANTES 


Il  est  nécessaire  qu'il  y  ait  une  surveillance  pour 
les  entrées,  mais  aussi  faut-il  qu'elle  soit  faite  avec 
discernement. 


M.  Lemonnier,  une  basse  qui  avait  laissé  de 
bons  souvenirs  à  Nantes,  prit  la  direction  pour  la 
campagne  suivante.  Il  était  associé  avec  deux  de  ses 
artistes,  MM.  Bizot  et  Oudinot.  La  Ville  nomma 
M.  Lemonnier  directeur  pour  trois  années  et  vota, 
après  quelques  difficultés,  une  subvention  de  50,000 
francs. 

SAISON   1839-1840 


LEMONNIER,    DIRECTEUR 

hETTli,  chef  d'orchestre 


Opéra 


WM. 


ADRIEN,  fort  ténor. 
BJZOT,  1er  ténor  léger. 
OUDINOT,  ténor. 
LEtiAlGiNEUU,  '2e. 
ISERET,  3e. 
BECQU ET,  baryton. 
GARBET,  2c  basse. 
LEMONiNlER,  id. 
PARIS,  biisse  comique, 
BRIAN D,  2e  basse. 
DUCHATEAU,  ténor  comique. 

M  m  es 
PROVOST-COLON,  Ire  chan- 
teuse. 
BIZOT.  id. 
OLIVIÉ,  dugazon. 
NERET,  2e  chanteuse. 
DELROUX,  2o  duijazon. 
ADRIEN,  3e 
HESS,  forte  chanteuse. 
SAINT-FIRMIN,  duègne. 


Danse 
mi. 

LAUHENÇON,     maître,      1er 

danseur  comique. 
PETIPAS,  ier  danseur. 
DUCHATEAU,  2e. 

•M  m  H  s 
FERDINAND,  Ire  danseuse. 
L/^URENGON,  2e  danseuse. 
FERDINAxND,         id. 


Comédie 


MM. 


ROCHE,  jeune  ier. 
TOU DOUZE,  père  noble. 
GHOTTE,  2e  amoureuse. 
BARON,  financiers. 
HENRI,  1er  comique. 
LUILDET,  2e. 

Mmes 
ROCHE,  1er  r<yie. 
MÉNARD,  jeune  1er. 
MARTIN,  2e  amoureuse. 
LEGAIGNEUR,  soubrette. 
COCHÈZE,  duègne. 


DIRECTION  LEMONNIER.  —  LUCIE  255 

Oudinol,  le  jour  de  l'ouverture,  prononça,  selon  la 
coutume,  uii  speech  aux  spectateurs.  Le  sien,  fort  bien 
trouvé,  lit  un  excellent  effet  sur  le  public. 

La  troupe  était  bonne.  Mme  Prévost-Golon  a  laissé 
d'excellents  souvenirs  à  Nantes.  Malheureusement,  le 
répertoire  fut  assez  restreint.  Le  fort  ténor  connais- 
sait seulement  la  Juive, Guillaume  et  la  Muette  et  il 
était  forcé  d'apprendre  aufur  etàmesure  chaque  opéra. 

Luciede  Lammermoor  fit  son  apparition  le  24  octo- 
bre 1839.  L'opéra  de  Donizeti  i  fut  chanté  avec  succès  par 
M'"ePrévost-Golon,MM.Adrien,BecquetetLegaigneur. 

Les  autres  nouveautés  principales  furent  Made- 
moiselle de  Belle-Isle  et  l'Eau  merveilleuse. 

Mme  Lebrun,  de  l'Opéra,  et  les  sœurs  Millanolo  se 
firent  entendre  à  Graslin. 


*  • 


Lemonnier,  je  l'ai  dit  déjà,  avait  été  nommé  pour 
trois  années,  mais  au  bout  de  sa  première  campagne 
il  renonça  à  son  privilège  sous  prétexte  que  la  Mairie 
refusait  de  lui  laisser  fermer  le  théâtre  pendant  mai, 
juin  et  juillet. 

L'administration  fut  donc  forcée  de  se  mettre  en 
quête  d'un  directeur.  Elle  choisit  M.  Lafeuillade  qui 
a  laissé  à  Nantes  les  souvenirs  d'un  homme  de  la 
plus  haute  honorabilité.  La  subvention  était  main- 
tenue à  50,000  fr.,  mais  à  condition  d'avoir  pendant 
onze  mois  une  troupe  complète  en  tous  les  genres. 


256 


LE  THEATRE  A  NANTES 


€ette  obligation  était  fort  dure,  aussi  M.  Lafeuillade 
ne  put-il  tenir  ses  engagements  qu'au  prix  des  plus 
lourds  sacrifices. 


SAISON  1840-1841 


LAFEUILLADE, 

DIRECTEUR 

HASSELMANS,ehef  d'orchestre 

BERTIN,   régisseur 

Opéra 

MM. 
LAFEUILLADE,  fort  ténor. 
GELLAS.  Icnor  léger. 
OUDINOT,  ténor. 
STEPHANE,  2e  ténor. 
CONSTANT,  3e    id. 
DERVILLIERS,  baryton. 
HERMANN-LEON,  '2e  basse. 
LAVILLIER,    basse  comique. 
PARIS,  htruette. 
DE  PLAxNK,  3e  basse. 
BLANCHAKD,  ténor  comique. 
DUGHATEAU,  id. 

M  m  es 
CUNDEIX,  Ire  chanteuse. 
St-CHARLES,  forte  chanteuse. 
OLIVJÉ,  dugazon. 
CONSTANCE.  2e  dugazon. 
VILER,  3e  dugazon. 
St-FIRMIN,  duègua. 
HESS,  mère  dugazon. 


Danse 

MM. 
PETITPAS,  1er  danseur. 
TELLE  (Constant), 2e  danseur. 
DUCHATEAU,  danseur  comi- 
que. 

Mmes 
FERDINAND,  Ire  danseuse. 
P.  FERDINAND,  2e    id. 

Comédie 

MM. 
ROCHE,  jeune  1er. 
CONSTANT,  2e  amoureux. 
TOUDOUZE,  2o  rôles. 
CHAKLES,  financier. 
FERDLXAND,  père  noble. 
HENRI,  1er  comique. 
GUILLET,  2e  comique. 

Mmes 
ROCHE,  1er  rôle 
JOLLY,  jeune  1er. 
DEBROUX,  ingénuité. 
NEUVILLE,  soubrette. 
COCHEZE,  duègue. 


Il  faut  remarquer  dans  cette  troupe  le  nom  d'Her 
mann-Léon,  une  basse  excellente,  encore  à  Taurore 
de  sa  carrière  qu'il  devait  terminer  brillamment  â 
rOpéra-Gomique.  Citons  aussi  Lafeuillade,  ténor  de 
grand  mérite. 


DIRECTION  LA.FEUILLADE.  —  LA  FAVORITE          257 

Il  y  eut  plusieurs  chutes  dans  la  troupe.  Mme  Gun- 
dell  échoua  ;  Mme  Bultell  lui  succéda,  mais  cette 
artiste  devint  malade  et  fut  remplacée  par  Mme 
Duchampy.  MM.  Gellas  et  Dervillier,  tombèrent  eux 
aussi  ;  ils  eurent  comme  successeurs  deux  bons 
chanteurs,  MM.  Damoreau  et  Abadie. 

Le  18  mars  1841,  il  y  eut  une  grande  panique  dans 
la  salle.  Une  Tiolente  explosion  de  gaz  s'était  pro- 
duite dans  le  magasin  des  costumes.  Il  n'y  eut  aucua 
accident  à  déplorer. 

La  Favorite  fut  jouée  pour  la  première  fois  le  15 
avril  1841.  L'opéra  de  Donizetti,très  bien  monté,rem- 
porta  un  succès  unanime.  L'interprétation  confiée 
à  MM.  Lafeuillade,  Hermann-Léon,  Abadie  et  à 
Mme  Duchampy  était  irréprochable. 

On  joua  aussi  pendant  cette  saison  :  les  Premières 
Armes  de  Richelieu,  Aymé  de  Boleyn,  avec  les  réci- 
tatifs, le  Verre  d'eau  et  la  Chaste  Suzanne ^  un  opéra 
bien  oublié,  de  Monpou. 

Bouffé  vint  donner  une  série  de  représenta- 
tions. 

Les  habitués  et  les  abonnés  du  .théâtre,  satisfaits  de 
l'administration  Lafeuillade,  se  réunirent  pour  faire 
Une  souscription  de  20,000  fr,  destinée  à  venir  en  aide 
au  directeur;  les  souscripteurs  mettaient  seule- 
ment comme  condition  à  leurs  concours,  que  la  ville 
se  chargerait  de  tous  les  frais  d'éclairage.  Le  Conseil 
municipal  refusa  et  la  souscription  n'aboutit  point. 

i7 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


Malgré  ses  pertes,Lafeuillade  demanda  encore  la  di- 
rection pour  l'année  suivante. Les  artistes  s'associèrent 
avec  lui  pour  un  cinquième  de  leurs  appointements.Le 
(Conseil  qui  avait  refusé  de  payer  l'éclairage,  consen- 
tit à  une  augmentation  de  subvention.  La  somme  de 
60,000  francs  fut  inscrite  au  budget  de  la  ville  pour 
le  tbéâtre. 


SAISON  1841-1842 


LAFEUILLADE, 

DIHECTEUR 

I|ASSELMANS,chef  d'orchestre 

BERïlN,  régisseur 

Opéra 

MM. 

LAfEUILLADE,  fort  ténor. 
BERT<»N,  lénor  léger. 
OUDINOT,  lénor. 
LECiAJGNEUR,  2e  ténor. 
POITEVIN,  Ire  bass^. 
BARDON,  basse  comique. 
PARIS,  larueite. 
MEUNIER,  trial. 
D£  PLANCK,  3e  basse. 

Mmcs 
DUCHAMPY,  Ire  chanteuse, 
St-CHARLES,  forte  chanteuse. 
GENOT,  dujîazon. 
LAVOCAT,  2e  forte  chanteuse. 
CRESSENT,  2e  dugazon. 
FOIGNET,  duègne. 


Danse 


M. 


PETITPAS,  1er  danseur. 

Mmt's 
FERDINAND,  Ire  danseuse. 
P.  FEHD1NAND,  2ô    id. 

Comédie 

MM. 

ROCHE.  1er  rôle. 
WABLE.  jeune  1er. 
TOUDOUZE,  père  noble. 
PKR  BEAU,  financier. 
LUXEUIL,  1er  comique. 
ADOLPHE,  2e  amoureux. 
GUILLET,  2e  comique. 

M  mes 
ROCHE.  1er  rôle. 
BEIGBEDER,  jpune  1er. 
DEBROUX,  ingénuité. 
CHAMAND,  soubrette. 
COCHEZE,  duëgue. 


Cette  troupe  était,  en  général,  excellente.  La  basse 
Poitevin,  qui  possédait  une  voix  magnifique,  était  le 
propre  père  de  M.Poitevin,  basse  chantante,  qui 
devait  devenir,  en  1888,  directeur  du  théâtre  Graslin; 
le  ténor  léger  Berton  était  le  petit-fils  de  l'auteur  de 
Montano  et  Stéphanie. 


DIRECTION  LAFEUILLADE  259 

Mlle  Saint-Charles  avait  été  réengagée  par  le  direc- 
teur, qui  avait  cédé  à  certaines  influences.  La  plus 
grande  partie  des  abonnés  était  fort  irritée  contre  elle 
et  la  sifflait  outrageusement  pendant  que  le  parterre 
applaudissait  à  oatrance.  Un  soir  que  la  malheureuse 
artiste  était  encore  plus  sifflée  que  d'habitude,  on 
Tit  un  abonné.  M.  Ab...,  sauter  sur  la  scène,  offrir  son 
bras  à  la  chanteuse  et  l'accompagner  au  dehors  d*t 
là  scène.  Loin  de  calmer  les  esprits,  cette  aventure 
ne  fit  que  les  irriter.  Le  tapage  augmenta  encore 
les  jours  suivants,  d'autant  plus  que  la  munici- 
palité avait  fait  déclarer  Mme  Saint-Charles  admise, 
jugeant  que  les  applaudissements  étaient  supérieurs 
en  nombre  aux  sifflets. 

Le  maire  de  Nantes  reçut  à  ce  propos  une  lettre 
que  je  crois  devoir  publier  pour  montrer  combien,  à 
cette  époque,  les  choses  du  théâtre  passionnaient  les 
esprits. 

«•  Monsieur, 

»  Puisque  vous  avez  assez  peu  de  justice  pour  donner 
gain  de  cause  à  un  parterre  entièrement  composé  de  gens 
■alariés  par  l'administration  sur  une  opposition  dirigée 
par  une  masse  d'abonnés,  vous  serez  responsable  jusque 
devant  les  tribunaux,  s'il  le  faut,  de  Topposition  conti> 
nuelle  que  va  éprouver  Mme  Saint-Charles,  chaque  fois 
qu'elle  reparaîtra.  Malgré  l'injonction  de  vos  commis- 
saires, nous  sifflerons  aux  premières  sans  vouloir  sortir, 
à  moins  que  vous  n'ayez  l'imprudence  de  nous  en  faire 
arracher  de  force  par  les  gendarmes  et  les  soldats.  Nous 
vous  prouverons  que  nous  avons  la  majorité,  à  moins  que 
le  directeur  ne  donne,  tous  les  jours  où  l'actrice  en  ques- 


260  *  LE  théatrp:  a  nantes 


tion  doit  jouer,  150  billets  de  claqueurs.  Nous  ne  souffri- 
rons pas  que  cette  peste  qui  infeste  les  théâtres  de  Paris, 
fasse  la  loi  chez  nous  qui  payons  60,000  francs  de  subven- 
tion au  directeur  du  théâtre.  Nous  vous  proposons  un© 
«nquête  sur  la  manière  dont  est  exécité  le  cahier  des 
charges  imposé  par  le  Conseil  municipal  au  directeur,  et 
si  on  nous  pousse  à  bout,  nous  vous  prouverons  que 
l'obligation  faite  au  directeur  de  fournir  des  artistes 
Aenant  de  villes  d'une  importance  égale  au  moins  à  celle 
de  Nantes,  n'a  pas  été  exécutée  cette  année  pour  un  seul 
des  nouveaux  acteurs.  Evitez  des  collisions,  M.  U  Maire, 
un  grand  nombre  de  jeunes  gens  et  d'hommes  sérieux  et 
marquants  ont  bl  mé  votre  décision  d'hier  soir.  En  cons- 
cience, que  deviendra  le  droit  du  public  qui  paie  ?  Est-il 
possible  de  refuser  un  acteur  si  une  protestation  aussi 
énergique  que  celle  d'hier  soir  ne  suffit  pas.  Laissez 
passer  la  justice  des  abonnés  ou  bien  fermez  le  théâtre 
plutôt  que  de  le  laisser  diriger  par  les  manœuvres  d« 
gens  payés  à  la  soirée. 

Un  Abonné. 

Devant  une  telle  opposition,  Mme  Saint-Charles 
finit  par  résilier. 

Le  12  octobre  1841,  la  Fille  du  Régiment  fit  son 
apparition  à  Nantes.  Le  critique  musical  du  Breton 
se  montra  fort  sévère  pour  cet  opéra  t  vraie  parade 
musicale,  écrit-il,  qui,  pour  mieux  nous  transporter  à 
la  pensée  des  baraques  ambulantes,  n'a  pas  oublié  le 
tambour  et  la  grosse  caisse.  C'est  une  macédoine 
lyrique  sans  aucun  caractère.  » 

Franchement,  la  Fille  du  Régiment  ne  mérite  pas 
qu'on'la  traite  avec  un  tel  mépris  ;  cet  opéra  possède 
des  pages  charmantes  et  qui  n'ont  aucunement  vieilli. 


DIRECTION  LA.FEIJILLA.de.  —  NOKM.V  261 


C'est  même  peut-être   l'œuvre  la  plus  complète  de 
Donizetti. 

La  première  représentation  de  Norma  eut  lieu  le 
25  janvier  1842.  Succès  modéré,  malgré  une  interpré- 
tation supérieure.  Mme  Duchamp  fut  superbe  dans 
Norma,  et  M.  Lafeuillade  excellent  dans  Pollion. 

Le  Giiittarero  et  Robert  Devereux  virent  aussi  le 
jour  cette  année-là. 

Ponchard,  Marié,  Mme  Ducrest,  Mme  Ernst,  qui» 
dans  Robert-le-DiaUe,  exécuta, à l'étonnement  géné- 
ral, le  tour  de  force  de  chanter  Alice  et  Isabelle,  vin- 
rent donner  des  représentations.  Enfin,  Mme  Viganoet 
Tamburini  se  firent  entendre  dans  un  grand  concert. 
Orgie  de  macaroni  I 

Pour  la  campagne  suivante,  le  Conseil  municipal 
refusa  d'accorder  une  subvention  en  numéraire.  La 
▼ille  prenait  seulement  à  sa  charge  les  frais  de  gaz 
et  les  appointements  des  machinistes,  du  peintre  dé- 
corateur et  du  concierge.  Malgré  cela,  il  se  trouva  un 
directeur,  Prat,  pour  prendre  le  théâtre  dans  de  pa- 
reilles conditions.  Il  est  vrai  qu'aucun  genre  ne  lui 
était  imposé  par  le  cahier  des  charges  et  il  en  profita 
pour  ne  donner  qu'une  troupe  de  comédie.  De  là 
mécontentement  exprimé  dans  le  public,  non  seule- 
ment contre  Prat,  mais  aussi  contre  la  municipalité. 
Le  jour  de  l'ouverture,  une  véritable  émeute  éclata 
dans  la  salle.  De  toutes  parts  on  demandait  le  réta- 
blissement de  la  subvention.  Le  tapage  dura  sans  dis- 


262 


LE   THEA.TRE   A  NANTES 


continuer  pendant  quatre  heures.  Les  spectateurs 
furieux  cassèrent  les  pupitres  et  brisèrent  les  portes. 
La  police  impuissante  dut  avoir  recours  à  l'infanterie 
qui  pénétra  dans  la  salle  au  roulement  du  tambour 
et  parvint  à  la  faire  évacuer.  Pendant  plusieurs  jours, 
les  représentations  furent  des  plus  agitées.  Les  ar- 
tistes étaient  impitoyablement  refusés.  Finalement  le 
théâtre  ferma  au  mois  d'août.  Le  Conseil  municipal 
réuni  se  décida  à  voter  une  albcation  de  iO.OOJ  francs 
au  directeur.  Le  chiffre  était  encore  insuffisant,  aussi 
dans  la  séance  du  7  septembre  18^i2,  nos  édiles,  reve- 
nus à  des  sentiments  plus  sensés,  accordèrent  enfin 
une  subvention  de  40,000  francs. 


SAISON  1842-1843 


PRAT,  DIBECTEUB. 

HASSELMANS,  chef  d'orchestre 
BERTIN,  régisseur. 

Opéra 

MM. 

HUNER,  1er  lénor. 
HENKIOT,  téDor  léger. 
ALERME,  2e 

St-AN<;E,  2e 

MEZERAY,  baryton. 
MATHIEU,  2e  basse  chantante. 
POTE  H,  basse. 
St-ROiMAlN,  2e  basse. 
LAUTMANIf,  trial. 
PARIS,  laroetto. 
ORANGER,  grime. 
ARTHUR.  2o  amoureux. 
DEPLANCHE,  1er  comique. 
BERTIN,  2e  comique. 

M  mes 
ROCHE,  1er  rôle. 
PETIT,  jeune  première. 


M  mes 

MARGUÉRON,  sopr.  sérieuse. 
ROY,  soprano  légère. 
SANDELION,  dugazon. 
IMbERT,  2echanieuso. 
FOIGNET,  duègne. 
DAMAS,  2e  dugazoa. 

Comédie 

MM. 

ROCHE,  1er  rôle. 
WABLE,  jeune  premier. 
TOUDOUZE,  père  noble. 
DELAMARRE.  financier. 
LAUTMANN,ler  comique. 
PARIS,  paysan. 
GRANGER,  grime. 
WABLE,  1er  rôle. 
POIRIER  grande  coquette. 
CAILLOT,  soubrette. 
LÉONlDE,ingénuilé. 
FOIGNET,  duègne. 


DIREfiTION  PRA.T  263 


Cette  troupe,  réunie  assez  tard,  offrait  d'as?ez  bons 
éléments.  Le  ténor  Huner,  notamment,  a  laissé  d'ex- 
cellents souvenirs  dans  la  mémoire  des  dilettanti 
nantais.  Doué  d'une  excellente  voix,  cet  artiste  se 
faisait  surtout  remarquer  par  son  grand  style.  La 
Juive  était  son  triomphe.  Mme  Margueron  était,  elle 
aussi,  une  chanteuse  de  valeur.  Les  soirées,  pendant 
le  reste  de  la  campagne,  demeurèrent  très  mouve- 
mentées. Jamais  le  public  ne  s'était  montré  aussi  tapa- 
geur. Le  répertoire  était  très  restreint,  de  là  le 
mécontentement  général.  Ea  outre  des  susceptibi- 
litéset  des  vanités  froissées  avaient  mis  la  dissension 
entre  les  artistes  et  Graslin  se  voyait  transformé  en 
une  véritable  pétaudière.  Les  représentations  conti- 
nuant à  être  troubléesj'autorité  résolut  de  frapper  un 
grand  coup.  Par  arrêté  du  24  novembre  1842,  le 
préfet,  M.  Ghaper,  prononça  la  fermeture  du  théâtre. 
La  leçon  porta  ses  fruits,  et  quand,  au  bout  de  quinze 
Jours,  la  première  scène  de  Nantes  rouvrit  ses  portes, 
les  spectateurs  étaient  devenus  plus  calmes.  Mais  il 
était  dit  que  cette  saison  ne  unirait  pas.  Au  commence- 
ment d'avril,Prat  se  retira  et  ne  garda  que  nominale- 
ment le  titre  de  directeur.  Les  artistes  se  mirent  en 
société.mais  une  foule  d'intérêts  opposés  empêchèrent 
l'affaire  de  marcher  et  Graslin  ferma  définitivement 
ses  portes  le  18  avril. 

Parmi  les  choristes  de  Graslin  se  trouvait,  cette 
année-là,  un  jeune  homme  de  seize  ans  et  demi,  ar- 
rivé sans  ressources  à  Nantes,  où  il  avait  vécu  quel- 


m 


LE  THEATRE  A  NANTES 


que  temps  ayec  les  sous  qu'il  ramassait  en  chantant 
dans  les  cafés.  Prat  remarqua  sa  jolie  voix  de  chan- 
teur ambulant  et  l'engagea  comme  choriste.  Doué 
d'une  vive  intelligence  et  d'une  ferme  volonté  d'ar- 
river, il  fit  des  progrès  rapides,  et  un  soir  il  chanta 
au  pied-levé  et  à  la  satisfaction  générale  le  rôle 
de  Max  dans  le  Chalet.  Ce  choriste,  inconnu  alors, 
devait  s'élever  peu  à  peu  par  son  talent  au  pre- 
mier rang  des  chanteurs  de  l'époque,  c'était  Ismaél, 
le  futur  créateur  à  Paris  de  Rigoletto. 

La  saison  42-43  avait  été  des  moins  intéressantes. 
En  fait  de  nouveautés,  Prat  ne  donna  que  Nizza  de 
Grenade^  mauvais  arrangement  de  Lucrèce  Borgia 
de  Donizettl.  La  basse  Renault,  de  l'Opéra-Gomique, 
fat  le  seul  artiste  en  représentation. 


La  campagne  1843-1844  s'ouvrit  sous  la  direction  de 
M.  Laffite.  La  subvention  était  maintenue  à  40,000  fr. 

SAISON  1843-1844 


LAFFITE .    DIRECTEUR. 

HASSELMANS,    chef      d'or- 

ohestre. 
VAUTRIN,  régisseur. 

Opéra 

MM. 

HUNER,  1er  ténor. 
BONAMY,  ténor  léger. 
FLEUKY,     2e  id. 
PICARD,      2e   id. 
VIGNEROT,  matrlin. 


ALPHONSE,  trial. 
PARIS,  laruette. 
FLACHAT,  baryton. 
PLANQlfE,    Ire  basse. 
FALBERT,  2e     id. 
BACHELIER,  3e id. 

M  mes 
FLEURY-DOLLY,  Ire  chant. 
ROY,  Ire  chanteuse  légère. 
St-EDME,  Ire  dugazon. 
FALBERT,  2e        id. 
RENAUD,  mère  dugazon. 
BOULANGÉ,  duègne. 


DIRECTIONS  LAFFITE  ET  VAUTRIN 


265 


Ballet 

MM. 

LÉON.  1er  maître. 
GRENIER,  ier  danseur. 
HONORÉ,    2e       id. 
BEMIEU,  danseur  comique. 

Mmes 
BACHELOT,  Ire  danseuse. 
BELLON,       2e        id. 

Comédie 

MM. 

ROCHE,  1er  rôle. 
HARMANT,  jrune  premier. 
MOREAU,  1er  amoureux. 
FLEUR  Y,  id. 


BAZIN,  id. 

LEMOVNiER,  financier. 
FALBERT,  père  noble. 
VJGNEROT,  2e  1er  rôle. 
BARQUI,  1er  comique. 
ALPHONSE,  2e  id. 
GRANGER,  grime. 
ROCMORT,  3e  rôle. 

Mmes 

RENAUD.  1er  rôle. 
BALLAURI,  jeune  première. 
St  EDME,  Ire  amoureuse. 
LEFEVRE,  2e      id. 
PERROUD,  soubrette. 
R'»GHE,  mère  noble. 
BOULANGÉ,  duègne 
COCHEZE,    grimes. 


Laffite  ne  manquait  pas  d'intelligence,  mais  il  igno- 
rait complètement  les  ressources  de  Nantes.  Sa 
troupe  était  dispendieuse,  surtout  sous  le  rapport  de 
la  chorégraphie.  Il  éprouva,  pendant  l'été,  des  pertes 
considérables.  Un  beau  matin  il  prit  la  diligence, 
laissant  le  théâtre  en  plein  embarras.  On  était  à  la 
fin  d'août  et  les  mois  favorables  au  théâtre  arrivaient 
à  grands  pas.  Par  arrêté  préfectoral,  le  régisseur 
Vautrin  fut  nommé  directeur.  Les  principaux  artistes 
de  Topera  avaient  formé  une  société  sous  sa  gérance. 


FIN  DE  LA 

VAUTRIN,  DIRECTEUR 

HASSELMANS,    chef     d'or- 
chestre. 
ROUÉDE,   régisseur. 

Opéra 

MM. 

HUNER,  fort  ténor. 
FOSSE,  ténor  léger. 
<ÎUlLLEMIN,2eid. 


SAISON  1843-1844 

j       ANGLÈDE,    3e id. 
I       HURTAUX,  baryton. 

GARDET,  Ire  basse. 

FALRERT,  basse  comique. 

REPÉ,  trial . 

PARIS,  laruette. 


Mmes. 
LAMY,  forte  chanteuse. 
BORÉS,  Ire  chanteuse  légère. 


266  LE  THÉÂTRE   A  NANTES 


ROUEDE,  dugazon. 
FAL  tERT,  2e  id. 
St-HOMAIN,  mère  dugazon. 
LAUHENT,  duègne. 

Chœurs 

14  horiimes,  14  femmes. 

Comédie 

MM. 
ROCHE,  1er  rôle. 
IIONTVAL,  j<»une  premier. 
MORE   ,  ler amoureux. 
GUILLEMIN.        id. 
ANGLEDE,  3e      id. 


TOUDOUZK,  père  noble. 
ROCMOKT,    iroisièiii,!   rôle. 
LAUTMANN,  1er  comique. 
DENIZOT,  "ie  comique. 
PARIS,  grime. 

M  mes. 
GUIBRHT,  ler  rôle. 
MEUiNlÉ,  jeune  première. 
BER(îKR,  Ire  amoureuse. 
ROLE.)"',  id. 

FALBERr,    2e      id. 
LEMOUX,  soubrette. 
RO  :HE,  mère  noble. 
Si-ROMAlN,  grand.'  coquette. 


Celte  troupe  était  excellente.  Le  public  revit  Huner 
avec  un  vif  plaisir.  Hurtaux,  que  jadis  nous  avions 
connu  basse,  nous  revint  comme  baryton  ;  dans  son 
nouvel  emploi,  il  demeura  l'artiste  de  goût  et  1© 
chanteur  habile  qu'il  était.  Da  côté  des  femmes, 
Mmes  Lamy  et  Bores  méritent  d'être  signalées  tout 
particulièrement. 

Le  9  juillet  1843,  un  tuyau  de  gaz  se  rompit  ;  la 
salle  se  trouva  complètement  plongée  dans  l'obscu- 
rité. Une  vive  panique  s'empara  des  spectateurs.  Il 
n'y  eut  pas  d'accidents. 

Le  11  août  de  la  même  année,  un  splendide  bal  fut 
donné  à  la  salle  Graslin,  en  l'honneur  du  duc  et  de  la 
duchesse  de  Nemours,  de  passage  à  Nantes. 

Pendant  cette  campagne,  on  joua  une  fois  dans  la 
môme  soirée  la  Juive  et  la  Tour  de  Nesle.  On  com- 
mença a  cinq  heures.  La  chronique  locale  du  temps 
ne  dil  pas  à  quelle  heure  finit  cette  représentation 
monstre. 

En  janvier  1844,  le  SfMbat  Mater,  de   Rossini,  ftift 


DIRECTION  VAUTRIW.— LES  MARTYRS 


267 


exécuté  pour  la  première  fois  à  Nantes.  Huner,  Hur- 
taux  et  Mme  Bores  interprétèrent  à  la  perfection 
rœuvre  du  maître  italien. 

Vautrin  donna  aussi  deux  autres  grandes  nouveau- 
tés, les  Martyrs  (23  février  1844),  qui  obtinrent  un 
succès  immense,  grâce  à  Huner  et  à  Mme  Lamy,  et 
don  Pasquale  (16  avril  1841),  où  Mme  Lamy  rempor- 
ta un  double  triomphe  de  chanteuse  et  de  comé- 
dienne. 

La  Part  du  Diable,  Lucrèce, ûe  Ponsard,  les  Mys- 
tères de  Paris,  furent  joués  aussi  pendant  cette  sai- 
son. Ligier  vint  en  représentation. 


XIX 


DIRECTIONS    :    TILLY.    —   LEMONNIER. 
TALIER.  —  LEMONNIER. 


1844-1851 


A  ville  eut  beaucoup  de  peine  à 
trouver  un  directeur.  La  subvea- 
tion,  pourtant,  avait  été  votée. 
Enfin,  M.  Tilly  obtint  le  privilège. 
Il  présenta  la  troupe  suivante  au 
jugement  du  public. 

SAISON  1844-1845 

TILLY,  DIRECTEUR  \  ,  ^,      Opéra 

MM. 

SOLIE,  chef  d'orchesirc.  MARTIN,  fort  ténor. 

FOUGHET,  régisseur.  1      LABRUYÈRE,  ténor  légers 


270 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


REUZÊ,  2e  id. 

FOUCHET,  fort  second. 
EMILE,  3e  ténor. 
ROMMY,  baryton. 
TILLY ,    baryton    d'opéra-co- 

mique. 
POPPE,  basse-noble. 
FALBERT,  basse-côntre. 
DUBOIS,  3e  basse.       » 
RENE,  trial. 


limes. 

DROUARD,  forte  chantense. 
NALDY,  Ire  chanteuse. 
NORDET,  dug:izon. 
FALBERT,  2e  dagazon. 
DELAUNAY,    duègne. 
FAMIN,  2e         id. 


Comédie 

MM. 

ROCHE,  1er  rôle. 
EMIL^  jeune  premier. 
HoUZE,  2e  rôle. 
FAUCHET,  raisonneur. 
FALBbRT,  financier. 
GO  T,  .1er   comique. 
RENE,  2e         id. 
PARIS,,  id. 

MAULEON,  convenances. 

Mmes. 
RESTOUT,  jeune  première. 
IRMA,  grand  1er  rôle. 
TILLY,  soubrette. 
FALBERT,  ingénuité. 
FAMIN,  3e  amoureuse. 
DELAlfNAY,  duègne. 
COCHEZ  E,  caracières. 


Les  abonnements  furent  diminués  et  fixés  comme 
il  suit  : 

A  L'ANNÉE 

Baignoires  et  loges  à  4  places 800  fr. 

—  à  5  places 1.000  fr. 

—  4  6  places 1.200  fr. 

Parquet  et  premières 200  fr. 

Places  libres.  —  Hommes 120  fr. 

—              Dames 100  fr. 


AU  MOIS 

Hommes * 30  fr. 

Dames 2S  fr. 

Le  théâtre  ne  put  ouvrir  que  le  16  novembre.  Des 
réparations  à  la  salle  avaient  été  jugées  nécessaires. 
On  fit  un  remaniement  des  places  et  Ton  parvint  à  en 
gagner  un  certain  nombre. 


DIRECTION  TILLY.  —  RÉPARATION  DE  LA  SALLE    271 

Un  amphittiéâtre  fut  installé  aux  secondes  et  Ton 
construisit,  dans  le  couloir  des  fauteuils,  deux  petits 
escaliers  pour  y  conduire.  Cette  installation  était 
défectueuse,  car  elle  rétrécissait  le  corridor.  La  pre- 
mière galerie,  entièrement  remise  à  neuf,  se  compo- 
sait de  trois  rangées  de  chaises-gondoles  en  velours 
et  à  haut  dossier.  En  avant  des  loges  de  face,  huit 
causeuses  mi-saillantes,  mi-engagées  dans  les  loges, 
procuraient  des  places  très  agréables  par  leur 
isolement.  Six  loges  mi-découvertes  avaient  été 
faites  aux  secondes.  La  troisième  galerie  fut  lé- 
gèrement augmentée.  Le  piédestal  des  colonnes 
d'avant-scènes  ,  qui  était  carré  ,  fut  rendu  octo- 
gonal. Toute  la  décoration  de  la  salle  était  dans 
le  style  Louis  XIII.  A  chaque  galerie,  des  médaillons 
représentaient  le  visage  des  principales  célébrités 
dramatiques.  Un  cartouche  portait  les  noms  de  cha- 
que sujet. 

Le  plafond  figurait  un  portique  Renaissance  appuyé 
sur  un  riche  soubassement.  Seize  grands  médaillons 
renfermaient  divers  sujets  ayant  rapport  à  la  comédie, 
au  drame,  à  la  tragédie,  à  Topera,  à  la  danse...  Au 
centre  de  la  frise  d'avant- scène  se  trouvaient  les 
Armes  de  France  enlacées  dans  de  riches  rinceaux. 
Une  bannière  de  velours  tricolore,  retombant  sur  la 
corniche,  complétait  les  Armes  Nationales.  Le  rideau 
représentait  une  large  portière  entr'ouverte  avec  un 
rideau  cramoisi.  Les  retroussis  étaient  doublés 
d'hermine  blanche  mouchetée  d'hermine  de  Bretagne. 


272  LK  THÉÂTRE  A  NANTES 


Derrière  cette  portière  on  voyait  deux  génies  distri- 
buant d'une  main  des  couronnes  et  supportant  de 
l'autre  les  Armes  de  la  Ville.  Le  foyer  subit,  lui  aussi, 
un  remaniement  complet.  On  y  plaça  six  grands  pan- 
neaux représentant  les  scènes  principales  des  chefs- 
d'œuYre  de  Molière.  Le  buste  de  Graslin,  par  Ménard, 
fut  posé  sur  la  cheminée.  Les  portraits  en  médaille 
de  Grucy  et  du  maire  Richard  de  la  Pervenchère 
furent  mis  aussi  dans  ce  nouveau  foyer... 

Enfin,  dernier  détail,  très  prosaïque,  les  cabinets 
d'aisance,  qui  étaient  dans  un  état  déplorable,  furent 
reconstruits  et  rendus  inodores.  Les  plans  de  cette 
restauration  furent  faits  par  M.  Driollet,  architecte  de 
la  Ville.  Les  décorations  furent  confiées  à  MM.  Pbl- 
lastre  et  Gambon. 

On  inaugura  cette  année  un  nouveau  genre  de 
scrutin.  Les  artistes  étaient  soumis  à  trois  dé- 
buts Les  abonnés  et  le  parterre  étaient  seuls  ap- 
pelés à  voter.  A  l'entrée,  ladite  catégorie  de  specta- 
teurs recevait  un  numéro  d'ordre.  Pendant  un  en- 
tr'acte,  il  était  publiquement  procédé  au  tirage  de 
«0  numéros.  Les  personnes  qui  s'en  trouvaient  pos- 
sesseurs se  réunissaient,  à  un  jour  indiqué,  sous  la 
présidence  du  maire  où  d'un  adjoint,  et  votaient  à  la 
majorité  des  suffrages  exprimés.  Pendant  les  débuts, 
toute  manifestation  quelconque  d'improbation  et  d'ap- 
probation était  absolument  interdite  sous  peine  de 
poursuites.  Ge  mode  de  débuts  donna  d'assez  bons 
résultats. 


DIRECTION  TILLY.   —  RÉPARATION  DE  LA  SALLE    273 

La  troupe  réunie  offrait  un  excellent  ensemble. 
Tilly  était  un  charmant  baryton  d'opéra  comique  ; 
Martin,  Mmes  Drouard  et  Naldy  étaient  des  artistes 
de  réelle  valeur.  Le  scrutin  fut  défavorable  à 
MM.  Reuzé  et  Emile,  qui  furent  remplacés  par 
MM.  Bourdais  et  Ludovic.  Ce  dernier  devint,  de  lon- 
gues années  plus  tard,  sur  ses  vieux  jours,  souffleur 
au  théâtre  Graslin. 

Parmi  les  artistes  de  la  comédie,  nous  trouvons 
Got,  alors  à  l'aurore  de  cette  carrière  qui  devait  être 
si  brillante. 

Le  futur  sociétaire  de  la  Comédie-Française  rem- 
porta de  vifs  succès  pendant  son  court  passage  sur 
notre  scène. 

Ce  fut  Tilly  qui  amena  à  Nantes  le  chef  d'orchestre 
Solié,  qui  devait  rester  longtemps  dans  notre  ville, 
où  il  sut,  par  son  amabilité  et  son  intelligence,  se 
créer  une  situation  exceptionnelle.  C'était  un  habile 
chef;  sa  science  musicale  ne  répondait  point  à  ses 
prétentions,  mais  au  point  de  vue  du  bâton,  il  était 
excellent.  Il  savait  manier  son  orchestre  et  l'entraîner. 
Très  consciencieux,  il  apportait  un  soin  tout  particu- 
lier aux  exécutions  des  opéras  et,  grâce  à  lui,  nos 
armées  chorales  et  instrumentales  firent  de  réels  pro- 
grès. Nantes  a  gardé  de  lui  le  meilleur  souvenir 
comme  chef  d'orchestre. 

Les  Demoiselles  de  Saînt-Cijr,  admirablement 
jouées  par  Got,  Roche,  Mmes  Restou  et  Tilly;  Doyi 
€ésar  de  Bazan^  le  Mari  à  la  Campagne,  les  Sept 

18 


274  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Châteaux  du  Diable,  furent  les  principales  nou- 
veautés de  l'année  théâtrale  nantaise.  Levassor  se  fit 
entendre  à  Graslin  ainsi  que  Rachel  qui  vint  en  juin. 
L'illustre  tragédienne  suscita  des  transports  d'en- 
thousiasme. Après  la  première  représentation,  les  ar- 
tistes du  théâtre  lui  donnèrent  une  sérénade  sous  les 
fenêtres  de  l'Hôtel  de  France.  Chaque  soir  la  police 
faisait  la  haie  sur  son  passage.  Elle  joua  Horace^ 
Androînaqiie,  Phèdre^  Polyeucte,  Marie  Stuart^ 
Iphigénie,  Bajazet. 

Pour  ces  représentations,  le  prix  des  places  fut 
doublé. 

Cette  année-là  mourut,  âgé  de  82  ans,  le  vieil  ar- 
tiste Calcina.  Il  était  venu  à  No  nies  en  177'2,  comme 
danseur,  et  n'avait  pas  quitté  Graslin  depuis  cette 
époque.  Il  était  devenu  chef  des  comparses,  puis  bi- 
bliothécaire. Son  nez,  véritable  tubercule,  aux  dimen- 
sions extraordinaires,  l'avait  rendu  célèbre  dans  le 
public.  C'était  un  excellent  homme.  Il  fut  très  re- 
gretté. 

♦  * 

Tilly  conserva  la  direction.  La  subvention  était 
toujours  de  40,000  fr.,  dont  8,000  étaient  affectés  à  la 
confection  de  nouveaux  décors  et  à  la  restauration 
des  anciens.  La  saison  ouvrait  en  mai  avec  la  comé- 
die, l'opéra  ne  commençait  qu'en  septembre. 

Le  parterre  fut  augmenté  cette  année.  De  1  fr.  50  il 
fut  porté  à  2  fr.  Il  est  vrai  que  des  dossiers  avaient 
été  placés  aux  banquettes. 


DIRECTION  TILLY.  —  ELISA  MASSON 


275 


SAISON  1845-1846 


TILLY,  DIRECTEUR 

SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
TOUDOUZE,  régisseur. 


MM. 


Opéra 


GIRAUD,  1er  ténor. 
CORNELIS,  ténor  léger. 
SAILLARD,   2e        id. 
PRUDENT,     3e        id. 
RENNEVILLE,  trial. 
PARIS,  laruette. 
JOURDAIN,  baryton. 
TILLY,     baryton    d'opéra  co- 
mique. 
PETIT,  basse-comique. 
MARGUERITTE,  3e  basse. 

Mm^s 
MASSON,  Ire  soprano. 
CORNELIS,  soprano. 
PETIT,  Ire  dugazon. 
ROLLAND,  2e    id. 
SAILLARD,  3e  id. 
JOBEY,  duègne. 

Chœur 

18    hommes,    18  femmes 


Ballet 


ADRIEN,  1er  danseur  et  maître. 
T.  ROUSSET,  Ire  danseuse. 
A.  ROUSSET,  2e  danseuse. 

Comédie 

MM. 

ROCHE,  1er  rôle. 
TOUDOUZE,  père  noble. 
MONROSE,  jeune  premier. 
COLOMBEY,  2e  amoureux. 
SAILLARD.  jeune  premier. 
BRET,    financier. 
LÉOPOLD,  1er  comique. 
RENNEVILLE,  2e  id. 
PARIS,  grime. 

Mm  es 
HALLY,  1er  rôle. 
BLAUGY,  jeune  première. 
BROUX,  ingénuité. 
PETIT,  amoureuse. 
TILLY,  soubrette. 
SAILLARD,  2e  soubrette. 
JOBKY,  mère  noble. 
THÈNARD,  caractères. 


La  seconde  direction  Tilly^est  restée  célèbre  dans 
la  mémoire  de  tous  les  dUettanti  nantais. 

En  effet,  ce  fut  pendant  cette  saison  qu'Elisa 
Masson  parut  pour  la  première  fois  à  Graslin.  Ellsa 
Masson  !  que  ce  nom  remue  de  souvenirs  dans  la  mé- 
moire des  vieux  habitués  du  Grand-Tliéàtre  !  J'en  ai 
connu  un  qui  s'attendrissait  chaque  fois  qu'il  Fenten- 
dait  prononcer  devant  lui. 

Consacrons  donc  quelques  lignes  spéciales  à  cette 
chanteuse  dont  Nantes  raffolla  jadis  et  qui,  certes, 
méritait  cet  engouement. 


276  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

La  figure  belle  et  pleine  de  noblesse^  les  cheveux 
noirs,  les  yeux  brillants,  de  manières  distinguées, 
telle  était  Elisa  Masson. 

La  chanteuse  n'était  pas  parfaite,  mais  la  somme 
des  qualités  était  bien  supérieure  à  celle  des  défauts. 
La  voix  fraîche  et  étendue  était  pleine  de  puissance 
dramatique,  les  notes  graves  et  celle  du  médium 
étaient  superbes  et  pleines  de  rondeur,  par  contre» 
le  registre  élevé  était  un  peu  grêle  et  la  respiration 
un  peu  courte.  Douée  d'une  vive  intelligence,  pas- 
sionnée pour  les  choses  artistiques  nobles  et  gran- 
des, Elisa  Masson  était  une  comédienne  de  premier 
ordre.  Le  jeu,  le  geste,  l'attitude,  la  voix,  tout  en 
elle  savait  traduire  les  divers  sentiments  d'un  per- 
sonnage. Elle  s'iden'iiflait  avec  son  rôle  et  ne  faisait 
qu'une  avec  lui. 

Reçue  à  l'unanimité,  elle  fit,  pendant  deux  campa- 
gnes, les  délices  du  théâtre.  Son  grand  triomphe  était 
Lu  Favorite.  A  chaque  représentation,  le  public  en- 
thousiasmé lui  faisait  bisser  la  phrase  ;  0  bonheur! 
c'est  mon  rêve  perdu. 

En  1847,  Mlle  Masson  vit  s'ouvrir  devant  elle  les 
portes  de  l'Opéra.  Elle  y  fit  de  forts  beaux  débuts, 
mais,  malgré  tout  son  talent,  elle  ne  parvint  pas  a 
remplacer  la  Stolz.  En  1848,  elle  créa  à  l'Académie  de 
musique,  avec  un  talent  do  premier  ordre,  le  rôle  de 
la  reine  dans  Jeanne  la  Folle,  un  mauvais  opéra  de 
Clapisson.  Peu  après  elle  quitta  l'Opéra  et  se  mit  alors 
à  voyager.  Elle  alla  donner  des  représentations  jus- 


DIRECTION  TILLY.    —    CHARLES  VI  277 

qu'en  Amérique.  Presque  chaque  année,  après  son 
départ  de  Graslin,  elle  revenait  jouer  à  Nantes,  où  elle 
se  considérait  comme  chez  elle.  Elle  se  montra  tou- 
jours reconnaissante  à  notre  ville  d'avoir  été  la 
première  à  la  sacrer  grande  artiste.  Elle  mou- 
rut en  1867  d'une  triste  maladie  :  un  cancer  au  sein. 

Gomme  la  cigale,  elle  avait  toujours  chanté  sans 
songer  à  rien  mettre  de  côté, et  ce  fui  un  de  ses  vieux 
amis  de  Nantes  qui  paya  ses  modestes  funérailles. 
Cette  artiste  n'a  pas  laissé  un  nom  à  Paris,  mais  à 
Nantes,  où  elle  suscita  tant  d'enthousiasmes,  on  a 
gardé  et  l'on  gardera  fidèlement  la  mémoire  de  celle 
qui  fut  Elisa  Masson. 

La  troupe  réunie  pour  desservir  le  théâtre  pendant 
la  saison  18i5  1816  était  bonne.  Le  ténor  Giraud  tomba 
et  fut  remplacé  par  Mouchelet.  Le  baryton  Jourdain 
était  un  artiste  de  valeur.  Signalons  aussi  M^e  Gornélis , 

La  première  représentation  de  Charles  VI  eut  lieu 
le  26  mars  1846.  Le  succès  fut  complet.  Elisa  Masson 
triompha  dans  Odette,  qu'elle  chanta  et  joua  d'une 
façon  admirable.  Les  autres  interprètes  :  Mouchelet, 
Jourdain,  Mme  Gornélis  contribuèrent  pour  une 
large  part  à  l'excellente  interprétation  de  l'œuvre 
d'Halôvy.  Les  décors  neufs  furent  trouvés  très  beaux. 
Ils  coûtèrent  4,000  francs. 

On  exécuta  aussi  avec  succès  le  Désert,  de  Féli- 
cien David.  Les  Trois  Mousquetaires,\Q  Roi  d'Yve- 
tot,  Marie  Jeanne  ou  la  Fenime  du  Peuple  se  jouè- 
rent pour  la  première  fois  pendant  cette  saison. 


278 


LE  THÉA.TRE   A  NANTES 


Le  17  décembre  1845,  Listz  donna  à  Graslin  un 
grand  concert.  Voici  quoi  était  son  programme  : 
lo  Ouverture  de  GiUllaume  Tell  (piano  solo)  ;  2°  Fan- 
taisie sur  RobeyH  ;  3o  Variations  sur  un  motif  des 
Puyntains  ;  4o  Invitation  à  la  valse  de  Weber;  o»^  Fête 
villageoise;  6°  Galop  chromatique.  Le  célèbre  pia- 
niste remporta  un  superbe  triomphe.  Il  fut  couvert 
de  fleurs  et  de  couronnes. 

Poultier  fut  acclamé  cette  année-là  dans  la  Juive. 
Levassor,  Lafond,  Thalberg,  Mmes  Dorus-Gras  et 
Rossi-Gassia  parurent  aussi  à  Graslin. 


Tilly,  qui  avait  su  se  concilier,  comme  directeur  et 
comme  homme  privé,  l'estime  et  la  sympathie  de 
tous,  fut  renommé  directeur. 

SAISON  1846-1847 


TILLY,  DIRECTEUR 

SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
IJELNIE,  régisseur. 


MM. 


Opéra 


DULUG,  fort  ténor. 
VERNEUIL,  ténor  léger. 
DEBIUNAY,  2e      id. 
DASSOtIL.  massol. 
DORVAL,  baryton. 
MATHIEU,  basse  noble. 
BORSAY,  basse  comique. 
FRONGHEr,  3e  basse. 


BELNIE.  trial. 
LAMARRE,  laruelle. 

Mmes 

MASSON,  forte  chanteuse. 
DESGOT.  soprano  légère. 
SANDELION,    soprano    comi- 
que. 
SAGE,  2e  soprano. 
VADÉ,  2e  forte  chanteuse. 

Ballet 

FILLODEAU,  maître  de  dans^. 
H.  RALOTH,  Ire  danseuse. 
L.  BALOTH,  2e  danseuse. 


DIRECTION  TILLY.  —  LA  REINE  DE  CHYPRE       279 


Comédie 

MM. 

JROCHE,  1er  rôle. 
BINET,  jeune  premier. 
i:HATELA1N,  '2e  amoureux. 
SAGE,  'îe      id. 

TALLIER,  père  noble. 
OZANNE,  financier. 
FROSNE,  1er  comique. 
VICTOR,         id. 


DENIZOT,  2e  comique. 
LUCIEN,  milité. 

M  mes 
VADE,  1er  rôle. 
DELAROCHE.  jeune  première. 
ROUX,  ingénuité. 
SANDELION,  déjazet. 
SAGE,  2e  amoureuse. 
TILLY,  soubrette. 
JOBEY,  mère  noble. 
THENARD,  caractères. 


La  troupe  offrait  un  excellent  ensemble.  Le  bary- 
ton Dorval  échoua  seul.  Il  fut  remplacé  par  un  nommé 
Saint-Charles,  qui  tomba,  lui  aussi,  et  enfin  par 
Chollet. 

Le  ténor  Duluc,  Chollet,  Mlle  Masson  formaient  un 
trio  de  premier  ordre.  Il  est  rare  de  trouver  réunis 
en  province  trois  artistes  de  cette  valeur. 

La  Reine  de  Chypre  (27  décembre  46),  avec  trois 
interprètes  pareils,  ne  pouvait  que  remporter  un 
grand  succès.  Cet  opéra  fut  remarquablement  monté. 
Les  décors  neufs  coûtèrent  5,183  fr.  93  centimes. 

On  joua  aussi  la  CLoseriedes  Genêts  et  Bélisairey 
de  Donizetti. 

Mlle  Fargueil  et  Ravel  vinrent  en  représentation. 
Un  incident  signala  l'une  des  soirées  de  ce  dernier. 
L'acteur  Ozanne  ayant  manqué  de  mémoire,  fut  sifflé. 
11  se  tourna  alors  vers  le  parterre  et  dit  d'un  ton 
moqueur  :  «  Vous  vous  fâchez,  messij  ^urs  ».  Immé- 
diatement la  salle  demanda  des  excuses.  -»  Des  excu- 
ses !  jamais  !  >»  s'écria  l'artiste,  qui  quitta  aussitôt  la 
scène.  Pendant  trois  quarts  d'heure  le  spectacle  fut 
interrompu.  On  fat  obligé  de  lire  le  rôle  abandonné. 


280 


LE  THEATRE  A  NANTES 


Traduit  en  correctionnelle,  Ozanne  fut  condamné  à 
une  amende.  Voyant  sa  situation  compromise,  il  se 
décida  à  faire  au  public  des  excuses  par  la  voie  des 
journaux.  On  ne  lui  tint  pas  rigueur.  Il  avait,  il  est 
vrai,  un  certain  talent. 

Mlle  Masson  fit  ses  adieux  dans  la  Favorite.  La 
représentation  fut  superbe.  L'artiste  aimée  disparais- 
sait littéralement  sous  les  fleurs.  La  salle,  véritable- 
ment en  délire,  trissa  le  duo  du  quatrième  acte,  où 
Duluc  se  montrait  à  la  hauteur  de  sa  belle  partenaire. 

Cette  saison  vit  la  naissance  d'un  nouveau  journal 
de  théâtre  :  le  Furet.  Ses  prédécesseurs  la  Cor- 
teille  et  Vert-Vert  étaient  déjà  morts  depuis  quel- 
que temps. 

Pour  la  campagne  1847-1848,  la  municipalité  fit  ap- 
pel à  M.  Lemonnier,  qui  avait  déjà  dirigé  Graslin  pen- 
dant une  année.  Le  montant  de  la  subvention  était,, 
comme  les  années  précédentes,  de  40,000  francs. 


SAISON  1847-1848 


LEMONNIER,  DIRECTEUR 

SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
BERTIN,  régisseur. 

Opéra 

MM. 

BERTAUT,  fort  tënor. 
PU  JET,  ténor  léger. 
BOURDAIS,  2e  ténor  léger. 
EDOUARD,  3e  ténor  léger. 
ROMAN  VILLE,     lénor      co- 
mique. 


LESBROS,  baryton. 
MATHIb:U,  Ire  basse. 
HONORÉ,  basse  comique. 
OZANNE,  laruette. 

M  mes 

ARGA,  grande  Ire  chanteuse, 
PRÉVOST,   Ire  chanteuse    lé- 
gère. 

VADÉ,  '2e  chanteuse  légère. 
MATHIEU,  Ire  dugazon 
BOURDAIS,  2e  dugazon. 


DIRECTION  LEMONNIER  281 


VADÉ,  3e  amoureux. 
AlAULEON,  convenances. 

Mmes. 
DELHAY,  1er  rôle. 
MORSIANI,  jeune  première. 
GRORGLNA,  Ire  soubrette. 
PÉRAULT,  coquette. 
THEiNARD,  duègne. 
LEMOULE,  convenances. 


JOBEY^  duè^e. 

'40  choristes. 

Comédie 

MM. 
ROCHE,  1er  rôle. 
SANDRE,  jeune  premier  rôle. 
MOUROT,  jeune  premier. 
MANGIN,  1er  comique. 
PÉRAULT,  père  noble. 

De  nombreux  ténors  furent,  cette  année,  victimes 
des  rigueurs  du  scrutin.  Bertaut  fut  successivement 
remplacé  par  Tulli,  Delavarde,  Garras,  Tisseyre.  En- 
fin, le  1er  mars,  Valgalier,  un  artiste  de  talent,  fut 
admis  presque  à  l'unanimité.  Il  était  temps  :  plu- 
sieurs émeutes  avaient  déjà  éclaté  au  théâtre.  Le 
15  octobre,  la  mairie  s'était  fâchée  ;  le  théâtre  fit  re- 
lâche deux  jours  de  suite  par  ordre,  et  le  maire  pré- 
vint le  directeur  que  si,  le  18,  il  n'avait  pas  de  ténor, 
la  subvention  lui  serait  retirée.  Les  abonnés,  eux 
aussi,  se  montraient  fort  irrités.  Le  malheureux 
Lemonnier  n'en  pouvait  mais.  Il  réunit  au  foyer  les 
habitués  de  théâtre  et  leur  prouva,  correspondance  en 
main,  qu'il  faisait  le  possible  pour  trouver  ce  rara 
avis,  qui  s'appelle  un  ténor. 

La  troupe,  d'ailleurs,  était  fort  bonne.  On  revit  avec 
plaisir  le  baryton  Lesbros,  dont  la  voix  avait  encore 
pris  de  l'ampleur.  Puget,  était  charmant  dans  l'emploi 
de  ténor  léger.  M^e  Mathieu,  une  excellente  dugazon, 
et  Mme  Prévost,  étaient  pour  l'opéra  de  réels  éléments 
de  succès. 

Le  2  janvier  1848,  avant  le  sixième  tableau  du 
Chevalier  de  Maison- Rouge,  Roche  lut  un  article  du 


282  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Sé7napliore  de  Marseille,  annonçant  l'arrivée  d'Abd- 
el-Kader  à  Toulon.  Un  vif  enthousiasme  éclata  dans 
toute  la  salle  et  de  nombreux  cris  de  Vive  le  Roi  se 
firent  entendre. 

La  situation  financière  de  l'entreprise  était  loin 
d'être  brillante.  Le  20  mars,  Lemonnier  abdiqua  et 
les  artistes  se  mirent  en  république  sous  la  prési- 
dence de  Roche.  Le  parterre,  de  2  fr.  fut  abaissé  à 
A  fr.  50,  et  Ton  décida  de  jouer  pendant  tout  l'été. 

En  mai,  plusieurs  artistes,  appelés  ailleurs  par  d'au- 
tres engagements,  furent  forcés  de  partir.  Lesbros  fut 
remplacé  par  Desterberg,  un  baryton  à  la  voix  très 
fraîche. 

Pendant  les  journées  de  juin,  Graslin  ferma  ses 
portes. 

Les  nouveautés  de  cette  saison  furent  :  Les  Mous- 
(luetaires  de  la  Reine^  le  Chevalier  de  Maison- 
Rouge,  le  Fils  du  Diable,  L'âme  en  peine  de  Flo- 
tow,  Ne  touchez  pas  à  la  Reine,  enfin  Gastil- 
beza  de  Maillard,  qui  excita  un  fou-rire  général. 

Au  mois  d'août  1847,  Déjazetvint  donner  une  série 
de  18  représentations.  La  charmante  comédienne  était 
adorée  à  Nantes  et  la  salle  ne  désemplissait  pas. 

Levassor,  Baroilhet,  Numa,  Neuville,  Bouffé,  Hoff- 
mann, Mesdames  Sauvage,  Mondutaigny  et  Julienne 
se  firent  aussi  applaudir  sur  la  scène  de  Nantes. 

Les  lorettes  —  c'était  le  nom  des  horizontales  d« 
l'époque  —  attirèrent,  par  leur  tenue  au  théâtre,  l'at- 
tention de  la  municipalité.  Le  maire  ordonna  aux 


DIRECTION  TALLIER.—  HAYDÉE,  LE  VAL  D'ANDORRE 


commissaires  de  police  de  surveiller  attentivement 
les  couloirs  du  parquet  «<  devenus  un  lieu  de  véritable 
scandale.  Les  filles  y  font  la  bourse  avec  les  jeunes 
gens,  —  l'honorable  M.  Golombel  aurait  mieux  fait  de 
dire  :  «<  des  jeunes  gens»  —,  pendant  les  entr'actes  et 
c'est  là  qu'on  va  traiter  de  l'heure  et  des  conditions 
du  rendez -vous.  »  Je  suis  forcé  de  constater  qu'à 
l'heure  actuelle,  les  choses  se  passent  encore  de  même. 

La  subvention  fut  abaissée  à  38,000  fr.  l'année  sui- 
vante et  la  direction  confiée  à  un  certain  Tallier. 


SAISON  1848-1849 


TALLIER,  DIRECTEUR 

SOLIÉ,  chef  d'orche.^re. 
BERTIN,  régisseur. 

Opéra 

MM. 

ESPINASSE,  fort  ténor. 
SCOTT,  ténor  léger. 
PËTlT-DELAMAimE,  mpssol. 
VILLA,  baryton. 
VALLEE.  Ire  basse. 
LACROIX,  basse-comique. 
OZANNE,  laruelte. 
BELNIE,  irial. 
Mmes 

SCO  TT-MOREL,forle  chanteuse. 
DELILE,  chanteuse  légère. 
VÀDÉ,  2e  chanteuse. 
OBERTAL,  Ire  dugazon. 
CHAUVET,  2e  dugazon. 
VADÉ,  3e  dugazon. 
JOBEY,  duègne. 

Danse 

PRÉVOST,  Ire  danseuse 
CHAUVET,  2e  danseuse. 


Comédie 


ROCHE,  1er  rôle. 
TALIER,  père  noble. 
SANDRE,  jeune  premier. 
XAVIER,  id. 

WANPA,  id. 

JULES,  3e  amoureux. 
MORhN,  3e  rôle. 
UOLIGNY,  1er  comique. 
OZANNE,  linancier. 
SAIN  VAL,  ier  comique. 
AIMÉE,        2e        id. 
DENIZOT,    2e        id. 
MAULÉON,  convenances, 


Mmes 

VADÉ,  1er  rôle, 
DEVÉLIA,  jeune  première. 
BROUX,  ingénuités. 
GEORGINA,  soubrette. 
C.   VADÉ,  ingénuité. 
CHAUVET,  2e  amoureuse. 
JOBEY,  duègne. 


LE  THE.\TRE  A  NANTES 


Le  meilleur  artiste  de  cette  troupe  était  le  ténor 
Espinasse.  Les  notes  élevées  de  ce  chanteur  étaient 
peut-être  un  peu  faibles,  mais  il  avait  un  médium 
superbe.  Il  possédait  beaucoup  d'expression  et  de  sen- 
timent et  était  excellent  acteur.  Malheureusement  il 
û'avait  été  engagé  qu'en  représentation  et  fut  forcé 
de  partir  en  février. 

Huner  vint  le  remplacer  et  fut  revu  avec  plaisir. 

M™e  Scott  ne  réussit  pas  et  fit  place  à  M'"e  Koska, 
une  jeune  débutante,  qui  promettait  beaucoup.  La 
chanteuse  légère,  MUe  Delille,  était  douée  d'une  très 
jolie  voix  secondée  par  un  talent  sur  de  lui-même. 

Hayclée  fut  jouée  le  4  mars  1819  et,  malgré  une  in- 
terprétation assez  médiocre,  remporta  un  certain  suc- 
cès. La  ville  entra  pour  1,300  francs  dans  la  confec- 
tion des  décors  neufs. 

Le  Val-d'Andore,  représenté  le  28  août  de  la  môme 
année,  fut  accueilli  aveo  une  extrême  froideur.  Cet 
opéra  comique  d'Halévy  vaut  pourtant  mille  fois 
mieux  que  l'œuvre  hybride  de  M.  Auber. 

Le  même  mois,  une  pièce  bourrée  d'allusions  politi- 
ques :  La  Foire  aux  Idées,  que  la  situation  ren- 
dait d'autant  plus  brûlantes,  fut  accueillie  par  de 
vifs  sifflets  et  de  bruyants  applaudissements. 

Le  lendemain  de  la  représentation,  le  Maire  fit  affi- 
cher une  proclamation  dans  laquelle  il  recommandait 
le  calme  à  ses  concitoyens.  Le  soir  de  la  seconde,  un 
piquet  d'infanterie  se  tint  en  permanence  sous  le  pé- 
ristyle, mais  tout  se  passa  tranquillement. 


DIRECTION  LEMONNIER.  —  JÉRUSALEM  285 


Le  21  Juin  1849,  fut  jouée  la  Jérusalem,  de  Verdi. 
Duprez,  alors  en  tournée,  fit  le  succès  de  cette 
pièce  dont  les  autres  rôles  étaient  tenus  par  des  élè- 
Tes  du  célèbre  ténor,  qui  joua  aussi  La  Juive, 
la  Favorite  et  le  Bay^bier.  Le  rôle  de  Rosine  était 
chanté  par  une  toute  jeune  fille,  qui  donnait  déjà 
plus  que  de  brillantes  promesses  :  MUe  Miolan.  La  fu- 
ture créatrice  de  Marguerite  chanta  aussi,  toujours 
avec  Duprez,  Lucie  de  Lammermoor. 

Aune  représentation  6.' Othello,  M°»eDelille,qui  n*a- 
vait  pas  eu  le  temps  d'apprendre  son  rôle,  fut  auto- 
risée par  la  municipalité  à  chanter  partition  en  main. 
Domange  remplissait  le  rôle  d'Othello,  où  il  se  mon- 
tra admirable  comme  chanteur  et  comme  comédien. 

Au  mois  de  juillet,  les  musiciens  n'étant  pas  payés 
refusèrent  de  jouer.  C'était  au  moment  des  représen- 
tations de  Duprez  et  de  Mlle  Miolan.  Tallier  donna  sa 
démission.  Mais  un  arrangement  se  fit  avec  les  ar- 
tistes, et  Duprez  put  achever  ses  représentations. 

Au  mois  d'août,  Rachel  vint  jouer  Phèdre,  A/idrO' 
maque  et  le  Moineau  de  LesMe. 

Dans  le  courant  de  cette  saison,  l'Alboni  se  fit  en- 
tendre dans  un  concert.  Mmes  Persiani,  Térésa  Mil- 
lanollo,  Julian,  Elisa  Masso-n,  les  ténors  Domange  et 
Bettini  vinrent  en  représentations. 


Lemonnier  fut  nommé  de  nouveau  directeur,  pour 
la  campagne  1849-1850,  des  artistes  réunis  en  société. 


286 


LE   THEATRE  A  NANTES 


La  subvention  de  38,000  fr.  était  affectée  au  paiement 
partiel  des  premiers  sujets  de  l'opéra  et  des  artistes 
de  l'orchestre,  au  traitement  de  différents  employés, 
aux  frais  de  chauffage  et  à  la  moitié  de  ceux  d'éclai- 
rage. 

SAISON  1849-1850 


LEMONNIEK  DIRECTEUR- 
GÉRANT 

SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
CHUQUET,  r^igisseur  général. 


Opéra 


MM. 


CHENET,  fort  ténor. 
LAGET.  ténor  léger. 
BOUCHER,  ie  ténor. 
RAYNAL,  bnrylon. 
BONNASSEUH,  Ire  basse. 
LACROIX.  2e  hisse. 
St.  ALHE.  trial. 
CRAMOiSAN,  laruottc. 


Danse 

PROVOST,  Ire  danseuse. 
CAPELLE,  2-  danseuse. 

Comédie 

MM. 

ROCHE,  1er  rôle. 
LEMONNISR.  père  noble. 
ANDBÉ,  jeune  premier. 
SANDKE,  1er  amoureux. 
ADRIEN,  2e  amoureux. 
MORIN,  3e  rôle. 
OZANNE,  financier. 
ANNÉE,  comique. 
XAVIER,  convenances. 

M  mes 
DUFOSSÉ.  grand  1er  rôle. 
DESGHANGES,  jeune  Ire. 
RONNARD,  ingénuité. 
GEORGINA,  soubrette. 
DANGREMONT  trarestis. 
RICHEH  2e  amoureuse. 
THÉNARD,  duègne. 


LAGET,  forte  chanteuse. 
BOUZIGUES,  chanteuse  légère. 
ESME.  dugazon. 
PELLERIN.  2e  dugazon. 
JOBEY,  duègne. 

Les  débuts  furent  très  mouvementés.  Le  fort  ténor 
tomba  et  fut  remplacé  par  OUard.  Mme  Bousigues,  une 
ancienne  connaissance,  fut  reçue,  mais  dans  la  suite 
trouva  souvent  une  vive  opposition  parmi  les  audi- 
teurs. Les  deux  meilleurs  artistes  de  la  troupe  d'opéra 
étaient  le  ténor  léger  Laget  et  le  baryton  Raynal. 

La  saison  fut  assez  terne.  En  fait  de  pièces  nou- 


DIRECTION  LEMONNIER. 


LE  GAID 


287 


velles  pour  Nantes,  on  joua  le  Cdid,  Maria  Padilla^ 
de  Donizetti,  François  le  ChampU  Gahrielle,  Char- 
lotte Corday,  le  Juif-Errant,  la  Biche  aux  Bois. 

Artistes  en  représentation  :  Anna  Thillon,  la  créa- 
trice des  Diamants  de  la  Couronne,  et  ancienne 
pensionnaire  de  Graslin,  M^es  Sara,  Julienne,  Wid- 
mann  et  48  danseuses  viennoises  qui  firent  courir 
tout  Nantes. 


Lemonnier  conserva  la  gérance  de  la  Société  des 
artistes  qui,  grâce  à  ce  moyen  d'exploitation,  tou- 
chaient des  appointements  fort  minimes.  Les  charges 
de  l'entreprise  furent  allégées.  Le  théâtre  n'ouvrit 
que  le  15  juillet  avec  la  comédie.  L'opéra  ne  com- 
mençait que  le  2  novembre.  ' 


SAISON  1850  1851 


LEMONNIER,  DÎREGTEUR- 
GÉRAST. 

SOLIÉ.  chef  d'orchestre. 
GU^HIiN,  régiss-iur. 

Opéra 

MM. 

HELLOT,  fort  ténor. 
BONAMY,  ténor  léger. 
PETIT,  deuxième  lénor. 
MAUr.HOT,  première  bass<\ 
RIVIÈRE,  baryton. 
NESME,  deuxième  basse. 
DERVILLE,  trial. 
GRAM(31SAN,  laruette. 
RICHARD,  troisième  ténor. 

M  mes 
HALDER,  forte  chanteuse. 
LOIRON,  première  chanteuse. 
LESPINASSE,  dugazon. 


PELLETIT,  deuxième  dugazon. 
GENEVOISE,  duègne. 
VOBAN,  id. 

Comédie 

MM. 

ROCHE,  premier  rôle. 
FAUAjE,  jeune  premier. 
RENÉ,  fort  second. 
GUILLEMIN,  2e  amoureux. 
GOSSARD,  financier. 
SAUliVAL,  premier  comique. 
XAVIER,  convenances. 

Mm  es 
DUFOSSÉ,  premier  rôle. 
VICTORIA,  jeune  première. 
JULIE,  jeune  première. 
DERVILLE,  2e  amoureuse. ,    î 
THENON,  duègne. 
DACOSTE,  utilité. 


288  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

La  troupe  présentée  était  assez  faible,  mais  les  dô- 
J3Uts  se  chargèrent  de  la  rendre  meilleure.  Le  ténor, 
le  baryton,  la  forte  chanteuse  et  la  dugazon  échouè- 
rent. Après  quatre  essais  infructueux  on  trouva  dans 
Bancbe  un  bon  ténor.  Un  baryton  remarquable  Fia- 
chat  vint  remplacer  Rivière.  Mlle  Blaës,  une  duga- 
zon fine  et  enjouée,  qui  devint  bientôt  l'enfant  gâtée 
des  Nantais,  et  Mme  Paola,  une  chanteuse  inexpéri- 
mentée, mais  douée  d'une  voix  superbe,  succédèrent 
à  Mmes  Lespinasse  et  Halder.  Enfin,  Mme  Voiron, 
une  vocaliste  des  plus  brillantes,  apportait  l'appoint 
de  son  talent  dans  la  troupe  ainsi  reconstituée. 

Dans  le  personnel  de  la  comédie,  un  nom  doit  at- 
tirer notre  attention  :  celui  de  Mlle  Victoria,  qui  tint 
plusieurs  années,  avec  un  réel  talent,  l'emploi  déjeune 
première.  Cette  artiste  était  très  appréciée. 

Mais  cette  reconstitution  ne  s'était  pas  accomplie 
sans  peine  et  sans  tapage.  Le  12  octobre,  le  maire, 
mécontent  de  Lemonnier,  qui  ne  se  pressait  pas  dô 
compléter  sa  troupe,  le  fit  révoquer  par  le  Préfet. 
On  nomma  à  sa  place  le  régisseur  Guérin.  Le- 
monnier réclama  auprès  du  ministre,  disant  qu'il 
était  dans  les  délais  pour  remplacer  les  artistes  tom- 
bés et  que,  n'étant  qu'administrateur,  la  Ville  avait 
fixé  un  maximum  d'appointements  qu'il  ne  pouvait 
dépasser.  Lemonnier  protesta  vainement,  et  la  cam- 
pagne s'acheva  sous  la  direction  de  Guérin. 

Le  Songe  d'une  Nuit  d'Eté,  joué  le  15  mars  1851, 
ne  remporta  qu'un    succès  relatif.   L'interprétation 


DIRECTION   LEMONNIER.  —  LE  SONGE  289 

de  cet  opéra  était  pourtant  tout,  à  fait  supérieure. 
MlleVoiron  roucoula  d'une  façon  merveilleuse  le  rôle 
d'Elisabeth.  Bonamy  était  très  bien  dans  Shakes- 
peare. Mlle  Blaës  et  Marchot  étaient  parfaits  eux 
aussi. 

Quelque  temps  après  notre  illustre  concitoyen  Bat- 
taille  joua  l'opéra  de  Thomas  et  y  remporta  un 
immense  triomphe.  C'était  la  première  fois  qu'il  venait, 
comme  chanteur,  dans  sa  ville  natale.  Il  fut  heureux 
et  fier  du  succès  qu'on  lui  fit.  Nantes  donna  un  dé- 
menti au  proverbe  :  Nul  n'est  prophète  dans  son 
pays. 

Je  ne  puis  laisser  passer  le  nom  de  Gh.  Bail  aille 
sans  consacrer  à  cet  éminent  artiste,  l'une  des  gloires 
de  la  scène  française,  quelques  lignes  dans  cet  ou- 
vrage qui  contient  l'histoire  du  théâtre  de  la  ville  où 
il  a  vu  le  jour. 

Battaille  naquit  en  1822.  Son  père  était  un  médecin 
accoucheur  très  estimé.  Tout  jeune,  son  fils  fat  des- 
tiné à  lui  succéder.  Le  futur  créateur  de  Pierre  le 
Grand  commença  donc  l'étude  de  la  médecine.  Il  fut 
reçu  interne  au  concours  de  Nantes  et  passa  ses 
quatre  premiers  examens  du  doctorat.  Bon  nombre 
de  nos  concitoyens,  qui  connurent  Battaille  à  cette 
époque,  conservèrent  avec  lui  les  meilleurs  rapports. 
Mais  la  médecine  n'était  pas  l'affaire  du  jeune  homme. 
Le  théâtre  l'attirait  irrésistiblement.  Il  entra  donc 
au  Conservatoire  pour  en  sortir  avec  tous  les  prix. 
Mais  je  n'ai  point  l'intention  de  retracer   ici  en  dé- 

19 


290  LE  THÉÂTRE   A  NANTES 

tails  la  carrière  glorieuse  de  Battailie.  Elle  est  assez 
connue. 

Battailie  fut,  dans  toute  l'acception  du  mot,  un 
grand  artiste.  Son  éducation  le  mettait  bien  au-dessus 
de  la  généralité  des  gens  de  son  métier  ;  aussi,  à  la 
chute  de  l'Empire,  il  fut  appelé  à  remplir  les  fonctions 
de  sous-préfet  à  Ancenis.  Dans  ce  nouvel  emploi, 
qu'il  tint  avec  un  tact  et  une  habileté  rares,  il 
prouva  que  ceux  qui  avaient  poussé  des  cris  à  sa 
nomination  avaient  eu  tort.  Ecrivain  distingué,  il 
présenta  plusieurs  écrits  théoriques  à  l'Académie  des 
Sciences,  qui  leur  fit  le  meilleur  accueil. 

Charles  Battailie  mourut  en  1872.  Nantes  peut  êtr^ 
fière  de  compter  parmi  ses  enfants  cet  homme  de 
cœur,  cet  incomparable  artiste. 

Deux  Nantais,  au  début  de  leur  carrière,  firent 
jouer  à  Graslin  deux  petites  pièces  qui  remportèrent 
un  vif  succès  :  Hignard,  Les  Fiancés  Bretons,  et 
Jules  Verne,  Les  Pailles  ro7npues,  une  délicieuse 
comédie  qui  ne  laissait  point  pressentir  l'auteur  des 
Voyages  extraordinaires.  La  Chanteuse  voiléBy 
Giralda,  Les  MonténéQï^ins,  La  Jeunesse  des 
Mousquetaires,  Moate-Christo,  La  Fille  bien  gar- 
dée, enfin  le  Courrier  de  Lyon,  dans  lequel  Roche 
joua  d'une  façon  remarquable  le  double  rôle  de  Du- 
bosc  et  de  Lesurques.  furent  les  autres  nouveautés  de 
cette  saison.  On  eut  aussi  l'occasion  d'applaudir  les 
artistes  suivants  en  représentation  :  Mlle  Masson, 
le   ténor  Dulaurens,  alors  au  Conservatoire,  Ernst^ 


DIRECTION  LEMONNIER 


291 


Thalberg,  Lepeintre,  Bardon,  Kelun,  Laferrière, 
Ferville,  enfin  Mme  Monténégro^  une  chanteuse  ita- 
lienne de  talent  qui  vint  chanter  Norina  à  la  fin  de 
la  saison. 


XX 


DIRECTIONS  :  GUÉRIN.  --  CLEMENT 
DEFREKNE.  —  ROLAND 


1851-1857 


A  municipalité,  satisfaite  de  M.  Gué- 
rin,  le  conserva  à  la  tête  de  Graslin. 
La  subvention,  primitivement  fixée 
à  35,000  francs,  fut  augmentée  de 
10,000  francs  à  la  suite  des  événe- 
ments du  2  décembre^  qui  firent 
traverser  au  théâtre  une  crise  inquiétante. 

SAISON  -1851-1852 


GUÉRIN,   DIRECTEUR. 

SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 

Opéra 

MM. 
DULUC,  foit  lénor. 
ALTAIRAC,  ténor  léger. 


LEGRAND,  2*  ténor  léger. 
METZLER,  massol. 
OSAVALD.  baryton. 
MAHCHOT,  1'°  basse-chantante 
LEFORT,  l"  basse-comique. 
MARCHAiND,  laruett,'. 
BELNIE,  trial. 


294  LE  THÉÂTRE   A  NANTES 


Mmes 
PAOLA,  forte   chanteuse. 
VOIRON,  chanteuse  légère. 
FABERT,  mère-dugazon. 
BLAES,  dugazon. 
GAUTROT,  2*  dugazon. 
JOBEY,  duègne. 

Comédie 

MM. 
ROCHE,  1er  rôle. 
FAILLE,  jeune  1er. 
LEFORT,  financier 
DEVAUX,     id. 


FABERT,  fort  jeune  1er. 
RICHARD,  3e  rôle. 
DER VILLE,  1er  comique. 
ANNÉE,   2e  id. 

MAIRE,  grande  utilité. 

Mmes 
MAILLET,  1er  rôle. 
VICTORIA,  jeune  Ire. 
FABERT,  coquette. 
GAUTROT,  ingénuité. 
HOUDOIS,  soubrette. 
JULIEN,  2e    amoureuse 
JOBEY,  duègne. 


Le  ténor  Duluc,  très  apprécié  jadis  à  Nan- 
tes, ne  trouva  pas  grâce  devant  le  scrutin.  La 
généralité  du  public  lui  avait  fait  cependant  le 
meilleur  accueil.  11  fut  remplacé  par  Laborde.  Mlle 
Paola,  applaudie  pourtant  l'année  passée,  eut  le 
même  sort  que  Duluc.  Mmes  Cault  et  Gueudy  lui 
succédèrent  sans  succès.  Enfin  Mme  Stransky  fut 
admise.  Mlle  Voiron,  dont  le  délicieux  organe  pur, 
souple  et  velouté,  se  prêtait  si  bien  aux  fioritures  du 
chant  léger,  Mlle  Blaës,  le  ténor  léger  Altairac  qui 
était  excellent,  le  baryton  Oswald  et  la  basse  Marchot, 
formaient  une  belle  réunion  d'artistes. 

La  saison,  malgré  cela,  fut  languissante.  La  situa- 
tion politique  détournait  du  théâtre  tous  les  esprits. 

Guérin  fit  une  heureuse  incursion  dans  le  vieux 
répertoire.  On  réentendit  avec  un  vif  plaisir  :  le  Petit 
Chaperon  Rouge,  de  Boïeldieu,  Gulistan^  de  Dalay- 
rac,  le  Tableau  parlant,  de  Grétry,  enfin  Aline, 
reine  de  Golconde,  de  Berton,  opéra  par  lequel  le 
Grand-Théâtre  avait  fait  sa  réouverture  en  1813. 


DIRECTION  GUÉRIN  295 

( 

En  fait  de  nouveautés,  le  théâtre  représenta  :  la 
Perle  du  Brésil,  les  Porctierons,  la  Dame  aux  Ca- 
mélias, Mlle  de  la  Seiglière,  la  Poupée  de  Nurein- 
berg,  la  Petite  Fadetle,  le  Chapeau  de  Paille  d'I- 
talie, Benvenuto  Cellini,  Salvator  Posa.  Ces  deux 
dernières  pièces  furent  jouées  avec  le  concours  de 
Mélingue.  Le  célèbre  acteur  remporta  Un  très  grand 
succès.  A  la  dernière  de  Benvenuto,  on  tira  une  tom- 
bola composée  de  six  statuettes  d'Hébé.  On  sait  que 
Mélingue,  doué  d'un  beau  talent  de  sculpteur^  mode- 
lait en  quelques  minutes  une  statue  dans  le  drame 
de  Benvenuto. 

Levasseur  se  fit  entendre  et  applaudir  à  outrance 
dans  Robert,  la  Juive  et  les  Huguenots.  Les  autres 
artistes  en  représentation  furent  Hermann-Léon,  Vi- 
gier,  Grassot,  Arnal  et  Mlle  Duprez. 

Le  15  août  1852,  une  représentation  de  gala  fat 
donnée  en  l'honneur  du  prince  Jérôme  Napo- 
léon, président  du  Sénat.  La  salle  était  comble  et 
montra  beaucoup  d'enthousiasme.  La  foule  insou- 
ciante  avait  déjà  oublié  les  massacres  de  Décem- 
bre. 

On  répara,  cette  annéé-lâ,  la  façade  principale  du 
Grand-Théâtre  et  les  retours  sûr  les  rues  Corneille  et 
Molière.  Les  dépenses  de  cette  restauration  s'éle- 
vèrent à  10,000  francs. 

Le  Conseil  municipal  maintint  la  subvention  à 
35,000  francs.et  Guérin  conserva  la  direction. 


296 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


SAISON  1852-53 


GUÉRIN.  DIRECTEUR 
SOLIE,  chef  d'orchestre. 


Opéra 


MxM. 


DEMEURE,  fort  ténor. 
LASSINE,  ténor  léger. 
LETTRAYE,  2e  ténor  léger. 
PROU VI EH,  Ire  basse. 
VANLAIR,  barylQQ. 
BERRY,  2e  basse. 
CHAMRERY,  trial. 
PERRON,  laruelte. 

Mmes 
CHAMBON,    forte  chanteuse. 
ZULEMA,  chanteuse  légère. 
CHOIWET,  Ire  dugazon. 

Les  débuts  décimèrent  cette  troupe.  Les  soirées 
furent  très  orageuses  ,  les  spectateurs  ne  sifflaient 
pas,  —  l'arrêté  de  la  mairie  interdisait  l'usage  des 
clefs,  —  mais  ils  riaient,  causaient  à  haute  voix  et 
frappaient  des  pieds.  Le  25  octobre,  le  préfet  prit 
l'arrêté  suivant  : 


BHOCHARD,  2e  duaazon. 
JOBEY,  duègne. 

Comédie 

WM. 

ROCHE.  l«-r  rôle. 
FAUEHT,  jeune  premier. 
LEBLANC,  fort  second. 
DEVAUX,  financier. 
LEMAIRE,  comique. 
TONY,  convenance. 

Mmes 
VALERY,  1er  rôle. 
VICTORIA,  jeune  première. 
HAGIOS,  ingénuité. 
BLONDEL,      id. 
BROCMARD,  2e  amoureuse. 
BERRY,  soubrette. 


Article  premier.  —  Le  Théâtre  de  Nantes  est  fermé 
provisoirement. 

Art.  2.  —  m.  Guérin,  directeur,  est  mis  en  demeure 
de  procéder,  dans  le  plus  bref  délai  possible,  à  la  forma- 
tion d'une  nouvelle  troupe  en  tous  genres.  Les  artistes 
précédemment  engagés  ne  seront  admis  à  faire  partie  do 
la  nouvelle  troupe  qu'après  avoir  reçu  l'assentiment  préa- 
lable de  l'autorité. 

Art.  3.  —  M.  le  Maire  de  Nante&est  chargé  de  Teiécu- 
tjon  du  présent  arrêté. 

Le  Préfet, 

E.  DE  Mrntque. 


DIRECTION  GUÉRIN  297 


Guérin  s'empressa  de  reconstituer  une  nouvelle 
troupe,et  le  théâtre  rouvrit  le  6  novembre. 

MM.  Lapierre,  fort  ténor  ;  Bousquet,  ténor  léger  ; 
Flachat,  baryton  ;  Béchers,  basse  ;  Saint-Denis, 
basse  chantante.  —  Karl,  premier  comique.  Mmes 
Hillen,  chanteuse  légère  ;  de  Gourseilles,  dugazon  ; 
Ghoimet,  2e  dugazon,  furent  immédiatement  reçus. 

Madame  Hillen  était  une  ravissante  chanteuse 
légère.  Elle  a  laissé  à  Nantes  d'inoubliables  souve- 
nirs. Flachat,  déjà  connu,  retrouva  tout  son  succès. 
Les  autres  artistes  étaient  d'une  bonne  moyenne. 

Si  fêtais  Roi,  qui  remporta  un  succès  des  plus  vifs  ; 
Galathée,  Diane,  d'Emile  Augier,  le  Père  Gaillard, 
la  Case  de  l'oncle  Tom,  furent  les  nouveautés  de 
l'année. 

Battaille  se  fit  applaudir  avec  frénésie  dans  le  Val 
d'Andore  et  le  Songe  d'une  nuit  d'été.  Rachel  vint 
}QMQV Advienne Lecouvreiir  eiLady  Tartiiffe.Fleuvj 
de  l'Opéra,  et  Vieuxtemps,  complétèrent  la  série  des 
artistes  en  représentation. 

Mangiu  fonda  ceUe  année  le  Théâtre,  feuille  de 
spectacle  dont  l'existence  fut  assez  éphémère. 


L'administration  municipale,  prise  d'un  beau  mou- 
vement de  générosité,  proposa  au  Gonseil  d'élever  la 
subvention  au  chiffre  de  50,000  francs.  La  discussion 
fut  vive,  mais  enfin  la  victoire  resta  au  bon  sens.  La 
subvention  proposée  fut  volée  et  le  système  des  ar- 


298 


LE   THEATRE   A  NANTES 


listes  on  société  fut  de  nouveau  remis  en  vigueur. 
La  subvention  était  ainsi  affectée  : 

24,000  fr.  pour  assurer  aux  premiers  sujets  un  miaimum 
d'appointements  convenables. 
6,r00        pour  l'entretien  et  la  confection  des  décors. 
8,000        pour  l'orchestre. 
4,000        éclairage. 
2,000        chauflfage. 
6,000        appointements  à  divers  employés. 

50,000  fr. 

Le  Tliéàtre  devait  ouvrir  le  2  mai,  il  fermait  ensui- 
te pour  rouvrir  définitiveraerit  le  15  aoùi.  Guérin  fut 
renommé  directeur. 


SAISON  1853  54 


GUÉRIN,  DWECTEUR 
SOL'IÉ,  chef  d'orcheslre. 

Opéra 

MM. 
PHILIPPE,  fortiéaor. 
BINEAU,  ténor  léger. 
DESIRE.  2e  ténor. 
FLACHAT,  baryton. 
FILLIOL,  ire  basse. 
BERKY,  2e  basse. 
LEON,  trial. 
CRAMOISAN,  laruette. 

M  m  es 
LUGUET.  forte  chanteuse. 
LASSENNE,  chauteuse   l.gèn: 
OAULTROT,  2e  chanteuse. 
MARCHAND,  dugazon. 
FLACHAT,  2e  dugazon. 
LUGUET,  duègne. 

Ballet 

M.  HUS,  maître  de  ballet. 


Mmt's 

DELA  H  AVE,  tre  danseuse. 
DEMOUCHY,  2e  danseuse. 

Comédie 

MM. 
ROCHE,  premier  rôle. 
RIRES,  jeune  premier. 
DE  VAUT,  financier. 
HERRY.  2."  rôle. 
RICHARD,  3e  rôle. 
FABERT,    premier  amoureux, 
MARECHAL,  2e.amoureux. 
LEON,  premier  comique. 
MARCHAND,  2e  comique. 
LAMBERT,  convenances. 

M  mes 
DALLOGA,  premier  rôle. 
GAUTROT,  coquette. 
A.  GAUTROTJeuno  premier. 
GAUSE,  2e  amoureux. 
FROMENT,  soubrette. 


Les  débuts  furent  défavorables  à  Philippe,  Filliol  et 
Léon,  ainsi  qu'à  Madame  Luguet.  Ces  artistes  furent 


DIRECTION  GUÉRIN.  —  LE  PROPHÈTE  299 

remplacés  par  Duprat,  ténor  ;  Taste,  basse  ;  Belnie, 
trial,  et  Madame  Gambier,  forte  chanteuse. 

Ainsi  remaniée,  la  troupe  se  trouva  être  de  premier 
ordre.  Duprat  était  un  superbe  ténor  à  la  vuix  claire, 
juste,  sympathique  Madame  Gambier  était  douée 
d'un  très  bel  organe  et  possédait  en  outre  un  réel 
talent  de  comédienne.  Mlle  Lassenne  avait  une  voix 
délicate  et  frêle,  mais  charmante,  enfin  Bineau  et 
Flachat  ne  doivent  pas  être  oubliés  non  plus. 

Le  grand  événement  artistique  de  la  saison  fut  la 
première  du  Prophète  (31  janvier  1854).  Au  dire  de 
certaines  personnes,  cet  opéra  ne  devait  jamais  être 
représenté  à  Nantes.  Les  difficultés  de  la  mise  en 
scène  avaient  déjà  arrêté  plusieurs  directeurs.  Gué- 
rin,  plus  courageux,  n'hésita  pas  et  monta  le  chef- 
d'œuvre  de  Meyerbeer;  il  eut  raison, car  le  succès  fut 
immense  et  incontesté.  Quf^lques  spectateurs  pourtant 
se  plaignirent  de  ne  pas  trouver  assez  de  morceaux 
chantants  dans  cette  partition  1  !  I  Toujours  la  même 
rengaine  !  Quoi  qu'il  en  snit,le  Prophète  enthousias- 
ma le  public  pendant  17  représentations.  L'interpré- 
tation était  supérieure,  Duprat  et  Madame  Gambier 
(Jean  et  Fidès)  méritèrent  des  éloges  unanimes. 
Mlle  Lassenne,  Filliol,  Taste,  Flachat  et  Bineau  chan- 
tèrent les  autres  rôles  à  la  satisfaction  générale.  La 
mise  en  scène  était  superbe  et  fit  beaucoup  d'effet. 
Malheureusement  le  lever  du  soleil  rata  le  premier 
soir.  Les  cinq  décors  neufs  étaient  l'œuvre  de  MM. 
€rémion  et  Séchan.  Ils  coûtèrent  7,168  fr.  64  cent. 


300  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Deux  cents  costumes  nouveaux  furent  aussi  confec- 
tionnés. 

Le  lundi  15  mai  1854,  un  grand  concert  fut  donné 
au  théâtre  à  l'occasion  de  l'ouverture  du  Musée  de 
Feltre.  Battaille,  Roger,  le  violoniste  Alard,  Van- 
den-Heuvel,  Mmes  Gabel  et  Dulken  prêtaient  leurs 
concours  à  cette  intéressante  cérémonie  artistique 
dans  laquelle  on  exécuta,  entre  autres  morceaux,  des 
compositions  du  comte  de  Feltre.  Deux  critiques  pa- 
risiens, Fiorefitino  et  Escudier, vinrent  à  Nantes  pour 
cette  solennité. 

Les  Noces  de  Jeannette  {\bnovQmhVQ  185i)  rem- 
portèrent un  vif  succès.  L'opéra  de  Massé  fut  déli- 
Gieusement  interprété  par  Flactiat  et  Mlle  Lassenne. 
«  La  voix  sympathique  de  l'un,  les  trilles,  les  fioritu- 
res, les  gammes  chromatiques  et  les  roulades  de  l'au- 
tre firent  merveille  »  dit  le  Breton.  On  joua  aussi 
Raymond,  un  méchant  opéra  de  M.  Thomas  ;  Colin- 
Maillard,  petit  opéra  comique  dû  à  la  collaboration 
de  nos  concitoyens  Hignard  et  Verne  ;  Vllonneiir  et 
l'a)'gent,  le  Fils  de  famille,  Philiberte,  Diane  de 
Lys,  les  Filles-  de  Marbre. 

Elisa  Masson  vint  jouer  deux  fois  le  Prophète  et 
produisit  dans  le  rôle  de  Fidès  une  profonde  impres- 
sion. Artistes  en  représentation  :  Déjazet,  Achard, 
Levassor,  Mlle  Luther;  enfin  une  troupe  de  Chinois 
jongleurs. 

A  l'une  des  représentations  de  ces  acrobates  exoti- 
ques, une  dame,  placée  aux  secondes  de  face,  s'élan- 


DIRECTION  GaÉRI>f  301 

ça  dans  la  salle  après  avoir  compté  :  une,  deux...  Elle 
tomba  sur  le  bord  de  la  galerie  des  faateuils  sans  se 
faire  grand  mal.  Reconduite  chez  elle,  elle  n'expli- 
qua pas  les  motifs  de  cet  acte  de  folie. 

Un  soir  on  joua  le  Prophète  et  V Honneur  et  Var- 
gent.  Le  spectacle  commença  à  6  heures. 

A  celte  époque,  la  critique  musicale  se  montrait 
justement  sévère.  Les  artistes  n'étaient  pas  ménagés 
lorsqu'ils  ne  le  méritaient  pas  et  la  presse  leur  disait 
carrément  la  vérité.  Que  diraient  les  chanteurs  d'au- 
jourd'hui si  tous  les  journaux  se  montraient 'aussi 
raides  qu'autrefois  ?  Pourtant  la  critique  dépassait 
parfois  les  bornes.  Voici  un  extrait  d'un  article  de 
M.  Olivier  Merson,  paru  dans  Y  Union  Bretonne.  Je 
le  donne  non  comme  un  exemple,  mais  simplement 
comme  un  échantillon  du  ton  que  certains  journaux 
prenaient  dans  leur  feuilleton  théâtral  : 

«  C'est  comme  cette  horrible  Madame  Lapie  !  Ah  ! 
personne  n'avait  donc  de  clef  pour  siffler  cette  affreuse 
Ma.'lame  Lapie  1  Ce  n'est  plus  de  la  baraque,  ce  n'est  plus 
de  la  foire,  ce  n'est  plus  de  la  farce,  que  cette  abominable 
Madame  Lapie  !  c'est  une  difformité  comique  en  tout  point 
semblable  au  diable  ébouriffé  qui  sort  d'une  tabatière  en 
corne.  Et  dire  que  ce  diable  ébouriffé  a  montré  son 
goinfre  envermillonné  et  que  le  public  n'a  pas  eu  un  seul 
sifflet  pour  la  faire  rentrer  dans  sa  tabatière  de  corne  ! 

Ces  choses-là,  M.  Guérin, quand  on  lésa,  c'est  à  coup  sûr 
un  malheur,  mais  précisément  à  cause  de  cela,  il  faut  des 
précautions  pour  ne  les  produire  qu'à  bon  escient.  A  l'a- 
yenir,  regardez  donc  à  deux  fois  avant  d'ouvrir  la  taba- 
tière de  corne  qui  recèle  dims  ses  flancs  le  diable  ébou- 
riffé que  je  vous  signale,  et  personne,  vraiaient,  ne  se 
plaindra  de  votre  réserve  à  cet  égard.  » 

C'était  dur,  pour  ne  pas  dire  plus,  surtout  s'adres- 


302 


LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


sant  à  uno  femme.  Mais,  sans  employer  un  style 
pareil,  ne  pourrait-on  revenir,  envers  le  directeur  et 
les  artistes,  à  une  critique  sévère  tout  en  restant 
juste?  La  presse  politique,  depuis  quelques  années,  est 
vraiment  trop  douce.  D'un  autre  côté,  les  spectateurs 
d'aujourd'hui,  —  fils  dégénérés  de  pères  que  des  com- 
pagnies de  ligne,  baïonnette  au  fusil,  étaient  obli- 
gées de  faire  sortir  du  théâtre,  —  ne  se  passionnent 
plus  pour  les  questions  artistiques.  Aussi  qu'arrive- 
t-il  ?  C'est  qu'on  voit  paraître  et  rester  sur  la  premiè- 
re scène  de  Nantes,  des  cabotins  dont  Garcassonne  ne 
voudrait  pas.  Si  la  critique  voulait  se  montrer  un 
peu  plus  dure,  cet  état  de  choses  cesserait  bientôt. 


Le  directeur  nommé  pour  la  campagne  1854-55  fut 
M.  Clément.  La  subvention  resta  fixée  à  50,000  francs. 
SAISON  1854-55 


CLÉMENT,  DIRECTEUR 
SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 

Opéra 

MM. 

DELA  CtUUSSÉ*£,  fort  ténor. 
JULE"^,  U'aoT  léger. 
MAÏIIIKU,  '2e  lénor. 
VlN-CEiNï,  baryton. 
VALET,  pri'iTiière  basse. 
G0DEI,AGI1Y,  basse  comique. 
DU  FOU  H,  2e  basse. 
BEHNONVJLLE,  larufclte. 
DAIHE,  trial. 

M  mes 
BERNONVILLE,  forte  chant. 
EICHFELI),  chauieuse  légère. 
DE  LA  CHAUSSEE  ^e  chaui. 
DUBARRV,  dugaïon. 
SIMON,  duègne. 


Comédi  e 

MM. 
R()CHE.  I^r  rôle. 
<.OULoMBIEI{,  fort  jeune  i". 
DUFOUH,  3h  rôle. 
J.  BOLHE.  1er  amoureuif 
LAVAL,  '2e  amoureux. 
WOKIZE,  grande  nliiilé. 
PEBBOr,  iinanci*fr. 
DAIHE,  1er  comique. 
MAHJDO,  2e  comique. 

Mn)es 
DAMOUKEAU,  1er  rôle. 
LAUBETÏI,  jeune  promier. 
SlWOiN,  mère  noble. 
VALENCE,  fjrande  coquette» 
OLYMI'E,  jeune  pienùir. 
AL)OR(,Y,  Higëuuiié. 
LAVAL,  ie  amoureux. 
JUBEY,  duègne. 


DIRECTION  CLÉMENT  303 

Un  nouvel  arrêté  concernant  les  débuts  fut  promul- 
gué au  commencement  de  la  saison.  En  voici  le  ré- 
sumé :  Un  mois  après  l'ouverture  de  la  campagne, 
tous  les  artistes  à  emploi  étaient  soumis  à  Tépreuve  du 
scrutin.  Les  abonnés  à  l'année  seuls  votaient.  Un  bul- 
letin imprimé  portant  le  nom  des  artistes  à  juger 
était  donné  aux  votants.  Il  suffisait  de  barrer  le  nom 
pour  le  rejet.  Le  vote,  personnel  et  secret,  était  à  la 
majorité  des  suffrages.  Quel  que  fut  le  nombre  des 
votants,  le  scrutin  durait  une  heure  dans  le  local  et 
au  jour  fixé  par  la  mairie.  Tout  artiste  tombé  devait 
être  remplacé  dans  les  quinze  jours.  Pendant  les 
débuts,  toute  manifestation  d'improbation  était  rigou- 
reusement interdite. 

Un  autre  arrêté  du  maire  préposa  une  ouvreuse  à 
cbaque  cabinet  d'aisance.  La  taxe  était  fixée  à  10  cen- 
times. Pour  Touverture,  le  gaz  fat  installé  dans  tou- 
tes les  parties  du  théâtre.  L'huile  était  encore  em- 
ployée sur  la  scène  et  à  l'orchestre. 

La  troupe  présentée  par  Clément  était  mauvaise, 
aussi  fut-elle  vite  décimée  par  les  débuts  qui  congé- 
dièrent MM.  de  la  Chaussée,  Jules,  Vincent,  Godela- 
ghy,  Mathieu,  Vallet,  Coulombier,  Daire  ;  Mmes  Ber- 
nonville,  Eichfeld,  de  la  Chaussée.  Ces  artistes  fu- 
rent remplacés  par  les  suivants,  dont  plusieurs  étaient 
avantageusement  connus  :  MM.  Duprat,  Anthiome, 
ténor  léger  de  beaucoup  de  talent;  Lyon,Graat,Céret. 
Après  trois  essais  infructueux  pour  trouver  une  forte 
chanteuse,  on   eut  recours  à  Elisa  Masson,  qui  fut 


304  LE  THÉA.TRE  A.  NANTES 

reçue  avec  des  transports  d'allégresse  dans  sa  bonne 
ville  de  Nantes. 

Au  commencement  delà  saison,  le  comique  Daire, 
refusé,  causa  un  scandale  qui  devait  se  dénouer  d'une 
manière  fâcheuse  pour  lui,  en  police  correctionnelle. 
Cet  individu,  trouvant  dans  le  passage  Pommeraye 
un  banquier  bien  connu,  M.  Jules  B"*,  le  frappa  brutale- 
ment au  visage,croyant  avoir  affaire  à  M.  Olivier  Mer- 
son. Le  comédien,s'étant  aperçu  de  son  erreur,se  confon- 
<3it  en  excuses, mais  l'affaire  ne  devait  pas  en  rester  là. 
M.  Merson,  apprenant  l'incident,  se  rendit  à  la  con- 
<:iergerie  du  théâtre  et  fit  appeler  Daire.  <  C'est  moi, 
lui  dit-il,  qui  suis  M.  Olivier  Merson.  »  Aussitôt  l'ar- 
tiste donna  au  critique  une  chiquenaude.  Mersrrn 
riposta  par  un  vigoureux  soufflet.  Le  soir  l'on  dut 
changer  le  spectacle,  Daire  ne  pouvant  plus  repa- 
raître en  public.  La  cause  première  de  toute  cette 
histoire  était  une  critique,  celte  fois  assez  anodine, 
de  M.  Olivier  Merson  sur  M.  Daire.  La  presse  entière 
protesta  vigoureusement  contre  les  prétentions  des 
cabotins. 

Cette  campagne  fut  mauvaise  au  point  de  vue  pécu- 
nier.  Le  16  avril  1855,  Clément  se  retira.  Le  soir  on 
fit  relâche.  Mais  l'orchestre  ayant  abandonné  les 
16  jours  d'appointements  qui  lui  étaient  dus,  les 
artistes  ayant  promis  de  ne  pas  faire  de  saisie  sur  les 
recettes,  enfin.  Elisa  Masson,  Duprat  et  Anthiome 
ayant  consenti  à  faire  la  remise  de  plusieurs  cachets, 
Clément  consentit  à  reprendre  ses  fonctions.  On  affl- 


DIRECTION  DEFRESNE 


305 


cha  un  spectacle,  mais  à  4  heures  du  soir  le  direc- 
teur envoya  à  la  Mairie  sa  démission  définitive  et  fit 
coller  des  bandes  sur  les  affiches.  Lacampagne  n'avait 
plus  que  quinze  jours  à  courir  ;  les  artistes  la 
terminèrent.  Cette  année-là  il  n'y  eut  pas  d'ar- 
tistes en  représentation  et  les  nouveautés  ne  furent 
pas  des  plus  intéressantes.  On  joua  :  Madelon  de 
Bazin  ;  la  Promise,  de  Glapisson;  le  Billet  de  Mar- 
guerite, de  Gevaërt  ;  la  Crise  ;  le  Cœur  et  la  Dot. 
Une  grande  féerie  :  les  Merveilles  du  Monde,  admi- 
rablement montée  avec  le  matériel  de  Paris,  obtint 
un  vif  succès. 


•  • 


La  gérance  de  la  Société  pour  la  campagne  suivan- 
te fut  confiée  à  M.  Defresnes.  La  durée  de  l'année 
théâtrale  était  fixée  à  onze  mois,  dont  neuf  avec  tous 
les  genres. 

SAISON  1855-56 


DEFRESNE,  DIRECTEUR- 
GERANT 

SOLIÉ,  chef  d'orchesire. 

Opéra 

MM. 
CAUBET,  fort  ténor. 
CHALLART,  ténor  léger. 
LEMAIRE,  2e  ténor. 
ROGUIER,  massol. 
MARTIN,  baryton. 
BALÉTRAUD,  Ire  basse. 
PETIT,  basse  cliantante. 
BERRY,  2e    id. 
LUCAS,  trial. 
OUDLNOT,  laruelte. 


Mmes 

FUIZARD,  forte  chanteuse. 
ROZIES,  chanteuse  léj^ère. 
F4IGLE,  Ire  dugazon. 
RIBAUCOURT,  2c  dugazon. 
PARONNE,  2e chanteuse. 
PONCKLET,  mère  dugazon. 
JOBEY,  duègne. 


Comédie 


MM. 


BERNET,  1er  rôle. 
ROCHE,  2e  rôle  marqué. 

20 


306  LE  THEATRE  A  NAiNTES 


ROGUIER,  jeune  premier. 
DORVAL,    fort  jeune  premier. 
RAYNARD,  2e  amoureux. 
ALLAN,  - 

REHRY,  3e  rôle. 
FAxXOLLlER.  financier. 
LAZARDEUX,  rôle   de   genre. 
RAYNARD  aine,  1er  comique. 
GERVAIS,  2e  comique. 


M  m  es 

PONCELET,  1er  rôle. 
HARDY,  jeune  première. 
DE  HA  Y,  mère  noble. 
JOBEY,  caractères. 
CÉCILE,  amoureuse. 
EUGKNIE,  2e    id. 
DELPHINE,  soubrette. 
LUCIE,  amoureuse. 


ABONNEMENTS  A  L'ANNÉE  : 

Places  non  réservées  :  Hommes 200  fr. 

—  —  Dames 160  fr. 

Places  réservées  :  Fauteuils  et  loges 30  fr. 

—  —         Baignoires  et  orchestre 300  fr. 

—  —         Loges  de  secondes  230  fr. 

Cette  troupe  contenait  quelques  bons  artistes.  Le 
ténor  Gaubet  possédait  une  grande  et  belle  voix  qu'il 
avait  le  talent  de  ne  jamais  forcer.  Son  triomphe 
était  Eléazar  de  la  Juive.  Citons  aussi  le  ténor  léger 
Challart  et  le  baryton  Martin.  Il  y  eut  plusieurs  chu- 
tes; celles  de  Balétraud,  Raynard,  Dorval,  Roguier, 
Oudinot,  Mmes  Fuizard  et  Faigle,  qui  furent  rempla- 
cés par  Bonnesseur,  Thirard,  Nardier  et  Mlle  Blaës. 

Mme  Geismard  vint  comme  forte  chanteuse.  Cette 
artiste  possédait  une  jolie  voix  et  un  beau  talent. 
Elle  devait  faire  plus  tard  une  courte  apparition  à 
l'Opéra.  Elle  revint  ensuite  se  fixer  à  Nantes.  Son 
mari,  M.  Ecarlat,  tenait  le  cabinet  de  lecture  situé 
rue  Voltaire.  Mme  Geismard  était  fort  estimée  dans 
noti^e  ville. 

Régnier,  alors  dans  toute  sa  gloire,  vint  donner  des 
représentations  sur  cette  scène  de  Graslin.  où  il  avait 


xMOisE  —  l'Étoile  du  nord  307 

fait  ses  premières  armes.  Il  remporta,  dans  le  rôle  de 
Noël,  de  la  Joie  fait  penryUn  succès  sans  précédent. 
Il  joua  aussi  Tartuffe.  A  cette  occasion,  le  maître 
de  pension  Boullaut  lui  adressa  les  vers  suivants  .- 

Nantes  t'a  vu  commencer  ta  carrière. 
Elle  applaudit  à  tes  heureux  essais^ 
Pensant  qu'un  jour  la  maison  de  Molière 
Retentirait  de  tes  brillants  succès. 
Tic  nous  devais  cette  aimable  visite 
Qui  nous  ramène,  un  instant,  au  bon  goût. 
Mais  cet  instant  disparaîtra  bien  vite^ 
Le  mauvais  goût  est  aujourd'hui  partout. 
Molière,  hélas/...  pour  nous  quel  ridicule, 
Exilé  de  la  scène,  est  dans...  le  vestibule  1 1 / 

Le  11  septembre  1855,  pour  célébrer  la  prise  de 
Sébastopol  qu'on  venait  d'apprendre,  Torchestre  joua, 
pendant  l'entr'acte  du  deuxième  acte  de  la  Juive, 
le  God  save  the  Queen  et  l'air  de  la  Reine  Hortense. 

Moïse  obtint  le  30  octobre  1855  un  brillant  succès. 
L'opéra  de  Rossini  était  bien  chanté  par  Mme  Geis- 
mard,  Gaubet,  Bonnesseur  et  Martin.  Ghose  étrange, 
la  Prière,  la  seule  page  qui  ait  survécu,  fut  le  mor- 
ceau  le  moins  applaudi  de  la  soirée. 

Le  26  mars  1856,  V Etoile  du  Nord  parut  à  son  tour, 
pour  la  première  fois,  sur  l'affiche.  L'exécution  fut 
excellente  du  côté  de  l'orchestre  et  des  chœurs,  quant 
aux  artistes,  ils  laissèrent  à  désirer.  Un  enrouement 
général  affligeait  les  chanteurs.  Les  interprètes  de 
cette  œuvre  hybride  et  endormante  étaient  MM.  Bon- 
nesseur, Martin,  Ghallart,  Nardier,  M^es  Roziès  et 
Dubarry. 


308  LE  THEATRE  A  NANTES 

Pour  ces  deux  opéras,  des  décors  neufs  furent 
brossés  par  M.  Dernier. 

Les  spectacles  monstres  étaient  toujours  à  la  modo 
le  dimanche.  On  donna  un  soir  les  Trois  Mousque- 
taires, le  Chalet  et  les  Deux  Aveugles.  Le  rideau 
se  leva  à  cinq  heures  et  demie,  pour  ne  tomber  défi- 
nitivement qu'à  deux  heures  moins  un  quart. 

Les  autres  nouveautés  offertes  par  Defresne, 
furent  le  Demi- Monde,  le  Co7nte  Herinann,  la  Reine 
Margot,  le  Bijou  perdu,  le  Médecin  des  Enfants, 
VElisire  d'Amore  avec  Mme  Persiani,  les  Compa- 
gnons de  la  Marjolaine,  d'Hignard  et  Verne,  enfin 
le  Monde,  drame  inédit  d'un  autre  de  nos  compa- 
triotes, M.  Tessier,  aujourd'hui  rédacteur  de  la  Lan- 
terne et  directeur  de  son  supplément  littéraire.  Cette 
œuvre  d'un  débutant  fut  très  applaudie  et  l'auteur 
dut  paraître  deux  fois  sur  la  scène. 

Les  nombreux  admirateurs  de  l'Alboni  eurent  le 
plaisir  de  l'entendre  dans  le  Barhier,  la  Favorite,  la 
Fille  du  Régiment  et  le  Prophète.  Dans  les  rôles 
si  différents  de  ces  opéras,  la  grande  cantatrice  fut 
r.dmirable. 

M"c  Persiani  se  fit  entendre  dans  un  concert  avec 
d'autres  artistes  italiens.  Sivori  et  son  violon  magi- 
que, M.  et  Mni*»  Taigny,  du  Vaudeville,  Mélingue, 
enfin  Céline  Montaland,  vinrent  en  représentations. 
Celte  dernière,  déjà  célèbre,  n'était  âgée  que  de 
douze  ans.  Elle  joua  son  fameux  rôle  de  la  Fille  bien 
gardée,  et,pour  la  première  fois  à  Nantes,  un  vaude- 
ville de  V.  Mangin  :  Cerisette  en  prison. 

Roche  fit,  cette  année,  ses  adieux  au  public  qui 
l'applaudissait  depuis  trente  et  un  ans  sans  se  lasser. 


DIRECTION  DEFRESNE  309 

Il  donna  une  représentation  de  retraite  et  M""  Roche 
qui  s'était  retirée  du  théâtre  depuis  quelque  temps, 
reparut  sur  la  scène  une  dernière  fois.  Ces  deux 
excellents  artistes  dont  la  carrière  à  Nantes  avait 
été  si  brillante  et  si  honorable,  furent  couverts  de 
bouquets  et  de  couronnes,  justes  témoignages  de 
l'estime  et  de  l'affection  générales.  Ils  jouèrent  une 
scène  en  vers  de  Tun  de  nos  compatriotes,  M.  Puy- 
ségur  :  Ua  Souvenir  de  Défiance  et  Malice. 
Défiance  et  Malice  est  une  petite  pièce  dans  laquelle 
Roche  avait  joué  pour  la  première  fois  à  Graslin  en 
1825. 

Pendant  cette  saison,  la  ville  fit  établir  deux  calo 
rifères  au  théâtre.  La  dépense  s'éleva  à  24,000  francs. 
J'ai  retrouvé  dans  les  archives  de  la  mairie,  le 
chiffre  des  appointements  de  l'orchestre  à  cette 
époque.  Ces  appointements  sont  intéressants  à  con- 
naître : 

1856 

1er  Chef  d'orchestre 450  fr.  par  mois 

2e    chef  d'orchestre 140  fr.        — 

Répétiteur  et  1er  alto 120  fr.        — 

Violon  solo 120  fr.        — 

lor  violon 100  fr.        — 

2e    violon 80  fr.       — 

2e    alto 50  fr.        — • 

1er    violoncelle 100  fr.       — 

2e    violoncelle 100  fr.        — 

3e    violoncelle 90  fr.        — 

4e    violoaceUe 55  fr.        — 

Ire  contrebasse 65  fr.       — 

2e    contrebasse 76  fr.        — 


310  LE   THEATRE  A   NANTES 


3e    contrebasse 50  fr.  par  mois. 

4e    contrebasse 50  fr.  — 

ire  clarinette 120  fr.  — 

29    clarinette 110  fr.  — 

1er  hautbois 120  fr.  — 

2e    hautbois 70  fr.  — 

Ire  flûte 120  fr.  — 

2e    flûte 70  fr.  — 

1er  basson ,  lOO  fr.  — 

2e    basson 70  fr.  — 

1er  cor 110  fr.  — 

2e    cor 90  fr.  — 

33    cor 70  fr.  — 

4e    cor 70  fr.  = 

1er  piston 120  fr.  — 

2e    piston 60  fr  — 

ier  trombone 80  fr.  — 

2e    trombone 50  fr.  — 

3e    trombone 70  fr.  — 

Ophicléide 50  fr,  — 

Timbalier 70  fr.  — 

Pianiste-organiste 115  fr.  — 

Tambour 25  fr.  — 


* 


Pour  la  première  fois,  la  question  de  la  gérance  du 
théâtre  par  la  ville  fat  posée  au  Conseil,  lorqu'il  s'agit 
du  vote  delà  subvention. M.  J.-B.  Guilley,  alors  con- 
seiller municipal,  bien  connu  par  son  goût  pour  la 
musique  et  le  théâtre,  goût  qu'il  conserva  jusqu'à 
Vd.ge  le  plus  avancé,  fit  un  rapport  remarquable  qu'il 
serait  trop  long  de  citer  et  dans  lequel  il  proposait 


DIRECTION  UOLAND-SAINT-LKGER  311 

comme  remède  à  la  situation  maladive  où  se  trou- 
vaient tous  les  théâtres,  l'exploitation  des  scènes  par 
la  municipalité.  Cette  idée  ne  reçut  pas  un  accueil 
favorable.il  fut  décidé  pourtant  qu'il  n'y  aurait  plus  de 
société  d'artistes  mais  bien  un  directeur  responsable, 
avec  90,000  fr.  de  subvention.  Cette  somme  de  90,000  fr. 
destinée  à  tenter  les  directeurs,  était  absolument  illu- 
soire, car  voici  comment  la  ville  la  répartissait. 

En  numéraire SO.OOO  fr. 

Loyer  gratuit  de  la  salle  estimé  à...  30.000  fr. 

Partitions,  décors,  costumes  à lO.OOO  fr. 

Total 90.000  fr. 

L'allocation  théâtrale  était  donc  en  réalité  la  même 
que  les  autres  années. 

Deux  artistes  de  la  troupe,  Demortain,  Jeune  pre- 
mier et  Bonnesseur,  basse,  postulèrent  la  direction. 
Demortain  l'emporta,  mais  il  ne  devait  pas  demeurer 
longtemps  à  la  tête  du  Grand-Théâtre.  * 

Le  10  août  1856,  il  envoya  sa  démission  à  la  muni- 
cipalité. La  chaleur  était  tellement  forte  que  personne 
n'allait  au  théâtre  :  on  était  forcé  de  jouer  devant  les 
banquettes.  La  Ville  se  mit  à  la  recherche  d'un  direc- 
teur. Elle  finit  par  en  trouver  un  en  la  personne  de 
M.  Roland -Saint-Léger,  qui  ne  consentit  d'ailleurs 
à  venir  que  comme  gérant  d'une  société  d'artistes. 
Le  théâtre  n'ouvrit  qu'en  octobre: 

SAISON  1856-57 

ROLAND  -  SAINT  -  LÉGER,       1       SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
DIRECTEUR-GÉRANT  \       EiMMANUEL,  régisseur. 


312 


LE  THEATRE  A   NANTES 


Opéra 


TOBY-MASSET,  fort  ténor. 
SUJOL,  lénor  léger. 
CAZEXAVE.  2e  ténor  léger. 
G\HL1ER,  baryton. 
DOBBhXS,  basse  noble. 
SOTTO,  basse  chantante. 
HALY,  3e  basse  chantante. 
CHEVAYE,  triil. 
BAUQUESNE,  laruelte. 

Mmcs 

R  ENON  VILLE,  forte  chanteuse. 
NUMA-BLALNI,  chant,  légère. 
DUCLOS,  dugazon. 
HUBERT,  2e  id. 
JOBEY,      (    ,   , 
ALBERT,      ^"'^g"^^. 


Comédie 


MM. 


DELAFOSSE,  1er  rôle. 
E    ROCHE,  jeune  premier. 
FIETEZ,  1er  amoureux. 
BEAUQi  ESiNE,  2e  comique 
CHEVA\E,  2e  id, 
ERNEST,  jtuoe  comique. 
ROSAMBEAU,  3e  comique. 

M  mes 

TROY,  1er  rôle. 
ALBERT,  mère  noble. 
DEVAUX.  ingénuité. 
OCTAVIE.  amoureuse. 
H  ER  M  ANGE,  coquette. 
ROBERT,  soubrette. 
JOBEY,  duègne. 


Cette  saison  fat  terne  et  sans  intérêt.  Il  y  eut  plu- 
sieurs chûtes  :  Garlier,  Mmes  Renonville,  Dubois  et 
Robert  durent  partir.  M.  Fernando,  MmesRey-Santon 
enfin,  Mlle  Blaës  à  qui  l'on  finissait  toujours  par 
avoir  recours,  vinrent  les  remplacer.  Le  ténor  léger 
Sujol  était  le  père  d'André  Sujol  que  Nantes  devait 
applaudir  plus  tard  deux  ans  de  suite,  sous  les  direc- 
tions Paravoy. Il  possédait  les  mêmes  qualités  que  son 
fils  et  débuta  comme  lui  dans  le  BarMer.  Il  chantait 
avec  une  grande  aisance  cette  musique  légère  et  vo- 
calisait avec  une  facilité  remarquable. 

Dans  un  article  sur  le  théâtre  paru  en  1856,  M.  Man- 
gin  se  plaint  du  peu  de  variété  du  répertoire  et  du 
ressassement  continuel  de  certains  opéras  entre 
autres  de  la  Favorite  qu'il  juge  :  t  une  musique 
frippée  et  une  œuvre  chantante  dont  la  popularité  ne 
garantit  nullement  le  mérite.  »   Toucher  à  la  Favo- 


DIRECTION   ROLAND-SAINT  LÉGER  313 

rite  en  l'an  de  grâce  1856  !  !  !  Décidément  Mangin 
avait  toutes  les  audaces. 

On  joua  sous  celte  direction  Jaguarita  ïln- 
diemie,  la  Fanchonnette,  le  Fils  de  la  Nuit,  qui 
fournit  treize  représentations,  chose  extraordinaire 
pour  un  dram3,  la  Joie  de  la  Maison,  et  enfin  une 
pièce  du  crû  :  Rue  d'Orléans,  iV^..  dont  l'auteur  ne 
se  fit  pas  connaître. 

Déjazet,  Grassot,  Pérez,  Mmes  Araldi,  Ravel,  Aline 
Duyal,  le  pianiste  Prudent,  Debureau,  Darcier,  Ra- 
phaël Félix,  vinrent  donner  des  représentations. 


sttjfmmmjfiK. 


XXI 


THÉÂTRE     DES     VARIETES 


Place   du    Cirque 
(1834-1859) 

n  1834,  s'éleva  près  du  pont  Sauvetout,sur 
remplacement  d'une  ancienne  tour  de 
l'enceinte  de  Nantes,  un  petit  théâtre  qui 
prit  le  nom  do  Salle  des  Variétés.  Ce  mo- 
nument propre  et  coquet,  était  dû  à 
'architecte  Ghenantais. 

Un  certain  Armand  en  prit  la  direction,  mais  le 
Maire  lui  refusa  l'autorisation  d'ouvrir  cette  seconde 
salle. 

Après  bien  des  démarches,  cette  difficulté  fut 
aplanie,  mais  le  nouveau  théâtre  ne  commença  ses 
représentations  qu'en  1836.  L'ouverture  eut  lieu  le 
23  mai.  On  joua  un  Prologue  et  un  Duel  sous  Riche- 
lien. 

Pendant  quelque  temps  la  foule  afflua  aux  Va- 
riétés, mais  bientôt  on  ne  joua  guère,  pendant  l'hiver, 
que  le  dimanche.  L'été,  les  représentations  étaient 
plus  suivies.  Il  y  avait  souvent  des  artistes  de  pas- 
sage. On  applaudissait  aussi  sur  cette  petite  scène 
des  gymnasiarques,  des  prestidigitateurs.  Quelques 
concerts   s'y   donnaient  encore  de  temps  â  autre. 


316  BE  THEATRE   A  NANTES 

En  1840,  la  seconde  scène  nantaise  remporta  un 
grand  succès  avec  un  drame  fort  bien  monté  :  le 
Naufrage  de  la  Méduse. 

En  1842,  Lemonnier  prit  la  direction  des  Variétés. 
Il  monta  avec  luxe  les  Pilules  du  Diable,  et  appela 
en  représentation  des  artistes  de  valeur  :  Lepeintre, 
Achard,  Ligier. 

Pendant  l'année  1844,  Déjazet  et  le  comique  Vernet, 
des  Variétés,  vinrent  donner  une  série  de  soirées. 
Grâce  à  ces  deux  artistes,  la  société  élégante  qui 
avait  abandonné  les  Variétés,  se  décida  à  y  revenir. 

Ce  renouveau  ne  dura  pas  et  le  petit  théâtre  re- 
tomba dans  le  marasme.  Parfois  la  troupe  de  Gras- 
lin  allait  y  jouer  quelque  gros  mélo  ou  quelque  vau- 
deville abracadabrant  qu'on  ne  jugeait  pas  digne  d'être 
représenté  sur  noire  première  scène. 

Peu  à  peu  les  Variétés  abandonnèrent  le  genre  dra- 
matique. Le  propriétaire  se  contentait  de  louer  la 
salle  à  des  faiseurs  de  tout  s  quelconques,  à  des  lut- 
teurs. Bientôt  le  cirque  Pasquier  s'y  aménagea  et  les 
Variétés  cessèrent  d'être  théâtre.  Elles  devaient  être 
transformées  plus  tard  en  magasin  de  fer.  Il  y  a 
quelques  années,  on  voyait  encore,  lorsqu'on  passait 
sur  le  pont  Sauvetout,  le  dôme  de  cette  petite  scène 
s'arrondir  au  milieu  d'un  amas  de  vieilles  maisons. 
Plus  rien  n'existe  aujourd'hui  de  ce  théâtre  dont  la 
vie  fut  assez  courte. 


CINQUIÈME  PARTIE 


Depuis  la  gestion  du  Grand-Théâtre 
par  la  Ville  jusqu'à  nos  jours. 

(1857-1892) 


GRASLIN  -RENAISSANCE  —VARIÉTÉS 


XXII 

Charles  SOLIÉ,  DIRECTEUR-GÉRANT 

POUR  LE  COMPTE  DE  LA  VILLE 

(1857-1861) 


our  Tannée  57-58,  l'Administration  choi- 
sit, comme  directeur  M.  Vigny,  mais  dès 
le  mois  de  juillet  celui-ci  démissionna.  Le 
scrutin  avait  démoli  presque  toute  la 
troupe  qu'il  avait  réunie  pour  les  mois 
d'été.  La  municipalité  nomma  alors  l'ancien  directeur 
du  théâtre  de  Rouen,  M.  Plumkett,  qui  se  démit  quel- 
ques jours  après.  On  s'adressa,  en  désespoir  de  cause, à 
Doligny,  neveu  de  Talma,  qui  avait  été  applaudi 
comme  l^r  comique  sous  la  direction  Bousigues.  Mais 


318  LE  THEATRE  A   NANTES 

comme  il  demandait  une  avance  sur  la  subvention 
pour  former  sa  troupe,  les  pourparlers  engagés  furent 
bientôt  rompus. 

La  situation  commençait  à  devenir  grave  et  la 
future  saison  paraissait  bien  compromise.  La  Yille, 
très  ennuyée,  demandait  à  cor  et  à  cri,  chez  tous  les 
correspondants,  un  directeur.  Celui-ci  demeurait 
introuvable.  Personne  ne  voulait  plus  se  risquer  à 
venir  à  Nantes.  Les  chutes  continuelles  effrayaient 
tellement  les  artistes  qu'ils  refusaient  de  faire  partie, 
à  n'importe  quelle  condition,  de  la  troupe  de  Graslin. 
Les  correspondants  consultés,  exigeaient  pour  fournir 
un  directeur  un  remaniement  entier  du  cahier  des 
charges,  la  suppression  des  débuts,  pas  de  nombre 
limité  pour  les  choristes,  et  le  maintien  assuré  de  la 
subvention  à  50,000  francs.  Pendant  tous  ces  pour- 
parlers, le  temps  avait  passé  et  la  fin  de  septembre 
arriva  sans  qu'une  décision  ait  été  prise. 

Enfin  l'Administration  se  décida  à  réunir  le  con- 
seil pour  lui  exposer  la  situation  sans  issue  dans 
laquelle  on  se  débattait.  M.  Guilley,  le  partisan  le 
plus  décidé  de  la  gestion  du  théâtre,  soutint  avec 
énergie  et  éloquence  son  projet  favori  et  fut  assez 
heureux  pour  le  faire  adopter.  Charles  Solié  fut  nom- 
mé administrateur.  Nantes  était  la  première  ville 
à  essayer  ce  système.  Nous  verrons  tout  à  l'heure  les 
résultats  qu'il  donna. 

Restait  à  former  une  troupe  ;  ce  n'était  pas  le  plus 
facile,  vu  l'époque  avancée  de  Tannée. 

Enfin,  après  bien  des  difficultés,  Solié  y  arriva, 
mais  le  théâtre  ne  fut  prêt  à  ouvrir  que  le  31  octobre. 


DIRECTION  SOLIE 


319 


SAISON  1857-58 


MM. 

SOLIÉ,  administrateur  et  chef 

d'orchestre. 
GAUBERT,  régisseur. 


Opéra 


MM. 


DUPRAT,  fort  ténor. 
BETOUT,  ténor  léger. 
BERNARD,'*    id. 
GERARD,    3*    id. 
OSMOND,  baryton. 
GAYRAL,  {'»  basse. 
GAROxN,  basse  chantante. 
LAVERGNE,  2«        id. 
YLON,  3e        id. 

JOLLY,   trial. 
GOLLINET,  laruette. 

M""" 

STRANSKI,  forte  chant^«. 
HILLEN,  chant,  légère. 
VIE,  jeune  chanteuse. 


GONTHIER,  2"  dugazon- 
JOBEY,  duègne. 


Comédie 


MM. 


ROGER,  premier  rôle. 
MARGELLIN,  jeune  1". 
KRAUSS,  i*'  amoureux. 
MAURICE,  â»         id. 
JOLLY,  l"'  comique. 
thaïs,  2«       id. 
GOLLINET,  corn,  margué. 
THOMAS,  comique  grime. 
ROBERT,  3«  rôle. 

M"'» 

AUMONT,  grand  1"  rôle. 
REYNES,  jeune  première 
GOxNTHIER,  ingénuité. 
PASSARIEUX,  amoureuse. 
BERGER,  coquette. 
BOUDOIS,   soubrette. 
JOBEY,  duègne. 


PRIX  DES  PLACES  : 

Premières  loges,  Fauteuils,  Baignoires  :  5  fr.  —Deuxièmes 
Loges,  Stalles  :  4  fr.  §0  —  Preajières  Galeries,  Parquet,  Deuxiè- 
mes de  face  :  3  fr.  50.  —  Parterre,  Deuxièmes  de  côte:  2  fr.  — 
Troisièmes  :  1  fr.  —  Quatrièmes  :  50  cent. 

Pour  que  le  scrutin  fût  valable,  il  fallait  que  la 
moitié  des  abonnés  votât.  Il  y  avait  alors  150  abon- 
nés, mais  ils  avaient  fini  par  se  désintéresser  des 
scrutins.  Aussi  était-ce  presque  toujours  la  mairie  qui 
prononçait  le  rejet  ou  l'admission  des  artistes. 

Il  y  eut  peu  de  chutes.  Bétou  et  Bernard  furent 
les  seules  victimes.  Ils  furent  remplacés  par  MM. 
Carré  et  Danglès.  La  troupe  était  convenable.  M°^« 


320  LE  THEATRE  A  NANTES 

Hillen,  que  personne  n'avait  oubliée,  retrouva  son 
vif  succès  d'autrefois.  Rosine, du 5«r6i>r,  était  toujours 
son  triomphe.  Après  son  départ  de  Nantes,  cette 
excellente  chanteuse  fut  engagée  à  l'Opéra. 

Le  19  mars  1858,  les  Dragons  de  Villars,  «  le  triomphe 
du  cornet  à  piston,  »  comme  les  a  appelés  spi- 
rituellement M.  Wilder,  firent  leur  apparition  sur  la 
scène  de  Nantes.  Cette  platitude  musicale,  dont  le  seul 
mérite  est  de  posséder  un  assez  joli  livret,  eut  un  vif 
succès.  M"»«  Hillen  remporta  dans  le  rôle  de  Rose 
Friquet  un  triomphe  de  comédienne  et  de  cantatrice. 
Le  ténor  léger  Carré  était  fort  bon  dans  Sylvain. 

On  reprit  Robin  des  Bois  avec  succès.  Deux  décors 
nouveaux,  dont  le  prix  s'éleva  à  5,287  fr.  12  c, 
furent  peints  à  cette  occasion. 

Cette  année,  Déjazet  vint  donner  une  représenta- 
tion dont  le  produit  devait  être  destiné  à  racheter  du 
service  le  fils  de  M"»®  Beaugé,  la  souffleuse  du  Qrand- 
Théàtre.  Depuis  bien  longtemps,  la  charitable  et  grande 
artiste  avait  promis  son  concours  à  cette  brave  femme, 
qui  était  très  aimée  des  artistes.  Déjazet  joua  Colom- 
bine  avec  un  grand  succès,  et  la  recette  s'éleva  à 
2,629  fr.  30  c.  Mais  le  fils  Beaugé  ayant  été  réformé 
pour  cause  d'obésité,  sa  mère  employa  l'argent  de 
la  représentation  à  l'achat  d'une  petite  maison  située 
chemin  des  Dervallières,  à  côté  de  l'auberge  du 
Repos  de  Jules  César.  En  souvenir  de  l'aitiste.  M™» 
Beaugé  donna  à  sa  minuscule  maison  de  campagne  le 
nom  de  Villa-Déjazet. 

La  saison  de  grand  opéra  se  termina  à  la  fin  d'avril, 
mais  l'opéra-comique  et  la  comédie  continuèrent 
pendant  le  mois  de  mai. 


DIRECTION  SOLIE 


321 


On  joua  pendant  cette  saison  plusieurs  comédies 
nouvelles  :  la  Fiarnmina,  le  Mari  à  la  campagne,  la 
Question  d'argent,  le  Fils  naturel,  Dalila. 

Bataille,  Lafontaine,  Desclée,  Lia  Félix,  les  Zoua- 
ves d'Inkermann  vinrent  en  représentation. 


SAISON  1858-59 


MM. 


SOLIÉ,  administrateur  et  chef 

d'orchestre. 
GAUBEKT,  régisseur. 


Opéra 


MM. 


MIRAPELLI,  fort  ténor. 
BOUVARD,  ténor  léger. 
BOUSQUET,    20  id. 
SOUSTELLI,  3«  id. 
VINCENT,  baryton. 
DELAROMBE,  l--o  basse. 
VINCENT-CUQ,  basse  chantante. 
LAVERGxNE,  2"  basse. 
CHAPUIS,  3«  basse. 
CHARLES,  trial. 
GRAFETOT,  laruette. 

Mn.es 

BELLONI,  forte  chant. 
BRIÈRE,  chaut,  légère. 
BLEAU,  dugazon. 
PERILIET,  2»  dugazon. 
FLEURY,  id. 

JOBEY,  duègne. 


Ballet 


MAURY,  ^«  danseuse. 
BERTHOT,  20  danseuse. 

Comédie 

MM. 
VEZIAN,  premier  rôle. 
ALHAIZA,  jeune  premier. 
BRELET,  l""^  amoureux. 
P.  ALHAIZA,  2"       id. 
BEJUY,  1"  comique 
CHARLES,  comique. 
ERNEST,  2«  comique. 
BIRE,  3«  rôle 
GRAFETOT,  fmanciers. 
SOUSTELLI,  convenances 

Muies 

BLANCHARD,   !«-•  rôle. 
GOLLIGxNON,  jeune  l'«. 
CHAPUIS,  ingénuité. 
FLEURY,  soubrette. 
BERGER,  coquette. 
GRAFETOT,  soubrette. 
DUVAL,  mère  noble. 
JOBEY,  duègne. 


Il  y  eut  un  assez  grand  nombre  de  chutes.  Dela- 
rombe,  Mn^^s  Belioni,  Maury  et  Berthot  tombèrent  et 
furent  remplacés  par  M.  Périlié,  M^^^s  Hilaire  et  Bet- 
ton.  Mme  Maury  resta  comme  seconde  danseuse. 

Mme  Brière-Fauré  était  une  chanteuse  légère  qui 

21 


322  LE  THEATRE  A  NANTES 


ne  manquait  pas  de  talent.  Elle  avait  beaucoup  de 
partisans  et  aussi  des  ennemis  assez  nombreux.  Des 
bravos  entremêlés  de  sifflets  ne  manquaient  jamais 
de  saluer  ses  apparitions.  VUnion  Bretonne  se  faisait 
surtout  remarquer  par  Tàpretè  de  ses  critiques. 
Enervée,  M™«  Brière  résilia  le  23  octobre.  Lors  de 
sa  dernière  représentation,  les  artistes  de  l'orches- 
tre, qui  l'avaient  en  haute  estime,  lui  offrirent  une 
couronne  ornée  d'une  dédicace  flatteuse,  mais  la  mu- 
nicipalité empêcha  de  la  lui  donner  en  scène,  pour 
ne  pas  contrarier  l'opinion  de  certains  habitués  de 
Graslin.  Cette  interdiction  nous  semble  avoir  été  un 
véritable  abus  de  pouvoir.  Pourquoi  favoriser  plutôt 
les  ennemis  de  M"'»  Brière  que  ses  nombreux  parti- 
sans ?  Mystère  et  coulisses. 

Mme  Brière-Fauré  fut  remplacée  par  une  artiste 
qui,  comme  Elisa  Masson,  ne  sera  jamais  oubliée  à 
Nantes.  Je  veux  parler  de  Mii«  Lavoye,  qui,  très  âgée 
aujourd'hui,  habite  encore  notre  ville.  M'i®  Lavoye 
avait  jadis  créé  Haydée,  à  l'Opéra-Gomique.  C'était 
une  femme  très  distinguée,  une  chanteuse  de  valeur, 
une  musicienne  accomplie.  A  l'époque  où  elle  vint 
àGraslin  ,  elle  était  sur  son  déclin;  les  notes  élevées 
de  sa  voix  étaient  un  peu  fatiguées,  mais  le  médium 
demeurait  superbe.  Comme  actrice,  elle  était  très 
correcte,  mais  cependant  un  peu  froide.  W^^  Lavoye 
obtint  chez  nous  un  vif  succès.  Elle  sut  bien  vite  se 
faire  adorer  du  public. 

Parmi  les  artistes  d'opéra,  il  faut  citer  Mirapelli, 
assez  bon  ténor  qui,  malheureusement,  avait  le  grave 
défaut  de  chevroter,  et  Bouvard. 


DIRECTION  SOLIÉ   --  MARTHA  323 


Dans  la  troupe  de  comédie,  signalons  le  nom  de 
Béjuy.  Cet  excellent  et  fin  comédien  a  laissé  à  Nantes 
le  meilleur  des  souvenirs.  Il  était  très  jeune  alors  et 
ne  faisait  que  débuter  ;  mais  il  avait  déjà  un  réel 
talent.  Il  avait  surtout  étudié  Régnier.  Il  ne  pouvait 
choisir  un  meilleur  modèle. 

Cette  année  on  monta  les  Amours  du  Diable, 
de  Grisart.  Cet  opéra-féerie  remporta  un  succès  assez 
vif.  On  avait  acheté  pour  5,000  francs  le  matériel 
du  théâtre  de  Lille. 

Les  autres  nouveautés  furent  Martha,  V Avocat 
Patelin^  la  Mode,  comédie  de  notre  concitoyen  M. 
Tessier,  Fanfan-la-TuHpe,  enfin  Télémaque  et  Calypso, 
ballet-vaudeville-fantaisie  en  4  tableaux.  Cette  pièce 
fort  drôle,  remplie  d'une  foule  de  bons  mots,  avait 
pour  auteurs  deux  nantais,  Auguste  et  François  Polo, 
qui,  plus  tard,  devaient  fonder  à  Paris  le  journal 
rEclipse.  Cette  bouffonnerie  forçait  le  rire  et  fut  très 
applaudie. 

L'anniversaire  de  la  naissance  de  Molière  était, 
suivant  un  vieil  usage,  toujours  célébrée  à  Graslin. 
Cette  année  on  lut,  à  cette  occasion,  une  pièce  de 
vers  de  A.  Polo.  Le  passage  suivant  fut  souligné  par 
les  bravos  : 


Nous  n'oublierons  jamais,  ô  poète  penseur, 

Qu'à  Nantes  tu  parus,  artiste  voyageur  ! 

Ta  gloire  à  son  aurore  étincelalt  à  peine, 

C'était  ton  premier  pas  dans  la  brillante  arène 

Dont  tu  sortis  vainqueur  !  Le  marbre  a  conservé. 

Gomme  un  événement  ce  souvenir  gravé; 

C'est  un  feuillet  obscur  de  ta  sublime  histoire 

Dont  nous  nous  sentons  fiers  de  garder  la  mémoire  ! 


324  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 


Pendant  cette  saison,  l'Alboni  vint  jouer  la  Favorite. 
Elle  se  fit  aussi  entendre  dans  un  concert. 

La  Ville  acquit  pour  6,628  fr.  les  décors  des  Hu- 
guenots, qui  appartenaient  à  une  tierce  personne. 

Les  résultats  financiers  de  la  gérance  par  la  Ville 
pour  ces  deux  saisons  n'avaient  pas  été  des  plus 
brillants.  Je  sais  combien  les  chiffres  sont  fastidieux. 
Aussi  me  dispenserai-]  e  de  reproduire  le  rapport  très 
détaillé  de  M.  Guilley.  Il  suffira  de  savoir  que,  de 
l'avis  même  du  rapporteur,  promoteur  de  la  gérance 
par  la  Ville,  pendant  ces  deux  campagnes. 

Les  dépenses  totales  avaient  été  de..  66i,2o3  fr. 
Les  recettes  totales  de. 468  518 


Perte  totale  sur  les  deux  campagnes.  195.733  fr. 

En  réalité,  la  perte  n'était  que  de  95,735  francs, 
puisque  la  Ville  aurait  toujours  donné  pour  chacune 
des  campagnes  50,000  francs  de  subvention  à  un 
directeur  responsable. 

Mais,  comme  le  faisait  remarquer  très  judicieu- 
sement M.  Guille}^  tous  les  genres  avaient  été  exploi- 
tés pendant  dix  mois  et  l'on  avait  eu  un  ballet  complet. 
L'honorable  rapporteur  concluait  au  maintien  du 
système  adopté,  en  réduisant  la  campagne  à  huit  mois 
avec  tous  les  genres,  à  deux  mois  de  comédie  et 
en  remplaçant  le  ballet  par  un  simple  divertissement. 
Av^ec  ces  trois,  économies,  il  pensait  qu'on  arriverait 
à  balancer  la  subvention. 

L'aflaire  vint  au  Conseil  municipal  le  13  décembre 
1858.  Ladiscussion  fut  chaude;  finalement  M.  Guillev 


DIRECTION  SOLIÉ  325 


fut  vaincu.  L'administration  parvint  à  faire  voter  son 
projet  d'une  simple  subvention  de  60,000  fr.,  qui  fut, 
après  différentes  observations,  portée  à  70,000  fr. 

Ce  vote  produisit  parmi  les  artistes,  qui  s'étaient 
trouvés  fort  bien  de  la  gestion  par  la  Ville,  une  pro- 
fonde émotion.  La  troupe  envoya  au  maire  une  lettre 
de  regrets  qui  se  terminait  ainsi  :  «  Si  Nantes  avait 
persisté,  croyez-le  bien.  Monsieur  le  Maire,  dix  villes 
peut-être,  l'an  prochain,  eussent  suivi  son  généreux 
exemple,  et  l'expérience  assurait  alors  la  prospérité 
du  système.  Le  vote  du  Conseil  municipal,  au  con- 
traire, marquera  d'un  temps  sérieux  d'arrêt  la  régé- 
nération du  théâtre  ;  permettez  aux  soussignés  de  dire 
qu'à  tous  les  titres  ils  doivent  en  déplorer  les  fâcheuses 
conséquences.  » 

Restait  à  trouver  un  directeur.  Mais,  comme  deux 
ans  avant,  ou  ceux  qui  s'offraient  n'avaient  pas  le 
cautionnement  de  10,000  fr.  exigé ,  ou  les  entrepre- 
neurs sérieux  demandaient  une  subvention  de  90,000 
fr.  Dans  ces  conditions,  et  sur  le  rapport  de  M.  Ghe- 
nantais,  le  Conseil  municipal  vota  à  l'unanimité,  dans 
la  séance  du  20  janvier  1859,  l'annulation  de  sa  pré- 
cédente délibération  et* la  continuation  delà  gérance 
par  la  Ville.  Ce  jour-là,  l'excellent  M.  Guilley  se 
coucha  heureux.  Il  triomphait  sur  toute  la  ligne. 
Les  événements  lui  donnaient  raison  ! 


326 


LE  THEATRE  A  NANTES 


SAISON  1859-1860 

M™" 


MM. 
SOLIÉ,  administrateur. 
CLEMENT,  régisseur. 

Opéra 

MM. 
MIRAPELLI,  fort  ténor. 
TANDEAU,  ténor  léger. 
MARGELLN,  i«  ténor. 
SOUSTELLl,  3"  ténor. 
MAGNE,  baryton. 
PERILIE,  basse  profonde. 
VINCENT  CUQ,  basse  chantante. 
LAVERGNE,  2"  basse. 
VANDELEN,  3«  basse. 
CHARLES,  trial. 
GRAFETOT,  laruette. 

BORGHÈSE,  forte  chanteuse. 
LAVOYE,  chanteuse  légère. 
VIGNY,  2«  chanteuse. 
COURTOIS,  l'odugazon. 
SERVIER,  20         — 
JOBEY,  duègne. 

Ballet 

M. 
DOMINGIE,  maître  du  ballet, 
1"  danseur. 

Cette  troupe  offrait  un  assez  bon  ensemble.  Nous 
avons  déjà  parlé  de  M"»  Lavoye  et  de  MirapeUi  ;  il 
nous  reste  à  donner  un  souvenir  à  M"^^  Borghèse, 
excellente  forte  chanteuse,  qui  arrivait  du  Théâtre 
Lyrique,  où  elle  avait  créé  les  Dragons  de  Villars. 
Ses  splendides  notes  graves  rachetaient  la  faiblesse 
de  son  médium. 

La  basse  chantante  et  le  ténor  léger  ne  furent  pas 
heureux  dans  leurs  débuts.  MM.  Filliol  et  Carré  les 
remplacèrent. 

Le  commencement  de  la  saison  fut  sans  intérêt. 


BETTON,  l^o  danseuse. 
GUIGHARD,  2"  danseuse. 

Comédie 

MM. 

FOURRIER,  1"^  rôle. 
LARMET,  jeune  premier. 
ESTEVE,  !•'  amoureux. 
A.  ROCHE.  2"      id. 
BOUCHET,  1"  comique. 
CHARLES,  jeune  comiqne. 
ERNEST,  20 

GRAFETOT,  grimes. 
LAVERGNE,  financier. 
LUDOVIC,  utilité 

Mmes 

BLANCHARD,  1"  rôle. 
LARMET,  jeune  première. 
BOUCHET,  ingénuité. 
SERVIER,  soubrette. 
DEVERMAND,  coquette. 
VIGNY,  2«  coquette. 
GRAFETOT,  i;«  amoureuse. 
JOBEY,  duègne. 
DUVAL,  mère  noble. 


LE  PARDON  —  LE  TROUVÈRE  327 


Solié  s'endormait.  De  plus  sa  lésinerie,  qui  plus  tard 
devait  devenir  proverbiale  lorsqu'il  prit  la  direction 
à  son  compte,  se  faisait  jour  déjà. 

Graslin,  ne  sortit  de  cet  état  léthargique  qu'à  par- 
tir de  la  première  représentation  du  Pardon  de  Plo'èr- 
mel,  donné  le  28  février  1860.  Le  succès  de  cet  opéra, 
le  plus  complet,  le  plus  homogène  de  Me3^erbeer,  fut 
éclatant.  W^^  Lavoye  eut  d'excellents  moments  ;  elle 
chanta  le  rôle  de  Dinorah  en  virtuose  accomplie. 
Malheureusement,  comme  comédienne,  elle  laissa  fort 
à  désirer.  Le  trial  Charles  trouva  dans  Gorentin  son 
meilleur  rôle  ;  il  y  était  absolument  parfait.  Le  nom 
de  cet  artiste,  qui  fit  longtemps  partie  des  troupes 
de  notre  théâtre,  restera  attaché  à  sa  création  du 
Pardon^  à  Graslin.  M.  Charles  était  d'ailleurs  très  ap- 
précié dans  ses  modestes  fonctions  de  trial.  Quand 
il  prit  sa  retraite,  il  resta  à  Nantes,  où  il  demeure 
encore.  C'est  le  père  de  M.  Abd' Allah-Charles,  pro- 
fesseur de  piano  au  Conservatoire  de  notre  ville.  Le 
baryton  Magne  interpréta  le  rôle  d'Hoël  d'une  façon 
assez  convenable.  —  Les  décors  neufs  furent  peints 
par  M.  Bernier.  Ils  étaient  fort  réussis  et  coûtèrent 
5,386  fr.  20.  Les  journaux  furent  unanimes  à  louer 
l'œuvre  de  Meyerbeer.  Cependant  le  Phare ^  par  la 
plume  d'Ev.  Mangin,  reprocha  au  compositeur  d'avoir 
fait  trop  de  science,  notamment  dans  l'ouverture  !  !  !  ! 

Le  jeudi  29  mars,  les  Nantais  eurent  le  non-en- 
viable avantage  de  faire  connaissance  avec  le  Trou- 
vère^ dont  le  livret  ènigmatique  et  la  musique  banale 
et  orgue  barbaresque  n'eurent  qu'un  succès  relatif. 
M^i®  Lavoye   chanta  Léonor  avec  son  talent  et  sa 


328  LE  THEATRE   A  NANTES 


placidité  habituelle.  M""®  Borghèse  interpréta  le  rôle 
d'Azucéna  en  artiste  de  valeur.  Manrique  et  Luna 
étaient  représentés  par  Mirapelli  et  Magne.  La  scène 
du  Miserere^  la  meilleure  chose  de  l'œuvre,  ne  pro- 
duisit aucun  effet.  Le  Trouvère  fut  monté  très  éco- 
nomiquement. On  se  moqua  du  quatrième  tableau, 
que  l'on  avait  encadre  d'un  décor  Louis  XV. 

Une  représentation  de  la  Joie  fait  peur  fut  signalée 
par  un  incident  assez  pénible.  Brusquement,  M'"«  Lar- 
met  fut  prise  d'une  crise  de  larmes  et  quitta  la  scène. 
Le  régisseur  parut  et  demanda  l'indulgence  pour  cette 
artiste  qui  avait,  la  veille,  perdu  son  enfant.  De  toutes 
parts  on  cria  ;  «  Qu'elle  ne  joue  pas!  »  M.  Larmet, 
qui  était  dans  la  coulisse,  très  émotionné  lui-même, 
entendit  mal  ce  que  disait  le  public;  il  entra  en 
scène  et  adressa  à  plusieurs  spectateurs  une  épithète 
injurieuse.  Le  lendemain  il  fit  des  excuses  au  public 
par  la  voie  des  journaux. 

Voici  la  liste  des  pièces  nouvelles  qui  furent  jouées 
encore  pendant  cette  campagne  :  la  Marâtre,  l'Atelier 
de  Prague,  ûe  notre  concitoyen  Bourgault-Ducoudray; 
deux  pièces  de  vers  :  le  Château  de  Clisson  et  Cam- 
bronne,  de  M.  de  Riberpré  ;  le  Père  Prodigue,  le  Duc 
Job,  les  Pirates  de  la  Savane,  enfin  la  Croix  de  Pierre, 
une  opérette  de  M.  Doudiès.  Cette  œuvre  prouva  qu'en 
M.  Doudiès  le  compositeur  était  loin  d'égaler  le  flûtiste. 

Elisa  Masson,  Brasseur,  Mii«  Scriwaneck,  vinrent 
en  représentations. 

Mais  les  ennemis  de  la  gestion  du  théâtre  par  la 
Ville  n'avaient  pas  désarmé.  Le  13  décembre  1860, 


DIRECTION  SOLIE 


329 


la  question  revint  devant  le  Conseil  municipal.  La 
Commission  des  finances  s'était  déclarée  contre  le 
système  s'adopte.  Une  ardente  et  longue  discussion 
s'engagea.  Vivement  attaquée,  la  gestion  fut  vivement 
défendue,  notamment  par  M.  Dagault,  qui  finit  par 
obtenir  un  vote  favorable. 


SAISON  1860-61 


MM. 

SOLIÉ,  administrateur. 
CLEMExNï,  régisseur. 

Opéra 

MM. 

BERTRAND,  fort  ténor. 
WARNOTS,  ténor  léger. 
PEQUEUX,2''ténor]éger. 
SOUSTELLI,  3"      id. 
COMTE,  baryton. 
PERILIE,  basse  noble. 
CASTELMARY,  basse  chantante. 
ETIENNE,  2«      id. 
VANDELERS,  3«  id. 
CHARLES,  trial. 
GOFFIN,  laruette. 

Mmea 

WARNOTS,  contralto. 
DESTERRECQ,  falcon. 
RAYNAUD,  chant,  légère. 
COURTOIS,  jeune  chant. 
VIGNY,  mère  dugazon. 
BACHMONT,  â"      id. 
JOBEY,  duègne. 


Comédie 


MM. 
FACIOT,  l"--  rôle. 
LAVERNOS,  jeune  1". 
SAUTRI,  1"  amoureux. 
FAYE,  2«         id. 
BOUCHET,  l»--  comique. 
CHARLES,  jeune  comique. 
ERNEST,  2«        id. 
DU  VAL,  amoureux. 
SELNY,  3«  rôle. 
GOFFIN,  grimes. 
ETIENNE,  financier. 
CORNAGLIA,  père  noble. 
LUDOVIC,  utilité. 

finies 

AUBRÉE,  !«■■  rôle. 
MALON,  jeune  première. 
BOUCHET,  ingénuités. 
TOUDOUZE,  soubrette. 
DESTERBECQ,  jeune  coquette. 
VIGNY,  id. 

BACHMONT,  2<-  amoureuse. 
DUVAL,  duègne. 


La  troupe  d'opéra  était  bonne.  Le  ténor  léger 
Warnots  fut  seul  refusé,  et  encore  injustement. 
Bineau  vint  le  remplacer.  Gomte-Borchard,  qui  alla 
plus  tard  à  l'Opéra,  et  Gastelmary,  étaient  deux  excel- 
lents artistes.  M^i®  Desterbecq,  parfaite  musicienne, 


330  LE  THEATRE  A  NANTES 


chanteuse  de  beaucoup  d'expression,  et  M^eRaynaud, 
étaient  aussi  fort  appréciées  du  public. 

Par  contre,  la  troupe  de  comédie  était  assez  mau- 
vaise. Faciot,  Lavernos,  Sautri,  Mi^^s  Aubrèe  et  Duvai 
tombèrent  ;  ils  furent  remplacés  par  Bina,  Tournade, 
Speck,  M^nes  Boutin  et  Goblenzt.  La  soubrette,  W^<> 
Toudouze,  était  charmante;  elle  remporta  de  vifs 
succès  pendant  la  saison. 

Malgré  les  bons  éléments  qu'offrait  la  troupe 
d'opéra,  les  représentations  étaient  loin  d'être  par- 
faites. Aussi  Solié  était-il  très  attaqué  par  la  presse. 
Il  n'y  avait  guère  que  V Union  Bretonne  à  prendre  sa 
défense. 

Le  principal  événement  de  la  saison  fut  la  première 
représentation  de  Faust  (version  primitive),  le  jeudi 
28  février  18G1.  La  soirée,  commencée  à  sept  heures, 
ne  se  termina  qu'à  une  heure.  La  réussite  de  l'opéra 
deGounod  fut  complète.  Les  morceaux  les  plus  applau- 
dis furent  le  Chœur  des  Vieillards  et  celui  des  Sol- 
dats. Le  superbe  prélude  passa  inaperçu.  Le  Jardin, 
l'Eglise,  la  Prison,  n'excitèrent  pas  au  premier  abord 
un  grand  enthousiasme.  Le  Phare  de  la  Loire  écrivit 
que  la  mélodie  était  souvent  absente  et  que  le  duo 
manquait  d'élan  !  !  !  !  !  Ce  jugement  se  passe  de  com- 
mentaires. C'est  assez  de  le  reproduire.  Mii^Raynaud 
fit  une  charmante  Marguerite  ;  Castelmary  (Mèphisto), 
remporta  un  succès  très  mérité;  seul,  Bineau  se  mon- 
tra assez  médiocre.  Comme  l'écrivit  spirituellement 
E.  Mangin,  il  aurait  fallu  stipuler  dans  le  pacte  que 
la  voix  serait  rajeunie  comme  le  reste.  Faust  était 
monté   avec  beaucoup  de  soin.    Les  décors  étaient 


DIRECTION  SOLIÉ  —  FAUST  331 


très  beaux.  Les  chœurs,  pour  la  circonstance,  avaient 
été  renforcés  des  élèves  du  Conservatoire. 

En  fait  d'autres  nouveautés,  on  donna  Quentin 
Durward  et  M.  Garât.  Il  fut  question  d'un  nouvel 
opéra  de  M.  Bourgault-Ducoudray.  La  mairie  était 
très  favorable  à  ce  projet,  mais  Solié,  qui  était 
jaloux  de  tout  talent,  parvint  à  le  faire  échouer.  M"i« 
Garvalho,  alors  dans  tout  l'éclat  de  son  talent,  se  fit 
applaudir  dans  les  Noces  de  Jeannette  et  le  Barbier, 
Déjazet  et  Delaunay  vinrent  aussi  en  représentations. 

Jetons  maintenant  un  rapide  coup  d'œil  sur  les 
résultats  de  ces  quatre  campagnes. 

La  perte  réelle  des  saisons  57-58,  58-59,  était  de     95.735  fr. 

Celle  de  l'année  59-60  fut  de 107.000  » 

-  60-61  fut  de 112.000    » 

Soit 314.735  fr. 

Dont  il  faut  retrancher  100,000  francs. 100.000  » 

somme  qui  aurait  été,  en  tout  cas,  affectée  à  une  sub- 
vention pour  ces  deux  campagnes 214  735  fr. 

Il  est  certain  que  du  moment  qu'on  ne  donnait 
que  50,000  fr.  de  subvention,  l'essai  était  malheu- 
reux. Pourtant  je  crois  que  l'idée  en  elle-même  est 
excellente,  et  j'y  reviendrai  à  la  fin  de  ce  volume, 
lorsque  j'aborderai  la  question  de  l'état  actuel  de 
notre  théâtre. 

Au  point  de  vue  artistique,  l'ensemble  de  ces  quatre 
saisons  avait  été  infiniment  supérieur  à  celui  des  cam- 
pagnes précédentes.  Cependant  il  aurait  pu  être  en- 
core meilleur.  Malheureusement,  M.  Solié  n'était  pas 
l'homme  qu'il  aurait  fallu  pour  mènera  bien  une  telle 
entreprise,  qui  lui  est  redevable,  pour  une  bonne 
part,  de  son  insuccès  pratique. 


XXIII 

DIRECTIONS:  CHABRILLAT.— JOURDAIN.  - 
COMMINGES.  —BERNARD.  —  COMMINGES. 
— DÉFOSSEZ. 


(1861-1871) 

ans  la  séance  du  7  janvier  1861,  le  Conseil 
municipal,  en  repoussant  définitivement 
le  système  de  la  gérance  par  la  Ville, 
avait  voté  pour  le  théâtre  une  subven- 
tion de  80,000  francs.  Plusieurs  membres 
demandèrent  en  vain  le  chiffre  plus  raisonnable  de 
90,000  francs.  Le  nouveau  cahier  des  charges  exigeait 
dix  mois  de  campagne.  Le  théâtre  devait  ouvrir  le 
l^r  juillet  avec  la  comédie,  le  l^r  septembre  avec 
l'opéra,  et  finir  le  30  avril.  Le  chauffage  et  l'éclai- 
rage étaient  aux  frais  du  directeur,  qui  devait  faire 
par  an  pour  2,000  francs  de  décors. 
M.  Ghabrillat  fut  nommé  directeur. 


334 


LE  THEATRE  A  NANTES 


SAISON  1861-62 

MM. 
CHABRILLAT,  directeur. 
SOLIE,  chef  d'orchestre. 

Opéra 

MM. 
LABAT,  fort  ténor. 
DEDIEU,        id. 
PILO,  ténor  léger. 
COMMINGES,  5i«  ténor  lég. 
CRAMBADE,  baryton. 
PICOULET,  1^«  basse. 
BOUZAG,  basse  chantante. 
LIGNEE,  trial. 
ETIENNE,  laruette. 
PEMARQUE,  2"  basse. 
JEAN,  3"  ténor. 
ROGER,  3",  basse. 

M"" 
BOULANGEOT,  chanteuse  légère. 
FERRAND,  contralto. 
ANDRE  2«  chanteuse. 
FOREST,  dugazon. 
S»-AMAND,  2"  chanteuse. 
NORET,  duègne. 

Ballet 

M""" 
CAMILLE.  1'"  danseuse. 
RICHARD,  demi-caractère. 

Cette  saison  fut  déplorable.  La  troupe  présentée 
était  des  plus  mauvaises.  Pendant  la  saison  d'été  la, 
troupe  de  comédie  jouait  sans  débuts.  Ghabrillat  avait 
profité  de  cela  pour  aller  recruter  des  artistes 
jusque  dans  la  troupe  de  Riquiqui.  Mais  lorsque  les 
débuts  arrivèrent,  de  nombreuses  victimes  restèrent 
sur  le  carreau.  Parmi  elles  étaient  M^^es  Boulangeot, 
Ferrand,  Saint-Amand,  Forest,  Camille.  MM.  Pilo, 
Picoulet,  Bouzac,  Lignel,  enfin  la  plus  grande  partie 
des  artistes  de  comédie. 


Comédie 

MM. 

HAMILTON,  1"  comique. 
LIGxNEL,  Id. 

ERNEST.  2»         id. 
SCHAUB,  amoureux. 
ETIENNE,  financier. 
DESFRANC,  grime. 
PEMARQUE,  père  noble. 
MENTER,  3«  rôle. 
MAILLET,  rôle  de  genre. 
FRAx\CIS,  3«  comique. 
M"»*' 

BLAINVILLE,  2«  rôle. 
HAMILTON,  jeune  l'«. 
NEVERS,  ^«  rôle. 
ALIIAIZA,  jeune  l""». 
FAxNOLDET,  ingénuité. 
TOUDOUZE,  soubrette. 
MENTER,  coquette. 
MAILLET,  duègne. 
DARPARE,  caractère. 
ROGEN,  2*  soubrette. 
LIGNEL,  id. 


DIRECTION  CHABRILLÂT  —  LA  STATUE         335 


Toutes  ces  chutes  ne  s'étaient  pas  accomplies  sans 
tapage  ;  de  fréquentes  manifestations  avaient  lieu  au 
théâtre.  Des  abonnés  furent  poursuivis  et  condam- 
nés, ce  qui  ne  calma  pas  les  esprits.  Enfin  les  nou- 
veaux artistes  suivants  furent  admis  :  M"^^^  Hillen, 
Wagner,  Albert,  Laborderie;  MM.  Pascal,  Odezenne, 
Tournade,  Tapiau,  Buet. 

MUe  Forest,  dugazon  refusée,  continuait  toujours 
à  chanter.  Dans  les  premiers  jours  de  janvier,  une 
nouvelle  tempête  éclata  à  son  sujet.  Certains  specta- 
teurs s'interpellèrent  si  violemment  qu'on  crut  que 
le  lendemain  il  y  aurait  plusieurs  rencontres.  La 
presse  fut  unanime  à  blâmer  Ghabrillat  et  à  engager 
l'administration  à  agir  vigoureusement.  Le  directeur 
finit  par  s'exécuter;  il  congédia  définitivement  M"® 
Forest,  qui  fut  remplacée  par  M^ie  Lecomte. 

Pendant  les  débuts,  deux  artistes,  Menter  et  Schaub, 
se  présentèrent  un  jour  à  la  rédaction  du  Phare.  Ils 
se  plaignirent  des  critiques  qu'on  leur  faisait  et  inti- 
mèrent à  Mangin  l'ordre  de  ne  plus  parler  du  théâtre. 
On  devine  comment  ils  furent  reçus. 

Le  28  août  1861,  à  l'occasion  de  l'Exposition  de 
Nantes,  un  grand  concert  fut  donné  à  Graslin,  avec 
le  concours  de  M.  et  M^e  Gueymard,  de  l'Opéra,  de 
Vieuxtemps,  Berthelier  et  Verroust.  Au  programme 
figurait  pour  la  première  fois  l'ouverture  du  Tann- 
himser.  L'exécution  fut  mauvaise.  Les  journaux  im- 
primèrent la  rengaine  habituelle  :  Musique  «  sans 
mélodie  !  !  !  « 

La  Statue  fut  jouée  le  25  mars  1862.  L'interpréta- 
tion était  confiée  à  M"^®  Hillen,  à  MM.  Pascal,  Ode- 


336  LE  THEATRE  A  NANTES 


zenne,  Tournade.  On  fit  pour  le  dernier  tableau  un 
décor  neuf.  Cette  œuvre  si  intéressante,  d'un  coloris 
si  particulier,  fut  peu  comprise.  V Union  Bretonne 
seule ,  apprécia  à  sa  juste  valeur  la  partition  de 
Reyer. 

Ernaniy  Stradella,  les  Pattes  de  Mouche^  Nos  Intimes, 
les  Domestiques ,  les  Chevaliers  du  Brouillard ,  les 
Bibelots  du  Diable,  furent  les  autres  nouveautés  de 
cette  saison. 

Mme  Tedesco  donna  plusieurs  belles  représenta- 
tions. Elle  chanta  avec  un  succès  toujours  grandis- 
sant, le  Prophète,  le  Barbier,  la  Favorite,  le  Trouvère, 

Merly  vint  aussi  à  Graslin,  ainsi  que  M.^^  Doclie, 
qui  joua  la  Dame  aux  Camélias. 


La  question  théâtrale  revint  au  Conseil  municipal 
le  11  février  18G2.  Quatre  projets  étaient  en  pré- 
sence :  1»  Une  subvention  de  45,000  fr.  et  pas  de 
grand  opéra.  Ce  projet  était  soutenu  par  Tadminis- 
tration;  2^  Gérance  municipale;  8*^-  Subvention  affec- 
tée à  la  réparation  de  la  salle  ;  4**  Subvention  de 
100,000  francs.  Le  premier  projet  fut  adopté.  Dans  la 
ville,  ce  fut  un  mécontentement  général  :  on  tenait 
au  grand  opéra.  Le  19  février,  le  Conseil  revint  sur 
sa  première  détermination  et  vota  une  subvention  de 
80,000  francs.  Quelques  remaniements  furent  faits  au 
cahier  des  charges.  Le  théâtre  n'ouvrit  plus  que  le 
1er  août  avec  la  comédie,  et  le  l®^  octobre  avec  tous 
les  genres. 


DIRECTION  JOURDAIN 


337 


SAISON  1862-63 


MM. 
JOURDAIN,  DIRECTEUR. 
SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 


Opéra 


MM. 
CHAMBON,  fort  ténor. 
CŒUILTE,  ténor  léger. 
BERTON,  2«  ténor  léger. 
WILHELM,  baryton. 
MAYMO,  basse  noble. 
HURE,  basse  chantante. 
DESVEAUX,  2"  basse. 
CHARLES,  trial. 
CIFOLELLI,  laruette. 

Mme. 

E.  MASSON,  contralto. 
DANNEVILLE.  falcon. 
ROUVROY,  chant,  légère. 
BIBES-DURAND,        Id. 
VIETTE,  2«  chanteuse. 
CIFOLELLI,  dugazon. 
RIQUIER,  2»  dugazon. 
MURAT,  duègne. 


Ballet 


M. 


VICTOR,  maître. 

Mme» 

PRANZINI,  irc  danseuse. 
CHENAT,    2e         id. 


Comédie 


MM. 

MONTAIGU,  IT  rôle. 
DUBARRY,  jeune  premier. 
DERVILLE,  amoureux. 
COPELLY,  2e        id. 
PASCAL,  1er  comique. 
CHARLES,         id. 
ERNEST,  2e       id. 
MURAT,  père  noble. 
ACHILLE,  financier. 
SANDRE,  1er  rôle. 
LUDOVIC,  utilités. 


M"e» 

SIMIANE,  jeune  1er  rôle. 
SANDRE,  jeune  première. 
RIQUIER,  ingénuité. 
VIETTE,  coquette. 
JUBIN,  soubrette. 
LAURE,        id. 
MURAT,  mère  noble. 
ACHILLE,  duègne. 
CIFOLELLI,  amoureux. 
ROMAINVILLE. 


Cette  saison  ne  fut  pas  meilleure  que  la  précédente. 
La  troupe  était  médiocre.  Jourdain  ne  pensait  qu'à 
économiser. 

Chutes:  M"^® Rouvroy;  Chambon,  Maymo, Wilhelm, 
Montaigu.  Ces  artistes  furent  remplacés  par  W^^  Bibès  ; 
Vivien,  Geslin,  Jouard,  Thierry. 

Elisa  Masson  revint,  et  fut,  comme  à  son  habitude, 
très  acclamée.  Pourtant  elle  commençait  à  décliner. 
Mais  elle  était  tellement  aimée  qu'on  lui  pardonnait 
sans  peine  ses  faiblesses. 

22 


338  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Le  ténor  léger  Gœuilte  était  assez  bon.  Rappelons 
aussi  le  nom  de  la  gentille  et  excellente  Mii«  Siraiane. 

Pendant  les  débuts,  le  tapage  recommença.  La 
Mairie  prohiba  sévèrement  les  sifflets.  Mais  les 
abonnés  tournèrent  la  difficulté.  Ils  achetèrent  une 
certaine  quantité  de  ces  petits  chiens  placés  sur  une 
caisse  à  air  et  qui  aboient  par  la  pression.  Ils 
mettaient  la  boîte  sous  leurs  souliers  et  protestaient 
ainsi  à  la  barbe  de  la  police.  Cette  invention  d'écolier 
obtint  un  vif  succès. 

A  l'occasion  de  la  naissance  de  Molière,  on  joua  un 
à-propos  dû  à  la  plume  d'un  artiste  de  la  troupe  qui 
ne  manquait  pas  de  valeur,  M.  Marcel  Briol  :  Molière 
à  Nantes. 

Le  Fils  de  Giboyer,  qu'on  représenta,  eut  assez  peu 
de  succès.  Contrairement  à  ce  qui  se  passait  dans 
toutes  les  autres  villes,  aucune  manifestation  n'eut 
lieu  dans  la  salle. 

Rigoletto^  ignoblement  interprété,  tomba  à  plat. 

La  direction  voulut  remettre  le  Juif  Errant  à  la 
scène,  mais  la  préfecture  mit  son  veto. 

On  joua  aussi  Orphée  aux  Enfers;  la  Bohémienne^  de 
Balfe  ;  le  Médecin  mnlgié  lui^  de  Gounod;  Fleur  de 
Genêt,  opérette  de  M.  Doudiès,  que  son  premier  in- 
succès n'avait  pas  découragé  ;  le  Dossu,  la  Chatte  Mer- 
veilleuse, le  Pied  de  Mouton^  la  Houquetière  des  Inno- 
cents^ enfin  les  Ganaches,  qui  furent  siffles  à  outrance. 

* 

Les  destinées  de  la  campagne  1863-1864  furent 
confiées  aux  mains  de  M.  Comminges,  qu'on  préten- 
dait n'être  que  le  porte  nom  de  Solié. 


DIRECTION  GOMMINGES 


339 


MM. 


SAISON 

\ 


1863-64 


COMMINGES,  DIRECTEUR. 
SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
PHILIPPON,  régisseur. 


Opéra 


MM. 


HARVIN,  fort  ténor. 
ARNAUD,  ténor  léger. 
SCRIBOT,  2e       id. 
VANAUD,   baryton. 
MARION,  basse  noble. 
JAMET,  basse  chantante. 
JOUARD,  2e  id. 

CHARLES,  trial. 
ARQUIER,  laruette. 


SUBRA-SOULÉ,  contralto. 
PRADAL,  falcon. 
PICQUET-WILL,  ch.  lég. 
ROBERT,  dugazon. 
DUBARRY,  8«  chanteuse. 
RICQUIER,  2e  dugazon. 
SAINT  ANGE,  duègne. 


Ballet 

M. 
COHEN,  maître. 

Mme» 

OSMOND,  !«  danseuse. 
DARQUIEZ,  2e      id. 

Comédie 

MM. 
THÉRY,  premier  rôle. 
PAUL,  jeune  premier. 
JOUARD,  père  noble. 
SANDRE,  troisième  rôle. 
COPELLY,  amoureux. 
CHAMONIN,  comique. 
CHARLES,  id. 

ARQUIER,  id. 

ERNEST,  2e        id. 
LUDOVIC,  utilités. 

Mni«s 

SIMIANE,  premier  rôle. 
JESLIN,  jeune  première. 
VIVIEN,  id. 

RICQUIER,   ingénuité. 
REILLEY,  soubrette. 
LEGRAND,  coquette. 
BASTARD,  ingénuité. 
ROMAINVILLE,  convenez. 


La  saison  d'été  fut  des  plus  mauvaises.  On  vit  cer- 
taines pièces  jouées  par  des  figurants.  Les  protesta- 
tions recommencèrent. 

Dans  la  troupe  d'opéra,  trois  artistes  valent  la 
peine  d'être  signalés  :  M"»»  Picquet-Will ,  une  chan- 
teuse légère  qui  vocalisait  avec  beaucoup  de  talent, 
le  ténor  léger  Arnaud  et  la  basse  Jamet. 

Harvin,  Scribot,  Marion  et  la  contralto  firent  des 
débuts  malheureux.  Ils  eurent  pour  remplaçant 
Solve,  Taste,  Bourgeois  et  M"^*^  Audibert,  qui  avait 
jadis  été  à  l'Opéra. 


340  LE   THEATRE  A  NANTES 

Dans  le  courant  de  Tannée,  M^^  Pradal  résilia. 
Une  chanteuse  éprouvée,  M^i®  Gharuy,  lui  succéda. 

A  une  représentation  de  la  Tireuse  de  Ca?Hes, 
donnée  par  Marie  Laurent,  il  y  eut  une  scène  scan- 
daleuse qui  se  termina  par  un  rire  général.  M"»®  Bour- 
geois ayant  été  légèrement  chutée,  se  tourna  vers 
le  public  et  l'appela  «  Tas  de  crétins.  »  Aussitôt  un 
épouvantable  tapage  éclata.  Le  mari  de  Fartiste 
entre  alors  en  scène,  le  chapeau  sur  la  tête,  prend  sa 
femme  par  la  main  et  Temmène,  salué  par  les  hur- 
lements des  spectateurs.  On  demande  à  grands  cris  le 
régisseur,  celui-ci  ne  vient  pas;  il  paraît  qu'il  n'est 
pas  là.  On  baisse  le  rideau.  Le  bruit  ne  fait  qu'aug- 
menter. Alors  un  artiste ,  Théry ,  se  dévoue  et 
s'avance  sur  la  scène.  Mais  il  est  sans  gants,  on  ne 
veut  pas  l'entendre.  Le  rideau  tombe  de  nouveau, 
puis  se  relève.  Théry  paraît  soigneusement  ganté, 
explique  que  le  régisseur  est  malade  et  prie  d'^^xcuser 
M"i«  Bourgeois,  qui  s'est  chargée  du  rôle  par  com- 
plaisance. 

—  Bon  !  Mais  pourquoi  M™«  Bourgeois  nous 
a-t-elle  appelés  crétins  ? 

—  Il  m'est  impossible  de  répondre  à  cette  question, 
répond  Théry  en  souriant. 

—  Pourquoi  M.  Bourgeois  est-il  venu  chercher 
en  scène  M.^^  Bourgeois  ? 

—  Je  l'ignore. 

—  Enfin,  que  signifient  ces  rendez-vous  bourgeois? 
A  ces  derniers  mots,  un  fou  rire  général  gagne 

le  public,  qui  fut  bientôt  désarmé,  et  la  représenta- 
tion s'acheva  sans  encombre. 
De  même  que  les  deux  saisons  précédentes,  la  cam- 


DIRECTION    COMMINGES 


341 


pagne  63-64  fut  déplorable.  Gomminges  manquait 
absolument  d'expérience.  Le  pnblic,  dégoûté,  aban- 
donnait de  plus  en  plus  le  théâtre. 

Le  19  mai  eut  lieu  un  grand  festival  Meyerbeer.  Le 
programme  était  composé  des  plus  beaux  actes  de  son 
répertoire.  Le  buste  du  compositeur  fut  couronné 
sur  la  scène,  au  milieu  d'un  enthousiasme  général. 
Parmi  les  nombreuses  couronnes ,  on  en  remarquait 
une  véritablement  superbe,  donnée  par  le  Cercle 
des  Beaux- Arts.  Elle  fut  envoj^ée  à  la  veuve  du 
maestro. 

En  fait  de  nouveautés,  il  fallut  se  contenter  de 
la  Reine  Topaze.  C'était  maigre  ! 

Marie  Sax,  Merly,  Judith,  Marie  Laurent,  Ber- 
thelier,  vinrent  donner  des  représentations. 

M.  Comminges  était  protégé  par  certaines  per- 
sonnes très  influentes.  Aussi,  malgré  l'incapacité 
dont  il  avait  fait  preuve  pendant  les  campagnes 
1863-64,  il  fut  maintenu  dans  ses  fonctions. 


SAISON  1864-65 


MM. 
COMMINGES,  DIRECTEUR. 
Ch.  SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
THÉRY,  régisseur. 


Opéra 


MM. 
MAZZURINI,  fort  ténor. 
FABRE,  ténor  léger. 
DUCOS,  2»  ténor  léger. 
BEN-ABEN,  baryton. 
COURTOIS,  basse  noble. 
JAMET,  basse  chantante. 
BERRY,  liasse  boafTe. 
CHARLES,  trial. 
ARQUIER,  laruette. 
GINIÈS,  3»  ténor. 
BARTOUX,  3»  basse. 


Mm.s 

De  JOLY,  1"  chanteuse  légère. 
MARIANNI,  falcon. 
MASSON,  contralto. 
RosA  MYRTEL,  chant,  légère. 
CÊBE,  du  gazon. 
BERTHILDE,  2"  dugazon. 
SAINT-ANGE,  duègne. 


Ballet 


MM. 


AUBERT,  maître. 
LUPO,  2«  danseur. 

FILOMÉNA,  l"  danseuse. 
LUPO,  2"  danseuse. 


342 


LE   THEATRE  A  NANTES 


Comédie 

MM. 
THERY,  1"  rôle. 
MANSTEIN,  jeune  premier. 
BELLOTTI,  1"  amoureux. 
BERRY,  père  noble. 
LANGEAIS,  3"  rôle. 
TONY  ROLLAND,  1"  rôle. 
GOURDON,  l'o  comique, 
CHARLES,  comique. 
NOGUET,  comique. 
LUDOVIC,  utilités. 


M™" 
TISSERAND,  grand  !•'  rôle. 
MARNIER,  grande  coquette. 
BERTHILDE,  jeune  l-'rôle. 
DEBRUNET,  forte  ingénuité. 
BÉDUEL,  1"  soubrette. 
LEGAL,  2"  soubrette. 
ANTONIO,  jeune  coquette. 
SAINT-ANGE,  duègne. 
ROMAINVILLE,  utilités. 


Cette  campagne  fut  loin  de  relever  le  niveau  de 
notre  théâtre.  La  troupe  cependant  était  assez  bonne, 
mais  Gomminges  ne  savait  nullement  la  faire  valoir. 

Mraes  de  Joly,  Gêbe,  échouèrent.  M""««  Gasc  et 
Authier  leur  succédèrent. 

Trois  contralti  tombèrent  successivement,  et  parmi 
elles  la  pauvre  Elisa  Masson ,  de  plus  en  plus  fati- 
guée, et  qui  n'était  plus  que  l'ombre  d'elle-même. 
Enfin,  Mlle  Gonzalès  fut  reçue. 

Gomme  nouveautés,  Gomminges  donna  la  Somnam- 
bule, la  Belle  Hélène  et  les  Vieux  Garçons. 

Artistes  en  représentation  :  Déjazet,  W^^  Wertim- 
berg,  M'i«  Schriwaneck. 


Le  Grand-Théâtre  n'ouvrit  pas  pendant  la  saison 
1865-G6.  Des  réparations  urgentes  avaient  été  jugées 
nécessaires  et  un  crédit  de  125,000  francs  y  fut  spé- 
cialement affecté.  La  salle  restaurée  était  peinte  en 
blanc,  en  or  et  en  rouge.  Elle  était  un  peu  trop  sur- 
chargée d'ornements.  Les  balcons  des  premières  et 
des  secondes  refaits  à  neuf  affectaient  la  forme  élé- 
gante d'une  corbeille  renversée.  Elles   étaient  très 


REPARATION   DE   LA   SALLE 


343 


joliment  ornées  d'enfants  jouant  avec  des  cymbales  et 
des  flûtes. 

Amédée  Monard  avait  sculpté  les  cariatides  des 
avant-scènes ,  représentant  les  arts  scèniques.  Les 
fauteuils  furent  agrandis  ;  mais  par  contre ,  on  fut 
obligé  de  diminuer  les  loges  où  Ton  se  trouva  alors 
un  peu  à  Tétroit.  Gambon  peignit  un  nouveau  rideau, 
qui  représentait  une  tenture  de  soie  rouge  à  crépines 
d'or  relevée  découvrant  une  doublure  blanche.  Le 
plancher  de  la  scène  fut  reconstruit  à  neuf.  Mais  on 
oublia  de  réparer  et  de  nettoyer  les  loges  et  les  foyers 
des  artistes,  qui  étaient  dans  un  état  déplorable.  Six 
décors  nouveaux  furent  brossés  :  une  forêt,  un  palais 
gothique,  une  salle  basse,  le  premier  acte  de  la  Juive 
et  deux  salons. 


La  subvention  fut  maintenue  à  80,000  francs  et 
M.  Gomminges  renommé  une  troisième  fois  direc- 
teur. 


SAISON  1866-67 


MM. 
COMMINGES,  DIRECTEUR. 
SOLIÉ,   chef  d'orchestre. 
ROUX,  régisseur. 


Opéra 


MM. 
PICOT,  fort  ténor. 
Justin  NÉE,  ténor  léger. 
JOURDAN,  2»  ténor. 
LEDERAC,  haryton. 
PONS,  basse  noble. 
DUPIN ,  basse  chantante. 
BRU  GERE,  2"  basse. 
DUPLAN,  trial. 
JULIEN,  laruette. 


BARBOT,  chanteuse  légère. 
ROZEZ.   falcon. 
CASTAN,.  contralto. 
Justin  NÉE,  dugazon. 
BONNE FOY,  2«  chant,  légère. 
MATHILDE,  2«  duiiazon. 
PRÉVOT-COLON,  duègne. 


Ballet 

M.  PAUL,  maître. 

M"" 
BOLYAGUET,  !'•  danseuse. 
PAUL,  2»  danseuse. 


344 


LE   THEATRE   A  NANTES 


Comédie 

MM. 
LORKNZITI,  l"rôle. 
MOREAU,  jeune  premier. 
RIMBAULt,  1"  amoureux. 
JOANNY,  jeune  3»  rôle. 
LINGE,  p.re  noble. 
OSTERMANN,  3«  rôle. 
GUERCHET,  2«  amoureux. 
BÉJUY,  1"  comi(iue. 
BOUDIER,  1"  comique. 
LUDOVIC,  convenance. 


Mm».       , 
MELCIIISSEDEC,  1"  rôle. 
SAINT-MARC,  forte  jeune  1' 
LEGRIS,  jeune  première. 
THIBAULT,  ingénuité. 
FLEURY,  soubrette. 
DUPLAN,  2«  soubrette. 
BORD  1ER,  amoureuse. 
IIERMANCE,  coquette. 


Le  théâtre  Graslin  ne  fut  prêt  à  ouvrir  que  le  1"^ 
Mars  1866.  La  saison  devait  durer  jusqu'au  5  Mai  1867 
pour  compenser  l'année  perdue.  Un  nouvel  article 
avait  été  introduit  dans  le  cahier  des  charges,  article 
par  lequel  le  Maire  avait  le  droit  de  suspendre  le  ver- 
sement de  la  subvention  si  un  artiste  refusé  n'était 
pas  remplacé  dans  les  15  jours. 

Cette  fois-ci,  Comminges  avait  réuni  une  excel- 
lente troupe.  M"'«  Barbot  était  une  chanteuse  légère 
de  grand  talent  ;  le  ténor  Picot  possédait  une  voix  su- 
perbe ;  Pons,  tout  jeune  et  bien  inexpérimenté,  était 
néanmoins  fort  bon  ;  Justin  Née  était  doué  d'un  joli 
organe  et  M"^^  Justin  Née  était  une  aimable  dugazon, 
enfin  Béjuy,  l'excellent  Béjuy,  faisait  de  nouveau 
partie  de  la  troupe  de  comédie. 

Dupin  tomba  et  fut  remplacé  par  Marchot,  basse 
chantante  de  beaucoup  d'acquit.  On  eut  à  déplorer  la 
perte  de  M"«  Legris,  jeune  première,  qui  mourut  en 
couches. 

U  Africaine  fut  jouée  pour  la  première  fois  au  béné- 
fice de  Solié  le  jeudi  28  >H  ex  ^^2 .  1867.  Picot,  Pons, 
M""^  Barbot,  et  Rozez  interprétèrent  avec  talent  l'œu- 
vre posthume  de  Meyerbeer.  Léderac,  très  enroué, 
ne  donna  pas  à  Nélusko'  le  relief  nécessaire.  La 


l'africaine  —  ROLAND  A  RONCEVAtIX        345 

mise  en  scène  fut  généralement  trouvée  insuffisante. 
Ce  nouvel  opéra  réussit  sans  conteste  mais  ne  semble 
pas  avoir  pourtant  excité  grand  enthousiasme.  Il  n'en 
fut  pas  de  même  de  Roland  à  Roncevaux.  Cette  piètre 
partition  eut  un  immense  succès.  Picot  était  remar- 
quable dans  le  rôle  de  Roland. 

Notre  compatriote  Mi'«  de  Taisy  de  l'Opéra  (W^^ 
François)  qui,  toute  jeune,  avait  remporté  de  grands 
succès  à  Nantes,  où  elle  avait  été  la  cantatrice  choyée 
des  Beaux-Arts,  vint  jouer  les  Huguenots,  Robert  et 
V Africaine.  Cette  artiste,  qui  possédait  une  voix  très 
fraîche  et  très  étendue,  était  aussi  une  excellente  comé- 
dienne. Les  nombreux  amis  qu'elle  avait  laissés  à  Nan- 
tes l'accueilirent  avec  enthousiasme  et  la  couvrirent 
de  bouquets. 

La  préfecture  ayant  levé  cette  année  l'interdiction 
qui  pesait  sur  le  répertoire  de  V.  Hugo,  Hernani  fut 
repris  en  grande  pompe  avec  M™»  Judith,  de  la  Comé- 
die-Française. Cette  artiste  joua  aussi  YHamlet  de 
Dumas  et  Meurice  avec  la  musique  de  V.  Joncières. 
Ce  jeune  compositeur,  alors  à  l'aurore  de  sa  carrière, 
vint  diriger  l'exécution.  M"""  Judith  créa  encore  une 
comédie  inédite  de  notre  compatriote  M.  de  Vieille- 
chèze  :  Vn  caprice  d'Ovide, 

Dans  le  courant  de  juillet,  Déjazet  vint  donner  une 
représentation  des  Premières  armes  de  Richelieu,  au 
bénéfice  de  M"»^  Baugé,  qui  quittait  le  trou  du  souffleur 
occupé  par  elle  depuis  1834.  Une  curieuse  représenta- 
tion à! Othello  eut  lieu  en  décembre.  Le  rôle  du  maure 
était  tenu  par  le  tragédien  noir  Aldrige.  Grand  succès. 

Got  se  fit  applaudir  dans  la  Contagion.  Plusieurs 
auditions  du  Désert  furent  données  à  Graslin. 


346 


LE  THEATRE   A  NANTES 


Les  autres  nouveautés  furent  :  Gringoire,  où  Bé- 
juy  était  parfait;  le  Voyage  en  Chine,  la  Famille 
Benoiton ,  Peau  d'Ane  ,  Barbe-Bleue  ,  Nos  bons 
Villageois,  Maison  Neuve,  la  Grande  Duchesse. 

Cette  année-là,  les  bals  masqués  furent  interdits. 
Le  prétexte  donné  était  la  crainte  de  voir  les  masques 
salir  la  salle  neuve. 

* 

La  subvention  ayant  été  rabaissée  à  70,000  francs, 
Comminges  ne  redemande  pas  la  direction,  qui  fut 
donnée  à  M.  Bernard. 


SAISON  1867-1868 


MM. 
BERNARD,  DIRECTEUR. 
SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
DANGLÈS,  régisseur. 

Opéra 

MM. 
LAVIGNE,  fort  ténor. 
BLIÎM,  ténor  léger. 
DEKEGEL,  2«  ténor  léger. 
THIERY,  baryton. 
DERION  ,   basse  noble. 
DUSSARGUES,  basse  chant. 
AUBRY,  2«  basse  chantante. 
MERAN,  laruelte. 
CHARLES,  trial. 

Mme. 

BARBOT,  chanteuse  légère. 
GOUBAUD,  chanteuse  légère. 
ICART,  falcon. 
VINCENT,  contralto. 
GELIN,  dugazon. 
D  ARM  AND,  2«  dugazon. 
BESSY,  2«  dugazon. 
JOLLY,  duègne. 

Ballet 

M.  GRIÉTENS,  maître. 

Mlles 

BOLYAGUET,  1"  danseuse. 
PELAS,  2»  danseuse. 


Comédie 

MM.    . 
LONG  PRE,  1"  rôle. 
BRELET,  jinine  premier. 
D.MISSY.  !)"  rôle. 
VALLY.  rôle  de  genre. 
TAILLEEER,  jeune   premier. 
I)  E  V I E  N  N  E ,  a  mou  reu  x . 
FAUGÈRP^  père  noble. 
BEJUY,  1"  comique. 
DUPLAN,  1"  comique. 
CnARL?]S,  1"  comKiue. 
GERMAIN,  financier. 
BOUDIC    j   2.  comiaue 
DIDIER    S   ^   comique. 

LUDOVIC,  utilités. 

Mmes 

DAUSSY,  1«'  rôle. 
DIDIP:R,  jeune  première. 
POTET-DELORT,  forte  ingén. 
DARMANT,  ingénuité. 
BASTA,  .soubrette. 
HARELLE,  coquette. 
JOLLY,  duèffne. 
HERMANCE,  3»  rôle. 
EUGÉNIE ,  amoureuse. 


LA  TRAVIATA  —  LA  PROIE  ET  L'OMBRE        347 

Les  artistes  suivants  échouèrent  dans  leurs  débuts  : 
MM.  Lavigne,  Derioux,  M""»'  Vincent  et  Geslin.  MM. 
Sylva  et  Lamarche,  M^es  Peyret  et  Estagel  les  rem- 
placèrent. 

Sauf  M""®  Barbot,  cette  troupe  n'offrait  aucun  artiste 
particulièrement  remarquable,  cependant  elle  était  très 
homogène  et  très  convenable.  La  comédie  était  fort 
bonne. 

La  direction  ayant  supprimé  dans  les  Huguenots  le 
tableau  du  bal,  une  émeute  éclata  au  théâtre  II  fallut 
rétablir  la  scène  coupée. 

Première  de  la  Traviata  (21  décembre  1867).  Grand 
succès.  M"»  Barbot  chanta  Violettaavec  un  talent  des 
plus  remarquables.  Les  autres  rôles  étaient  tenus  par 
Blum  et  Thierry, 

Une  charmante  comédie  en  un  acte  de  notre  spiri- 
tuel concitoyen  M.  Paul  Ghauvet  :  La  Proie  et  V om- 
bre, fut  représentée  au  bénéfice  des  pauvres.  De  nom- 
breux et  légitimes  applaudissements  accueillirent  cette 
œuvre. 

Plusieurs  concerts,  entre  autres  ceux  de  Garlolta 
Patti  et  de  Sivori  eurent  lieu  au  Grand-Théâtre. 

Pour  Tanniversaire  de  Molière,  on  joua  Bon  Juan 
pour  la  première  fois.  Excellente  interprétation.  Béjuy 
remporta  un  nouveau  triomphe. 

Nouveautés  :  le  Docteur  Crispin,  laVîe  Parisienne, 
Paul  Forestier,  Rhotomago. 

Artistes  en  représentation  :  Michot,  Levassor,  De- 
passio,  Dulaurens,  Delabranche,  Brasseur,  M"™"  Harris 
et  Thérésa. 


348 


LE  THEATRE   A  NANTES 


Bernard  fat  renommé,  mais  au  beau  milieu  d'août 
il  mit  la  clef  sous  la  porte,  laissant  la  municipalité  dans 
un  cruel  embarras.  Enfin  Gampo-Gasso  et  Gomminges 
se  présentèrent.  Ge  dernier  l'emporta.  La  subvention 
fut  rétablie  à  80,000  francs. 


SAISON  1868-1869 


MM. 
COMMINGES,  DIRECTEUR. 
SOLIÉ,  chef  d'orchestre. 
SANDRE,  régisseur. 

Opéra 

MM. 
TALLON,  fort  ténor. 
BRUNKAU,  ténor  léger, 
WIDMAN,  2»  ténor  léger. 
DKPASSIO,  basse  noble. 
l)lISSAR(iUES,  basse  chant. 
TAPIK-HRUNE,  baryton. 
WALTKR.  2»  basse. 
MAUdARD.  trial. 
LAVERGNE,  laruette. 

M"" 
LAPORTE,  falcon. 
PREVOST,  chanteuse  légère. 
ETIENNE,  contralto. 
ELOY,  dugazon, 
LUCriANI,  2«  chanteuse. 
HELENE,  2»  dugazon. 
LAGIER,  duègne. 


Ballet 


M. 


DOMENGIE,  maître. 

M™"» 
BOLZAGUET,  1"  danseuse. 
GARNIE R,  2"  dansseusc. 

Comédie 

MM. 
SIMON,  l"rolo. 
METRÈME,  jeune  premier. 
SOREL.  jeune  premier. 
G.\RNIER.  amoureux. 
SANDRE.  ])erc  noble. 
ARMAND,  1"  comi(|ue. 
MICHEL,  2«  comique. 
LUDOVIC,  utihtés. 

BOTTE  RE  AU,  l"  rôle. 
MARCT]L,  l'Tôlc  jeune. 
CARRUEL,  jeune  i"  rôle. 
BASTA,  .-soubrette, 
DARMAND,  ingénuité. 


Les  débuts  furent  défavorables  à  MM.  Talion,  Bru- 
neau,  Tapié-Brune,  Widmer;  M«ie(«Laporte,  Etienne, 
Eloy.  Leurs  successeurs  furent  MM.  Fromant,  Le- 
cbevatier,  Voisin,  Marcuini;  M"i«'  Bédora,  Faivre, 
Borghèse. 

La  basse  Depassio  était  excellente. 

La  saison  fut  très  terne  et  très  peu  suivie.  La  troupe 
italienne  attirait  alors  tout  le  public  à  la  Renaissance. 

Le  15  janvier,  Graslin  ferma  ses  portes.  La  troupe 


DIRECTION   COMMINGES  —  MIGNON  349 

n'était  pas  payée  et  Gomminges  était  absent.  Deux 
personnes  chargées  de  le  reproeenter  proposèrent  aux 
artistes  de  les  solder  moitié  en  argent,  moitié  en 
billets.  Ceux-ci  n'acceptèrent  pas.  Gomminges  fut 
déclaré  en  faillite  et  les  artistes  se  réunirent  en  société, 
pour  la  fin  de  la  campagne,  sous  Tadministration  de 
Solié. 

Mignon  fut  joué  pour  la  première  fois  le  15  avril 
1869.  Get  opéra-comique,  cher  aux  petites  pension- 
naires, remporta  un  succès  complet. 

Les  autres  nouveautés  furent  :  les  Faux  Ménages^ 
Séraphine,  Fleur  de  Thé, 

Géline  Montaland,  le  ténor  Massy  et  la  troupe  japo- 
naise du  Taïcoun  vinrent  donner  des  représentations. 


La  question  de  la  subvention  revint  de  nouveau  au 
Conseil  municipal  dans  la  session  du  mois  de  mars 
1869.  La  discussion  fut  longue.  MM.  Guilley,  Doré, 
Halgan  et  Brousset  prirent  successivement  la  parole. 
Différents  projets  furent  soumis  au  Conseil:  1»  Ges- 
tion par  la  Ville.  —  2°  Une  subvention  de  80,000 
francs.  — S^'  Une  subvention  de  100,000  francs  accordée 
à  MM.  Touchais,  propriétaires  de  la  Renaissance, 
pour  l'exploitation  des  deux  théâtres.  —  4°  Une  sub- 
vention de  40,000  francs  et  aucun  genre  imposé. 
Aucun  de  ces  systèmes  ne  fut  adopté.  Le  Conseil 
décida  «  que  le  théâtre  serait  donné  à  un  directeur 
ou  à  une  association  d'artistes  sans  qu'aucun  genre 
leur  soit  imposé,  sans  autre  cahier  des  charges  que 
celui  nécessaire  pour  la  conservation  de  l'immeuble 
et  des  valeurs  municipales  qui  leur  seront  remises  et 


350 


LE   THEATRE  A  NANTES 


sans  autres  restrictions  que  celles  qui  touchent  à 
Tordre  et  aux  bonnes  mœurs.  » 

Enfin  les  ennemis  de  la  subvention  avaient  rem- 
porté la  victoire.  La  suppression  du  subside  théâtral 
entraînait  fatalement  celle  de  l'opéra.  Nantes,  pen- 
dant plusieurs  années,  allait  tomber  au  rang  des  villes 
de  second  ordre. 

La  direction  fut  confiée  à  M.  Défossez,  homme  hono- 
rable et  habile  qui,  avec  les  ressources  restreintes 
dont  il  disposait,  fit  son  possible  pour  contenter  le  public. 

SAISON  1869-1870 


MM. 
DÉFOSSEZ,  DIRECTEUR. 
LAMBERT,  régisseur. 
FISCHER,  chef  d'orchestre. 

Comédie  et  Opérette 

MM. 

LAMBERT,  1"  rôle. 

COSTP],  jeune  1". 

PONITUS,  rôle  de  genre. 

SANDRE,  père  nohle. 

MONTAL,  3«  rôle,  chantant 
ropcrelle. 

CHEVALIER,  comique,  chan- 
tant ropérelte. 

COLOMBIN,  amoureux,  chan- 
tant l'opérette. 

GRAND  VILLE,  ténor  d'opé- 
rette. 

ARMAND,  1"  comique. 

SCHMITT,  1"  comique. 


MM. 
CIFOLELLI,  2«  amoureux. 
F0SS0MBR0NY,3«  comique. 
LUDOVIC,  utilités. 

M—» 

DESCLAUZAS,  chanteuse  d'o- 
juTftte. 

BEDDAD,  l'Tôle. 

PRÉ  VI EUX,  jeune  !'•. 

JACOPS,  ingénuité. 

SARAH,  ingénuité. 

DESJARDINS,  amoureuse. 

J.  DUBOIS,  chanteuse  d'opé- 
rette. 

DAUBRAY,  soubrette  d'opé- 
rette. 

DELORME,  soubrette. 

HAME,  duègne,  chantant  l'o- 
i)ért'tte. 

DlICIIEMIN,  duègne'  chan- 
tant Tupérelte. 


L'étoile  de  cette  troupe  était  M'"«  Desclauzas.  Avec 
elle  l'opérette  régna  en  maîtresse  à  Graslin.  Le  pre- 
mier rôle,  M.  Lambert,  était  excellent.  Citons  aussi 
Armand  et  M""''  Prévieux. 

Une  très  belle  représentation  de  Rigoletto  fut  donnée 


DIRECTION  DÉFOSSEZ  351 

avec  le  concours  de  la  Krauss,  de  Nicolini  et  de 
Strozzi. 

Le  Petit  Faust,  les  Brigands,  la  Périchole,  Gene- 
viève de  Brabani,  Froufrou,  la  Sorcière  furent  les 
nouveautés  de  cette  saison.  Febvre  et  Brindeau  vin- 
rent en  représentations. 

A  la  dernière  représentation,  le  régisseur  adressa  des 
adieux  publics  à  Défossez  et  lui  remit  une  couronne 
aux  applaudissements  de  toute  la  salle. 


Pris  de  remords,  le  Conseil  municipal,  dans  sa  séance 
du  16  février  1870,  vota  une  subvention  de  80,000  fr. 
Tous  les  genres  dramatiques  devaient  être  exploités 
pendant  la  campagne.  L'opéra-comique  n'était  exigé 
que  pendant  7  mois  et  le  grand-opéra  était  facultatif. 
Enfin,  le  directeur,  pendant  la  saison  lyrique  devait 
donner  tous  les  mois  un  concert  populaire  à  prix  ré- 
duits. 

Cette  subvention  ne  fut  pas  employée.  La  guerre 
survint.  Pendant  l'année  terrible  on  ne  songea  guère 
au  tbéàtre,  des  préoccupations  trop  graves  occupant 
tous  les  esprits. 

Fendant  l'été,  avant  la  déclaration  de  la  guerre, 
Solié  avait  formé  une  petite  troupe  de  comédie.  Cer- 
tains des  artistes  qui  en  faisaient  partie  demeurèrent 
à  Nantes  et  jouèrent,  de  temps  en  temps,  à  Graslin. 

Au  mois  d'octobre,  à  une  conférence  organisée  au 
bénéfice  des  Francs-Tireurs,  le  baryton  Strozzi  chanta 
la  Marseillaise  et  électrisa  la  salle. 

Dans  le  courant  de  mars  1871,  le  ténor  Roger  donna 


352 


LE  THEATRE  A  NANTES 


deux  concerts  avec  le  concours  de  Strozzi  et  de  M"» 
Albini.  En  avril,  il  en  organisa  plusieurs  autres  avec 
^rne  Pradal,  de  la  Monnaie,  de  Bruxelles. 


XXIV 

DIRECTIONS  :    DÉFOSSEZ, 

FERRY,  —  DE  THOLOZÉ,  —  FRESPECH, 

LONGPRÉ  ET  FRANCIS 


(1871-1875) 


L  ne  pouvait  êlre  question  de  sub- 
vention. La  ville,  vu  les  tristes 
circonstances,  avait  trop  de  char- 
ges par  ailleurs.  Personne  ne  récri- 
mina. Cette  fois  la  nécessité  faisait 
loi.  La  municipalité  fit  appel  à  M.  Dé- 
fossez  et  lui  confia  le  théâtre. 
Du  l«r  juin  au  1^'  août,  Défossez  donna  de 
l'opéra -comique.  A  partir  du  mois  de  septembre, 
une  troupe  de  comédie  et  d'opérette  desservit  seule 
Graslin. 


354 


LE    THEATRE    A    NANTES 


SAISON  1871-1872 


MM. 
DÉFOSSEZ,  DIRECTEUR. 
DEBRINAY,  régisseur. 
BKRNIER,  clield'.jrcheslre. 

Opéra-Comique 

GUILLOT,  ténor  légpv. 
DEROCHE,  2»  ténor  1.  ger. 
I3IGN0N,  ;>  ténor  léger. 
ROUGÉ,  baryton.     ' 
Justin   BOYÉR,   basse    chan- 
tante. 
GABRIEL,  2»  basse  chantante. 
FER  ET,  trial. 
LÉON,  laructle. 

]VJme.<! 

BALBI,  l«-«  chanteuse  légère. 
VERGER,  (lugazon. 
DEPDAILLE,  2«  (lugazon. 
ANGOT-BERTIN,  duègne. 

Comédi3  etOpérette 

MM. 
BOURSIER,  1"  rôle. 
MALLET.  grand  2»  rôle. 
CHAVANNE.  jeune  1". 


MM. 

PROSPER,  père  noble. 

DARLIN,  raisonneur,  chantant 
lYuiérette. 

VERNEUIL, amoureux,  chan- 
tant l'opérette. 

LI VRY,  rôle  de  genre,  chantant 
l'opérette. 

FA\  RE,  grand  2"  comique. 

GUÉRIN,  ténor  d'opérette. 

GRIBOU VAL,  jeune  1"  comi- 
(fue,  cha,nlant  l'opérette. 

JosKi'ii  LÉON,  comique  mar- 
qué, chantant  l'opérette. 

ARM.\NI),   comi(iuc    marqué, 
chantant  l'opérette. 

RODOLPHE,    comi(pie  mar- 
(uié,  chantant  l'opérette. 

LAROCHE,  2«  comique. 
Mm., 

AMÉLI-FONTI,  1"  chanteuse. 

MALARD'IIIE,  jeune  2»  rôle. 

DEVERS,  grand  l«»-  rôle. 

IIEMS.  2«  jeune  1". 

BLANCHE,  jeune  1",  opérette. 

BAL.  2*  amoureuse,  opérette. 

MA  ES,  soubrette. 

BOURGEOIS,  duègne. 


Le  prix  des  abonnements  était  fixé  ainsi  : 

Places  réservées  :  280  fr.  —  Places  libres  ;  hommes:  175  fr.  ; 
Dames  :  140  fr. 

Au  mois  ;  places  réservées,  45  fr.  —  Places  libres  ;  Hommes  : 
35  fr.;  Dames  :  25  francs. 


Cette  courte  saison  d'opéra-comique  fut  excellente. 
Justin  Boyer,  basse  doué  d'une  voix  ravissante,  était 
très  apprécié,  Guillot  et  Rougé  étaient  deux  bons  ar- 
tistes ;  M"»»  Balbi  avait  une  valeur  réelle,  enfin  M"« 
Verger  était  une  charmante  dugazon. 

Roger  se  fît  entendre  dans  Lucie  et  la  Favorite^ 
en  compagnie  de  Laura  Harris  et  de  Tombesi,  dont  je 


DIRECTION  DEFOSSEZ 


355 


parlerai  plus  tard  au  chapitre  du  Théâtre  de  la  Renais- 
sance. 

Le  Premier  Jour  de  Bonheur  et  l'Ombre  furent 
les  nouveautés  de  la  saison  d'opéra. 

Dans  la  troupe  de  comédie,  il  faut  retenir  le  nom 
du  jeune  l""*,  Ghavanne,  et  du  comique  Gribouval, 
parfaits  tous  les  deux. 

En  février,  les  sous-officiers  du  28"  de  ligne  orga- 
nisèrent un  concert  spectacle  au  bénéfice  de  la  libéra- 
tion du  territoire.  Ils  jouèrent  les  SaliimMnqiies  et  la 
Cliambre  à  deux  lits. 

Pendant  les  bals  masqués,  des  boutiques  furent  ins- 
tallées dans  la  salle.  Chacune  portait  le  nom  d'une 
des  villes  annexées.  Les  actrices  en  costume  alsacien 
y  vendaient  divers  objets  au  profit  de  l'œuvre  du  ra- 
chat de  la  France. 

Pendant  les  mois  de  juin  et  juillet  1872,  Défossez, 
dont  on  ne  saurait  trop  louer  le  zèle  et  la  bonne  admi- 
nistration, forma  une  nouvelle  troupe  lyrique.  En 
voici  le  tableau  : 

SAISON  d'été  1872 


MM. 
DÉFOSSEZ,  DIRECTEUR. 
BERNIER,  chef  d'orchestre. 
RODOLPHE,  régisseur. 

MM. 
JOURDAN,  ténor  léger. 
QUINEL,  2—  téuor  léger. 
RICQUIER-DELAUNAY,  ha- 

rylon. 
BRE  G  AL,  baryton. 
R.  BOYER,  basse  chantante. 
VERK,  2°  basse  chantante. 


MM. 
LEMAIRE,  lamelle. 
RODOLPHE,  trifl. 

M"" 
HASSELMANS   ,     chanleuse 

légère.    , 
CÉCILE  MP:ZERAY,  dugazon. 
VERCKEN.  falcon. 
BARBOT,  contralto. 
VE ROUEN,  dugazon. 
BERTIN,  duègne. 


Cette  troupe  était  parfaite.  Justin  Boyer  fut  revu 
avec  un  vif  plaisir.  Jourdan,  ténor  de  grand  style  et 


356  LE   THEATRE  A  NANTES 

Ricquier-Delaunay  ,  bon  chanteur  et  bon  comédien 
formaient  avec  Boyerun  trio  d'artistes  hors  pair.Gécile 
Mézeray  était  une  dugazon  charmante  ;  sa  voix  était 
un  peu  faible,  mais  jolie  et  souple.  Elle  remporta  dans 
Mignon  de  vifs  succès.  M"'e  Hasselmans,  une  canta- 
trice de  talent,  ne  doit  pas  non  plus  être  oubliée. 

C'est  à  Défossez  que  l'on  doit  la  mise  à  la  scène  de 
Roméo  et  Juliette  (15  juin  1872).  Jourdan  et  M™" 
Hasselmans  furent  absolument  parfaits.  Les  autres 
rôles  étaient  très  bien  tenus  par  Cécile  Mézeray, 
Boyer,  Ricquier-Delaunay  et  Brégal.  L'œuvre  fut 
très  applaudie.  E.  Garnier,  dans  son  feuilleton,  se 
montra  sévère  pour  Gounod.  Il  trouve  que  l'école 
à  laquelle  appartient  l'auteur  de  Faust,  n'est  pas  celle 
de  l'inspiration  et  juge  la  ballade  de  la  Reine  Mab 
une  composition  tourmentée  et  prétentieuse.  Ce  juge- 
ment étonne  de  la  part  de  Garnier. 

Nouveautés  :  Jean-le-Duc,  opéra-comique  inédit, 
musique  de  M.  Tac-Lœn,  paroles  de  M.  Bureau, 
Christiane,  Maœioell. 

Artistes  en  représentation  :  Ismaël,  Galli-Mario, 
^iue  priola,  Mro«  Rousseil,  Mm«  Favart,  Dressant, 
Brasseur. 

M.  Défossez  a  laissé  à  Nantes  les  meilleurs  souve- 
nirs. C'était  un  homme  d'une  honorabilité  parfaite. 
Sa  direction  fut  excellente  sous  tous  les  rapports 


Défossez  demandait  le  rétablissement  de  la  subven- 
tion. On  discuta  longuement  la  question  au  Conseil 
municipal,  mais  on  était  très  embarrassé  pour  trouver 
dans  le  budget  une  somme  disponible  de  50  à  60,000 


DIRECTION  FERRY 


357 


francs.  On  décida  de  laisser  les  choses  en  l'état.  La 
direction  fut  donné  à  un  M.  Ferry,  qui  ne  demandait 
rien  que  le  paiement  du  gaz. 


SAISON  1872-1873 


MM. 
FERRY,  DIRECTEUR. 
vSMITZ,  chef  d'orchestre. 
SANDRE,  régisseur. 

Opéra -Comique 

MM. 
NOVELLI,  ténor  léger. 
VILLEFROY,  baryton. 
SUREAU,  basse. 
DUCHATEAU,  2—  basse. 

SMITZ,  l"  chanteuse. 
BLOtJNT,  jeune  chanteuse 
CAVE-RIVE  NEZ,  dugazon. 


Comédie 

MM. 
ROGER,  I"  rôle. 
CHEVALIER,  rôle  de  genn 
SANDRE,  3- rôle. 
GONTRAN,  ieune  l". 
WERGAMMK,  amoureux, 
BOURDE ILLE,  conihiue. 
RODOLPHE,  grime. 
LUDOVIC,  raissonneur. 

Mm., 
VALENTJN,  l"  rôle. 
CARLE,  jeune  1". 
AYMÉ,  grande  coquette. 
CHEVRIER,  ingénuité. 
NORVILLE,  amoureuse, 
MAE  S,  soubrette. 
ALEXANDRINE,  duègne. 
DE  WARS,  2«  rôle. 


Cette  saison  fut  sans  aucun  intérêt.  En  fait  intéres- 
sant, je  ne  vois  rien  à  signaler  qu'une  reprise  du 
Petit  Chaperon  Rouge ^  de  Boieldieu.  Novelli  et  M*"^ 
Gavc-Rivenez  ne  manquaient  pas  d'un  certain  talent. 

A  la  fin  de  décembre,  par  suite  des  inondations,  le 
gaz  (comme  on  se  le  rappelle),  manqua  absolument 
dans  Nantes.  L'usine  était  envahie  par  les  eaux.  Le 
théâtre  dut  fermer  ses  portes  pendant  plusieurs  jours. 

V  Union  Bretonne^  ayant  critiqué  la  direction  qui 
laissait -les  femmes  de  mœurs  légères  s'étaler  aux 
fauteuils,  se  vit  retirer  ses  entrées.  Le  Phare  protesta 
énergiquement  et  déclara  que  lui  aussi  paierait  ses 
places. 

Dans  le  courant  de  mars,  les  artistes    impayés, 


358 


LE   THEATRE    A   NANTES 


firent  mettre  le  directeur  en  faillite  et  continuèrent 
l'exploitation  en  société. 

La  Femme  de  Claude,  la  Périchole,  Hèloise  et 
Abeilard^  la  Queue  du  Chat^  furent  les  nouveau- 
tés de  cette  piteuse  saison. 

Coquelin,  Agar,  Laferrière,  Montaubry,  Goraly 
Geoffroy,  M^^^  Devoyod,  Berthelier,  Achard,  M"9 
Schriwanek,  vinrent  en  représentations. 


La  subvention  ne  fut  pas  encore  rétablie  pour  Tan- 
née suivante. 
La  direction  passa  aux  mains  de  M.  de  Tholozé. 


SAISON  1873-1874 


MM. 


DE  T  JIOLOZE,  DIRECT  FA JR. 
BERNIKR,  chef  (l'orchestre. 
LOUIS,  régisseur. 

Opéra-Comique 

.       MM. 
SERAN,  ténor  léger. 
RONDEAU,  barvton. 
MONTI,  ba.sse.    ^ 

M™«» 
PAPIN,  chanteuse  légère. 
LAURENDAU,  duzazon. 

Comédie 

MM. 
COURTOIS.  1"  rôle 
FRESPECH,  jeune  i". 
JACOBEL,  amoureux. 


MM. 
VOYZ,  père  nobl.'. 
ROBIN    DE    CONÇUES  ,    3« 

rôle. 

'Si^^  I  — 

KARL,  l"  coini((ue. 
PO  YARD,  comi(|ue. 
BLANCIIET,  jeune  comique. 
LUDOVIC,  convenance. 

M—« 
DE  LAVAUX,  !•'  rôle. 
MQNNIER,  jeune  1  '. 
LEON,  ingénuité. 
CULLEN,  grande  coquette. 
DEBAV.  soubrette. 
DE  VAL  MOMA,  soubrette. 
VICTORINE,  mère  noble. 
FRESPECH,  amoureuse. 
COURTOIS.  2-  soubrette. 


La  petite  troupe  d'opéra-comique  ne  joua  qu'en 
janvier.  Nous  voyons  y  figurer  lo  nom  du  ténor  Séran, 
dont  nous  aurons  à  parler  plus  tard. 

Cette  saison  fut  un  peu  moins  terne  que  la  précé- 
dente. 


LA  FILLE   DE   MADAME   ANGOT  359 

La  Fille  de  Madame  Angoi  fat  jouée  pour  la  pre- 
mière fois  le  13  septembre  1874.  La  charmante  opé- 
rette de  Lecoq  était  remarquablement  interprétée 
par  M™*'  Ugalde  et  Vangbell,  MM.  Garnier  et  Gaus- 
sins,  engagés  spécialement.  Le  succès  fut  immense  et 
pendant  plusieurs  années  ne  se  démentit  pas. 

Une  grande  panique  eut  lieu  à  Graslin  le  26  janvier 
1874.  Une  fuite  de  gaz  s'étant  produite  à  l'orchestre,  les 
pompiers  arrivèrent  et  pour  la  découvrir  furent  obli- 
gés de  démolir  le  box  de  gauche,  où  se  tenait,  d'habi- 
tude, un  viel  abonné  du  théâtre,  bien  connu  du 
public,  M.  Mérot  du  Barré.  A  cette  vue,  un  grand 
nombre  de  spectateurs  s'enfuirent  épouvantés , 
mais  le  mal  fut  vite  réparé  et  la  représentation  con- 
tinua. 

On  joua  celte  année-là  une  grande  revue  locale, 
qui  avait  pour  auteur  le  3^  rôle  de  la  troupe,  M. 
Robin  de  Gonches.  Tout  Nantes  y  passera  et  Tren- 
temoidt  aussi,  où  figuraient  de  nombreuses  physio- 
nomies nantaises,  entre  autres  celles  de  M'^^»  Amadou, 
eut  assez  de  succès. 

Artistes  en  représentation  :  Agar,  Brasseur  et  les 
Chanteurs  Béarnais. 

Nouveautés:  les  Cent  Vierges^  la  Chatte  Blanche. 


Les  artistes  se  réunirent  en  société  pour  l'exploita- 
tion de  la  nouvelle  campagne  sous  la  gérance  de  trois 
des  leurs,  MM.Frespech,  Longpré  et  Francis.  La  sub- 
vention ne  fut  pas  rétablie,  par  contre  les  débuts  le 
furent.  Tous  les  abonnés  étaient  appelés  à  voter.  Les 


360 


LE   THEATRE  A  NANTES 


artistes  devaient  faire  3  débuts  ;  l'admission  était  pro- 
noncée à  la  majorité  des  voix.  Les  artistes  faisant  déjà 
partie  de  la  troupe  Tannée  précédente  étaient  soumis 
à  une  simple  rentrée. 

SAISON  1874-1875 


MM. 
FRESPECH,  ADMINISTRATEUR. 
LONGPRÉ,  id. 

FRANCIS,  id. 

MOREAU,  régisseur. 
DERNIER,  chef. 


Opérette 


'lire. 


MM. 
DE  LA  VIGNE,  tciior. 
DENIZEL,  ténor  do  gcMirc 
FRESPECH,  ténor  (le  goi 

M™«' 
GUÉRINOT,   !'•  rliantouse. 
DORTAL,  l"  chanteuse. 
MASCARTÉS,  2*  chanlcuse. 
WILLIM,  chanteuse  de  genre 
DUMAY,  duègne. 


Comédie 

MM.  . 
LONGPRE.  !•  rôle. 
DUC^RESNOIS,  f'rùle  jeune. 
FRESPECH, jeune  [•'. 
LINEVAL.  amoureux. 
MOREAU,  père  noble. 
BELLE,  3*  rôle. 
FRANCIS,  1"  comique. 
MALLE  VILLE,  comi(i.  grime. 
DEVAUX,  2'  comique  grime. 
LUDOVIC,  utilités. 

M™" 
MAR'IT,  i"  rôle, 
de  L.WAUX,  !•'  rôle  jeune. 
CIFOLELLI,  jeune  i". 
AMESLANT,  ingénuité. 
CLEMENCE,  jeune  1". 
PERILLET.  mère  noble. 
GILBERT,  coquette. 
WILLIM,  soubrette. 
CHALONT,  amoureuse. 


Delavigne  et  M'"<'  Guérinot  tombèrent.  Ils  furent 
remplacés  par  Verneuil  et  M™°  Lyonnel. 

Le  30  octobre  une  représentation  eut  lieu  au  béné- 
fice de  Déjazet,  qui,  malgré  son  grand  âge,  —  elle  avait 
alors  76  ans,  —  avait  conservé  tout  son  talent  et  tout 
son  esprit.  Elle  se  fit  applaudir  dans  M.  Garât.  L'ex- 
cellente artiste,  qui  était  adorée  à  Nantes,  fut  couverte 
de  bouquets.  Pendant  l'intermède,  des  stances  de  notre 
confrère  M.  Léon  Sécbé  furent  lues  en  son  honneur. 


DIRECTION  FRESPECH  361 

Les  vers  suivants  furent   particulièrement    applau- 
dis : 

Le  siècle  tout  entier  a  passé  dans  ta  vie, 
Tu  vécus  tant  que  rien  ne  te  fait  plus  envie, 

En  dehors  des  êtres  aimés. 
Riche  et  pauvre  à  la  fois,  tu  bus  dans  tous  les  verres, 
Et  Dieu  seul  avec  toi  sait  combien  de  misères 

Tu  soulageas  les  yeux  fermés. 

Notre  compatriote  M.  Gaston  Serpette  vint  con- 
duire la  première  d'une  de  ses  œuvres  :  la  Branche 
Cassée.  Plusieurs  palmes  lui  furent  offertes. 

La  troupe  des  Italiens  de  Paris  donna  quelques  re- 
présentations somnolentes  pendant  le  mois  de  février. 

En  fait  de  nouveautés  on  joua  :  la  Jolie  Paysanne, 
la  Timbale  d'Argent,  Giroflée  Girofîa,  la  Petite 
Marquise,  M™«  l'Archiduc,  les  Deux  Orphelines  et 
la  Fée  aux  Miettes. 

Mmes  pavart,  Léonide  Leblanc,  Agar  ;  Brasseur 
vinrent  en  représentation. 


XXV 

DIRECTIONS:  COULON,—  BELLEVAUT, 
COULON,  -  LEMOIGNE 


(1875-1880) 


E  toutes  parts  on  réclamait  le  réta- 
blissement de  la  subvention.  Les 
journaux  menaient  en  sa  faveur 
une  vive  campagne.  L'Administra- 
tion comprit  qu'on  ne  pouvait  dif- 
férer plus  longtemps.  Une  Commission  fut 
nommée  pour  étudier  la  question  en  même 
temps  que  celle  de  l'achat  du  Théâtre  de  la 
Renaissance.  Dans  la  séance  du  14  mars  1875,  le 
Conseil  adopta,  à  la  presque  unanimité,  les  conclusions 
du  rapport.  La  Ville  prenait  à  sa  charge,  le  paiement 
de  l'orchestre,  des  chœurs  et  du  gaz,  jusqu'à  concur- 
rence de  85,560  francs.  La  campagne  d'hiver  était  fixée 
à  huit  mois,  de  septembre  à  avril.  La  campagne  d'été 
ne  devait  durer  que  deux  mois.  Le  directeur  pouvait 


364 


LE  THEATRE   A   NANTES 


disposer  de  la  Renaissance,  sauf  pendant  les  deux  mois 
du  cirque,  moyennant  un  droit  de  5  O/o  sur  la 
recette.  Un  nouveau  mode  de  débuts  fut  adopté. 
Etaient  appelés  à  juger  les  artistes  :  les  abonnés  à 
l'année  et  une  Commission  de  vingt  membres  nommés 
par  le  Maire. 

La  ville  choisit  pour  directeur  M.  Coulon,  qui 
venait  d'Anvers  où  il  était  très  apprécié.  Il  fut 
nommé  pour  sept  ans,  avec  facilité  de  résiliation  des 
deux  parts  avant  le  15  février. 

Avec  la  direction  Coulon,  le  Grand-Théâtre  entra 
dans  une  période  brillante  et  féconde,  dont  les  Nan- 
tais se  souviendront  longtemps. 


SAISON.   1875-1 870 


MM. 
COULON,  DIRECTEUR. 
Ch.  BUZIAU,  clief  tVorcliestr 
SCOTT,  régisseur. 


Opéra 


MM. 


TOURNIE,fort  Icnor . 
FORNT,  ténor  léger. 
TRILLET,  2«  ténor  léger. 
BEN-ABEN,  baryton. 
PONS,  basse  noble. 
DAUPHIN,  basse  cbantanle. 
COLIN,  id. 

CHARLES,  triai. 
BOULEGE,  laruetle. 

M™'« 

CAROLINE     MÉZERAY  ,     1 

cbanteure  légère. 
FORNT-BRIOL,  cbanteuso  1 

gère. 
CÔLLIN,  falcon. 
BALKA.  contrailo. 
PARENT,  dugazon. 
DEBER,  2«  dugazon. 
HÉNAULT,  duègne. 


Ballet 


M- 


GUERRA,  maîtresse  de  ballot. 
E.  YERG.VNI,  1"  danseuse. 
N.  YERGANI,2«       id. 

Comédie 

MM. 
DEPAY,  ["■  rôle 
DURIEZ,  jeune  !•' 
MONTAIGNAC,  jeune  1". 
MARMIGNON.  amoureux. 
LONGPRÉ.:'=  rôle. 
DELCROIX,  :]'  rôle. 
DOUAT,  1"  comique. 
DOLIAT,  id. 

LAURENT,      id. 
GACOU,  id. 

ERE  LE  NT,  jeune  amoureux. 

M»»» 
SMITH,  jeune  1". 
MARTY,  1''  rôle. 
SUBRA,  jeune  i-' 
PROTAT,  soubrette. 
JAGMET.  ingénuité. 
BRAUCIEZ.  i>:rande-co(|uetle. 
FRESPECIL'^"  soubrette. 
CATEL,  amoureuse. 
DOCRAT,  duègne. 


DIRECTION   GOULON  365 


PRIX  DES  PLAGES  : 

Fauteuils  et  loges  de  face,  5  fr.  —  Fauteuils  et  loges  de  côté^ 
4  fr.  —  Fauteuils  d'orchestre  et  baignoires,  4  fr.  —  Parquet  et 
deuxième,  3  fr.  —  Parterre  et  deuxième  de  côté,  2  fr.  —  Troi- 
sième, 1  fr.  —  Quatrième,  50  centimes. 

M.  Charles  Buziau  prit  cette  année-là  possession  du 
pupitre  de  chef  d'orchestre  qu'il  occupa  pendant 
quinze  ans.  C'était  un  excellent  musicien,  un  harmo- 
niste des  plus  distingués.  Il  ne  tarda  pas  à  être  appré- 
cié à  sa  juste  valeur.  Quand  Edouard  Garnier  donna  sa 
démission  de  professeur  d'harmonie  au  Conservatoire, 
il  fut  appelé  à  lui  succéder. 

Quelques  mots  maintenant  sur  les  excellents  artistes 
de  cette  troupe. 

Tournié  a  laissé  parmi  nous  un  souvenir  difficile  à 
eô'acer.  Joli  garçon,  bon  acteur,  il  possédait  une 
belle  voix  de  ténor,  facile,  bien  posée.  Fils  d'un  mo- 
deste chanteur  du  théâtre  de  Toulouse,  il  fit  d'abord 
parti  du  théâtre  du  Capitole,  comme  violoncelliste. 
S'étant  découvert  une  voix,  il  aborda  la  carrière  lyri- 
que. Goulon  l'avait  amené  d'Anvers  où  il  avait  eu 
beaucoup  de  succès.  A  Nantes,  il  remporta  de  vérita- 
bles triomphes.  Ses  meilleurs  rôles  étaient  Robert, 
Raoul  et  Fernand. 

La  basse  chantante  Dauphin  était  aussi  lui  un  excel- 
lent artiste,  parfait  sous  le  double  rapport  de  chanteur 
et  de  comédien. 

Pons,  que  l'on  connaissait  déjà  et  dont  la  voix  avait 
encore  gagné  en  ampleur,  partagea  pendant  la  cam- 
pagne la  faveur  du  public  avec  ses  camarades  Tour- 
nié et  Dauphin. 


366  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

Ces  trois  artistes  furent  reçus  à  l'unanimité  moins 
une  voix  ;  celle  d'un  abonné  grincheux  qui,  par  prin- 
cipe, votait  toujours  non. 

Caroline  Mézeray  possédait  de  nombreuses  qualités, 
mais  sa  voix  était  fatiguée.  Elle  n'obtint  que  deux 
voix  au  scrutin.  Une  chute  aussi  complète  était  injuste. 
Le  lendemain  de  son  échec  elle  remporta  dans  la  Juive 
un  vrai  triomphe  ;  mais  le  public  protesta  vainement 
et  le  vote  fut  maintenu.  Elle  fut  remplacée  par  M'i^  Se- 
veste,  une  chanteuse  accomplie,  alors  dans  toute  la 
plénitude  de  son  talent.  Le  rôle  de  Violetta  lui  était 
particulièrement  favorable.  Dans  le  courant  de  la  sai- 
son elle  fit  une  incursion  dans  l'opérette  et  chanta 
Clairette  de  la  Fille  de  Madame  Angot. 

M"'^  Collin  échoua  ainsi  que  sa  remplaçante  M'"'  De- 
ville.  La  succession  de  ces  deux  artistes  fut  recueilliepar 
la  troisième  dessœurs  Mézeray,  Reine.  C'était  une  vraie 
famille  d'artistes- que  celle  des  Mézeray.  Le  père  était 
chef  d'orchestre  à  Bordeaux  ;  trois  des  filles  étaient 
chanteuses  de  talent,  —  Cécile  finit  même  par  être  en- 
gagée à  l'Opéra-Comique,—  une  quatrième  était  harpiste 
et  fît  plus  tard  partie  de  notre  orchestre.  La  jolie 
voix  de  Reine  Mézeray  ne  tarda  pas  à  lui  conquérir 
tous  les  suffrages.  Comme  femme  elle  était  fort  sédui- 
sante. Dans  Mignon  qu'elle  joua  en  dehors  de  son  ré- 
pertoire, elle  a  laissé  d'excellents  souvenirs. 

Isl^^  Balka  et  Ben-Absn  tombèrent  et  furent  rem- 
placées par  M'"«  Théoni  et  Roùgé,  déjà  avantageuse- 
ment connu. 

Dans  la  comédie,  citons  M.  Depay  et  M™«  Smith. 

Au  mois  de  mars  Tournié  étant  tombé  malade,  fut 
remplacé  par  un   nommé   Donati  qui   débuta  dans 


DIRECTION   COULON  367 

Ouîllaume  Tell.  Cet  artiste  était  tellement  scanda- 
leux, que  sur  l'ordre  de  la  municipalité  on  remplaça 
après  le  1"  acte  Guillaume  Tell  par  Mignon. 

A  une  représentation  des  Huguenols,  Pons  s'étant 
trouvé  indisposé  pendant  le  l^"^  acte,  Goulon  qui  jadis 
avait  été  basse,  le  suppléa. 

Un  commencement  d'incendie  qui  pouvait  devenir 
grave,  se  produisit  un  soir  à  l'acte  de  la  tente  du  Pro- 
phèle.  La  lampe  d'esprit  de  vin  placée  sur  la  table  fut 
renversée.  L'alcool  prit  feu  et  une  flamme  assez  élevée 
lécha  le  décor.  Pons  essaya  en  vain  de  l'éteindre  avec 
son  chapeau,  des  choristes  vinrent  à  son  aide  et  Ton 
parvint  après  un  certain  moment  à  écarter  tout  dan- 
ger. Il  y  eut  dans  la  salle  un  moment  de  vive  émo- 
tion. Tous  les  esprits  étaient  encore  sous  le  coup  de 
l'incendie  du  théâtre  de  Rouen  qui  venait  d'avoir 
lieu. 

A  partir  de  catte  année,  on  coupa  définitivement 
dans  les  Huguenots  le  tableau  du  bal.  Faust,  fut  joué 
pour  la  première  fois  avec  les  récitatifs.  Jusqu'à  cette 
époque,  la  version  opéra-comique  avait  été  conservée. 
Une  reprise  de  Moïse,  bien  interprétée  pourtant  avec 
Tournié,Rougé,  Pons  et  Reine  Mézeray,n'eut  pas  un 
très  grand  succès. 

Pendant  ces  dernières  années,  deux  journaux  de 
théâtre  s'étaient  fondés  :  la  Lorgnette j  rédigé  par 
M.  Léon  Séché,  et  Nantes- Théâtre  ^  rédigé  par 
M.  Brisson,  aujourd'hui  directeur  des  Annales  Poli- 
tique et  Littéraire.  Ces  deux  journaux  ne  devaient 
avoir  que  peu  de  numéros. 

Pendant  la  campagne  1875-76,  une  nouvelle  feuille 
musicale,  Nantes-Lyrique  fit  son  apparition.  Contrai- 


368  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

rement  à  toutes  celles  qui  l'avaient  précédée,  elle 
était  née  viable.  Depuis  lors  elle  paraît  toujours. 

V Etrangère,  la  Reine  Indigo,  la  Petite  Mariée, 
furent  les  nouveautés  de  la  saison. 

Mmes  Agar,  Bloch,de  Belloca  etScriwanech  vinrent 
donner  des  représentations. 

Tournées.  —  La  Fille  de  Roland,  Mm«  Théo, 
Brasseur,  Lassouche,  Daubra3^ 

Pendant  mai  et  juin,  une  troupe  d'opérette,  avec 
Zulma  Bouffard  et  le  ténor  Puget,  se  fit  applaudir 
à  Graslin. 


M.  Coulon  ne  conserva  pas  la  direction  Tannée 
suivante.  Il  fut  remplacé  par  M.  Bellevaut. 

Comme  subvention,  la  ville  prenait  à  sa  charge:  1° 
L'éclairage  jusqu'à  concurence  de  1,400  francs  par 
mois  ;  2°  les  choristes  (18  hommes,  16  femmes)  jus- 
qu'à concurrence  de  3,420  francs  ;  3"  l'orchestre  (40 
musiciens),  jusqu'à  concurrence  de  5,405  francs.  Une 
troupe  de  comédie  n'était  pas  exigée,  ce  qui  était  un 
avantage.  Si  peu  cher  que  coûtât  une  troupe  de  comédie 
et  de  drame,  elle  coûtait  encore  plus  qu'elle  ne  rap- 
portait. La  municipahté  se  réservait  le  droit  de  dis- 
poser de  l'orchestre  et  des  chœurs  deux  fois  par  mois 
dans  la  journée,  afin  de  donner  des  concerts  popu- 
laires. 

SAISON   1876-1877 


MM. 
BELLEVA  UT,  DIRECTEUR. 
BUZIAU,  chef  d'orcliostre. 
MERLE,  régisseur. 


MM. 
GARNIER,forl  ténor. 
DEFRIANT,fonor  double. 
LAURENT,  ténor  léiïer. 
BARBE.  2«  ténor  léger. 


DIRECTION   BELLEVAUT 


369 


.  MM. 

NOE,  3"  ténor  léger. 
CHARLES,  trial. 
GUILLEMOT,  baryton. 
GHELYNS,    baryton  d'opéra- 
comique. 
DARTES,  basse. 
ISAAC,  basse  cbantante. 
NEUL  AT,  2"  basse  chantante. 
BOULÉ  GE,  laruette. 
POITEVIN,  3°  basse. 

M— 
LACOMBE-DUPREZ,l"chan- 

teuse  légère. 
BOSC ,  chanteuse  légère. 


M™«» 
De  GÉRADON,  falcon. 
RIFF,  contralto. 
ROBERT,  dugazon. 
NEUL  AT,   duègne. 
MERLE,  2»  dugazon. 


Ballet 


M. 


GRIETENS,  maître. 

Mme. 

GRIEITENS,  !■••  danseuse. 
RORTAIN,  2«  danseuse. 


I 


Cette  troupe  était  bien  inférieure  à  celle  de  Tannée 
précédente.  Elle  renfermait  pourtant  deux  artistes  de 
premier  ordre  :  M"'e  Lacombe-Duprez  et  Guillemot. 

M""  Lacombe  était  la  nièce  du  fameux  Duprez  et 
son  élève.  Elle  possédait  une  magnifique  voix  de  chan- 
teuse légère,  d'un  timbre  éclatant  et  pur,  d'une  jus- 
tesse impeccable.  Malheureusement  comme  comé- 
dienne elle  était  d'une  froideur  outrée.  Malgré  tout 
elle  fut  reçue  à  l'unanimité,  l'abonné  grincheux  étant 
absent  ce  jour-là.  En  quittant  Nantes  elle  alla  à  TO- 
péra-Gomique,  puis  à  l'Opéra. 

Guillemot  était,  que  dis-je  ?  est  encore,  un  de  nos 
meilleurs  barytons  de  province.  Sa  voix  pleine  et 
sonore  qu'il  maniait  avec  une  habileté  rare  était  des 
plus  sympathiques.  Très  bon  acteur,  il  savait,  contrai- 
rement à  M™e  Lacombe-Duprez,  se  mettre  en  commu- 
nication avec  le  public  dont  il  devint  bientôt  l'idole.  Il 
est  peu  d'artistes  à  avoir  laissé  à  Nantes  d'aussi  bons 
souvenirs. 

Les  chutes  furent  nombreuses  et  la  période  des  dé- 
buts mouvementée.  Garnier,  Laurent,  Ghelyns,  De- 

24 


370  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

friant,  Boulège,  Isaac,  Dartès,  M'^^^s  ^e  Géradon,  Bosc, 
Riff,  restèrent  sur  le  carreau. 

Après  une  représentatioa  de  Robert  véritablement 
scandaleuse  avec  MM.  Morère,  Depotier,  M'""  Mo- 
reau  et  Leverrier,  artistes  engagés  pour  remplacer  les 
victimes  du  scrutin,  le  maire  écrivit  au  directeur  une 
lettre  sévère  qui  se  terminait  ainsi  :  «  Notez  que  s'il 
n'y  a  à  bref  délai  un  changement  dans  l'état  des  cho- 
ses, je  fermerai  les  théâtres.  Cette  menace  ne  sera 
pas  plus  vaine  que  les  précédentes.  » 

Enfin  furent  reçus  MM.  Carrière,  fort  ténor  ;  Maës, 
ténor  double  ;  Caubet,  ténor  léger  ;  Tapiau,  basse  ; 
Fronty,  basse  chantante  ;  Maupas,  seconde  basse  ; 
Mm"'  Redouté,  chanteuse  légère  ;  Moreau,  falcon.  La 
contralto  fut  plus  difficile  à  trouver.  On  entendit  suc- 
cessivement M'^«'  de  Graëf,  Peyret,  Denain,  Wery. 
Cette  dernière  nous  demeura. 

Parmi  les  nouveaux  artistes,  signalons  Caubet  qui 
avait  une  assez  jolie  voix,  Tapiau  et  enfin  Maupas, 
une  seconde  basse  de  l»"®  ordri  qui  devait  revenir  sous 
la  direction  Gravière. 

Le  ténor  Carrière  étant  tombé  malade,  M.  Belle- 
vaut  engagea  alors  Warot.  La  voix  de  ce  ténor  n'é- 
tait certainement  pas  parfaite  et  sous  ce  rapport  je 
connais  vingt  cabotins  qui  lui  sont  supérieurs.  Mais 
Warot  possédait  quelque  chose  qui  vaut  mieux  qu'un 
organe  extraordinaire  :  un  talent  complet  et  admirable 
de  chanteur  et  de  comédien.  Son  style  était  superbe, 
sa  diction  magnifique,  son  jeu  plein  de  chaleur  et  de 
vérité.  Qui  ne  se  rappelle  de  Warot,  dans  \e  Prophète, 
racontant  son  rêve  aux  anabaptistes  et  fascinant  sa 
mère??  C'était  absolument   merveilleux!!   Et  VA- 


HAMLET  371 


fricaine.ei  la  Juive,  et  le  4e  acte  des  Huguenots  / 
Autant  de  rôles,  autant  de  triomphes.  Warot  était  un 
grand  et  véritable  artiste.  Retiré  aujourd'hui  du  théâ- 
tre, il  est  professeur  au  Conservatoire  de  Paris.  L'hon- 
neur est  pour  rétablissement. 

A  la  fin  de  mars  l'engagement  de  Warot  pris  fin. 
Son  successeur  fut  M.  Vitaux,  un  ténor  doué  d'une 
voix  éclatante. 

Le  2  avril  4877,  VHamletde  M.  Ambroise  Thomas, 
fut  représenté  avec  succès.  M^^  Lacombe-Duprez  fut 
admirable  au  point  de  vue  du  chant,  dans  le  rôle  d'O- 
phélie.  Guillemot  chanta  et  joua  avec  un  très  réel 
talent  le  rôle  d'Hamlet  qui  est  demeuré  l'un  de  ses 
meilleurs.  Le  reste  de  Tinterprétation  confiée  à  M'"" 
Moreau,  Tapiau,  Barbe,  Fronty  était  bonne.  Les  dé- 
cors étaient  beaux  et  furent  très  admirés. 

Un  accident  qui  n'eut  heureusement  pas  de  suites 
graves  arriva  un  soir  pendant  le  défilé  de  la  Juive. 
Un  cheval  effrayé  se  cabra  et  tomba  dans  l'orchestre, 
au-dessous  de  la  loge  municipale.  Cheval  et  cavalier 
se  relevèrent  sans  grand  mal.  Les  musiciens  eurent 
aussi  la  chance  de  s'en  tirer  à  bon  compte.  Il  fallut 
un  temps  assez  long  pour  retirer  l'animal  de  l'or- 
chestre. On  n'y  arriva  pas  sans  difficultés. 

^/[me  Dereims-Devriès  vint  en  représentation. 

Tournées  :  L'Ami  Fritz,  Bébé,  Dora,  V Aventu- 
rière (M""®  Favart),  r Ile liJiann  (Marie  Laurent),  la 
troupe  des  Variétés. 

Au  point  de  vue  financier,  cette  campagne  fut  dé- 
sastreuse. M.  Bellevaut  ne  put  payer  ses  artistes  et 
quitta  Nantes  ruiné.  Il  est  aujourd'hui  régisseur 
dans  un  théâtre  de  drame  à  Paris.  Il  consacre,  chaque 


372 


LE   THEATRE   A  NANTES 


mois,  une  partie  de  ses  appointemenf.s  à  éteindre  ses 
dettes.  Tous  ses  anciens  artistes  prennent  plaisir  à 
rendre  hommage  à  sa  probité. 


M.  Ooulon  obtint  de  nouveau  la  direction  pour  la 
campagne  1877-78.  La  Ville,  tout  en  fournissant  la 
même  subvention,  exigeait  cette  fois- ci  une  troupe  de 
comédie. 

SAISON   1877-1878. 


MM. 
COULON,  DIRECTEUR. 
BUZIAU,  chef  d'orchesfn 
LEBLANC,  régisseur. 


Opéra 


MM. 
DORL\,  fort  ténor. 
TREMOULET,  ténor  léger. 
LAIDET,  2«  ténor  léger. 
GUILLEMOT,  baryton. 
AUGER,  baryton  (ropéra-com. 
PLAIN,  basse  noble. 
DANGON,  basse  chantante. 
FONDANT,  2«  basse  chantante 
TAILLARD,  trial. 
BOULAND,  laruette. 

Mme. 

FÉLiciE  ARNAUD,  l--  chan- 
teuse légère. 

Sarah  LEWINE,2«chanleuse 
légère. 

LESLINO,  fiilcon. 

REGGLVNNL  contralto. 

FALCONNET,  dugazon. 

E.  LEROUX,  2«  dugazon. 

NEULAT,  duègne. 


M. 


Ballet 


D'ALESSANDRL  maître. 

Mil- 
IsabellaOTTOLINI,  l'-dans. 
GiNA  OTTOLINI,  2»  danseuse 

Comédie 

MM. 
SERRET,  l«'rôle. 
J  01 SSANT,  jeune-premier. 
\VILLL'\M,  2*  amoureux. 
CARPON,  amoureux. 
REYNIER,  2«  amoureux. 
FRUMENU,  ;]•  rôle. 
VOYEZ,  père  noble. 
BEJUY,  l«'comi(Hie. 
BENINGARD,  !•■•  comique. 
LE  POUX,  coini([ue. 
LEPRIN,  comitiue. 
LUDOVIC,  grime. 

Mm"» 

AYMEE,  1--  rôle. 
SANON,  jeune-première. 
JOISSANT,  1--  rôle. 
LEROUX,  ingénuité. 
M.  AYMEE,  amoureuse. 
CHAMEROY,  soubrette. 
PHILIPPE,  amoureuse. 
TROYES,  coquette. 
CIIAPP,jeune-coquelte. 
MARVAL,  duègne. 


Cette  troupe,  quand  les  débuts  l'eurent  épurée,  fut 
excellente. 


DIRECTION    COULON  373 

Doria  avait  une  assez  jolie  voix,  mais  pas  l'ombre 
de  talent.  Pourtant  il  fut  reçu  à  l'unanimité.  Le  scru- 
tin a  de  ces  surprises.  Trémoulet  lui  était  bien  supé- 
rieur. Il  possédait  un  organe  agréable  et  était  bon 
musicien  et  bon  comédien. 

Plain  avait  une  superbe  voix  de  basse,  un  peu 
pâteuse  cependant.  Bouland,  un  laruette  fort  drôle, 
se  fit  applaudir  aussi  très  justement.  A  cette  époque, 
il  venait  de  se  marier.  Sa  jeune  et  charmante  femme 
se  tenait  au  contrôle  avec  M""^  Goulon.  Personne  ne 
se  doutait  alors  que  dix  ans  plus  tard  M""^  Bouland 
fanatiserait  les  Nantais  par  son  talent  fin  et  sympa- 
thique. 

Mme  Félicie  Arnaud  avait  une  voix  adorable  dont 
elle  se  servait  avec  un  grand  talent  ;  c'était,  de  plus, 
une  ravissante  actrice.  Aima  Reggiani  a  laissé,  elle 
aussi,  d'excellents  souvenirs  parmi  nous.  Son  organe 
de  contralto  était  un  peu  faible,  mais  elle  savait  en 
tirer  un  excellent  parti.  De  plus,  elle  était  fort  jolie 
femme  et  fit  tourner  bien  des  têtes.  Elle  alla  plus  tard 
à  rOpéra-Gomique,  où  elle  créa,  dans  la  Nuii  de 
Cléopâire,  le  rôle  de  Gharmion.  Elle  est  morte  quel- 
ques années  après,  en  pleine  possession  de  son  talent, 
enlevée  par  une  cruelle  maladie  de  poitrine. 

Min^s  Leslino  et  Sarah  Lewine  échouèrent.  Elles 
furent  remplacées,  la  première,  d'abord  par  M«i*'  Du- 
puy,  puis  par  M^i^  Reine  Mézeray,  qui  fut  accueillie 
avec  enthousiasme  ;  la  seconde,  par  M'^''  de  Mollens. 
Gette  chanteuse  fut  très  appréciée.  Elle  quitta  le 
théâtre  quelques  années  plus  tard  pour  épouser  notre 
concitoyen  M.  Pelletier.  Elle  est  aujourd'hui  l'un  des 
professeurs  de  chant  les  plus  estimés  de  Nantes. 


374  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Le  2«  ténor  Laidet,  un  Nantais,  ne  fit  pas  mentir 
le  proverbe  et  fut  remplacé  par  Rozeral.  M^'^  Dufau 
succéda  à  M"®  Falconnet,  qui  tomba  elle  aussi. 

Le  ballet  de  la  Nuit  du  Walpurgis,  que  Gounod 
avait  ajouté  à  la  partition  de  Faust  pour  les  repré- 
sentations de  rOpéra,  fut  enfin  joué  à  Nantes,  sous 
cette  direction.  Le  corps  de  ballet  cette  année-là  était 
de  premier  ordre.  M.  d'Alessandri  savait  en  tirer  un 
excellent  parti.  Les  ravissantes  sœurs  Ottollini,  au- 
jourd'hui à  l'Académie  nationale  de  Musique,  rem- 
portèrent de  nombreux  et  légitimes  succès. 

La  seconde  direction  Coulon  fut  fertile  en  grandes 
nouveautés.  La  première  qui  nous  fut  offerte  fut 
Paul  et  Virginie  (3  décembre  1875).  Cet  opéra, 
légèrement  soporifique,  remporta  néanmoins  un  cer- 
tain succès,  grâce  à  l'excellence  de  son  interprétation, 
confiée  à  MM.  Trémoulet,  Dangon,  Gack,  M"'«s  Ar- 
naud et  Roggiani. 

Aida,  le  chef-d'œuvre  de  l'école  itahenne  moderne, 
fut  représenté  le  vendredi  28  février  1878.  Mézeray 
et  Reggiani  étaient  excellentes  dans  les  rôles  d'Aïda 
et  d'Amnèris.  Guillemot,  dans  Amonasro,  les  secon- 
dait admirablement.  Doria,  Plain,  Dangon  et  M"«  Le- 
wine  complétaient  une  bonne  exécution.  N'oublions 
pas  les  deux  Ottollini,  fort  jolies  sous  le  costume 
égyptien.  L'orchestre,  sous  l'habile  direction  de  Bu- 
ziau,  se  surpassa.  Les  décors,  peints  par  Dernier, 
étaient  des  plus  réussis.  L'opéra  de  Yerdi  eut  un 
grand  succès. 

Un  autre  chef-d'œuvre  ,  aujourd'hui  adoré  des 
Nantais,  reçut  tout  d'abord  un  accueil  assez  froid.  Je 
veux  parler  de  Carmen,  donné  au  bénéfice  de  Tré- 


CARMEN  —  LES  CLOCHES  DE  CORNEVILLE     375 

moulet,  le  24  avril  1878.  La  première  fut  médiocre  ; 
la  pièce  n'était  pas  à  point.  Trémoulet  fit  un  excel- 
lent Don  José ,  Mézeray  une  piquante  Carmen  , 
cependant  la  tessiture  du  rôle  était  un  peu  basse 
pour  elle;  il  eût  mieux  convenu  àReggianni.  W^^  Ar- 
naud était  une  charmante  Micaëla.  Les  autres  rôles 
étaient  confiés  à  Dangon,  Bouland,  Taillard,  Gack, 
Grondaut,  M^'^'  Dufau  et  Leroux. 

Les  premières  représentations  de  ces  trois  opéras 
eurent  lieu  à  la  Renaissance. 

Les  Cloches  de  Cornevîlle  (9  mai  1878),  jouées 
au  bénéfice  de  Bouland,  excellent  dans  le  bailli,  rem- 
portèrent un  éclatant  succès.  Guillemot  s'était  chargé 
du  rôle  du  marquis  et  y  remporta  un  vif  succès.  Les 
rôles  de  femmes  étaient  tenus  par  W^^  de  Mollens,  dont 
la  nature  s'accordait  peu  avec  l'opérette,  et  M^i«  Dufau. 

A  la  suite  des  incidents  qui  eurent  lieu  à  la  Renais- 
sance à  propos  de  Marceau,  différentes  manifesta- 
tions, peu  sérieuses,  eurent  lieu  au  Grand-Théâtre. 
W^^  Mézeray  avait  refusé  de  chanter  la  Marseillaise 
dans  ce  drame  aussi  ennuyeux  que  patriotique.  Les 
légitimistes  saisirent  l'occasion  aux  cheveux.  Ils 
assainirent  M'^^  Mézeray  de  bouquets  blancs  ornés  de 
longs  rubans  immaculés  ;  l'es  républicains  répondirent 
en  envoyant  à  M'^^  Reggiani  des  bouquets  aux  cou- 
leurs tricolores.  C'était  alors  une  lutte  d'applaudisse- 
ments entre  les  deux  partis.  Pendant  quelques  repré- 
sentations, ces  enfantillages  égayèrent  les  spectateurs 
indifférents  à  la  politique. 

Guillemot  joua  Hamlet  pour  son  bénéfice.  Ce  fut 
un  triomphe  véritable.  L'excellent  artiste  fut  couvert 
de  palmes  et  de  couronnes. 


376  LE   THEATRE  A  NANTES 

Un  incident  assez  comique  signala  la  représentation. 
On  TÎt  tout  à  coup  un  spectateur  des  quatrièmes  se 
lever  en  s'écriant  :  «  Tiens  Guillemot,  je  n'ai  que  ma 
casquette  à  te  donner;  la  voilà.  »  Et  il  jeta  son  couvre- 
chef  sur  la  scène.  Ce  bizarre  hommage  fut  des  plus 
sensibles  au  baryton  qui  a  conservé  toujours  la  cas- 
quette graisseuse  de  son  humble  admirateur. 

Cette  saison  si  artistique  fut  très  mauvaise  sous  le 
rapport  financier.  Dans  les  premiers  jours  de  mai, 
Coulon  fut  déclaré  en  faiUite.  Les  artistes,  réunis  en 
société,  achevèrent  la  campagne. 

Laura  Harris,  Galli-Marié,  Couturier  vinrent  don- 
ner des  représentations.  Les  autres  nouveautés  furent 
Graziella,  Charlotte  Corday,  Une  cause  célèbre,  le 
Réveillon. 

Tournées  :  Hernani,  les  Fourchambault. 

La  ville  prit  à  son  compte  les  décors  de  Paul  et 
Virginie  et  d'Aïda. 


M.  Lemoigne  fut  nommé  directeur  pour  la  campa- 
le  suivante. 


gne  suivante 


SAISON  1878-1879 


MM. 
LEMOIGNE,  DIRECTEUR. 
BUZIAU,  chef  d'orchestre. 
EMILE,  régisseur. 

Opéra 

MM. 
DELABRANCHE,  fort  ténor. 


MM. 
De  QUERCY,  2«  lénor  léger. 
GUILLEMOT,  liaryton. 
Frédéric  B0\  ER,  harylon  d'o- 

péra-comiquo. 
PLAIN.  basse  nohlo. 
BADIALI,  basse  chantante. 
DUBOSC.  2e  basse  chantante. 
DUBOUCHET,  trial. 


DEREIMS,  ténor  léger.  I       MATRAY,  laruette 


DIRECTION   LEMOIGNE 


377 


M -s 

DEREIMS-DEVRIÈS,  chan- 
teuse légère. 

BEL  GIRARD,  falcon. 

De  BASTA,  contralto. 

De  MOLLENS,  chant,  légère. 

NALDI,  dugazon. 

DUBOUCHfeT,  duègne. 

CoRALiE  GEOFFROY,  chan- 
teuse d'opérette. 


Ballet 


M. 


THE  OPHILE ,  maître  de  ballet. 

PIASCOLLI,  l'-  danseuse. 
PASSANI,  2»  danseuse. 


Comédie 

.MM. 
ARENE,  l"rôle. 
VIENNE,  jeune  !•'•. 
LINE VAL,  jeune  !•■•. 
De  KENDER,  amoureux. 
PROSPER,  père  noble. 
GR0SEILE,3«  rôle. 
BEJUY,  comique. 
LE  COURT,  comique. 
ROLLIN,  comique. 

LORNIANI,  !•'  rôle. 
MILLP]R,  jeune  !'•. 
CLAUDIA,  jeune  l'«. 
CARINA,  ingénuité. 
LEROY,  ingénuité. 
DERVAL,  soubrette. 
KLEBER,  coquette. 
DUCHE SNE,  duègne. 


Cette  troupe  était  fort  bonne  en  son  ensemble.  Il 
n'y  eut  pas  de  chutes.  Delabranche  était  un  fort  ténor 
de  valeur  ;  sa  voix  était  claire  et  vibrante  et  il  chan- 
tait avec  beaucoup  de  style.  Dereims,  aussi.lui,  était 
excellent.  Pourtant  il  était  préférable  dans  les  rôles  de 
demi-caractère  ;  le  répertoire  de  ténor  léger  propre- 
ment dit  lui  allait  moins  bien.  Cet  artiste  entra  plus 
tard  à  l'Opéra.  Frédéric  Boyer,  baryton  d'opéra-comi- 
que de  premier  ordre,  étant  tombé  malade  fut  forcé 
de  partir.  Rappelons  aussi  le  nom  du  trial  Dubouchet, 
si  fin,  si  amusant  dans  tous  ses  rôles. 

L'étoile  du  côté  des  femmes  était  M^^  Dereims- 
Devriès,  chanteuse  légère,  d'un  talent  tout  à  fait  excep- 
tionnel, douée  d'une  voix  magnifique,  d'une  virtuosité 
hors  ligne.  Cette  admirable  cantatrice  était  malheu- 
reusement desservie  par  un  embonpoint  extrême. 
Les  autres  emplois  étaient  fort  bien  tenus  par  des 
chanteuses  qui  sans  avoir  la  haute  valeur  de  M'"«  De- 
reims,  ne  manquaient  pas  pourtant  d'un  certain  talent. 


378  LE   THEATRE  A  NANTES 

Le  Petit  Duc  remporta  un  yif  succès  avec  M'"<^  Co- 
raly-Geoffroy  et  Dubouchet. 

Un  mauvais  opéra  de  Verdi  :  les  Brigands,  éprouva 
un  échec  mérité.  A  la  seconde  représentation  de  cet 
opéra,  il  y  eut  dans  la  salle  une  vive  panique.  Pour 
produire  un  lever  de  soleil,  on  employait  un  certain 
mélange  d'oxygène  et  d'hydrogène.  Par  suite  d'une 
imprudence,  une  retentissante  explosion  éclata  à  la  fin 
du  1er  acte.  Le  gazier  fut  blessé,  différents  objets 
furent  brisés.  On  juge  de  la  peur  qui  s'empara  des 
spectateurs  plongés  dans  Tobscurité.  Le  gazier  aussi- 
tôt l'explosion  avait,  par  prudence,  éteint  immédiate- 
ment le  gaz.  Enfin,  on  n'eut  pas  d'autre  accident  à 
déplorer  ;  la  salle  était  presque  vide,  l'opéra  de  Verdi 
n'ayant  attiré  personne.  Ce  soir- là  les  Brigands 
furent  utiles  à  quelque  chose. 

Don  Juan  fut  repris  au  bénéfice  de  Guillemot. 
L^interprétation  du  chef-d'œuvre  de  Mozart  man- 
quait de  cohésion  et  ne  répondit  pas  à  Tattente  des 
spectateurs.  Qui  se  ressemble  s'assemble^  nue  pié- 
cette spirituelle  de  notre  concitoyen  M.  Alfred  Guillon, 
fut  jouée  plusieurs  fois  avec  succès. 

Au  point  de  vue  financier,  cette  campagne  ne  fut 
pas  plus  heureuse  que  la  précédente.  Des  créanciers 
récalcitrants  firent  mettre  M.  Lemoigne  en  faillite,  le 
29  mars.  C'était  l'année  de  l'exposition,  le  public  avait 
peu  suivi  le  théâtre  et  la  troupe  coûtait  fort  cher. 

Tournié,  M'i^deStuckU  vinrent  en  représentation. 

Nouveautés  :  le  Grand  Casimir,  la  Boite  à  Bibi, 
les  Provinciales  à  Paris,  enfin  Nous  allons  à  Paris, 
revue  par  deux  nantais  MM.  Laurencin  et  Ordonneau. 

Tournées  :  Ruy-Blas,  le  Roi  s'amuse,  les  Four- 


RÉPARATION   DE   LA    SALLE  379 

chambault,  Tancrède,  Rodogune  (Agar),  les  Bour^ 
geois  de  Pont-Arcy^  les  Lionnes  pauvres^  le  Fils 
Naturel. 

* 

Le  Théâtre  Graslin  avait  besoin  d'urgentes  répara- 
tions. Une  réfection  complète  de  la  salle  s'imposait 
aussi.  Le  Conseil  municipal,  dans  sa  séance  du 
8  mars  1879,  décida  d'affecter  la  subvention  théâtrale 
à  sa  réparation.  La  Renaissance  était  donnée  sans 
subvention  à  un  directeur. 

Le  Grand-Théâtre  resta  donc  fermé  pendant  la  cam- 
pagne 1879-1880. 

L'ancienne  charpente  qui  menaçait  ruine  fut  entière- 
ment remplacée  par  une  charpente  en  fer.  On  remit  en 
état  les  loges  des  artistes  qui  étaient  dans  un  état  de 
saleté  vraiment  repoussant.  On  agrandit  le  foyer  de  la 
scène  et  on  le  remeubla  à  neuf.  Les  lourdes  cariatides 
qui  supportaient  les  avant-scènes  furent  supprimées 
et  remplacées  par  des  colonnes  ioniennes.  Les  loges 
de  première  furent  refaites,  mais  le  nouvel  aménage- 
ment les  rendit  sombres  comme  des  baignoires.  On  s'a- 
perçut de  cet  inconvénient,  mais  une  fois  les  travaux 
achevés.  On  décida  alors  de  les  éclairer  au  moyen  de 
boules  lumineuses.  Ce  projet  ne  fut  pas  mis  immédiate- 
ment à  exécution.  On  dut  attendre  l'installation  de  la 
lumière  électrique,  c'est-à-dire  onze  ans.  Les  loges  qui, 
dans  tous  les  théâtres  sont  les  places  les  plus  brillantes 
et  les  plus  en  vue,  furent  au  contraire,  à  Nantes,  les 
places  les  plus  obscures,  avec  les  baignoires,  bien 
entendu.  La  salle  est  peinte  en  or  et  en  vert  sur  un 
fond  saumon.  Elle  est  entièrement  tapissée  de  rouge. 


380  LE    THÉÂTRE   A  NANTES 

Le  balcon  est  orné  des  médaillons  des  grands  poètes  et 
des  grands  musiciens  reliés  entre  eux  par  des  guirlan- 
des. Un  nouveau  lustre,  plus  petit  que  le  précédent, 
mais  permettant  de  bien  voir  le  plafond,  fut  installé 
aussi.  Le  plafond,  commandé  au  peintre  Bertaux,  ne 
fut  pas  prêt  pour  la  réouverture.  Les  fauteuils  et  ies 
banquettes  furent  entièrement  refaits.  Dans  le  foyer 
du  public,  on  construisit  une  cheminée  monumentale 
surmontée  du  buste  de  Graslin.  En  face  on  plaça  une 
jolie  statuette  d'Apollon  en  bronze.  Les  murs  de  ce 
foyer  sont  divisés  en  panneaux,  les  uns  tendus  d'étoffes 
de  soie  avec  des  sujets  lyriques,  les  autres  ornés  de 
glaces.  En  face  du  foyer,  du  côté  de  la  rue  Corneille, 
on  établit  un  vaste  buffet.  Deux  nouveaux  rideaux  furent 
peints  par  Rubé  et  Chaperon  :  le  premier  est  le  rideau 
classique:  draperie  rouge,  broderie  et  frange  d'or; 
le  second,  représente  un  parc  avec  des  statues  et  des 
balustres. 

Toutes  les  réparations  furent  faites  sous  les  ordres 
de  l'architecte  de  la  ville,  M.  Demoget.  Elles  s'élevè- 
rent à  92,000  francs.  Dans  ce  chiffre  n'est  pas  compris 
le  prix  du  plafond  qui  coûta  10,000  francs. 


^^^^t^^^ 


XXVI 

DIRECTIONS:  GRAVIÈRE,  -  LAFON, 
GAULTIER,  —  SOLIÉ 


(1880-1885) 


ES  faillites  successives  des  derniers 
directeurs  décidèrent  l'Administra- 
tion à  élever  la  subvention.  Le  8 
mars  1880,  le  Conseil  municipal 
porta  le  subside  théâtral  à  120,000 
francs.  D'après  le  nouveau  cahier  des  charges, 
la  campagne  était  de  sept  mois;  la  comédie  était 
supprimée,  mais  deux  représentations  par  mois 
de  troupes  de  passage  étaient  exigées  ;  le  direc- 
teur devait  monter  dans  la  saison  deux  œuvres  nou- 
velles :  un  grand  opéra  et  un  opéra-comique  ;  enfin, 
immense  avantage,  la  ville  s'engageait  à  ne  pas  auto- 
riser la  présence  d'un  cirque  sur  la  place  Bretagne. 


382 


LE   THEATRE   A  NANTES 


Rien  que  cette  clause  équivalait,  au  bas  mot,  à  une 
augmentation  de  15,000  francs.  Le  mode  de  débuts 
restait  le  même  (abonnés  et  une  Commission  de  20 
membres). 

M.  T.  Gravière  fut  nommé  directeur.  Ce  choix  fut 
des  plus  heureux.  La  campagne  1880-81  restera  célè- 
bre dans  les  fastes  de  notre  théâtre.  Depuis,  jamais 
notre  première  scène  n'a  brillé  d'un  éclat  pareil. 

SAISON  1880-81 


MM. 
T.  GRA  VIÈRE,  DIRECTEUR. 
L ABATTE ,  secrétaire-général 
BUZIAU,  chef  d'orchestre. 

MM. 

W  AROT,  fort  ténor. 
SERAN.  ténor  léger. 
RICHARD,  2«  ténor  léger. 
COUTURIER,  baryton. 
YTRAC,   baryton    d'opéra-co- 
mique. 
GUILLABERT,  basse  noble. 
J.  BOYER,  basse  chantante. 
MAUPAS,  2'  basse  chantante. 
BARBARY,  trial. 
DARTHENAY,  laruelte. 


M™** 
VAILLANT  -  COUTURIER  , 

1'*  chanteuse  légère. 
CHEVRIER,  falcon. 
Jeanne  FOUQUET,  chanteuse 

légère. 
SBOLGI,  contralto. 
VEGLIANI,  dugazon. 
BARBARY,  2*  dugazon. 
WILFERT.  duègne. 
PERRAT,  2«  chanteuse. 


Ballet 


MM. 


D'ALESSANDRI,   maître     de 

ballet. 
DAUMaS,  danseur  comique. 

M™" 
D'ALESSANDRI,  1>-  danseuse 
BAVA.  2*  danseuse. 


J'ai  déjà  parlé  de  MM.  Warot,  J.  Boyer  et  Maupas. 
Il  est  donc  inutile  que  je  revienne  sur  ces  excellents 
artistes  qui  furent  revus  avec  enthousiasme.  Cette 
troupe  contenait  une  collection  de  jolies  femmes  et  de 
chanteuses  de  talent.  M"»  Vaillant-Couturier,  dans 
tout  l'éclat  de  sa  jeunesse  et  de  sa  radieuse  beauté 
blonde,  ne  tarda  pas  à  se  créer  de  nombreux  admira- 


DIRECTION   GRAVIÈRE  383 

teurs.  Douée  d'une,  très  jolie  voix  d'une  pureté  ravis- 
sante, elle  n'avait  pas  encore  comme  artiste  tout  le 
talent  qu'elle  devait  acquérir  plus  tard.  Moins  poéti- 
quement jolie  que  M'^e  Vaillant,  Mii«  Fouquet  n'en 
était  pas  moins  charmante.  Cette  cantatrice,  d'un 
tempérament  très  artistique  ,  possédait  un  organe 
fort  beau  et  très  étendu  qui  lui  permettait  d'aborder 
avec  bonheur  des  rôles  très  différents  comme  emploi. 
C'est  ainsi  que  nous  eûmes  le  plaisir  de  l'entendre 
tour  à  tour  chanter  dans  les  Huguenots  Marguerite, 
le  page  et  Valentine.  M^i^  Chevrier,  unefalcon  de  pre- 
mier ordre,  sous  le  double  rapport  de  la  voix  et  du 
jeu,  complétait  le  trio  qu'un  vieil  abonné  galanlin 
avait  surnommé  les  trois  grâces.  Malheureusement, 
nous  ne  profitâmes  pas  longtemps  de  la  présence  de 
M"*  Chevrier,  Dans  le  courant  de  décembre,  cette 
excellente  artiste  tomba  malade  et  fut  obligée  de  quit- 
ter Nantes  suivie  des  regrets  de  tous.  Différentes  fal- 
cons,  M'"«s  Pitteri,  Leslino,  Panchioni,  tinrent  pen- 
dant quelques  soirées  l'emploi  dans  le  courant  de  la 
saison,  mais  la  falcon  réelle  fut  Jeanne  Fouquet. 

Le  ténor  Séran,  qui  avait  jadis  chanté  à  Graslin 
pendant  une  saison  d'été,  revint  en  possession  com- 
plète d'un  superbe  talent.  Sa  voix  était  fort  belle  et 
fort  agréable  ;  malheureusement,  l'homme  était  laid  et 
sans  distinction.  Pourtant, à  force  de  talent,  il  arrivait 
à  faire  oublier  son  physique  désavantageux.  Coutu- 
rier, baryton  de  beaucoup  de  style,  comédien  rempli 
de  feu,  Guillabert,  bonne  basse  à  la  voix  pleine  et 
vibrante,  Richard,  charmant  second  ténor,  méritent 
aussi  des  mentions  spéciales.  Tous  les  autres  artistes 
tenaient  leurs  emplois  d'une  façon  des  plus  convena- 


384  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

bles.  M"e  Vegliani,  la  dugazon,  fit  une  fugue  avant 
même  d'avoir  débuté  et  fut  remplacée  par  M"*»  Gavé- 
Rivenez. 

La  saison  s'ouvrit  par  la  première  représentation  de 
Mireille  (29  septembre  1880).  Une  indisposition  de 
Warot  ayant  empêché  de  donner  la  Juive ^  M.  Gra- 
vière  ne  craignit  pas  de  rompre  avec  la  tradition  et  il 
eut  mille  fois  raison.  Le  charmant  opéra-comique  de 
Gounod  remporta  un  vif  succès.  Son  interprétation 
était  d'aillleurs  admirable.  M'i^«  Vaillant  était  la  plus 
ravissante  Mireille  qu'on  pût  imaginer.  Séran,  Justin 
Boyer,  Ytrac,  Maupas,  M"''»  Marie  Lyonnel  et  Bar- 
bary,  se  firent  justement  applaudir. 

La  seconde  nouveauté  fut  Jean  de  Nivelle  (27 
novembre  1880).  C'était  la  première  représentation  de 
la  version  avec  récitatifs.  Plusieurs  Parisiens,  entre 
autres  MM.  A.  Gouzien,  Paladilhe,  Heugel,  avaient 
fait  exprès  le  voyage  de  Nantes.  Léo  Delibes  fut 
traîné  sur  la  scène  où  il  reçut  de  nombreuses  palmes 
et  couronnes.  L'interprétation  confiée  à  M"""  Vail- 
lant, Sbolgi,  Cavé-Rivenez,  MM.  Séran,  Couturier, 
Boyer,  Maupas,  était  fort  bonne.  Cet  opéra  eut  un 
certain  succès  de  première  qui  ne  se  maintint  pas 
dans  la  suite. 

M.me  Vaillant  remporta  un  nouveau  triomphe  dans 
Philémon  et  Baucis^  joué  pour  la  première  fois,  le  13 
décembre  1880.  Les  autres  rôles  étaient  très  bien 
tenus  par  Séran,  Boyer  et  Maupas. 

Polyeiicte  fut  donné  à  la  Renaissance  le  23  avril 
1881  au  bénéfice  de  Warot.  L'éminent  ténor  était 
superbe  dans  le  rôle  du  mari  de  Pauline.  L'interpré- 
tation des  autres  rôles  était  confiée  à  Séran,  Goutu- 


I 


POLYEUGTE  —  LA  FILLE  DU  TAMBOUR-MAJOR      385 

rier,  Guillabert,  Boyer,  à  M'^^s  Fouquet  et  Wilfert, 
c'est  dire  qu'elle  était  excellente.  Malgré  cela,  l'opéra 
de  Gounod  ne  fui;  pas  compris.  Les  beautés  sévères  de 
cette  œuvre  inégale,  mais  très  intéressante,  ne  plurent 
pas  aux  Nantais. 

Plusieurs  opérettes  nouvelles  furent  jouées  aussi 
cette  année-là.  M"ïe  Vaillant-Couturier,  qui  consentit  à 
se  charger  de  rôles  en  dehors  de  son  emploi,  fit  beau- 
coup pour  leur  succès. 

La  Fille  du  Tambour-Major  eut  de  nombreuses 
représentations.  On  joua  aussi  Pomme  d'Api^  la 
Mère  des  Compagnons  et  les  Mousquetaires  au  Cou- 
vent. Cette  dernière  pièce,  jouée  à  Tépoque  de  l'ex- 
pulsion des  capucins,  donna  lieu  à  de  légères  manifes- 
tations et  fut  retirée  de  l'affiche. 

Aida  fut  reprise  avec  succès.  Warot  et  Jeanne 
Fouquet  s'y  montrèrent  excellents.  Carmen  reparut 
elle  aussi  sur  l'affiche  et  remporta  cette  fois  un  triompha 
complet.  Le  chef-d'œuvre  de  Bizet  est  aujourd'hui 
l'un  des  opéras  favoris  des  Nantais.  M"«  Fouquet 
était  une  merveilleuse  Carmen  ;  Séran, Boyer,  Richard, 
Mm»  Vaillant  tenaient  les  autres  rôles  et  complétaient 
un  merveilleux  ensemble. 

On  dut  jouer  la  Nuit  de  Saint- Germain^  de  notre 
compatriote  M.  Serpette,  mais  ce  dernier  ayant  donné 
au  Théâtre  de  la  Renaissance,  à  Paris,  l'autorisation 
de  monter  avant  Nantes,  cette  œuvre  qui  n'avait 
encore  été  Jouée  qu'en  Belgique,  Gravière  la  retira  du 
tableau  des  répétitions. 

Tournées  :  Phèdre  (Agar),  les  Plaideurs,  les  Grands 
Enfants^  le  Homard,  Jean  Baudry,  Lucrèce  Borgia 
(Agar),  Divorçons  (Marie  Kolb),  Oscar  ou  le  mari 

25 


380  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

qui  Irompe  sa  femme  ^  le  Klephie  ^  la  Roussottc 
(Dupuis),  le  Monde  où  Von  s'ennuie QA""^  Devoj^od), 
Nana,  Julie  (M""^  Favart). 

La  direction  Gravière  marque  l'apogée  du  Grand- 
ïhéàlre  de  Nantes.  Depuis  1(S8J,  notre  première 
fecène  n'a  fait  que  décliner. 


La  subvention  fut  maintenue  à  120,000  francs,  mais 
le  cirque  fut  rétabli.  M.  Olive  Lafon  fut  appelé  à 
recueillir  la  lourde  succession  de  M.  Gravière. 

Le  nouveau  plafond  de  Berteaux  fut  placé  pour 
l'ouverture  de  la  campagne.  Disons  quelques  mots  de 
cette  œuvre  très  remarquable,  qui  fait  le  plus  grand 
honneur  à  notre  conciloj'en.  Un  grand  nombre  de 
groupes  de  personnages  allégoriques  animent  cette 
vaste  composition.  .Te  vais  signaler  les  principaux. 
L'un  de  ceux  qui  attirent  le  plus  vivement  l'atten- 
tion représente  la  scène  des  Furies  dans  la  tragédie 
des  Coephores,  d'Eschyle  Les  cadavres  à?  Clytem- 
nestre  et  d'Egislhe  gisent  à  terre.  Les  terribles  sœurs 
sont  conçues  dans  un  mouvement  superbe.  Au-des- 
sus, Melpomène,  le  glaive  en  ma^n,  considère  avec 
calme  cette  scène  d'épouvante.  Ce  fragment  est  de 
tout  premier  ordre.  Le  groupe  de  Vénus  et  de 
l'Amour  est  aussi  fort  réussi.  L'épisode  des  deux 
petits  enfants  qui  se  sont  emparés  du  miroir  de  la 
déesse  est  charmant.  Signalons  encore  un  autre  groupe  : 
L'Harmonie  et  la  Mélodie  se  tiennent  par  la  main, 
l'Inspiration  personnifiée  par  un  enfant  ailé  touche  du 
doitrt  le  front  de  cette  dernière.   Différents    autres 


DIRECTION   LAFON 


38: 


personnages  ornent  encore  le  plafond:  Thalie,  Euter- 
pe,  Polymnie,  les  Trois  Grâces,  Bacchus,  Momus, 
le  dieu  de  la  Gaieté.  Ce  dernier  personnage  est  placé 
devant  la  scène.  Un  pan  de  sa  draperie  rouge  est  en 
tôle  et  se  rabat  en  dehors  du  cadre  du  plafond.  C'est 
là  la  partie  faible  de  Tœuvre  de  Berteaux.  Ce  trompe- 
l'œil  banal  n'est  guère  artistique.  Mais  ce  léger  défaut 
est  compensé  par  de  nombreuses  qualités.  Le  coloris 
est  superbe,  les  personnages  bien  posés,  la  composi- 
tion d'un  très  grand  effet.  Le  Théâtre  Graslin  peut,  à 
bon  droit,  être  fier  de  son  plafond. 


SAISON  1881-1882 


MM. 
O.  LAFON,  DIRECTEUR 
BUZIAU,  chef  d'orchestre. 
REINE,  régisseur. 

MM. 
RICHARD,  Ibrl  léuor. 
VAL,  ténor  en  doubU^. 
G.  PELLIN,  ténor  léger. 
VOISIN,  2"  ténor  léger. 
GYON,  3«  ténor. 
UTTO,  baryton  de  gr.'ind  opéra 
NURY,  baryton  d'opera-conii- 

que. 
BRUN,  baryton  d"opéra-conii- 

que. 
DKNOYE,  basse  noble. 
DURAT,  basse  cbanlanle. 
REINE,  basse  boutle. 
SAVERNA,  triai. 
GRÉGOIRE,  laruolte. 


31  me» 

FL ACHAT,  falcon. 
LEGP:NISEL,  contralto. 
GUERIN,  l"  chanteuse  légère 
BERETTA.  chanteuse  légère. 
.Ilstin'NÉE,  dugazon. 
MARIANI,  dugazon. 
NOAILLES,  duègne. 


Ballet 


M. 


THEOPHILE,  maître. 

Mm.5 

FERRUS,  1'-  daui^euse. 
ALEXANDROWNA,  2«  dan- 
seuse. 


I 


Cette  troupe  arrivant  après  celle  de  Gravière  parut 
d'une  médiocrité  à  peine  honorable.  Exceptons  toute- 
fois le  ténor  Pellin,  musicien  consommé,  chanteur  et 
comédien  de  talent,  Denoyé,  Reine,  M™''  Guérin  et 
Justin  Née. 

Les    chutes  furent  nombreuses  :   Utto,    Richard, 


388  LE   THEATRE  A  NANTES 

Durât,  M"''  Flachat  et  Legônisel  furent  remplacés 
parBérardi,Eyraud,  Comte,  M"iesDelpratoetTh6onie. 
Ces  quatre  dernières  artistes  étaient  d'une  moyenne 
passable. 

Bérardi  fut  accueilli  avec  enthousiasme.  Sa  voix 
puissante,  sa  belle  diction,  lui  assura  immédiatement 
les  faveurs  du  public. 

Un  scandale  signala  les  débuts  du  ténor  Val.  Un 
spectateur  ayant  sifflé  M""  Flachat  dans  la  Juive, 
Val  alla  trouver  ce  spectateur  au  café  du  Sport  et 
le  frappa  brutalement  en  s'écriant  ;  «  Si  nous  nous 
entendions  pour  administrer  de  semblables  correc- 
tions à  ceux  qui  nous  sifflent,  nous  les  mettrions  bien 
vite  à  la  raison.  »  Traduit  en  police  correctionnelle,  le 
sieur  Val  fut  condamné  à  100  francs  d'amende.  Le 
surlendemain,  il  chantait  le  Trruvère  pour  son  3^  dé- 
but. Dès  son  entrée  en  scène,  ce  ténor,  plus  habile  à 
donner  des  coups  de  poing  qu'à  tenir  son  emploi,  fut 
accueilli  par  une  bordée  de  sifflets.  Val  s'avança  alors 
vers  un  abonné,  M.  Peyraud,  qui  se  tenait  dans  Tavant- 
scène  de  gauche  et  lui  dit  :  «  Vous  êtes  un  lâche  et  je 
vous  provoque  pour  demain.  »  Val  se  retira  sous  les 
huées  du  public  ;  on  baissa  le  rideau  et  M.  Pellin 
acheva  la  représentation  au  contentement  de  tous. 
Après  un  scandale  pareil,  tout  3«  début  était  inutile  et 
la  mairie  signifia  immédiatement  au  directeur  le  ren- 
voi du  sieur  Val. 

Le  Roi  de  Lahore  (12  avril  1882)  fut  la  grande  nou- 
veauté de  cette  campagne.  Massenet  vint  diriger  la 
représentation  et  fut  vivement  applaudi  ;  une  palme 
d'or  lui  fut  offerte.  Après  la  représentation  une  sérénade 
lui  fut  donnée  $ous  le  péristyle.  Bérardi  chanta  Sein- 


LE   ROI  DE  LAHORE  389 

dia  avec  un  réel  talent.  Les  autres  rôles  étaient  assez 
convenablement  tenus  par  Eyraud,  Comte,  Dénoyé, 
M'"»'  Delprato  et  J.  Née.  Les  décors  et  la  mise  en 
scène  étaient  très  réussis. 

La  Servante  Maîtresse ,  de  Pergolèse,  fut  entendue 
avec  curiosité.  On  joua  encore  le  Joiœ  et  la  Nuit. 

Jourdain  et  M"»^  Derivis  vinrent  en  représentations. 
Un  soir  M.  Lafon,  qui  jadis  avait  été  baryton,  remplaça 
dans  Charles  F/ avec  un  certain  succès  Bérardi,  indis- 
posé. 

Tournées  :  Léa,  la  Femme  à  papa,  Nmiclie  (Judic), 
le  Prêtre,  les  Rantzau,  le  Monde  oâ  Von  s'ennuie^ 
Divorçons,  Jean  Baudrij,  la  Papillonne^  M'"«  Caver- 
let,  Marie  Titdor  (Agar),  les  Premières  armes  de 
Rielielieu,  Lili  (Judic),  Angelo, 

M.  Lafon  fut  renommé  directeur  avec  la  même  sub- 
vention, seulement  deux  nouvelles  clauses  avaient  été 
introduites  dans  le  cahier  des  charges  :  l'obligation  d'a- 
voir quelques  artistes  de  comédie  pour  pouvoir  jouer 
des  levers  de  rideau  et  celle  de  donner  deux  fois  par 
mois  des  représentations  populaires  à  moitié  prix. 

SAISON  1882-1883 


MM. 
O.  LAFON,  DIRECTEUR. 
BUZIAU,  chef  d'orchesU-e. 
LIGNEL,  régiseur. 

MM. 
VKRHÉES,  fort  ténor. 
MAURAS,  ténor  léger. 
STUART,  2»  ténor  léger. 
AUBERT,;3«  ténor. 
BERARDI,  baryton  de  grand 
opéra. 


MM. 

DELPECH,  baryton  d'opéra- 
comique. 

GE  ORGE  S,  2«  baryton  d'opéra- 
comique. 

GUILLABERT,  basse  nobb'. 

O.  ROGER,  basse  chantante. 

BERRY,  2''  l)asse  chantante. 

J0USSEAUME,3«  basse clian- 
tante. 

FL  A  VIGNY,  trial. 

LIGNEL,  laruello. 

OMEZT,  triaL 


390 


LE   THEATRE    A   NANTES 


Alice  RABANY,  !'•  chanteuse 

légère. 
BRIARD,  falcon. 
LINSE  contralto. 
DUQUESNE,  chant,  légère. 
FLAVIGNY,  dugazon. 
MAILLET,  2"  dugazon. 
JOUSSE,  duègne. 


Ballet 


M. 


CLUZEAU,  maître. 

M»" 
Lucie  JULIANI,  !■■ 
LouiseJULIANL? 


danseuse. 
d:in.>seus('. 


Levers  de  rideau 

MM. 

DUQUESNE.  MULLER 

IJGNEL.  BERNY. 

FLAVIGNY.  CERVELLI. 

M™" 

DELCROIX.  HENRY. 

.TOUSSE.  STUART. 

MAILLET.  MULLER 


Cette  troupe,  sans  valoir  celles  de  Goulon  et  de  Gra- 
vière,  offrait  néanmoins  un  ensemble  fort  bon.  Il  n'y 
eut  que  trois  chutes:  celles  de  Cluzeau,  remplacé 
par  Ruby,  de  Stuart  auquel  succédèrent  Thivalin, 
Cortelli  et  enfin  Lejeune,  et  de  Delpech  dont  le  rem- 
plaçant fut  difficile  à  trouver.  Bérardi  jeune,  Merlier, 
Arsandeaux  échouèrent  successivement,  enfin  Germa 
fut  reçu. 

En  outre  de  Bérardi  et  de  Guillabert  déjà  connus, 
cette  troupe  renfermait  deux  artistes  de  premier  ordre  : 
M"e  Alice  Rabany  et  Mauras. 

Mi'«  Rabany,  que  des  revers  de  fortune  avaient  for- 
cée à  prendre  le  théâtre,  était  fille  de  notre  confrère 
Alfred  Asseline  et  cousine  de  Victor  Hugo.  Elle  met- 
tait au  service  d'une  voix  magnifique  au  timbre  un  peu 
cuivré,  mais  néanmoins  fort  agréable,  un  tempérament 
artistique  de  premier  ordre.  On  se  rappelle  ses  triom- 
phes dans  la  Traviata,  Hamlet  et  Faust.  Dans  le  rôle 
de  Marguerite,  elle  était  absolument  idéale.  Au  trio 
final,  elle  enthousiasmait  la  salle  entière  par  la  mer- 
veilleuse façon  dont  elle  lançait  l'invocation  sublime  : 
Anges  purs,  anges  radieux.   Malgré  le  bel  avenir 


DIRECTION  LAFON  391 


qui  s'ouvrait  devant  elle,  M^'^  Rabany  ne  tarda  pas 
à  quitter  le  théâtre  préférant  les  douceurs  de  la  vie 
de  famille  aux  triomphes  de  la  scène. 

Mauras  était  un  partenaire  digne  d'elle.  Leurs 
talents  étaient  faits  pour  se  faire  valoir  mutuellement. 
Ce  ténor,  l'un  des  meilleurs  de  ces  dix  dernières 
années,  possédait  un  organe  chaud  et  sympathique 
qu'altérait  parfois  malheureusement  quelques  légers 
accidents.  D'une  figure  expressive,  d'une  taille  élé- 
gante, de  manières  distinguées,  Mauras  était  en  outre 
un  comédien  d'un  rare  talent.  En  quittant  Nantes,  il 
entra  à  l'Opéra-Gomique  où  il  reprit  Carmen.  Ce  fut 
son  triomphe.  Il  était  absolument  merveilleux  dans  ce 
rôle.  Au  dernier  acte,  il  atteignait  les  dernières  limites 
du  tragique.  Engagé  pi  us  tard  à  la  Monnaie  de  Bruxelles, 
il  y  remporta  de  vifs  succès  jusqu'en  1889.  La  mort 
implacable  est  venue  le  saisir  en  pleine  jeunesse.  Atteint 
d'une  phthisie  galopante,  le  malheureux  artiste  fut 
emporté  en  quelques  semaines. 

Verhées,  joli  garçon  aussi  lui,  et  ténor  de  grâce  plu- 
tôt que  de  force,  M^^  Briard,  falcon  fort  inexpéri- 
mentée mais  douée  d'un  bel  organe,  M'"«  Duquesne, 
enfin  Duquesne,  un  jeune  premier  d'un  réel  talent, 
qui  alla  ensuite  au  Gymnase,  sont  les  autres  artistes 
de  cette  troupe  dont  les  noms  \  aient  la  peine  d'être 
conservés. 

Cette  année- là,  on  introduisit  définitivement  une 
harpe  à  l'orchestre  et  on  supprima  le  piano  qui  jus- 
qu'alors l'avait  remplacée. 

Quoiqu'il  n'y  ail  eu  que  trois  chutes,  les  débuts  traî- 
nèrent en  longueur  et  les  artistes  refusés  ne  furent 
définitivement  remplacés   qu'en  janvier.   M.  Lafon 


392  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

encourut  pour  ce  fait  différentes  amendes.  En  ce 
temps,  la  mairie  ne  badinait  pas  avec  le  directeur  et 
avec  raison. 

Le  grand  événement. de  cette  saison  fut  la  première 
représentation  à'Hérodiade  (29  mars  1883).  Nantes 
était  la  première  ville  en  France  à  monter  la  belle 
œuvre  de  Massenet.  Le  compositeur  vint  diriger  les 
répétitions  et  la  première.  Le  tableau  de  la  chambre 
de  Phanuel  ajouté  par  le  maître  après  les  représen- 
tations de  Bruxelles  vit  le  jour  à  Nantes.  L'opéra  de 
Massenet  suscita  la  plus  vive  curiosité.  Huit  jours 
avant  la  première  la  salle  était  déjà  louée.  Le  jour  de 
la  représentation  les  billets  se  vendaient  20  francs  sur 
la  place  Oraslin.  L'empressement  était  tel  que  l'on  vit 
nombre  de  dames  appartenant  à  la  haute  société  de 
Nantes  consentir  à  prendre  place  aux  secondes  pour 
ne  pas  manquer  cette  solennité  musicale.  Cette  soirée 
fut  un  triomphe  pour  Massenet  qui  fut  acclamé  après 
chaque  acte  et  couvert  de  palmes  et  de  couronnes. 
L'œuvre  eut  un  vif  succès  et  pendant  12  représen- 
tations fit  des  salles  combles.  Le  soir  une  sérénade  fut 
donnée  au  musicien  sous  le  vestibule. 

L'interprétation  ^' Hérodiade  était  excellente.  Ver- 
hées  interpréta  le  rôle  de  Jean  d'une  façon  très  poéti- 
que ;  Bérardi  chanta  Hérode  avec  son  superbe  organe. 
Mme  Briard,  qui primitivementavaitfaitconcevoir quel- 
ques craintes,  bien  stylée  par  Massenet,  se  surpassa. 
Guillabert  (Phanuel),  M'^^*  Linse  (Hérodiade),  Flavi- 
yigny  {la  Sulamite),  complétaient  une  interprétation 
véritablement  excellente.  Les  décors  de  Rubé  et  de 
Chaperon  étaient  superbes  et  produisirent  un  grand 
ejffet.  M.  Lafon  les  abandonna  à  la  ville  contre  la 


HÉRODIADE  393 


I 


remise  des  amendes  qu'il  avait  encourues  pendant  la 
saison. 

Un  vaudeville,  fort  gai,  de  notre  concitoyen  M.  A. 
Backman  :  La  Fille  aux  trois  Papas,  fut  fort  bien 
accueilli. 

Ijdi  Mascotte  fut  la  seconde  nouveauté.  L'oporelte 
d'Audran  remporta  un  joli  succès. 

Galli-Marié,  le  ténor  Duchesne  et  les  chanteurs 
Béarnais,  vinrent  en  représentation. 

Tournées  :  115,  rue  Pîgalle,  Tête  de  Linotte,  le 
Roi  s'amuse,  le  Crime  du  Pecq,  les  Maris  inquiets, 
Formosa,  Ne  divorçons  pas,  le  Neveu  de  Saturnin, 
le  Père  de  Martial,  les  Effrontés,  \e  Fils  de  Giboyer, 
les  Mères  ennemies  (Agar),  Un  Roman  parisien. 

Pendant  le  mois  de  mai,  une  troupe  parisienne  vint 
jouer  Michel  Strogoff.  Duquesne  tint  le  rôle  du 
courrier  du  czar  avec  son  talent  habituel.  L'œuvre 
de  notre  éminent  compatriote  Jules  Verne  remporta 
un  vif  succès,  bien  que  les  décors  fussent,  pour  la 
plupart,  assez  défraîchis. 

Malgré  quelques  défauts,  parmi  lesquels  il  faut  citer 
une  parcimonie  extrême  et  une  insouciance  complète 
de  la  mise  en  scène ,  qui  allait  jusqu'à  laisser  se 
jouer  dans  un  décor  Louis  XV  le  dernier  acte  de 
Charles  VI,  M.  Lafon  n'en  restera  pas  moins  un  des 
bons  directeurs  qui  aient  passé  à  Nantes.  La  Mairie 
commit  une  grande  faute  en  ne  faisant  pas  son  pos- 
sible pour  le  conserver  :  elle  devait  s'en  repentir. 


Le  nouveau  directeur  ne  fut  nommé  que  fort  tard, 
ce  qui  est  toujours  une  grave  faute.    11   avait  été 


394 


LE   THEATRE  A  NANTES 


d'abord  question  de  M.  Sellier,  frère  du  ténor  de 
l'Opéra,  avec  Bérardi  comme  commanditaire;  mais 
au  dernier  moment,  l'affaire  ne  s'était  pas  conclue. 
Ce  fut  M.  Gaultier  de  Loncle  qui  décrocha  la  timbale. 
Sa  direction  fut  terne  et  insignifiante  au  point  de  vue 
artistique. 

SAISON  1883-1884 


MM. 
E.  GAULTIER  DE  LONCLE. 

DIRECTEUR. 
lUJZIAU,  cheftrorchestre. 
MORFER,  légissour. 

Opéra 

MM. 
(iUILLABERT,  fort  lénor. 
VASSURT,  Icnur  léger. 
DKSCAMPS,  2»  Iciior  léger. 
l'EdlJILLAN,  :)•  lenor. 
DOYEN,    baryton  de   graud- 

()[)éra. 
FRONTY,  baryton  d'opéra-co- 

nii(jue. 
CARPAUX  basse  noble. 
VERNOUILLET.basse  clianl. 
DON  VAL,. 20  bas.se. 
RAITER,  Irial. 
'r(JNY,  iaruelte. 
WILIIEM,  '3'  basse. 


LACOMBE  -  DLPREZ  ,    1^« 

cbanleuse  légère. 
ALÈS,  lalcon. 
ROMV,  contrallo. 
WILIIKM.  rbanleuse  légère. 
GAULTIER    DE    LONCLE 

duijazon. 
Ci  AVE  T,  duègne. 
VALDV,  dugazon. 


Ballet 


M. 


ROL'GIER,  maître. 
IJOl^SrLR.  danseur  n 

M™" 
MAGOV,  1"  danseuse. 
ELEVER.  '2"  danseuse 


Les  débuts  furent  dé.sastreux.  Quatre  fort  ténors  : 
MM.  Guillabert,  Pellen,  Berthier,  Moreau,  tous  plus 
insuffisants  les  uns  que  les  autres,  échouèrent  succes- 
sivement. Enfin,  le  vieux  Dulaurens,  l'ancien  ténor 
de  rOpéra,  tout  fatigué  qu'il  était,  fut  admis.  On  lui 
adjoignit  M.  Coltet.  Le  ténor  léger  Vassort  fut  rem- 
placé par  Villaret,  qui  n'avait,  avec  son  père,  que  le 
nom  de  commun.  Il  échoua  lui  aussi  et  fut  remplacé 
par  M.  Marris  qui,  en  comparaison  de  ses  prédéces- 
seurs, parut  supportable.  M.  Doyen  fit  place  à 
M.  Mayan  qui  dut  se  retirer.  Son  successeur  Horeb 


DIRECTION   GAULTIER  30r 


ne  Cut  pas  plus  heureux.  Le  baryton  définitif  fut 
M.  Romieu.  Grépaux,  V  ernouillet,  M"e  Maggi  tombè- 
rent eux  aussi;  leurs  remplaçants  furent  Echetto, 
Villefranck  et  Mii»  Lavigne.  Le  laruette  Tony  et  le 
trial  Raiter,  deux  artistes  de  valeur  et  d'un  comique 
achevé,  égayèrent  cette  triste  saisoa  par  leur  verve 
endiablée. 

Du  côté  des  femmes,  il  n'y  eut  pas  de  chutes. 

M'"«  Lacombe-Duprez,  toujours  en  possession  de  son 
beau  talent,  mais  comédienne  toujours  aussi  glaciale, 
malgré  son  passage  à  l'Opéra-Comique  et  à  l'Opéra, 
fut  revue  avec  plaisir.  M"""  Gaultier  de  Loncle,  comé- 
dienne fine  et  intelligente,  possédait  une  assez  johe 
voix  de  dugazon,  qui  finit  par  se  fatiguer  à  force  de 
chanter  Topérette,  enfin  M"*'-  Wilhem,  qui  débutait, 
fit  apprécier  une  facilité  de  vocaliste  de  premier  ordre. 
En  faveur  de  sa  virtuosité,  on  lui  pardonna  son  inex- 
périence complète  de  la  scène  et  du  jeu. 

La  période  des  débuts  fut  des  plus  mouvementées. 
Dans  le  public,  on  accusait  la  Commission  de  se  mon- 
trer trop  sévère  alors  qu'elle  n'était  que  juste,  et  de 
suivre  trop  fidèlement  les  avis  de  M.  Giraud-Mangin, 
adjoint  délégué  aux  Beaux- Arts. 

Le  mécontentement  d'une  certaine  partie  du  public, 
habilement  fomentée  par  quelques  meneurs,  trouva 
bientôt  l'occasion  de  se  manifester.  Le  ténor  Moreau, 
dont  les  colpi  dî  gola^  avaient  immédiatement  con- 
quis les  galeries  supérieures,  échoua  à  son  troisième 
début  dans  Robert.  Naturellement,  on  accusa  encore 
la  Commission  de  parti  pris.  Le  surlendemain,  12 
décembre,  on  rejoua  Guillaume  avec  ledit  ténor  dont 
le  (c  Suwez-moi  »  faisait  vibrer  les  cristaux  du  lustre. 


I 


'Sd6  LE  THÉÂTRE  A  NANTES 

Dès  son  apparition,  des  acclamations  enthousiastes 
partirent  des  secondes,  troisièmes  et  quatrièmes  bour- 
rées d'entrées  gratuites.  Des  sifflets  répondirent  des 
fauteuils  et  de  Torchestre,  mais  noyés  dans  les  bra- 
vos. Ce  fut  bientôt  un  tapage  épouvantable  qui  dura 
tout  le  temps  de  la  représentation.  On  ne  faisait 
silence  que  lorsque  le  ténor  chantait.  «  Les  cris  :  «  A 
bas  la  Commission!  !  !  »,«  A  bas  Giraud-Mangin  !  !  !  » 
«  A  mort  !  A  la  lanterne  !  !  !  »,  «  Régisseur  !  »  se  croi- 
saient de  toutes  parts.  Plusieurs  fois  on  dut  baisser  le 
rideau.  Le  régisseur  parut.  On  lui  réclama  l'admission 
de  Moreau.  Il  répondit  que  cela  dépendait  du  Maire, 
qu'on  lui  transmettrait  dès  le  lendemain  cette  demande. 
«  Non,  tout  de  suite  !  Qu'il  vienne  !  !  !  ».  «  —  Mais 
M.  le  Maire  est  au  Conseil  municipal  !»  —  «  Qu'il 
vienne.  Nous  l'avons  nommé,  il  peut  bien  se  déranger 
pour  nous!  »  Et  le  bruit  de  recommencer  de  plus 
belle  Le  troisième  acte  se  joua  sans  qu'on  pût  enten- 
dre une  seule  note.  Les  artistes  finirent  par  prendre 
le  parti  de  mimer  leurs  rôles.  La  représentation 
s'acheva  sans  que  le  calme  revînt.  Le  pubhc  quitta  la 
salle  et  alors  la  manifestation  dégénéra  en  une  vérita- 
ble émeute.  Trois  cents  personnes  environ  s'élancè- 
rent en  hurlant  dans  la  rue  Franklin,  traversèrent  le 
boulevard  Delorme,  réveillant  par  leurs  cris  les  habi- 
tants de  ce  quartier  tranquille  et  gagnèrent  ainsi  la  rue 
Mondésir  où  demeurait  alors  M.  Giraud-Mangin.  Là,  ils 
brisèrent  à  coups  de  pierre,  les  vitres  de  son  hôtel.  Un 
des  projectiles,  lancés  par  les  assaillants,  faillit  même 
blesser  un  des  jeunes  enfants  de  M.  Giraud.  Après 
cette  attaque  sans  nom,  et  devant  la  police  qui  arri- 
vait, les  groupes  se  dispersèrent. 


CONTES  d'HOFFMANN  —  LAKMÉ  —  LE  TRIBUT      397 

Le  lendemain  un  arrêté  du  maire  défendit  à  Moreau 
de  reparaître  sur  la  scène.  Quant  à  M.  Giraud-Man- 
gin,  il  donna  sa  démission  d'adjoint,  ce  en  quoi  il  eut 
tort,  car  il  n'avait  fait  que  remplir  son  devoir. 

Les  Conles  d'Hoffmann,  d'Offenbach,  furent  joués 
le  12  janvier  1884  et  accueillis  froidement,  mal- 
gré une  assez  bonne  interprélalion.  ¥«»«  Lacombe- 
Duprez  se  montra  parfaite  dans  le  double  rôle  d'O- 
lympia et  d'Antonia.  Les  principaux  autres  rôles 
étaient  tenus  par  Marris,  Villefrancket  M"^^  Gaultier. 

Lahmé  (11  mars  1884)  remporta  un  succès  plus 
durable.  Ce  délicieux  opéra,  l'un  des  chefs-d'œuvre  de 
l'école  française,  était  bien  interprété  par  M^i"  Wilhem, 
qui  trouva  dans  le  personnage  de  la  jeune  Hindoue 
son  meilleur  rôle  et  par  Marris,  Villefranck,  Fronty 
et  Mn^<^'  Aies,  Gayet,  Valdy. 

Le  lYitfut  de  Zomora  (23  avril)  joué  par  Gottet, 
Romieu,  Echetto,  Fronty,  M">«'  Lacombe-Duprez, 
Aies  et  Valdy,  ennuya  profondément  le  public.  Aussi 
quelle  idée  baroque  que  de  monter  cette  œuvre  sénile 
où  éclate  toute  l'impuissance  actuelle  de  l'auteur  de 
Faust  !  ! 

M.  Gaultier  ne  portait  au  grand  opéra  qu'un  intérêt 
médiocre.  Il  réservait  toutes  ses  faveurs  à  l'opérette. 
Il  fît  venir  M.  et  M'"«  Simon-Girard  qui  pendant  plu- 
sieurs semaines  firent  des  salles  combles  avec  la 
Princesse  des  Canaries,  la  Fille  du  Tamhour-Mojor 
et  la  Fille  de  Madame  An  g  ot.  Les  autres  opérettes 
nouvelles  furent  :  Boccace,  le  Cœur  et  la  Main, 
Fanfreluche,  François  les  Bas-Bleus. 

M.  Gaultier  était  d'un  caractère  tracassier.  Il  ado- 
rait les  procès.  Le  ténor  Marris,  en  différend  avec  lui, 


398  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

le  fit  mettre  en  faillite  le  21  avril.  Le  directeur  fit 
immédiatement  opposition  à  ce  jugement.  Le  24,  sur 
la  vue  des  livres  de  M.  Gaultier,  le  tribunal  rapporta 
cette  faillite  qui  avait  été  vraiment  prononcée  trop  à 
la  légère. 

Tournié,  Guillemot,  Lassalle,  Warot,  Bouvet, 
^mcs  Montbazon  et  Gaylus  vinrent  en  représenta- 
tions. 

Tournées  :  WEtrangère{iane  Méa),  Serge  Panine, 
la  Femme  à  Papa,  le  Bel  Aynnand,  Œdipe  et  les 
Femmes  savantes  (Agar),  Ruy-Blas,  le  Maître  de 
Forges,  Severo  Torelli  (Jane  Méa),  Britannicus, 
Tartufe,  le  Légataire  universel  (Agar) ,  le  Député 
de  Bombignac  (Goquelin  et  Céline  Montalant). 

Pendant  les  mois  d'été,  on  joua  le  drame.  Deux 
nouveautés,  dues  à  Tun  des  artistes  de  la  troupe, 
M.  Champagne,  les  Pavillons  noirs  et  Cambronne, 
n'eurent  aucun  succès.  Dans  ce  dernier  drame,  le 
rideau  tombait  sur  le  fameux  mot  qu'Hugo  écrivit  en 
toutes  lettres  dans  les  Misérables.  La  troupe  de  l'Am- 
bigu :  Paul  Deshayes,  Lacressonnière,  Petit,  M"««  Ma- 
rie Kolb  et  Deshayes,  en  tête,  vint  donner  aussi  une 
série  de  représentations. 


Fût-ce  cette  médiocre  campagne  qui  décida  défini- 
tivement l'Administration  à  réduire  la  subvention,  je 
ne  sais,  toujours  est-il  que  cette  résolution  ,  désas- 
treuse pour  notre  théâtre,  l'ut  adoptée  par  le  Con- 
seil, le  25  mars  1884.  Sur  le  rapport  de  M.  Martin, 


DIRECTION    SOLIÉ  *^99 


lOOjCOO  fr.  de  subside  théâtral  étaient  seulement  ins- 
crits au  budget.  La  somme  était  ainsi  affectée:  : 

Orchestre....  54.000  fr. 

Chœurs 34.000 

Gaz.   10.500 

Machiniste...  1,500 


100.000  fr. 


L'orchestre  devenait  municipal.  Les  engagements 
étaient  faits  par  la  Ville.  Ce  système  offre  à  la  fois 
des  avantages  et  des  inconvénients  ;  j'en  parlerai  avec 
détails  dans  un  chapitre  spécial.  D'après  le  nouveau 
cahier  des  charges,  les  artistes  de  levers  de  rideau 
étaient  supprimés,  et  la  Ville  reprenait  au  !«'•  mai  la 
possession  de  ses  théâtres,  au  lieu  de  les  laisser  au 
directeur  jusqu'au  15  juillet. 

Un  nouveau  mode  de  débuts,  qui  devait  donner  les 
plus  mauvais  résultats,  fut  adopté.  Pour  flatter  la 
populace,  on  supprima  la  Commission  et  le  vote  des 
abonnés,  et  l'on  établit  cette  chose  grotesque  :  le  suf- 
frage universel  en  matière  artistique.  Tout  specta- 
teur, sauf  les  femmes,  recevait  en  entrant  un  bulletin 
portant  au  milieu  le  nom  de  l'artiste,  et  d'un  côté  : 
oui  ;  de  l'autre  :  non.  Il  suffisait  de  déchirer  l'un  des 
côtés.  L'artiste  était  toujours  soumis  à  trois  débuts, 
ce  qui  était  absolument  illusoire.  La  majorité  des  élec- 
teurs n'assistaient  pas  aux  trois  soirées  et  ne  votaient 
que  sur  une  audition.  Aussi  arriva-t-on  à  des  résul- 
tats fantastiques.  Tous  les  gens  soucieux  de  la  dignité 
du  théâtre  s'abstinrent  bientôt  de  voter.  Que  pou- 
vaient faire  leurs  quelques  Non ,  contre  l'avalanche 


lOO 


LE   THEATRE   A  NANTES 


de  Oui  qu'assurait  à  l'artiste  une  salle  bourrée  d'en- 
trées de  faveur  !  ! 

M.  Solié,  l'ancien  chef  d'orchestre,  l'ancien  admi- 
nistrateur du  théâtre  au  compte  delà  ville,  demanda 
la  direction  et  l'obtint  sans  difficultés  pour  deux  ans. 
Il  avait  laissé  à  Nantes  les  meilleurs  souvenirs  et  l'on 
espérait  que  sous  sa  direction  tout  irait  bien.  Mais  on 
s'illusionnait.  En  peu  de  temps,  le  nouveau  directeur 
s'aliéna  les  sympathies  de  la  plus  grande  partie  du 
public,  par  un  caractère  difficile  qu'on  ne  lui  connais- 
sait pas  autrefois,  —  effet  de  son  âge  sans  doute,  — 
par  une  complète  insouciance  artistique,  enfin  par  une 
lésinerie  sans  exemple.  Il  rognait  sur  tout.  Les  foyers 
étaient  à  peine  éclairés  ;  la  salle  à  peine  chauffée  au 
milieu  de  l'hiver.  A  côté  de  M.  SoUé,  M.  Lafon  pou- 
vait être  considéré  comme  prodigue. 


SAISON   1884-188 


MM. 
SOLIE,  DIFŒCTEUR. 
liUZlAU,  cher  d'orcheslre. 
FLORENTIN,  régisseur. 

BERGER,  fort  lénor. 
MARTI NL  lénor  léger. 
VIDAL,  2«  ténor  léger. 
LAUIS,  baryton  de  grandopéra. 
FRUNTY,  IJaryton  d'opéra-co- 

niiqiie. 
DEBOR.  ba.sse  noble. 
MAYAN,  basse  chantante. 
FREDERIC,  2- basse. 
BARON,  trial. 
HERBEZ,  laruelte. 


M™'* 
BARETTI,  falcon. 
MARTINI,  chanteuse  légère. 
ESIMGAT,  chanteuse  légère. 
1)1,  FREM  IN  VILLE,  conirallo. 
IHJVARD,  dugazon. 
MASSUE,  2»  dugazon. 
OLIVIER,  duègne. 


Ballet 


M. 


ROUX,  maître. 

Mme. 

DELAS,  l""*  danseuse. 
ROUX,  2«  danseuse. 


Le  scrutin  naturellement  ne  fut  défavorable  à  per- 
sonne, mais  il  y  eut  deux  résiliations,  celles  de 
M'ie  (3e  Fréminville  qui  fut  remplacée  par  M"«  Garelli 
et  de  Debor  auquel  Geste  succéda.  Ce  dernier,  quelques 


MANON  401 


semaines  après,  devint  fou  subitement.  Ponsard  fut 
appelé  à  lui  succéder. 

L'ensemble  de  la  troupe  était  assez  médiocre,  pour- 
tant quelques  artistes  valent  la  peine  d'être  signalés. 
Berger  avait  une  belle  voix  de  ténor,  au  timbre  sym- 
pathique, mais  il  manquait  absolument  de  distinction. 
Labis  était  un  excellent  artiste,  qui  mettait  un  fort  joli 
organe  au  service  d'un  réel  talent  de  chanteur. 
M^Je  Espigat  conquit  vite  les  sympathies  du  public 
par  sa  jeunesse  et  sa  très  jolie  voix  pleine  d'une  écla- 
tante pureté.  Comme  Berger,  elle  devait  rester  deux 
ans  à  Nantes,  où  elle  épousa  un  de  nos  concitoyens, 
dilettante  bien  connu,  M.  René  Lebec,  l'un  des  archi- 
tectes de  la  ville.  Quelques  mois  après  une  terrible 
maladie  l'enlevait  à  l'affection  de?  siens.  Enfin,  citons 
l'aimable  couple  Roux  que  nous  devions  garder  six 
années  consécutives.  Habile  maître  de  ballet,  danseur 
de  goût,  M.  Léopold  Roux,  pondant  son  séjour  parmi 
nous,  a  accompli  de  véritables  prodiges  avec  le  corps 
de  ballet  assez  restreint  qui  était  mis  à  sa  disposition. 
M"^«  Roux  est  une  des  meilleures  danseuses  de  demi- 
caractère  qui  soient  venues  à  Nantes. 

Cette  saison  fut  des  plus  ternes.  Pourtant,  M.  Solié 
daigna  nous  donner  Manon.  Massenet,  naturellement, 
vint  diriger  son  opéra.  Le  Maître  aime  beaucoup 
Nantes,  où  il  possède  de  nombreux  amis  et  c'est  tou- 
jours avec  plaisir  qu'il  revient  dans  la  ville  qui,  la  pre- 
mière en  France,  a  monté  son  Hérodiade.  Cette 
année  là  cependant,  il  ne  fut  pas  content  de  son  séjour. 
Les  répétitions  marchaient  mal,  M.  Solié  mettait 
toute  la  mauvaise  volonté  possible  et  voulait  faire 
passer  Tœuvra  avant  qu'elle  ne   fût  sue.  Une  fois 

26 


402  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

raêmp,  énervé  et  poussé  à  bout,  Massenet  jeta  le  bâton 
de  chef  d'orchestre  et  quitta  la  répétition. 

Enfin,  la  première  eut  lieu  (11  mars  1885),  et  le 
jeune  Maître  fut  acclamé  par  la  salle.  L'exécution  fut 
des  plus  médiocres,  sauf  de  la  part  de  M"«  Espigat  et 
de  M.Labis.  Plusieurs  fois  pendant  la  soirée,  le  Maître 
donna  des  signes  évidents  de  son  juste  méconter.te- 
ment.  Les  autres  interprètes  de  ce  délicieux  chef- 
d'œuvre  étaient  MM.  Martini,  Mayaa,Fronty,  Baron, 
^pnes  poyard  et  Massue. 

M  .Charles  Solié  fils,  qui  se  piquait  d'être  com  posileur, 
fit  jouer  deux  de  ses  élucubrations:  .1  qui  la  Pomme, 
opéra-comique  en  un  acte,  et  la  Bamboula,  opéra- 
comique  en  trois  actes.  Ces  deux  œuvres, d'une  insuf- 
fisance et  d'un  grotesque  achevé,  excitèrent  le  fou 
rire  du  public.  Je  me  demande  encore  comment  la 
ville  put  accepter  pour  le  second  opéra  exigé  par  le 
cahier  des  charges  une  insanité  musicale  comme  la 
Bamboidn. 

Une  reprise  de  Roland  à  Roncevaiiœ,  opéra  où 
Berger  était  à  son  avantage,  eut  assez  de  succès. 
M.  Solié  remit  aussi  à  la  scène  une  autre  vieillerie 
Jérusalem.  Insuccès  complet.  On  reprit  encore  le 
Roi  de  Lahore. 

Tournées  :  La  Cosaque,  la  Femme  à  Papa,  les 
Cfiampairol,  le  Maître  de  Forges,  les  Pattes  de 
Mouche  (  G.  Montalandj ,  Grinpoire ,  la  Flam- 
boyante, les  Premières  armes  de  Richelieu,  Jndiana 
et  Charlemagne  (Jeanne  (iranier  et  Marie  Kolb),  le 
Bourgeois  gentilhomme ,  le  Philosophe  sans  le 
savoir,  Denise^  le  Passant ^  les  Fourchambauli (Agar), 
la  Doctoresse,  M'i«  delà  Seigliè7^e{Coq\ieUn),  Une 


DIRECTION    SOLIE 


403 


Parisienne^  V Avare,  le  Malade  i^naginaire,  le  Léga- 
taire universel,  Clara  Soleil. 


L'expérience  ayant  prouvé  que  Torchestre  coûtait 
plus  cher  que  le  chiffre  prévu,  M.  Nicolleau,  adjoint 
délégué  aux  Beaux- Arts,  parvint  à  faire  augmenter  la 
subvention  pour  la  campagne  85-86.  Une  somme  de 
118,642  francs  fut  inscrite  au  budget,  à  l'article  théâ- 
tre. Elle  était  ainsi  répartie  ; 

Orchestre 62.400 

Machiniste 1 .  500 

Espèces  payées  au  directeur 

par  septièmes 54 .  742 

118.642 


SAISON  1885-1886 


MM. 
SOLIÈ,  DIRECTEUR. 
Ch.  BUZIAU,  clief  d'orcheslre. 
LEMATTE,  2«  chef  d'orcheslre. 
FLORENTIN  ,  régisseur. 

MM. 
BERGER,  fort  ténor. 
COTTE T,   ténor  léger. 
GUERNOY,  2»  ténor. 
ALBERT,  baryton. 
LAVILLE,    baryton    dopérii- 

comique. 
ROSE,  basse  nohle. 
DURAT,  basse  chantante. 
LAURENT,  2«  hasse  chant. 
MAZARU,  trial. 
NICOLLE,  laruette. 


M"** 
SCHWEYER,  falcon. 
ACH  ,  contralto. 
ESPIOAT,  chanteuse  légère. 
JOUANNY,  2«  chant,  légère. 
TE VI NI,  dugazon. 
GRANTE,  2"  dugazon. 
GRE  NET,  duègne. 

Ballet 

M.  ROUX,   maître. 

M"»" 
PARMIGIANI,  Ir-  dan.scuse. 
ROUX ,  2-  danseuse. 


Les  chutes  cette  année  furent  un  peu  plus  nom- 
breuses. Pelhn  vint  remplacer  Gottet  et ,  pendant 
toute  la  saison,  fut  légitimement  applaudi.  Sa  voix 


404  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

était  un  peu  fatiguée,  mais  son  beau  talent  de  chan- 
teur était  resté  intact.  MM.  Palianti ,  l'inévitable  et 
médiocre  Fronty,  Servat,  M™*"»  Candelon  et  Pourret, 
succédèrent  à  MM.  Rose,  Laville ,  Nicolle  et  à 
M*""»  Jouanny  et  Grante. 

La  troupe  ainsi  reconstituée  était  assez  honorable  ; 
mais  M.  Solié  savait  si  mal  la  présenter  et  si  peu  en 
tirer  parti  que  l'ensemble  de  la  saison  n'en  fut  pas 
moins  médiocre. 

La  2«'  basse,  Laurent,  artiste  consciencieux,  homme 
charmant,  devait  rester  cinq  ans  attaché  au  théâtre, 
où  il  sut  se  créer  de  nombreuses  sympathies. 

Le  baryton  Albert  avait  un  organe  superbe,  mais 
ignorait  l'art  du  chant.  M'^^  Schweyer,  qui  épousa, 
à  la  fin  de  la  saison,  le  2«  chef  d'orchestre,  M.  Le- 
matte,  un  musicien  de  talent,  était  bien  supérieure  à 
M""  Baretti.  Cette  artiste,  fort  sympathique,  avait  une 
belle  voix  de  falcon,dont  elle  se  servait  avec  habileté. 
]\/[iie  Tévini  était  une  assez  gentille  dugazon...  d'opé- 
rette. M'"«  Appia,  une  contralto  sur  le  retour,  vint 
au  mois  de  mars  suppléer  M"«  Ach,  dont  la  nullité 
dépassait  les  bornes.  Enfin,  la  charmante  Jeanne 
Parmigiani  parut  pour  la  première  fois  à  Nantes,  sous 
la  deuxième  direction  Solié. 

Le  28  janvier  1 886,  le  délicieux  opéra-comique  de 
Dehbes,  le  Roi  Va  dit^  fut  accueilli  assez  froidement 
et  ne  tarda  pas  à  quitter  l'affiche.  Il  était  pourtant 
bien  interprété  par  Pellin  et  M^^®  Espigat. 

Le  Chevalier  Jean,  de  Victorin  Joncières,  dont  la 
valeur  musicale  est  loin  de  celle  du  Roi  l'a  dit,  eut 
plus  de  sucés.  La  première  eut  lieu  le  16  février  188G, 
sous  la  direction  du  compositeur.   Les  rôles  étaient 


DIRECTION   SOLîÈ  405 


tenus  par  MM.  Berger,  Albert,  Durât,  M"^es  Schweyer 
et  Candelon. 

En  fait  d'opérettes  nouvelles,  on  joua  Mam'zelle 
NitoucJw,  les  Petits  Mousquetaires,  le  Grand  Mo- 
gol. 

A  une  représentation  de  Guillaume  Tell,  le  2  no- 
vembre, il  y  eut  une  grande  panique.  Le  rideau  de 
gaze  qui,  au  4^  acte,  imite  les  nuages,  ayant  frôlé 
une  herse,  prit  feu.  En  un  instant,  tout  le  fond  du 
théâtre  parut  en  flammes.  M.  Abraham, le  machiniste, 
put  heureusement  couper  les  fils  qui  retenaient  le 
rideau,  et  tout  se  borna  à  un  léger  dommage  matériel, 
qui  affligea  considérablement  Solié  l'économique.  Mais 
dans  le  public,  il  y  eut  un  instant  d'émotion  terrible.  On 
se  précipita  vers  les  issues.  Il  n*y  eut  pas  d'accident 
à  déplorer. 

L'excellente  basse  Boudouresque  vint  donner  plu- 
sieurs représentations  et  fut  accueilli  avec  enthou- 
siasme. 

Tournées  :  Le  Demi-Monde,  Antoinette  Rigaud, 
les  JacoMes,  Georgette,  le  Dépit  amoureux,  Geor- 
ges Dandin,  le  Médecin  malgré  lui,  Martyre^  Geor- 
gette,  Jonathan,  le  Sphinx  (Jeanne  Méa),  Une  Mission 
délicate,  Bonheur  conjugal^  la  Doctoresse,  le  Fiacre 
117. 

Pendant  le  mois  de  mai,  la  troupe  des  Galeries 
Saint- Hubert,  de  Bruxelles,  donna  des  représenta- 
tions d'opérettes. 

Deux  nouveaux  journaux  de  théâtre  se  fondèrent 
sous  la  deuxième  direction  Solié  :  la  Gazette  Artis- 
tique, organe  spécial  de  la  Société  des  Concerts 
Populaires,  et  la  Réforme  Artistique,  qui  prit  plus 


406 


LE   THEATRE   A  NANTES 


tard  le  nom  de  Korrigan.  Ce  dernier  devait  mourir 
dans  la  cinquième  année  de  son  âge.  Pendant  la  saison 
précédente,  une  autre  feuille  artistique,  Nantes-Mo- 
derne, n'aidai  eu  que  quelques  numéros. 


XXVII 


DIRECTIONS  :    PARAVEY  —  POITEVIN 


(1886-1890) 


A  direction  souriait  encore  à  M.Solié. 
Il  avait  beau  crier  partout  qu'il  per- 
dait de  l'argent,  on  savait  à  quoi' 
s'en  tenir.  Mais  l'opinion  publique 
était  absolument  contraire  à  l'ancien 
chef  d'orchestre.  Nantes- Lyrique,  pendant 
toute  la  saison,  avait  mené  contre  le  directeur 
une  très  vive  campagne  et  l'avait  tué  sous  le 
ridicule.  Malgré  quelques  chauds  protecteurs 
qui  s'entremettaient  pour  M.  Solié,  l'Administra- 
tion municipale  comprit  qu'elle  ferait  une  grande 
faute  en  le  renommant  directeur  une  troisième  fois. 
Elle  choisit  M.  Paravey,  administrateur  du  théâtre  de 
Bordeaux,  et  lui  confia  pour  deux  ans  la  direction. 


LE   THEATRE   A   NANTES 


La  subvention  fut  rabaissée  à  100,000  francs,  ainsi 
répartis  : 

Orchestre 57.000  fr. 

Machiniste i .  500 

Espèces  payables  au  directeur 
par  septième 41 .  500 

100.000  fr. 

Les  débuts  furent  radicalement  supprimés  et  la 
faculté  de  renvoyer  les  artistes  ou  de  les  conserver 
laissée  au  Directeur.  La  Ville  continuait,  à  errer.  Le 
nouveau  système  ne  pouvait  donner  que  de  mauvais 
résultats.  On  s'en  aperçut  sinon  cette  année-là,  du 
moins  les  suivantes. 


SAISON  1886-87 


MM. 


L.  PARAVEY,  DIRECTEUR 
Ch.  BUZIAU,  clicf  a  orch(3Slre. 
MACK,  2*  clicf  d'orchestre. 
STRELESKY,  régisseur. 

MM. 
r«<:VILLIERS,  fort  ténor. 
MONTARIOL,  ténor  demi-car. 
SI  JOL,  ténor  léger. 
.lOlANNE,  2»  ténor. 
DÉMON,  3«  ténor. 
GUILLEMOT,  baryton. 
ILLY.  baryton. 
DUTITOlT,  baryton  d'op.  com. 
GARDON  L  basse-noble. 
POITEVIN,   basse-clmntanlc. 
DEJBL\N,  basse-chantante. 
LAURENT,  basse-chantante. 
GAULTHEIL,  trial. 
BOULAND,  laruette. 
ROBERT,  3»  basse. 


M°*** 
YIOLETTL  falcon. 
DU  VIVIER,  contrallo. 
J0UANNE-VACn0T,2-chan' 

teuse  légère. 
PÉLOSSE,  2' chanteuse  légère 
BOULAND.  dugazon. 
LOVELY,  2«  dugazon. 
MANCEREH,  3«  dugazon. 
URBAIN,  duègne. 


Ballet 


M. 


ROUX,  maître. 

M-" 
PARMIGIANI,  1"  danseuse. 
ROUX,  2«  danseuse. 


Cette  troupe  offrait  un  ensemble  remarquable.  La 
première  direction  Paravey  restera  célèbre  à  Nantes 
comme  celles  de  Goulon  et  de  Gravière.  La  nomina- 


DIRECTION   L.   PARAVEY  409 

tion  du  nouveau  directeur  avait  été  fort  bien  accueil- 
lie. Distingué,  instruit,  chanteur  de  talent,  jadis  pen- 
sionnaire de  rOpéra-Comique,  causeur  brillant,  enfin 
parfait  homme  du  monde,  M.  Paravey  sut  conquérir 
en  peu  de  temps  la  sympathie  générale.  Ce  n'était 
qu'un  cri  dans  la  ville  :  ((  Quelle  différence  avec 
Solié  !  !  !  » 

Parlons  maintenant  des  artistes  choisis  pour  desser- 
vir le  théâtre,  artistes  que  M.  Paravey  savait  faire 
valoir  avec  une  habileté  remarquable. 

Le  ténor  Devilliers  commençait  à  décliner,  mais  il 
avait  encore  une  voix  superbe  et  éclatante,  malheu- 
reusement rebelle  aux  effets  de  demi-teinte.  Dans  le 
courant  de  la  saison,  fatigué  par  les  représentations 
du  Cîd^  il  lui  arrivait  parfois  de  chanter  un  peu  faux. 
Sujol,  dont  le  père  avait  fait  jadis  partie  de  la  troupe 
du  Théâtre  Graslin,  est  le  ténor  loger  par  excellence. 
Sa  voix  d'une  souplesse  rare  se  prête  avec  une  faci- 
lité étonnante  aux  vocalises.  Ses  meilleurs  rôles  sont 
Almaviva  du.  BarMer  et  Ghapelou  du  Postillon.  Inu- 
tile de  parler  de  Guillemot  ;  l'excellent  baryton  est 
assez  connu  à  Nantes.  Poitevin,  une  basse  chantante, 
à  la  voix  cuivrée  et  sonore,  devint  bientôt  un  des 
artistes  estimés  du  public.  11  avait  jadis  été  coryphée 
sous  la  direction  Bellevault  ;  deux  ans  après,  il  devait 
succéder  à  M.  Paravey.  Comédien  habile  et  intelligent, 
il  était  gêné  pourtant  par  sa  petite  taille. 

Parmi  les  autres  artistes,  il  faut  citer  Jouanne,  un 
deuxième  ténor  di  primo  caHello,  Duthoit.  très  bon 
baryton  d'opéra-comique  ;  Gardoni,  une  basse  douée 
d'un  organe  magnifique  que  gâtait  une  fâcheuse  inex- 
périence; enfin  Bouland,  une  vieille  connaissance  tou- 


410  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 

jours  fort  amusant.  Le  ténor  de  demi-caractère, Mon- 
tariol,  indisposé  au  commencement  de  la  saison,  fut 
remplacé  par  M.  Bovet,  artiste  d'expérience  mais 
dont  la  voix  était  fatiguée. 

La  troupe,  du  côté  des  femmes,  était  aussi  fort  bien 
partagée.  M™^  Jouanne-Vachot,  beauté  fine  et  distin- 
guée, possédait  un  merveilleux  talent  de  chanteuse 
légère.  Elle  égrenait  comme  en  se  jouant  les  vocalises 
les  plus  difficiles.  La  comparaison  avec  le  rossignol 
est  bien  vieille  et  bien  usée,  mais  en  parlant  de 
M"'«  Jouanne,  elle  est  tellement  vraie  qu'on  se  voit 
forcé  de  la  rééditer.  Dans  Rosine  du  Barbier  et  dans 
la  Reine  des  Huguenots, ç\\e  remporta  devrais  triom- 
phes. La  blonde  Marthe  Duvivier,la  créatrice  à  Bruxel- 
les d'Hérodinde,  artiste  d'une  grande  valeur,  chan- 
teuse de  style,  comédienne  parfaite,  fit  bien  vite  la 
conquête  du  public.  Elle  chanta  et  joua  Carmen  avec 
un  talent  de  premier  ordre.  On  se  rappelle  aussi  son 
succès  dans  la  Favorite.  Grâce  à  elle,  le  vieil  opéra  de 
Donizetti  fit  plusieurs  salles  combles.  Elle  disait  la 
phrase  du  dernier  acte  :  0  bonheur,  c'est  mon  rêve 
perdu^  d'une  façon  exquise.  De  même  qu'Elisa  Mas- 
son,  elle  faisait,  à  chaque  fois,  bisser  le  duo.  L'excel- 
lente artiste  nou^  quitta  au  mois  d'avril  pour  aller 
créer  à  Paris  le  rôle  d'Ortrude  de  Lohengrin,  à  l'uni- 
que représentation  du  chef-d'œuvre  de  Wagner,  à 
l'Eden.  M«»e  Sbolgi  lui  succéda  sans  la  remplacer. 
La  falcon,  Mi'«  Violetti,  possédait  une  voix  superbe, 
d'une  grande  étendue,  d'un  timbre  magnifique.  Quoi- 
que Française,  elle  n'avait  encore  chanté  que  le  réper- 
toire italien,  aussi  sa  prononciation  était- elle  dcf'^c- 
tueuse.    J'ai  gardé  pour  la  fin  la  toute  charmante 


MADAME   BOULAND  411 


M°^«  Bouland  qui  était  déjà  venue  à  Nantes  sous  la 
direction  Coulon,  avec  son  mari  ;  mais  alors  elle 
n'avait  pas  encore  abordé  le  théâtre.  Chanteuse  intel- 
ligente, comédienne  extraordinairement  bien  douée, 
M^«  Bouland  devint  bientôt  l'enfant  gâtée  du  public 
nantais  qui  l'applaudit  sans  se  lasser  pendant  deux 
ans.  M.  Paravey  l'emmena  ensuite  avec  lui  à  POpéra- 
Gomique.  Son  départ  a  laissé  à  Graslin  un  vide  qui  ne 
sera  pas  comblé.  Dans  l'opérette,  M"ie  Bouland  était 
absolument  ravissante.  Le  rôle  de  Benjamine  de  José- 
phine vendue  par  ses  sœurs,  qu'elle  jouait  avec  une 
gaminerie  des  plus  réussies,  lui  valu  une  série  d'ova- 
tions méritées.  La  grâce  et  l'amabilité  de  M"'^  Bou- 
land lui  gagnèrent  la  sympathie  de  tous.  D'une  com- 
plaisance inépuisable,  d'une  exquise  bonté,  jamais  elle 
ne  refusa  son  concours  aux  œuvres  pour  lesquelles  on 
le  lui  demandait.  Les  Nantais  surent  récompenser 
l'excellente  artiste.  A  son  bénéfice  et  à  ses  adieux, 
jamais  on  n'avait  vu  autant  de  cadeaux  et  de  fleurs. 

N'oublions  pas  non  plus,  la  duègne  M»"^  Urbain, 
étourdissante  dans  l'opérette. 

M.  Paravey  apporta  à  la  mise  en  scène  si  négligée 
par  ses  prédécesseurs  un  soin  particulier.il  s'était  fait 
aider  en  cela  par  le  régisseur  Strelesky,  petit  homme 
doué  d'une  dévorante  activité,  qui  remplissait  ces 
fonctions  importantes  d'une  façon  fort  remarquable. 
Le  magasin  de  costumes  était  dans  un  état  déplo- 
rable. Le  nouveau  directeur  fît  venir  à  ses  frais  un 
costumier.  Choristes  et  figurants  ne  parurent  plus  en 
guenilles  sur  la  scène. 

Le  foyer  du  pubhc  fut  orné  cette  année-là  de  deux 
panneaux  peints  par  un  de  nos  concitoyens  M.  Le- 


412  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

vrault.  Ces  panneaux,  représentant  des  sujets  anti- 
ques, furent  de  l'avis  général,  jugés  d'un  goût  fort 
malheureux.  On  se  demande  encore  comment  la  ville 
a  accepté  deux  compositions  aussi  médiocres.  Le  pla- 
fond,dû  au  même  peintre,  est  plus  réussi. 

M.  Paravey  sachant  combien  les  Nantais  affection- 
naient Massenet,  voulut  leur  donner  le  plaisir  d'être 
les  premiers,  en  province,  à  applaudir  le  Cid.  La  pre- 
mière représentation  eut  lieu  avec  un  grand  éclat,  le 
8  janvier  1887.  Le  Maître  conduisit  et  fut  comme  à 
son  habitude,  couvert  de  palmes  et  de  couronnes. 
L'œuvre  était  montée  avec  beaucoup  de  soin.  Trois 
beaux  décors  neufs  furent  faits  pour  la  circonstance 
et  produisirent  beaucoup  d'effet.  L'interprétation 
offrait  un  excellent  ensemble.  Elle  était  confiée  à 
MM.  Devilliers,  Guillemot,  Gardoni,  Poitevin,  Dejean, 
Illy,  M'"e**  Violetti  et  Pélosse.  Dans  le  ballet,  remar- 
quablement réglé,  M.  Roux,  M'^^^s  Parmigiani  et  Roux, 
obtinrent  un  vif  succès. 

Le  comité  de  la  Presse  organisa  au  bénéfice  des 
inondés  du  Midi  une  représentation  qui  eut  lieu  le  5 
février  1887.  On  joua  les  Deux  Avares  de  Grétry  et 
les  Jumeaux  de  Bergame,  pantomime  de  M.  de 
Lajarte. 

Les  Pécheurs  de  perles^  le  premier  opéra  de  Rizet, 
furent  représentés  le  30  février.  M'""  Jouanne-Vachot, 
Sujol,  Duthoit,  Poitevin,  interprétèrent  cette  œuvre 
de  jeunesse  du  compositeur  de  Carmen.  Malgré  des 
choses  fort  intéressantes,  cet  opéra  n'eut  aucun 
succès  et  disparut  de  l'affiche  après  trois  représenta- 
tions. 

M.  Paravey  devait  terminer  brillamment  la  saison 


MÉPHISTOPHÉLÈS    •  413 


en  montant  une  œuvre  qui  n'avait  pas  encore  été 
jouée  en  France.  Depuis  longtemps,  je  faisais  auprès 
des  directeurs  de  notre  scène  des  démarches  pour 
faire  représenter  le  MépMstophélès  d'Arrigo  Boïto. 
Jusqu'ici  je  n'avais  pas  réussi. 

M.  Paravey,  plus  artiste  que  ses  prédécesseurs,  se 
laissa  convaincre  et  résolut  d'être  le  premier  directeur 
à  faire  connaître  en  France  cet  opéra  fort  intéres- 
sant. 

La  partition  de  M.  Boïto  n'e^t  pas  un  chef-d'œuvre  ; 
en  bien  des  endroits  elle  est  fort  inégale,  mais  elle 
n'en  est  pas  moins  une  œuvre  de  haute  valeur. 
M.  Boïto  a  suivi  de  très  près  la  pensée  de  Goethe  et 
Ta  rendue  parfois  d'une  façon  des  plus  heureuses, 
notamment  dans  le  Prologue,  Ja  Prison,  l'épisode 
ù' Hélène,  enfin  la  Mort  de  Faust.  Malgré  ses  faibles- 
ses, MépJustophélès,  est  Tune  des  productions  les  plus 
remarquables  de  l'Ecole  italienne  moderne.  Avec^ic^a, 
Othello  et  Falstaff,  c'est  la  plus  sincère  manifestation 
de  révolution  artistique  au-delà  des  Alpes,  aussi  était-il 
à  déplorer  qu©  la  France  fût  le  seul  pays  d'Europe  qui 
n'ait  pas  encore  joué  cet  opéra.  M.  Paravey  le  com- 
prit vite,  et  MépUislopliélès  fut  mis  en  répétition. 
Malheureusement,  on  ne  put  être  prêt  qu'à  la  fin  de 
la  saison  et  les  représentations  furent  forcément  limi- 
tées. La  première  eut  lieu  le  26  avril  1887,  avec  suc- 
cès. Poitevin  remporta  un  triomphe  mérité,  dans  le 
rôle  de  Méphistophélès,  qu'il  créa  avec  une  vive  intel- 
ligence. Devilliers,  Jouanne,  M'""»  Violetti,  Bouland, 
GauUheil,  tenaient  avec  talent  les  autres  rôles. 

Deux  opérettes  :  Le  Petit  Chaperon  Rouge,  de 
M.  Gaston  Serpette,  qui  vint  diriger  la  première,  et 


414  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 

Joséphine  vendue  par  ses  Sœurs^  obtinrent  un  écla- 
tant succès,  grâce  à  la  charmante  M"^"  Bouland. 

Tournées  :  C7^oraivell  (Taillade),  le  Bonheur  Con- 
jugal, un  Conseil  Judiciaire,  Franeitlon,  Numa 
Roumeslan,  le  Fils  de  Giboyer,  Don  César  de 
Bazan,  le  Mariage  de  Figaro,  Gringoire,  les  Pré- 
cieuses Ridicules  (ces  quatre  pièces  avec  Goquelin), 
la  Comtesse  Sarah,  Durand  et  Durand  (Daubray), 
Tailleur  pour  Dames,  un  Parisien.,  l'Etrangère., 
Chamillac  (ces  trois  pièces  par  Goquelin). 

Pendant  le  mois  de  septembre  1886,  on  joua  à  Gras- 
lin  Le  Tour  du  Monde  avec  un  vif  succès. Une  troupe 
de  comédie  donna  des  représentations  pendant  le  mois 
de  mai  1889. 


Le  théâtre  avait  été  des  plus  suivis.  Presque  tou- 
jours on  faisait  le  maximum.  Pourtant  la  campagne 
se  chiffra  par  un  fort  déficit. 

M.  Paravey  ne  sut  jamais  faire  d'économies;  jamais 
il  ne  trouvait  rien  de  trop  beau  pour  la  mise  en  scène, 
et  il  dépensait  sans  compter.  Le  12  mai,  il  envoya  au 
maire  sa  démission  de  directeur.  Il  voyait,  disait-il, 
par  expérience,  qu'il  était  impossible  de  marcher  avec 
une  subvention  de  100,000  francs,  que  dans  ces  con- 
ditions, il  préférait  se  retirer  plutôt  que  d'être  forcé 
de  faire  moins  bien  la  campagne  suiv^mte.  La  raunici- 
paUté  se  trouva  fort  embarrassée.  L'année  était  trop 
avancée  pour  avoir  chance  de  trouver  un  directeur 
sérieux. 

L'Administration  prit  le  sage  parti  de  demander  au 
Conseil  de  porter  la  subvention  à   120,000  francs. 


DIRECTION  PARAVEY  415 

Celui-ci  se  fît  tirer  l'oreille.  Enfin,  après  une  longue 
discussion,  l'augmentation  fut  votée  dans  la  séance  du 
26  mai.  M.  Paravey  reprit  alors  sa  démission.  Toute 
la  presse,  d'ailleurs,  avait  été  unanime  pour  demander 
qu'on  fît  tout  le  possible  pour  conserver  à  la  tête  du 
théâtre  «  le  Jaune  et  sympathique  »  directeur,  qui 
avait  redonné  à  Graslin  son  éclat  de  jadis. 

L'incendie  de  l'Opéra-Comique  qui  venait  d'avoir 
lieu  décida  la  ville  à  prendre  dans  les  théâtres  des 
mesures  de  sécurité.  Pendant  tout  l'été  on  travailla 
ferme  pour  être  prêt  à  l'époque  de  la  réouverture. 
Voici  les  principales  améliorations  apportées  à  Gras- 
lin.  On  installa  d'abord  un  rideau  de  fer  plein,  d'un 
poids  de  40,000  kilos,  tombant  en  trois  secondes.  Der- 
rière, une  herse  d'eau  fut  placée  pour  empêcher  ré- 
chauffement du  rideau  en  cas  d'incendie.  Au-dessus 
de  la  scène  il  existait  déjà  un  réservoir  d'eau  de  20,000 
litres;  on  en  construisit  un  second  de  37,000  litres  au- 
dessus  de  la  conciergerie.  Toutes  les  portes  commu- 
niquant avec  la  scène  furent  faites  en  tôle.  On  isola 
complètement  la  scène  de  la  salle  au  moyen  d'un 
mur  épais  en  briques  réfractaires  depuis  les  des- 
sous jusqu'à  un  mètre  au-dessus  des  faîteaux.  On  sup- 
prima les  herses  de  gaz.  Celte  mesure,  excellente  au 
point  de  vue  des  précautionsà  prendre,  avait  par  contre 
un  grave  inconvénient.  La  scène,  par  suite,  se  trouvait 
mal  éclairée,  la  lumière  venant  de  côté  au  lieu  de  tom- 
ber de  haut.  On  enleva  les  petits  escaliers  qui  condui- 
saient du  couloir  des  fauteuils  à  celui  des  premières. 
On  plaça  des  barres  de  fer  à  l'extérieur  du  monument 
et  de  nouvelles  échelles  pour  faciUter  une  évacuation 
rapide  par  les  fenêtres.  Enfin,  on  transporta  rue  Molière 


416 


I.E   THEATRE   A   NANTES 


le  bureau  de  location  et  on  fit  du  local  occupé  précé- 
demment par  lui  rue  Corneille  un  poste  de  police. 
Tous  ces  travaux,  qui  furent  exécutés  sous  l'habile 
direction  de  M.  Lebec,  s'élevèrent  à  la  somme  de 
57,539  francs. 

SAISON  1887-1888 


MM. 
L.  PARAVEY,  DIRECTEUR. 
Ch.  BUZIAU,  chef  ti'orcheslre. 
MACK,  2«  chef  (rorcheslre. 
STRELESKY,  régisseur. 

MM. 
BERNARD,  fort  ténor. 
LORANT,    ténor  denii-carac- 

lère. 
SUJOL,  ténor  k;ger. 
ROCHEVILLE,  ténor  en  dou- 

hle. 
FIURATTI,  2»  ténor  en  double. 
DÉMON,  3«  ténor  eu  double. 
COUTURIER,  baryton. 
BEAUGÉ,    baryton    d'opéra- 

conii(iue. 


MM. 
MALZAC,  basse  noble. 
P(J1TEVIN,  bas.se  chautanle. 
LAURENT,  2«  basse. 
OMETZ,  Irial. 
BOULAND,  hiruette. 

M—» 
VAILLANT  -COUTURIER, 

1"  ebanleuse  léuère. 
DE VI ANNE,  fa  1  cou. 
MOUNIER,  contralto. 
RENOUX,  chanlense  légère. 
BOULAND,  dugazon. 
D  U  (J U E  S N E ,  2«  d ugazon . 
URBAIN,  duègne. 


Cette  troupe  était  bien  inférieure  à  la  précédente. 
Avouons-le  franchement,  elle  renfermait  des  nullités 
comme  on  n'en  avait  pas  encore  vu  même  sous  la 
direction  Soiié.  M.  Paravey,  hypnotisé  devant  la  direc- 
tion de  rOpéra- Comique  alors  vacante  et  qu'il  con- 
voitait ardemment,  n'avait  apporté  qu'un  soin  distrait 
à  la  formation  de  sa  nouvelle  troupe. 

Le  ténor  Bernard  avait  un  organe  très  généreux, 
mais  il  n'avait  aucune  notion  de  l'art  du  chant.  A  la 
fin  de  la  saison  les  directeurs  de  l'Opéra  l'engagèrent, 
mais  après  quelques  représentations  ils  trouvèrent  le 
moyen  de  s'en  défaire  au  plus  vite.  M.  Bernard  ne 
fut  pas  plus  heureux  à  la  Monnaie  de  Bruxelles.  Il 


MADAME  VAILLANT-COUTURIER  417 

retomba  alors  à  Garcassonne  d'où  il  n'aurait  jamais 
dû  sortir. 

La  voix  du  ténor  de  demi-caractère  Lorant  était 
légèrement  fatiguée,  mais  elle  était  conduite' par  un 
véritable  artiste,  chanteur  de  valeur,  comédien  ex- 
cellent. 

Le  retour  de  M'"^  Vaillant-Couturier  fut  accueilli 
avec  joie.  La  vaillante  artiste  nous  revenait  en  pleine 
possession  d'un  talent  très  complet  et  très  original. 
Sa  voix  avait  un  peu  perdu  de  sa  légèreté,  par  contre 
elle  avait  gagné  en  ampleur.  Gomme  l'avait  fait  jadis 
Jeanne  Fouquet,  elle  aborda  durant  la  saison  certains 
rôles  de  falcon  et  de  contralto.  Ces  tentatives  furent 
plus  ou  moins  heureuses,  --  son  interprétation  du 
rôle  de  Carmen  suscita  beaucoup  de  critiques,  — 
mais  elles  étaient  toujours  intéressantes  au  point  de 
vue  artistique.  M™°  Vaillant  possède  une  personna- 
lité indiscutable  ;  elle  aime  à  sortir  des  sentiers  bat- 
tus, à  affronter  les  difficultés.  Dans  Faust,  elle  nous 
présenta  une  adorable  Marguerite,  vêtue  du  costume 
de  la  petite  paysanne  allemande  et  non  pas  de  cette 
ridicule  robe  à  traîne  qui  transforme  en  grande  dame 
l'humble  amante  de  Faust.  Quand  elle  apparut  ainsi, 
ce  fut  de  toutes  parts  un  cri  d'admiration.  Le  chef 
d'œuvre  deGounod  eut  grâce  à  elle  un  nouveau  suc- 
cès ;  on  le  joua  18  fois  pendant  la  campagne.  Mi- 
reille^ qui  avait  été  jadis  son  premier  rôle  à  Nantes, 
valut  aussi  à  M^o  Vaillant  des  triomphes  mérités.  Dans 
Marion  enfin,  elle  chanta  et  joua  en  artiste  consommée 
tout  le  rôle  de  la  maîtresse  de  Des  Grieux.  M"^  Vaillant- 
Couturier,  que  nous  avions  connue  sous  la  direction 
Gravière  chanteuse  ravissante  mais  comédienne  assez 

27 


418  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

ordinaire,  était  devenue  une  artiste  absolument  hors 
ligne.  Son  second  court  séjour  à  Nantes  laissera  cer- 
tainement une  trace  plus  durable  que  le  premier. 

Dans  le  courant  de  novembre  M.  Paravey  engagea, 
pour  suppléer  Mii«  Renou,  absolument  insuffisante, 
M"«  Seveste  à  qui  restait  du  moins  le  talent.  A  la 
fin  de  la  saison,  cette  artiste  épousa  M.  Normand, 
ex-maire  de  Nantes,  qui  se  résolut  à  chercher  dans  ce 
mariage  une  consolation  à  ses  déboires  politiques. 

A  la  fin  de  décembre  M.  Paravey  atteignit  enfin 
le  but  qu'il  poursuivait  depuis  si  longtemps.  Le  gou- 
vernement l'appela  à  la  tête  de  l'Opéra-Gomique. 
Notre  directeur  pour  cela  n'abandonnait  pas  le  théâ- 
tre de  Nantes,  qu'il  laissait  aux  bons  soins  du  fidèle 
Stréleski.  Mais  le  cahier  des  charges  contient  un  ar- 
ticle interdisant  au  directeur  de  Graslin  de  diriger 
une  scène  quelconque  dans  une  autre  ville.  Une  in- 
terpellation eut  lieu  à  ce  sujet  au  Conseil  municipal. 
On  cria  haro  sur  le  pauvre  Paravey  coupable  d'avoir 
accepté  un  poste  aussi  avantageux  que  celui  qui  lui 
était  offert  sans  avoir  demandé  préalablement  la  per- 
mission du  maire.  Tout  finit  par  s'arranger;  le  nou- 
veau directeur  de  l'Opéra-Gomique  s'engagea  à  en- 
voyer par  mois  deux  artistes  de  son  théâtre  de  Paris 
jouer  sur  son  théâtre  de  Nantes.  Cette  combinaison 
avantageuse  fut  acceptée  et  il  ne  fut  plus  question 
de  poursuivre  M.  Paravey  pour  avoir  violé  le  cahier 
des  charges. 

La  première  nouveauté  de  la  saison  fut  une  œuvre 
jnédite  :  Diane  de  Siiaat\  opéra  d'un  certain  M. 
David,  fabricant  patenté  de  morceaux  de  piano  imi- 
tatifs.  Quelle  raison  avait  pu  pousser  M.  Paravey  à 


CENTENAIRE   DU   GRAND-THÉATRE  419 

monter  une  nullité  pareille  ???  Mystère  !!  La  chute  de 
cette  œuvre,  dont  le  livret  était  dû  à  Armand  Silvestre, 
fut  complète  et  méritée.  Cette  représentation  fut  une 
erreur  de  Paravey.  Il  la  racheta  plus  tard  en  jouant 
VHamlet  d'Hignard. 

Le  2  février  1888,Gounod,  venu  à  Nantes  pour  diri- 
ger aux  Concerts  Populaires  un  festival  en  son  honneur, 
assista,  dans  la  loge  préfectorale,  aune  représentation 
de  Mireille.  Pendant  toute  la  représentation,  il  fut  de 
la  part  du  public  l'objet  d'ovations  chaleureuses.  A  la 
sortie,  les  spectateurs,  massés  sous  le  péristyle,  accla- 
mèrent l'illustre  musicien. 

La  Reine  de  Saba  fut  jouée  le  6  mars  1888  sans 
grand  succès.  M"^®  Couturier  fît  une  adorable  Balkis. 
Le  reste  de  l'interprétation,  confiée  à  MM.  Bernard, 
Malzac,  Couturier,  Poitevin,  M"^^^  Bouland  et  Urbain, 
ne  sortait  pas  de  la  médiocrité.  On  peignit  deux  toiles 
neuves  pour  cet  opéra. 

Le  centenaire  du  Grand-ïhéàtre  fut  célébré  avec 
solennité  le  5  avril.  La  place  Graslin  et  le  monument 
étaient  pavoises  et  illuminés.  Entre  les  colonnes  du 
Théâtre,  on  lisait  en  lettres  de  feu  l'inscription  sui- 
vante : 

1788-1888 

HOMMAGE 

A 
GRASLIN 

Les  serres  du  Jardin  des  Plantes  avaient  été  mises 
au  pillage  et  le  grand  vestibule  se  trouvait  transformé 
en  un  véritable  jardin.  Richard  Cœur  de  Lion,  que 
depuis  de  longues   années  on  n'avait  pas  repris  à 


420  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 

Graslin,  fut  joué  avec  succès.  Soulacroix  et  M"«Molé- 
Truffier,  de  l'Opéra-Gomique,  prêtèrent  leur  con- 
cours à  cette  soirée  de  gala.  On  applaudit  ensuite  un 
spirituel  à-propos  en  vers  dus  à  nos  excellents  con- 
frères MM.  Paul  Ghauvetet  Léon  Brunschvicg.  Enfin, 
le  buste  de  Graslin  fut  couronné  sur  la  scène  en  pré- 
sence de  tous  les  artistes.  Seules  M^^'^Vaillant-Goutu- 
rier  et  Mounier,par  une  boutade  inexplicable,  avaient 
refusé  de  se  joindre  à  leurs  camarades 

VHamlet  de  notre  concitoyen  Hignard,  qui  n'avait 
encore  jamais  été  représenté,  mais  dont  la  partition 
était  gravée  depuis  longtemps,  fut  joué  le  21  avril  1888. 
C'est  une  œuvre  d'une  haute  valeur  tant  au  point  de 
vue  musical  que  littéraire.  L'idée  de  Shakespeare  est 
rendue  tout  le  temps  de  la  façon  la  plus  exacte  et 
avec  le  respect  le  plus  scrupuleux.  Nous  sommes  loin 
des  inepties  impuissantes  et  réunies  de  MM.  Ambroise 
Thomas,  Barbier  et  Carré.  M.  Lorant,  qui  avait  jadis 
joué  la  comédie,  composa  le  rôle  d'Hamlet  de  la  façon 
la  plus  remarquable.  Cette  création  comptera  dans  sa 
carrière.  M"^«  Vaillant-Couturier  fit  une  touchante 
Ophélie.  Elle  interpréta  les  scènes  de  folie,  si  diffé- 
rentes de  celles  de  M.  Thomas,  avec  un  talent  abso- 
lument hors  de  pair.  Couturier  était  un  excellent 
Laërte.  Il  disait  le  beau  cantadile  de  la  scène  du 
cimetière  :  Rentre  donc  dans  la  terre,  ô  pauvre 
désolée  en  véritable  artiste.  M'"«  Mounier,MM.  Malzac, 
Poitevin,  Fiorati,  Beaugé  et  Maréchal  tenaient  con- 
venablement les  autres  rôles. 

Très  intéressante  au  point  de  vue  harmonique,  la 
partition  d'Hignard  pêche  un  peu  par  l'instrumen- 
tation   qui    est    grise   et   en    général    peu  nourrie. 


I 


421 


Malgré  cela,  malgré  aussi  quelques  longueurs  et  quel- 
ques parties  écrites  dans  un  style  démodé,  mais  faciles 
à  supprimer,  elle  restera  comme  l'adaptation  musicale 
la  plus  intelligente  du  drame  du  grand  poète  anglais. 

Hignard  et  son  collaborateur  poétique,  Pierre  de 
Gorac,  ont  introduit  dans  leur  œuvre  certaines  parties 
déclamées  sous  lesquelles  l'orchestre  continue  la 
trame  musicale.  Ce  nouveau  système  offre  l'inconvé- 
nient d 'exiger  des  artistes  de  grand  opéra  sachant  en 
même  temps  dire  les  vers.  Cette  année  on  tombait 
bien. 

T.'œuvre  d'Hignard  fut  très  vivement  applaudie. 
L'auteur  fut  appelé  à  grands  cris  sur  la  scène.  Tou- 
jours modeste,  Hignard  voulait  se  dérober  à  cetto 
ovation,  mais  les  artistes  l'entraînèrent  et  il  dut  subir 
les  acclamations  des  Nantais,  heureux  de  saluer  l'un 
des  hommes  qui  honorent  le  plus  la  vieille  cité  bre- 
tonne. 

La  représentation  de  cette  œuvre  termina  brillam- 
ment la  dernière  campagne  de  M.  Paravey,  comme 
MépMstophélès  avait  tei^miné  la  première. 

Les  artistes  que  le  directeur  de  l'Opéra-Comique 
envoya,  selon  sa  promesse,  à  Nantes,  et  qui  firent  à 
chaque  fois  salle  comble,  furent  les  suivants  :  Mes- 
dames Blanche  Deschamps,  Dufrane,  Molé-TrufFier, 
MM.  Bouvet,  Soulacroix,  Delmas  et  Mouliérat. 

Tournées  :  Le  Microbe,  Gàbrielle,  La  Joie  fait 
peur  (M™«  Favart),  L'Abbé  Constantin,  La  Souris, 
Durand  et  Durand,  L'Affaire  Clemenceau^  Dora, 
Les  Femmes  savantes,  Le  Monde  où  l'on  s'ennuie 
(Agar),  Les  Fourchambauli,  Britannicus  (Agar). 

Une    troupe   de    comédie,   sous    la   direction    de 


422 


LE   THEATRE  A  NANTES 


M.  Louar,  desservit  le  Grand-Théâtre  pendant  le  mois 
de  mai. 


M.  Poitevin  qui,  comme  artiste,  avait  su  se  conci- 
lier les  sympathies  générales,  demanda  la  direction. 
Très  soutenu  par  une  partie  de  la  presse  qui  mena  en 
sa  faveur  une  campagne  énergique,  il  ne  tarda  pas  à 
l'emporter  sur  ses  concurrents  et  fut  nommé.  Le  Con- 
seil municipal  ne  maintint  pas  l'augmentation  de 
20,000  francs  faite  l'année  précédente  à  la  subvention 

Pendant  les  mois  d'été,  on  installa  un  nouvel  orgue 
au  Grand-Théâtre.  Ce  superbe  instrument,  dont  le  cla- 
vier est  placé  dans  l'orchestre  même,  est  mû  par  l'é- 
lectricité. Nantes  fut  la  première  ville  de  France  à 
posséder  un  orgue  de  ce  nouveau  système. 

SAISON  1888-1889 


MM. 
A.  POITEVIN,  DIRECTEUR. 
Ch.  BUZIAU,  chef  d'orchestre. 
PERRAULT,    2»     chef    d'or- 
chestre. 
LAIJRENT,  régisseur. 

MM. 
MINVIELLE,  fort  ténor. 
GUIBERTEAU,  ténor  léger. 
FIORATTI,  2«  ténor  léger. 
BAZAND,  3*  ténor  léger. 
L ABI  S,  baryton  de  grand  opéra. 
DELVOYE,   baryton  d'opéra- 
comique. 
GUILLABERT, basse  noble. 
NEVEU,  basse  chantante, 
LAURENT,  2»  basse. 
MORDET,  trial. 
LABRANCHE,  laruelle 
BOUCHER,  3«  basse. 


THURINGER,  falcon. 
ISMAEL-GARCIN,    I"  chan- 

leuse  légère. 
De  S.\NL  chanteuse  légère. 
LENDER,  contralto. 
VALLIER,  dugazon. 
ISAAC,  2»  dugazon. 
URBAIN,  duègne. 

M. 
ROUX,  maître  de  ballet. 

M™»» 

PARMIGIANL  1"  danseuse. 
ROUX,  2«  danseuse. 


I 


DIRECTION  POITEVIN  423 

M.  Minvielle  et  M^^  Isaac  furent  forcés  de  partir. 
Ils  eurent  pour  successeurs  M.  Bucognani  et  W^^  de 
Deyn. 

Cette  troupe,  à  deux  ou  trois  exceptions,  n'offrait 
rien  de  remarquable.  Labis  et  Guillabert,  dont  on  avait 
appris  le  retour  avec  un  vif  plaisir,  n'étaient  plus 
que  Tombre  d'eux-mêmes.  L'étoile  de  la  troupe,  du 
côté  des  hommes,  était  M.  Delvoye,  qui  prit  dans  l'af- 
fection des  Nantais  la  succession  de  M™^  Bouland.  Ce 
jeune  artiste  est  doué  d'une  ravissante  voix  de  bary- 
ton, chaude,  sympathique,  d'une  échelle  très  éten- 
due; avec  cela  excellent  comédien.  Pendant  deux  ans, 
il  devait  faire  les  délices  des  Nantais,  qui  ne  se  lassè- 
rent jamais  de  l'applaudir.  Le  ténor  Bucognani  pos- 
sède un  bel  organe,  fort  sympathique;  malheureuse- 
ment au  point  de  vue  du  chant,  il  avait  encore  à  cette 
époque  beaucoup  à  apprendre.  Citons  aussi  la  basse 
chantante  Neveu,  artiste  de  talent,  qui  mourut  au 
mois  de  janvier  en  laissant  d'unanimes  regrets,  etMor- 
det,  un  amusant  trial.  Après  la  mort  de  M.  Neveu, 
M.  Poitevin  fit  venir  pour  lui  succéder  un  débu- 
tant, M.  Cordier,  qui  ne  chanta  pas  souvent.  La 
mairie  autorisa  le  directeur  à  paraître  sur  la  scène  et 
à  tenir  de  nouveau  un  emploi  dont  il  s'acquittait  si 
bien. 

M'"^  Ismaël-Garcin ,  femme  du  célèbre  baryton 
Ismaël,  cantatrice  d'une  haute  valeur,  mais  dont  l'or- 
gane commençait  à  faibhr,  laissera  un  nom  à  Gras- 
lin.  Son  meilleur  rôle  était  Dinorah,  du  Pardon  de 
Ploër7nel.  Elle  le  chantait  en  grande  artiste. 

M^es  (3e  Sany  et  Vallier  avaient  de  généreux  or- 
ganes ;  mais  une  prononciation  impossible  nuisait  à  la 


424  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

première,  une  médiocrité  complète  de  comédienne  à 
la  seconde,  qui  avait  à  recueillir  la  lourde  successi(m 
de  Mine  Bouland. 

Depuis  plusieurs  années,  je  menais  une  vive  cam- 
pagne pour  faire  monter  à  Nantes  le  Loliengrin^  de 
Wagner,  et  le  Sigurd,  de  Reyer,  mais  jusqu'ici  je 
n'avais  pu  réussir.  Aucun  directeur,  pas  même  Para- 
vey,  n'avait  voulu  se  risquer.  Pourtant,  pour  Si- 
gurdj  j'étais  arrivé  à  déterminer  dans  la  ville  un  tel 
mouvement  d'opinions  et  les  deux  auditions  données 
chez  M.  G.  Roux,  le  grand  facteur  de  pianos  de  la 
rue  Boileau,  avaient  eu  un  tel  retentissement,  que  je 
vainquis  assez  facilement  les  dernières  hésitations  de 
M.  Poitevin  ;  je  le  décidai  donc  à  monter  le  magni- 
fique opéra  de  Reyer.  Quand  il  demanda  la  direction, 
il  s'engagea  à  mettre  cette  partition  à  la  scène.  Il  tint 
loyalement  parole. 

Sigurd  fut  joué,  pour  la  première  fois,  le  mardi  4 
décembre  1888.  Bucognani  trouva  son  meilleur  rôle 
dans  celui  de  Sigurd.  Delvoye  se  fit  justement  ap- 
plaudir dans  le  grand-prêtre.  Les  autres  interprètes, 
MM.  Labis,  Guillabert,  Boucher,  Etaix,  M""'^''  Thu- 
ringer,  Sany,  Lender,  étaient  tous  d'une  faiblesse 
déplorable.  Les  décors  de  MM.  Amable  et  Gardy 
furent  justement  admirés.  La  mer  de  flammes,  pro- 
duite par  des  jets  de  vapeur  d'eau  sortant  de  ca- 
naux percés  de  trous  et  placés  sous  la  scène,  produisit 
une  sensation  profonde.  Cette  superbe  partition  eut 
un  immense  succès.  Malgré  une  interprétation  mé- 
diocre dans  son  ensemble,  Sigurd  atteignit  le  nombre 
considérable  de  25  représentations.  Jamais  encore  un 
opéra  n'était  arrivé  sur  notre  théâtre  à  un  chiffre 


SIGURD  —  LE   ROI  d'YS  425 

pareil.  Quelle  victorieuse  réponse  aux  ennemis  de  la 
musique  moderne,  qui  avaient  prédit  que  l'œuvre 
«  incompréhensible  »  de  Reyer  ferait  à  peine  trois 
soirées!!!  La  Ville  acheta  à  la  fin  de  l'année  les  décors 
et  le  matériel  de  Sigurd,  qui  est  entré  ainsi  définiti- 
vement au  répertoire  du  Grand-Théâtre. 

Le  13  décembre,  il  y  eut,  à  la  cinquième  de 
Sîgurd,  un  tapage  infernal.  M.  Poitevin  ayant  Hmité 
à  un  certain  nombre  les  entrées  à  prix  réduits,  accor- 
dées par  M.  Paravey  aux  étudiants,  ceux-ci  résolu- 
rent de  manifester.  Poitevin  ayant  le  soir  pris  le  rôle 
d'Hagen,  que  le  pauvre  Guillabert  tenait  d'une  façon 
insuffisante,  fut  accueilli  par  une  bordée  de  sifflets 
partis  du  parterre,  bourré  d'étudiants.  Une  contre- 
manifestation  partit  des  autres  places,  favorables  au 
directeur.  A  plusieurs  reprises  la  représentation  fut 
troublée.  Du  paradis  on  jeta  sur  le  parterre  différents 
projectiles  :  pommes,  légumes,  voire  même  jusqu'à 
des  œufs.  Les  spectateurs  d'en  bas  ouvrirent  leurs 
parapluies  pour  se  protéger  contre  ces  projectiles 
d'un  nouveau  genre.  Pendant  un  instant  la  salle  offrit 
un  curieux  aspect.  Le  lendemain,  M.  Poitevin  retira 
aux  étudiants  toutes  leurs  entrées  à  demi-place,  mais 
il  finit  bientôt  par  céder  et  les  leur  rendit. 

M.  Buziau  tomba  malade  dans  le  courant  de  décem- 
bre. Ce  fut  le  deuxième  chef,  M.  Perrault,  qui  le  sup- 
pléa pendant  une  partie  de  la  saison. 

La  seconde  nouveauté  fut  le  Roi  d'Ys  (25  février 
1889).  Le  bel  opéra  de  Lalo  n'eut  que  quelques  repré- 
sentations. La  faiblesse  de  son  interprétation  fut  la 
cause  de  l'accueil  réservé  qu'on  fit  à  cette  œuvre 
remarquable. 


426  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

Exception  faite  de  Delvoye  et  Poitevin,  les  autres 
artistes,  MM.  Guiberteau.Gordier,  M'"«s  Ismaël-Garcin 
et  Vallier  étaient  franchement  mauvais. 

Le  29  avril,  Don  César  de  Bazan  eut  une  unique 
représentation.  L'opéra  de  Massenet  fut  joué  dans  des 
condiditions  déplorables.  Les  rôles  n'étaient  pas  sus. 
M'i«  de  Sany  se  permit  même  de  chanter  un  morceau 
partition  en  mains.  L'Administration  municipale  eut 
la  faiblesse  de" ne  pas  sévir.  Cette  soirée  pourtant  fut 
absolument  honteuse. 

Dans  le  courant  d'avril,  M"'«  Ismaël,  dont  la  voix 
était  de  plus  en  plus  fatiguée,  prit  le  parti  de  se  reti- 
rer. Elle  fut  remplacée  par  M>'«  Storell,  qui  fut  bien 
accueillie  dans  Lalimè.  Cette  artiste  pourtant  ne  pos- 
sédait rien  d'extraordinaire. 

Outre  Lahmé,  on  reprit  aussi  Hérodtade,  avec  le 
tableau  de  la  chambre  d'Hérode,  ajouté  par  Massenet 
depuis  la  première  représentation  à  Nantes. 

En  foit  de  nouvelles  opérettes,  on  joua  Main'zelle 
Crénon,  la  Béarnaise  et  Sur  cou f. 

Marthe  Duvivier,  Boudouresque,  Bérardi  et  Fùrst 
vinrent  en  représentations. 

Tournées  :  les  Surprises  du  Divorce,  Pépa,  Roger- 
la-Honie,  le  Parfum,  Martyre ^  la  Sécurité  des 
Fainilles^  Froufrou^  les  Femmes  Nerveuses,  le  Dépit 
Ainoureux,  la  Porteuse  de  Pain  (Agar). 


M.  Poitevin  fut  renommé  directeur  pour  l'année 
1889-1890.  Cette  seconde  nomination  ne  fut  pas  accueil- 
lie avec  autant  de  satisfaction  que  la  première  par  lo 
public.  Poitevin  directeur,  à  tort  ou  à  raison,  s'était 


DIRECTION  POITEVIN 


427 


fait  beaucoup  d'ennemis,  s'était  aliéné  bien  des  sym- 
pathies. Il  acheva  de  mécontenter  toute  une  caté- 
gorie de  spectateurs,  en  remettant  à  prix  entier  les 
matinées  de  la  Renaissance  que  M.  Paravey  avait 
eu  l'idée  de  donner  à  moitié  prix.  Enfin,  il  irrita 
différentes  Sociétés  de  la  ville  en  interdisant  formel- 
lement à  tous  ses  artistes  de  leur  prêter  un  con- 
cours quelconque.  Jamais  directeur  n'avait  encore 
pris  une  telle  mesure. 

SAISON  1889-1890 


I 
I 


MM. 
A.  POITEVIN,  DIRECTEUR. 
A.  LEVY,  chef  d'orchestre. 
LÉON   DU  BOIS,  2«  chef  cVor- 

chestro. 
LAURENT,  régisseur. 

MM. 
LESTELLIER,  fort  ténor. 
GOFFOEL,  ténor  léger. 
FERRIE  RE  S,  2- ténor  léccr. 
FLEURIX,  3"  ténor   légei\ 
STAMLER,   baryton  de  grand 

opéra. 
DELVOYE,  baryton  d'opéra- 

comique. 
CHAVAROCHE,  basse  noble. 
DP]SMETS,  basse  chantante. 
LAURENT,  2«  basse. 
MORDE T,  trial. 
MELINGUE,  laruette. 
GRAS,  3«  basse. 


]y[nics 

LAVILLE-FERMINET,  fal- 
con. 

Marie  GABRIEL  l'»  chan- 
teuse légère. 

OBERTY,  2»  chanteuse  légère. 

DUGUAY  -  LAVILLE  ,  con- 
tralto. 

PLANTIN,  dugazon. 

MAURY,  2«  dugazon . 

FOLMER,  duègne. 

MM. 
ROUX,  maître  de  ballet. 
DELAPLIE,  danseur  comique 

]\Jmes 

CÉLINE  ROZIER,  1"  danseuse. 
ROUX,  2«  danseuse. 


M.  Buziau  qui,  depuis  15  ans,  tenait  de  la  façon  la 
plus  distinguée  et  la  plus  artistique  le  bâton  de  chef 
d'orchestre,  prit  sa  retraite  cette  année-là.  La  muni- 
cipalité Guibourd  qui,  pendant  les  quatre  ans  qu'elle 
resta  au  pouvoir,  témoigna  toujours  le  plus  profond 
mépris  pour  les  œuvres  artistiques ,  ne  se  donna  pas 
la  peine  de  donner  à  Buziau  un  successeur  digne  de 


428  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

lui.  Elle  prit  le  premier  venu,  un  certain  M.  Abraham 
Lévy  qui,  jusque-là,  n'avait  encore  pu  se  fixer  nulle 
part.  Notre  malheureux  orchestre,  entre  les  mains  de 
cet  homme,  dont  le  seul  talent  consiste  à  gesticuler 
d'une  façon  désordonnée  et  grotesque,  périclita  bi'^n 
vite.  Un  seul  trait  suffira  à  démontrer  la  valeur  du 
chef  auquel  l'insouciance  de  M.  Guibourd  confia  un 
orchestre  qui  comptait  alors  parmi  les  meilleurs  de 
province,  et  qui,  aujourd'hui,  est  complètement  dé- 
sorganisé. Pendant  l'été  ,  M.  Lévy  installe  sur  le 
cours  Cambronne  un  concert  en  plein  vent,  où  il 
dirige  des  polkas  de  barrières  et  accompagne  des  chan- 
sons pornographiques,  dégoisées  par  des  chanteurs 
et  chanteuses  de  quinzième  ordre.  Mais  assez  sur  ce 
sujet.  C'est  égal,  après  les  Solié  et  les  Buziau,  il  est 
pénible  de  voir  occuper  le  fauteuil  de  premier  chef 
d'orchestre  par  un  Lévy  !! 

Par  contre,  comme  second  chef,  nous  eûmes  pen- 
dant cette  saison,  un  musicien  de  premier  ordre,  M. 
Léon  du  Bois ,  grand  prix  de  Rome  du  Conser- 
vatoire de  Bruxelles,  premier  prix  de  violon,  prix  de 
piano,  premier  prix  d'orgue.  Compositeur  d'un  mé- 
rite reconnu,  théoricien  digne  de  succéder  à  l'excel- 
lent harmoniste  Buziau,  il  accepta  ces  fonctions  se- 
condaires pour  se  familiariser  avec  le  répertoire.  En 
quittant  Nantes ,  il  alla  à  la  Monnaie  de  Bruxelles, 
où  il  fut  spécialement  chargé  des  études  des  œuvres 
wagnériennes  dont  il  possède  une  connaissance  appro- 
fondie. 

La  troupe  était  incontestablement  de  beaucoup  su- 
périeure à  la  précédente.  M.  Lestellier  comptait  parmi 
les  meilleurs  ténors  de  province. . .  et  les  plus  chers. 


DIRECTION    POITEVIN  429 

La  voix  était  belle,  un  peu  sèche  pourtant,  mais  d'une 
sûreté  extraordinaire.  Cet  artiste,  qui  avait  chanté  long- 
temps en  Italie,  y  avait  contracté  des  habitudes  déplo- 
rables dont  il  ne  voulait  pas  se  défaire  :  abus  des  points- 
d'orgue,  des  ports  de  voix,  des  oppositions  de  piano 
et  forte ^  des  rallentendi.  Grâce  à  lui,  un  opéra  durait 
dix  minutes  de  plus.  M'""  Laville-Ferminet  est  une 
cantatrice  de  tout  premier  ordre.  Quoiqu'elle  ne  soit 
pas  de  la  première  jeunesse,  elle  a  conservé  une  éton- 
nante fraîcheur  d'organe.  Sa  voix  est  d'une  homogé- 
néité parfaite,  d'un  timbre  sympathique,  d'une  éten- 
due remarquable.  Elle  possède,  en  outre,  un  très  beau 
talent  de  comédienne.  Comme  M"'«»  Fouquet  et  Cou- 
turier, M"»e  Laville  aborda  à  Nantes  tous  les  rôles  du 
répertoire.  C'est  ainsi  qu'elle  chanta  Faust,  Norma^ 
Carmen,  Charles  VI.  Dans  ce  dernier  opéra,  elle  fît 
une  Odette  remarquable.  Norma  aussi  est  l'un  de  ses 
meilleurs  rôles.  Mais  la  reprise  de  l'opéra  de  Bellini, 
qui  n'avait  pas  été  joué  depuis  de  longues  années, 
n'attira  personne  au  théâtre.  M.  Ghavaroche  possède 
une  magnifique  voix  de  basse.  M.  Claverie,  qui  vint 
remplacer  M.  Stamler ,  est  ua  baryton  de  grand 
style,  un  chanteur  consomme.  M^^"^  Gabriel  ne  plut 
pas  et  fut  remplacée  par  M'^^  Storell,  qui  ne  retrouva 
pas  son  succès  de  la  fin  de  l'année  précédente. 
Mlle  Wilhem  vint  lui  succéder.  Cotte  artiste  a  tou- 
jours sa  jolie  voix,  mais  est  restée  l'artiste  insipide  et 
insuffisante  que  nous  avions  connue  jadis.  M.  Goff*oël 
résilia  ainsi  que  M"''"'  Duguay-Laville  et  Follemer.  Le 
premier  fut  remplacé  par  M.  Déo,  jeune  artiste  doué 
d'une  jolie  voix  ;  la  seconde  par  M™e  CoUin,  qui  avait 
autrefois  échoué  comme  falcon  et  qui,  cette  fois-ci,  ne 


430  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

plut  pas  davantage  ;  elle  céda  la  place  à  une  chanteuse 
de  talent,  W^^  GéraM,  que  Torgane  trahissait  parfois. 
M"'e  Echaud,  ex-artiste  de  Riquiqui,  succéda  à  M™e  Fol- 
lemer.  Ceci  était  un  comble  ;  mais  comme  les  débuts 
étaient  supprimés  et  que  le  directeur  n'avait  aucun 
intérêt  à  renvoyer  ladite  artiste,  il  fallut  la  supporter 
pendant  toute  la  saison  ! 

Les  trois  premiers  mois  se  passèrent  cahin-caha.  Les 
représentations  étaient  peu  suivies  ;  l'Exposition  qui 
venait  d'avoir  lieu  avait  un  peu  écorné  toutes  les 
bourses  ;  de  plus  Poitevin  s'entêtait  à  vouloir  cette 
année  vivre  sur  le  vieux  répertoire.  Ce  n'était  pas  la 
manière  d'amener  du  monde  au  théâtre. 

Survint  l'épidémie  d'influe^iza  :  à  plusieurs  reprises 
on  dut  faire  relâche.  Les  artistes  non  payés  se  réuni- 
rent ;  M.  Poitevin  arriva  une  fois  à  conjurer  l'orage. 
Mais,  quelques  jours  plus  tard,  voyant  qu'il  ne  pouvait 
sortir  d'une  situation  où  les  circonstances,  mais  aussi 
de  nombreuses  maladresses  l'avaient  jeté,  il  prit  le  parti 
de  déposer  son  bilan. 

Le  théâtre  ferma  le  9  janvier.  Les  artistes  proposè- 
rent à  la  ville  de  se  mettre  en  Société.  Ils  demandaient 
cependant  que  la  mairie  leur  abandonnât  le  caution- 
nement de  15,000  francs  de  M.  Poitevin  et  les  déchar- 
geât de  l'obhgation  de  donner  deux  opéras  nouveaux. 
La  municipaUté  accueillit  leur  demande.  Après  une 
douzaine  de  jours  d'interruption,  nos  théâtres  se  rou- 
vrirent. MM.  Lestellier,  Roux  et  Mordet  avaient  été 
choisis  comme  administrateurs. 

Le  malheureux  Poitevin  quitta  Nantes  et  reprit  son 
emploi  de  basse  chantante,  qu'il  aurait  mieux  fait  de 
conserver.  Pendant  ses  directions,  il  avait  commis  bien 


ARTISTES  EN  SOCIÉTÉ  431 

des  fautes  qu'il  aurait  pu  éviter.  Quoi  qu'il  en  soit,  on 
doit  lui  conserver  un  bon  souvenir.  C'est  lui  qui  a 
monté  Sigurd  et  qui  l'a  bien  monté.  Son  nom  restera 
à  Graslin  attaché  à  cette  belle  œuvre  que  les  Nantais, 
grâce  à  lui,  peuvent  applaudir  désormais. 

Les  artistes  réunis  firent  venir  M^^^  Thèves  pour 
suppléer  dans  l'opérette  M'*®  Plantin. 

M'"«  Bouland  vint  en  février  donner  trois  représenta- 
tions :  Les  Dragons  de  Villars,  Carmen^  le  Maître 
de  Chapelle.  Les  artistes  empochèrent  des  recettes 
fabuleuses.  La  charmante  artiste  fut  accueillie  avec 
un  enthousiasme  indescriptible.  Car^men,  qu'elle  joue 
avec  un  talent  tout  à  fait  remarquable,  et  qu'elle  n'a- 
vait pas  encore  chanté  à  Nantes,  lui  valut  un  succès 
mérité.  Sa  dernière  représentation  eut  lieu  à  la  Renais- 
sance, dans  l'opéra  de  Bizet,  en  matinée.  Le  Comité 
de  la  Presse  avait  fait  appel  àM'"^  Bouland  et  lui  avait 
demandé  de  prêter  son  concours  au  spectacle  qu'il 
organisait  au  bénéfice  des  artistes  des  Variétés,  eux 
aussi  en  déconfiture.  La  recette  fut  superbe  :  elle 
dépassa  4,000  francs.  M"^*  Bouland  reçut  des  ovations 
sans  fin. 

Couronnes,  palmes,  cadeaux,  lui  furent  offerts  en 
nombre  considérable  pendant  ces  trois  soirées  triompha- 
les. Le  Comité  de  la  Presse  lui  envoya  sur  la  scène 
même  une  magnifique  statuette,  véritable  œuvre  d'art. 
M"'«  Bouland  conservera  longtemps  le  souvenir  de 
cette  semaine  triomphale. 

La  Revanche  de  Sganarelle,  opéra-comique  en 
un  acte,  de  Léon  Du  Bois,  où  les  brillantes  qua- 
lités de  ce  musicien  distingué  purent  être  appréciées 
une  fois  de  plus,  fut  joué  en  avril. 


432  LE   THÉÂTRE    A   NANTES 

On  représenta  aussi  deux  nouveaux  ballets  :  l'un 
Pierrot  surpris,  livret  de  M.  Thomas  Maisonneuve, 
musique  de  M.  David,  l'autre  Ma  Mie  la  Lune,  de 
M.  P.  de  Lerne,  musique  de  M.  Silvani.  Le  public  fit 
bon  accueil  à  ces  deux  œuvres,  notamment  à  la 
dernière,  qui  est  charmante  en  tous  points.  M.  Roux 
régla  ces  ballets  avec  un  grand  talent.  Dans  le  pre- 
mier, qui  exige  une  flguration  considérable,  il  se 
surpassa.  M"«  Rozier,  une  danseuse  de  mérite  qui 
avait  succédé  à  M^c  Parmigiani,  et  Mm'^  Roux  rem- 
portèrent aussi  dans  ces  ballets  un  vif  succès. 

On  monta  encore,  pendant  cette  saison  qui  fut  des 
plus  ternes,  Gillette  de  Narbonne. 

Signalons  aussi  une  curieuse  représentation  de  la 
Fille  de  Madaine  Angot,  interprétée  par  tous  les 
artistes  d'opéra,  Lestellier  et  M"'*  Laville-Ferminet 
en  tête.  Cette  parodie  fut  donnée,  sur  sa  demande,  au 
bénéfice  de  M.  A.  Lévy,  premier  chef  d'orchestre  des 
Théâtres  municipaux.  Solié,  Buziau  choisissaient 
comme  bénéfice  Faust,  le  Pardon,  Ilérodiade, 
etc.,  etc.  M.  Lévy  voulut  se  distinguer  de  ses  prédé- 
cesseurs. R  empocha  une  grosse  recette.  C'était  tout 
ce  que  demandait  d'ailleurs  ce  piteux  batteur  de 
mesures. 

M™e  Montbazon  et  Boudouresque  vinrent  en  repré- 
sentations. 

Tournées  :  Belle  Maman  (Marie  Kolb),  VAhhè 
Constantin,  le  Fiacre  117,  les  Faux  Bonshoynmes, 
les  Danicheff,  les  Misérables,  Feu  Toupinel,  Mar- 
got  (Marie  Kolb),  Belle  Maman^  les  Femines  ner- 
veuses. 

Pendant  les  mois  d'été  de  ces  deux  campagnes,  la 


ARTISTES   EN   SOCIETE 


438 


Ville  fît  repeindre  plusieurs  décors,  entre  autres  ceux 
du  Prophète,  de  la  Juive  et  des  Huguenots.  Ils  en 
avaient  besoin. 


28 


i 


XXVIII 

DIRECTIONS  J.  MORVAND. 
DÉCADENCE  DU  GRAND-THÉATRE 


(1890-1893) 


A  municipalité  Guibourd ,  dont  les 
connaissances  en  matière  théâtrale 
étaient  absolument  nulles,  choisit 
comme  directeur  un  certain 
M.  Melou,  dit  Morvand,  ex-artiste 
de  comédie  sans  grande  valeur,  qui  après  avoir 
^^  dirigé  un  nombre  considérable  de  scènes  infimes, 
^0  Agen,Valenciennes,  Cherbourg,  etc., etc.,  venait 
en  dernier  lieu  de  Lille. 

M.  Morv^and  demanda  en  vain  une  augmentation 
de  subvention  et  la  suppression  du  cirque.  La  ville 
se  décida  pourtant  à  lui  donner,  de  fait,  une  légère 
compensation  en  lui  concédant  la  direction  dès  le 
!«''  Mai  et  en  le.  mettant  à  même  de  profiter  ainsi 


436 


LE  THEATRE  A  NANTES 


du  produit  des  troupes  de  passage  pendant  les  mois 
d'été. 

Les  pièces  suivantes  furent  jouées  durant  cette 
période  :  La  Lutte  pour  la  vie  (M'"«  Favart),  Les 
Chemins  de  fer,  Le  Chapeau  de  paUle  d'Italie  (Las- 
souche),  La  Vie  à  deic.v.  Les  Trois  Epiciers  (Baron) ^ 
Les  JacoMies,  (M'^'f^  Segond-Weber),  Tout  feu.  Tout 
flamme,  Ménages  Parisiens  (Brasseur). 

Le  mois  de  septembre  fut  loué  par  M.  Morvand  à 
M.  Baduel,  qui  exploita  le  Grand-Théâtre  avec  une 
troupe  de  comédie  où  figuraient  M'""  Favart  et  une  char- 
mante ingénue,  toute  fraîche  émoulue  du  Conserva- 
toire, M"«  Garlix.  Entre  autres  pièces,  on  joua  un 
drame  intéressant  de  notre  excellent  confrère  et  ami 
M.  Edouard  d'Aubram  :  Mary  Rouvière. 

SAlSOiN  1890-4891 


)1M. 

J.  MORVAND,  DIRECTEUR. 

Abraham  LÉVY,  clicl"  (J'or- 
chestre. 

TIIAON,  2«  chef  (rorchcslr.'. 

Skrnix  CHEVATJKR.  r.'i.Ms- 
seur  géiiénil.  , 

MM. 
BUCOGNANI,  JorI  IriK.r. 
DEO,  ténor  lécror. 
BIANCH()NI,2«l('iior. 
SOLAS.  P)"  ténor. 
CLAVERIE,  l)iu-vton  de  gnmd 

opéra. 
LEBRETON,  l)arv(on  d'opéra- 

con\i(ine. 
ATHES,  ha.sse  nol)le. 
DARMANT.  l.a.^.>;e  ehantante. 
Sermn  chevalier,  i» basse 

chantante. 
BARON,  trial. 
DONVAL.  iaruell.-. 


M"»»« 

LAVILLE-FERMINET,  tal- 

con. 
SALAMBIANL  1"  chanlen.se 

h'gére, 
FIN  CKEN,  2*  chantense  légère. 
D'ALFA,  contralto. 
DEMOLLIN,  dngazon. 
ROMAIN,  2«  duj^azon. 
DEGRAFE.  duéi>ne. 


Ballet 


M"" 


IIENNECART,  maîtresse   de 

ballet. 
PARMKIIANL  1«  dan.sense. 
Ci.AiRK  ORV,  2«  danseuse. 


I 


DIRECTION  MORVAND  437 

Bucogiiani,  pendant  son  année  d'absence,  avait  fait 
de  sensibles  progrès.  On  revit  aussi  avec  plaisir 
le  baryton  Glaverie  et  M"*«  Laville-Ferminet  dont  le 
beau  talent  avait  été  si  apprécié  pendant  la  campagne 
précédente. 

Parmi  les  nouveaux  artistes,  je  ne  vois  guère  à 
citer  que  W^*^  Salambiani,  chanteuse  légère  distin- 
guée, mais  comédienne  d'une  froideur  exagérée,  et 
Mlle  d'AlfLi,  une  contralto  géante,  douée  d'une  assez 
belle  voix,  mais  pleine  d'inexpérience.  Cette  artiste,  à 
la  suite  de  certains  faits  que  nous  narrerons  plus  tard, 
ne  devait  pas  rester  à  Nantes.  Le  reste  de  la  troupe 
ne  sortait  pas  de  la  médiocrité.  MM.  Déo,  Darmantet 
M^'«  Demoulin,  mal  accueillis  parle  public,  furent  rési- 
liés par  M.  Morvand.  Ils  furent  remplacés,  le  premier 
par  M.  Mailland,  un  ténor  connaissant  le  métier,  mais 
très  fatigué,  et  le  second  par  une  de  nos  anciennes 
connaissances,  M.  Olive  Roger,  un  artiste  des  plus 
corrects?  Quant  à  M'i«  Guyot,  qui  remplaça  M^^^  Demou- 
lin, autant  elle  était  médiocre  dans  l'opéra,  autant 
dans  l'opérette  elle  était  charmante. 

Une  reprise  de  Paul  et  Virginie,  le  fastidieux  opéra 
de  Massé,  n'eut  aucun  succès.  La  première  nouveauté 
fut  une  opérette  assez  médiocre  d'Audran  :  La  Cigale 
et  la  Fourmi,  où  M'i°  Guyot  se  fit  applaudir. 

La  Basoche  y  le  délicieux  opéra-comique  de  Messa- 
ger, fut  joué  le  13  janvier  189L  Insuccès  complet. 
Cette  chute  d'ailleurs  était  facile  à  prévoir.  L'œuvre 
avait  été  à  peine  travaillée  ;  de  plus  M.  Morvand  en 
avait  distribué  les  rôles  de  la  façon  suivante  :  Marot 
(baryton),  M.  Mailland  (ténor)  ;  Longueville  (basse 
chantante),  M.Sernin  (régisseur)  ;  Marie  d'Angleterre 


438  LE    THÉÂTRE    A   NANTES 


(chanteuse  légère),  Mn"  Guyot  (dugazon)  ;  Colette 
(dugazon),Mn*  Sala nibiani (chanteuse  légère).  C'était, 
comme  on  le  voit,  de  la  haute  fantaisie.  On  peut  juger 
d'après  cela  des  procédés  artistiques  de  l'étonnant 
directeur  que  la  municipalité  Guibourd  devait  pendant 
trois  années  infliger  à  Nantes. 

La  vive  campagne,  depuis  longtemps  menée  par 
moi,  pour  faire  monter  Lohengrinh  Nantes,  avait  fini 
par  porter  ses  fruits,  et  le  public  témoignait  haute- 
ment de  son  désir  de  connaître  enfin  Tœuvre  de 
Wagner.  M.  Morvand,  en  prenant  la  direction, 
annonça  qu'il  jouerait  l'opéra  demandé.  11  devait  être 
le  premier  directeur  à  risquer  la  partie  en  France,  et 
il  annonçait  bien  haut  qu'il  allait  acheter  à  M.  Lamou- 
reux  lo  superbe  matériel  qui  avait  servi  à  l'unique 
représentation  de  l'Eden.  Ces  belles  promesses  ne 
devaient  pas  être  tenues.  Non  seulement  M.  Morvand 
se  laissa  distancer  par  Rouen,  mais  il  joua  le  chef- 
d'œuvre  de  Wagner  avec  une  piteuse  mise  en  scène. 
L'annonce  des  répétitions  de  Loliengrin  suscita  de 
nombreuses  polémiques,  et  la  ville  se  partagea  en 
deux  clans.  Disons  pourtant  que  les  adversaires  de 
l'œuvre  n'étaient  guère  nombreux.  L'opposition  se 
borna  tout  simplement  à  quelques  articles  anti- 
wagnériens  parus  dans  VU^nion  Bretonne  et  le  Nan- 
tes-Mondain, à  de  nombreuses  lettres  anonymes  qui 
me  furent  adressées  et  à  plusieurs  affiches  couvertes 
de  boue. 

La  première  représentation  eut  lieu  le  samedi  21 
février  1891,  devant  une  salle  magnifique.  Ce  fut  un 
triomphe  immense,  incontestable.  La  soirée  se  passa 
tranquillement,  sans  aucune  protestation.  Bucognani 


LOHENGRIN  439 


retrouva  dans  Lohengrin  son  grand  succès  de  Sigurd. 
Il  chanta  à  merveille  tout  le  rôle  du  chevalier  au 
cygne,  qui  semble  avoir  été  écrit  pour  lui.  Glaverie 
tint  avec  son  talent  habituel  le  rôle  de  Telraraund. 
M.  Athès  ne  donna  aucun  relief  à  la  partie  d'Henri 
L'Oiseleur.  M.  Roger  fut  très  correct  dans  celle  du 
héraut.  Les  rôles  du  répertoire  moderne  conviennent 
généralement  moins  bien  que  ceux  de  l'ancien  réper- 
toire au  genre  de  talent  de  M^^e  Laville-Ferminet. 
L'excellente  artiste  remplit  fort  convenablement  sans 
doute  le  rôle  d'Eisa,  néanmoins,  elle  n*en  tira  pas  tout 
le  parti  désirable.  M"«  d'Alfa,  en   Ortrude,   fut  d'une 
complète  médiocrité.  L'orchestre,  mal  dirigé  par  son 
chef  Lévy,  joua  cette   merveilleuse  partition  de  la 
façon  la  plus  terne,  la  plus  molle.  Les  chœurs  furent 
mauvais.  Quant  à  la  mise  en  scène,  elle  dépassait  les 
bornes  du  grotesque.  M.  Morvand  n'avait  fait  aucun 
décor,  et  toutes  ses  belles  promesses  aboutissaient  à 
présenter  Lohengrin  au  public  dans  des  toiles  d '//a?/t- 
lei^  du  Cid^  de  Mignon. 

Jamais  œuvre  n'avait  été  donnée  encore  à  Nantes 
dans  d'aussi  pitoyables  conditions,  jamais  un  direc- 
teur n'avait  encore  eu  le  toupet  de  violer  d'une  façon 
aussi  flagrante  l'article  33  du  cahier  des  charges. 
Mais  tout  cela  n'était  rien  à  côté  des  mutilations  que 
le  malheureux  Lohengrin  allait  bientôt  subir. 

Dans  le  courant  de  mars,  M^'®  Juliette  Jœger,  dite 
d'Alfa,  contralto,  fut  cueillie  par  la  police  et  expédiée 
à  Paris,  afin  de  comparaître  devant  la  sixième  chambre 
pour  avoir  inculqué  à  sa  jeune  sœur  les  premiers 
principes  d'un  art  quelque  peu  étranger  à  la  musique. 
Al.  Morvand  fit  venir  pour  la  remplacer  une  de  nos 


440  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

anciennes  connaissances,  M^e  Delprato,  qui  chanta 
deux  fois  et  partit  aussitôt.  La  campagne  s'acheva 
sans  contralto  et  le  rôle  d'Ortrude,  de  Lohengrin, 
fut  confié  à...  la  seconde  chanteuse  légère!!!!! 
L'œuvre  de  Wagner  fut  alors  déchiquetée.  On  fit  dans 
le  duo  des  deux  femmes  des  coupures  véritablement 
sacrilèges;  enfin,  pour  économiser  les  frais  de  mu- 
sique militaire,  M.  Morvand,  de  complicité  avec  1g 
chef  d'orchestre  Lévy,  supprima  toute  la  scène  du 
lever  du  jour.  Malgré  tout,  Lohengrin  continua  à 
attirer  la  foule.  Mais  tous  les  amis  de  l'Art  furent 
unanimes  à  déclarer  qu'ils  eussent  cent  fois  mieux 
aimé  qu'on  ne  jouât  pas  Lohengrin  que  de  le  voir 
massacrer  d'une  façon  aussi  inique. 

Au  mois  d'avril,  M"«  Salambiani  et  M.  Mailland 
qui,  paraît-il,  n'étaient  engagés  que  pour  six  mois, 
quittèrent  Nantes.  M.  Morvand  en  profita  pour  faire 
une  nouvelle  économie,  toujours  en  violation  du 
cahier  des  charges,  et  il  acheva  la  saison  sans  chan- 
teuse légère  et  sans  ténor  léger  à  demeure.  Il  fit  venir 
M"'«  Dereims,  qui  parut  une  fois  dans  Hamlet  et 
laissa  à  tous  ses  anciens  admirateurs  la  plus  complète 
désillusion.  M™®  Mailly-Fontaine,  que  nous  avions 
connue  jadis  deuxième  dugazon  sous  le  nom  de 
Maillet,  et  M.  Gornubert  qui  vinrent  ensuite,  chan- 
tèrent, la  première,  deux  fols  y  et  le  second,  une. 

Pendant  cette  saison,  le  théâtre  Graslin  joua  trois 
œuvres  dues  à  la  plume  de  quatre  de  nos  concitoyens  : 
Chanson  du  soir  y  de  M.  Thomas  Maisonneuve  ;  Les 
Conscrits  de  Jagenne,  ballet  de  M.  Bollaërt  ;  enfin, 
un  joli  petit  opéra-comique  :  Le  Coq  de  Soiwigny, 
paroles  de  M.  Gringoire,  musique  de  M.  Boischot. 


DIRECTION    MORVAND  441 

Tournées.  —  Gantil  Bernard  (Jane  May),  Paris 
fin  de  siècle.  Le  Pompier  de  Jiùstine,  VArlésienne^ 
Les  Premières  Armes  de  Richelieu  (J.  Garnier  et 
Marie  Kolb),  Hamlei  (Mounet-SuUy),  Henri  III  (Y*, 
Deshayes),  Madame  Mongodin,  L* Obstacle,  Ferdi- 
nand le  Noceur,  Le  Misanthrope  (Worms),  Les 
Joies  de  la  Paternité,  Musotte  (Marie  Kolb) ,  Le  Ré- 
giment, Un  Prix  Monthyon,  Le  Juif  Errant  (Du- 
maine,  Taillade,  Lacressonmère),  Les Fauœ  Bonshom- 
mes, L'Art  de  tromper  les  Feynmes  (Marie  Kolb),  Un 
Troupier  qui  suit  les  Bonnes  (Lassouche) ,  Made- 
moiselle de  la  Seiglière  (Goqiielin  et  M^^^  Favart). 

Pendant  le  mois  de  septembre  1891,  une  troupe  de 
comédie,  où  figuraient  M.  Abel  et  M^e  Harris,  des- 
servit nos  théâtres. 

Artistes  en  représentation.  —  M""^**  Jeanne  Fouquet, 
Krauss,  Richard,  Baldo  ;  Paulus. 


Après  une  saison  aussi  déplorable,  il  était  du  devoir 
de  la  Municipahté  de  congédier  au  plus  vite  M.  Mor- 
vand.  La  mairie  Guibourd,  avec  son  incompétence 
ordinaire,  non  seulement  redonna  la  direction  audit 
impressario,  mais  elle  enleva,  sur  sa  demande,  du 
cahier  des  charges,  la  clause  concernant  l'obligation 
faite  au  directeur  d*avoir  deux  troupes,  une  d'opéra, 
l'autre  d'opéra-comique.  Cette  suppression  était  une 
faute  énorme  au  point  de  vue  artistique,  car  sans 
artistes  d'opéra-comique,  il  est  impossible  d'avoir  un 
bon  ensemble  musical,  surtout  quand  on  a  affaire  à 
un  directeur  aussi...  lésinier  que  M.  Morvand.  Par  le 
fait  même  de  l'économie  d'un  premier  ténor  léger  et 


442 


LE   THEATRE   A   NANTES 


d'une  première  chanteuse  légère,  économie  que  Ton 
peut,  au  plus  bas  mot,  évaluer  à  35,000  francs,  la  sub- 
vention se  trouvait  augmentée,  d'une  façon  indirecte, 
soit,  mais  qui  n'en  était  pas  moins  réelle.  Jusqu'alors 
aucun  directeur  n'avait  été  à  Nantes  aussi  privilégié 
que  M.  Morvand.  Dieu  sait  pourtant  s'il  méritait  cette 
faveur!  !  Devant  de  pareils  avantages  donnés  à  un 
directeur  qui  pourtant  n'avait  absolument  rien  fait  de 
bien  pendant  sa  première  année  de  gestion,  le  public 
était  en  droit  d'exiger  beaucoup.  On  verra  tout  à 
l'heure  s'il  eut  lieu  d'être  satisfait  de  la  seconde  direc- 
tion Morvand. 

Au  commencement  de  la  saison,  la  rédaction  entière 
de  Nantes- LyjHque,  voulant  conserver,  comme  par  le 
passé,  la  plus  complète  indépendance  envers  le  direc- 
teur du  théâtre,  envoya  sa  démission  à  M.  Léon 
Rénier,  propriétaire  du  journal.  Quelque  temps  après, 
tous  les  rédacteurs  se  trouvaient  réunis  de  nouveau 
avec  l'auteur  de  ce  volume,  comme  rédacteur  en 
chef,  à  l'ancienne  Gazette  Artistique^  qui  augmenta 
considérablement  son  format  et  prit  alors  le  titre  de 
L'Oitest- Artiste.  Quant  au  Nantes- Lyrique ^  il  ne 
tarda  pas  à  être  vendu  par  M.  Rénier  à  M.  Thomas 
Maisonneuve. 

SAISON  1891-1892 


MM. 
J.  MORVAND,  DIRECTEUR. 
Abraham    LÉVY,   chef  clor- 

cliestre. 
LEMATTE,  2"  cli.  d'orclieslre. 
ISAAC,  régisseur  gônéral. 

MM. 
BUCOGNANT.  U^r{  IriKir. 
COUTELLIER/^"  triior. 


MM. 
MONDAUD,  l)arylon  d"opôra. 
MARIS,  l)afvton  (iopiToUe. 
LOITYRETTE,  hasfee-noble. 
DARTHEZ,  basse  chantante. 
LARCFIER,  2«  basse. 
MORDET,  trial. 
DUCOS,  laruetle. 
ROMAIN,  2«  trial. 
CtYON,  .'3"  ténor. 
FABER,3«  basse. 


DIRECTION    MORVAND 


443 


M'-' 
L  E  MAT  T  E-S  C  HWE  VER, 

falcon. 
ZEVORT,  conlraUo. 
LEROUX-BUREL,  clianicuse 

AUGE,  dugazon. 
SAINT  -  LAURENT  ,   clian- 
icuse d'oix'rotte. 
DEGRAEF-AMEL,  duègiii'. 
ROMAIN,  2"  dugazon. 


Ballet 


M"»»'' 
HENNECART,  mailrosse. 
DINAII    PORROU,    1"  dan 

se use. 
Clmre  ORY/^"  danseuse. 


Cette  troupe,  dans  son  ensemble,  ne  valait  guère 
mieux  que  la  précédente.  Quelques  artistes  méritent 
néanmoins  une  mention  particulière.  Parmi  ceux-là 
le  baryton  Mondaud  doit  être  cité  en  première  ligne. 
Doué  d'une  jolie  voix  qu'il  manie  avec  art,  M.  Mon- 
daud possède  de  plus  un  très  remarquable  talent  de 
comédien.  Son  succès  dans  Hamlet  fut  considérable. 
M"!*'-  Lematte-Schweyer,  que  nous  avions  connue  jadis 
sous  la  seconde  direction  Solié,  nous  revint  en  pleine 
possession  d'un  très  beau  talent.  Elle  fut  très  applau- 
die pendant  toute  la  saison.  Signalons  encore  la  chan- 
teuse d'opérette,  M"^"  Saint-Laurent,  une  comédienne 
pétillante  d'esprit,  qui  devint  bientôt  la  favorite  du 
public.  L'amusant  Mordet  retrouva  aussi  la  faveur  des 
amateurs  d'opérette.  MM.  Darthès,  Maris,  M'^^Zévort 
ne  réussirent  pas  et  M.  Morvand  se  décida  à  les  rem- 
placer, le  premier  par  un  débutant,  M.  Combes  Mes- 
nard,  qui  fut  suppléé  ensuite  pendant  quelque  temps 
par  M.  Bladviel,  autre  débutant;  le  second  par  un  cer- 
tain M.  Freiscbe,  qui  ne  tarda  pas  à  partir  et  dont  la 
succession  fut  recueillie,  sans  que  la  municipalité  fît  la 
moindre  observation,  par. . .  M.  Maris  ;  enfin,  la  troi- 
sième par  M"»»  Benatti,  ex-chanteuse  d'opérette, 
n'ayant  que  le  titre  de  commun  avec  une  contralto. 


444  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

Le  second  ténor  Goutellier  ne  brillant  pas  dans  l'opé- 
rette, un  ténor  spécialement  affecté  à  ce  genre  fut 
engagé  par  M.  Morvand.  Cet  artiste,  M.  Lary,  fut 
vivement  apprécié.  La  femme  du  baryton,  M'""  Mon- 
daud-Panseron,  avait  été  primitivement  engagée 
comme  cbanteuse  légère,  mais  un  état  de  grossesse 
avancée  la  força  à  résilier.  Cependant  cette  canta- 
trice, douée  d'une  voix  un  peu  menue  mais  d'un  ioli 
timbre,  et  possédant  un  très  réel  talent,  parut  avec 
un  vif  succès  plusieurs  fois  sur  notre  scène. 

Cette  saison,  malgré  les  quelques  bons  éléments  que 
possédait  la  troupe^  fut  déplorable  au  point  de  vue 
artistique.  M.  Morvand  sacrifiait  tout  à  l'opérette. 
Quant  à  l'opéra,  il  allait  comme  il  pouvait.  C'est  ainsi 
qu'on  joua  Carmen  en  supprimant,  —  chose  à  peine 
croyable,  —  le  chœur  des  <^amins  !  !  Sigurd  et  Lohen- 
grin  furent  repris  sans  qu'on  se  donnât  la  peine  de  les 
répéter  d'une  façon  convenable.  Les  représentations 
de  l'opéra  de  Wagner  furent  encore  plus  scandaleuses 
que  celles  de  l'année  précédente.  Je  citerai  quelques 
coupures  pour  montrer  les  manières  d'agir  du  direc- 
teur Morvand  et  du  chef  d'orchestre  Abraham  Lévy, 
envers  les  œuvres  sérieuses.  Cette  merveilleuse  parti- 
tion de  Lohengrin  fut  dépecée  par  eux  avec  un  sans- 
gêne  extraordinaire.  Au  premier  acte  ils  supprimèrent 
le  superbe  chœur  qui  précède  l'arrivée  du  cygne  ; 
au  second  acte,  sans  parler  d'importantes  suppres- 
sions dans  le  duo  d'Ortrude  et  de  Frédéric  et  dans 
celui  d'Ortrude  et  d'Eisa,  ils  coupèrent  toute  la  poéti- 
que scène  du  lever  du  jour,  afin  d'économiser  des 
trompettes  supplémentaires  ;  de  plus,  ils  déchiquetè- 
rent d'une  odieus3  façon  la  marche  religieuse  ;  enfin, 


SAMSON   ET   DALILA  445 

au  dernier  tableau,  ils  biffèrent  impitoyablement  la 
grande  scène  si  virante  et  si  animée  par  lequel  il 
débute.  En  résumé,  Loliengrin,  avec  toutes  les  cou- 
pures indiquées  sur  la  partition  d'orchestre,  par  les 
éditeurs,  se  joue  en  trois  heures,  sans  compter  les 
entr'actes.  A  Nantes,  Ab-^aham  Lévy  et  M.  Morvand 
parvinrent  à  le  jouer  en  deux  heures  et  demie,  c'est- 
à-dire  avec  plus  de  rapidité  que  la  moindre  opérette. 
Après  cela,  on  peut  tiror  l'échelle. 

Miss  Hehjeit,  l'amusante  opérette  d'Audran,  rem- 
porta un  immense  succès.  Le  rôle  d'Helyettfut  chanté 
d'abord  par  M^'^  Aga,  eng<igée  spécialement,  puis  par 
M'""  de  Bériot.  une  charmante  actrice  des  Bouffes- 
Parisiens.  M"'«  Saint-Laurent,  dans  le  rôle  de  l'Espa- 
gnole, qu'elle  avait  créé  à  Paris,  fut  vivement  appré- 
ciée elle  aussi.  Mordet  était  excellent  dans  le  rôle  du 
clergyman.  Le  reste  de  l'interprétation,  confiée  à 
MM.  Lary  et  Maris,  à  M'"^'  Auge,  Degraëf  et  Romain, 
était  excellente.  M.  Morvand  avait  apporté  tousses 
soins  à  bien  monter  cette  partitionnette  qui  répondait 
à  son  idéal  artistique  et  grâce  à  laquelle  il  empocha 
quelques  bons  billets  de  mille. 

La  première  grande  nouveauté  de  la  saison  fut 
Samson  ei  DaMla,  joué  le  jeudi  18  février  1892. 
L'admirable  chef-d'œuvre  de  Saint-Saëns  était  sacrifié 
d'avance.  Pour  cette  œuvre,  il  est  nécessaire  avant 
tout  d'avoir  une  Dalila.  Or,  M™"Bénatti,  ex-chanteuse 
d'opérette,  était  absolument  insuffisante  à  remplir  ce 
rôle,  l'un  des  plus  difficiles  du  répertoire.  Il  fallait 
toute  l'ignorance  musicale  de  M.  Morvand  pour  avoir 
la  pensée  de  confier  Dalila  à  une  interprète  qui  n'avait 
pour  elle  que  sa  bonne  volonté.  Bucognani  chanta 


446  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

Samson  d'une  manière  fort  heureuse.  M.  Mondaud 
tint  avec  une  superbe  autorité  le  rôle  du  grand- 
prêtre.  La  jolie  Claire  Ory-fut  fort  applaudie  dans  le 
ballet.  Les  autres  rôles,  conflés  à  \JM.  Louyrette  et 
Combes-Ménard,  étaient  tenus  convenablement.  Les 
chœurs  furent  détestables.  Quant  à  l'orchestre,  il 
prouva  une  fois  de  plus  à  quel  point  il  était  tombé 
entre  les  mains  de  son  chef,  Abraham  Lévy.  La  mise 
en  scène,  la  figuration  étaient  absolument  gro- 
tesques. Par  contre,  les  décors,  constatons-le,  étaient 
des  plus  convenables.  M.  Morvand  avait  daigné  faire 
brosser  ceux  du  second  et  du  troisième  acte.  L'écrou- 
lement du  temple  était  vraiment  réussi.  Dans  de 
pareilles  conditions  d'interprétation  de  la  part  du 
principal  rôle,  de  l'orchestre  et  des  chœurs,  comment 
s'étonner  du  peu  d'empressement  que  mit  le  public  à 
venir  entendre  Samson  et  Dalila  ?? 

Une  autre  belle  œuvre,  Le  Rêve,  de  mon  ami 
Alfred  Bruneau,  ne  devait  pas  être  plus  favorisée. 
Cette  partition  extrêmement  difficile  demandait  de 
longues  répétitions.  Selon  son  habitude,  M.  Morvand 
en  hâta  les  études.  Quand  le  compositeur  arriva  à 
Nantes  pour  les  dernières  répétitions,  il  trouva  son 
œuvre  à  peine  sue.  Plusieurs  fois  Bruneau  fut  sur  le 
point  de  reprendre  le  train  ;  cependant  il  se  contint, 
et  il  eut  raison.  Il  put  ainsi  diriger  son  œuvre,  ce 
qui  valait  mieux  que  de  la  laisser  livrée,  le  soir  de 
la  première,  à  l'insuffisance  de  M.  Lévy.  Le  Réi'e  se 
joua  le  mardi  22  mars  1892.  L'auteur  fut  plusieurs 
fois  acclamé  par  une  salle  vivement  émotionnée  par 
la  sincérité  et  la  beauté  de  ce  drame  lyrique  de  pre- 
mier ordre.  M.  Mondaud  fît  une  superbe  création  du 


LE   RÊVE  447 


rôle  de  Févêque.  Jl  le  chanta  et  le  joua  en  artiste 
consommé.  Le  rôle  de  Félicien  ne  convenait  pas  aux 
moyens  de  Bucognani,  qui  s'y  montra  assez  mé- 
diocre. Musicienne  et  chanteuse  accomplie,  M^^  Mon- 
daud-Panseron  eût  été  une  parfaite  Angélique  sans 
la  ténuité  de  son  organe.  M.  Gorabes-Mesnard  et 
M™«  Bénatti  tinrent  les  rôles  d'Hubert  et  d'Hubertine 
d'une  façon  vraiment  remarquable.  M.  Morvand  joua 
Le  Rêve  dans  des  décors  en  loques.  D'ailleurs,  de 
même  que  Samson  et  Dalila,  Le  Rêve  n'avait  été  monté 
que  pour  obtempérer  au  cahier  des  charges  et,  dès  la 
seconde  représentation,  il  fut  relire  de  l'affiche  pour 
céder  la  place  à  quelque  opérette  sans  valeur. 

A  la  fin  d'avril,  M'"°  Bouland  revint  voir  ses  amis 
nantais.  Inutile  de  dire  quet  accueil  enthousiaste  on 
lui  fit  dans  Carmen  et  Joséphine  vendue  par  ses 
Sœurs.  M'"»^  Vaillant-Couturier  vint  chanter  Faust. 
Les  nombreux  admirateurs  de  cette  artiste,  qui  avait 
fait  jadis  les  beaux  jours  de  notre  scène,  constatèrent 
avec  regret  que  l'heure  du  déclin  semblait  avoir  sonné 
pour  elle. 

Pendant  cette  saison,  on  joua  encore  deux  mau- 
vaises opérettes  :  L* Oncle  Célestin  et  r Amour 
■mouillé,  et  l'on  reprit  la  Grande  Duchesse  et  la 
Belle  Hélène,  ainsi  que  le  Cid  qui  n'avait  pas  été 
joué  depuis  la  première  direction  Paravey.  On  repré- 
senta aussi  un  charmant  petit  opéra-comique  inédit  : 
le  Maître  à  chanter,  de  M.  Martin  de  Witkowski, 
et  un  opéra  en  un  acte,  pompeusement  qualifié  de 
drame  lyrique  :  Rosaline,  de  M.  Râteau. 

La  basse  Isnardon  vint  en  représentation.  Une 
élève  de  notre  Conservatoire,   M^'^  Elvéda  Boyer, 


4i8  LE   THEATRE   A   NANTES 

douée  d'une  voix  fort  sympathique,  parut  aussi  pour 
la  première  fois  sur  la  scène  dans  Mignon  et  obtint 
un  vif  succès. 

L'électricité  fut,  pendant  cette  saison,  installée  à 
Graslin.  L'inauguration  du  nouvel  éclairage  eut  lieu 
le  26  décembre  1891,  avec  Sigurd. 

Tournées  :  Charlotte  Corday  \  le  Testament  de 
César  Girodot  ;  Ma  Cousine;  Monsieur  rAbbé; 
l'Enfant  Prodigue  (ces  trois  pièces  avec  Marie  Kolbi. 
Ma  Gouvernante  ;  Blanchette  ;  Leurs  Filles  ;  Tante 
Léontine  ;  V Ecole  des  Veufs  ;  les  Maris  de  leurs 
Filles  ;  la  Dupe  ;  /es  Revenants  ;  la  Puissance  des 
Ténèbres  (ces  huit  pièces  avec  M.  Antoine  et  la  troupe 
du  Théâtre-Libre).  La  Mégère  apprivoisée  (Goquelin); 
la  Famille  Pont-Biquet^  Feu  Toupinel;  la  Cagnotte 
(Brasseur). 


M.  Morvand  ayant  déclaré,  qu'à  tout  prix,  il  ne  res- 
terait pas  une  troisième  année  à  Nantes,  la  direction 
des  théâtres  fut  déclarée  vacante.  Plusieurs  postu- 
lants se  présentèrent,  entre  autres  M.  Castex,  qui 
devail  l'année  suivante  décrocher  la  timbale.  Peu  à 
peu  cependant  tous  les  candidats  se  retirèrent,  à  la 
suite  d'avis  prétendus  charitables.  Le  temps  s'avan- 
çait et  la  ville  commençait  à  être  très  ennuyée,  lors- 
que M.  Morvand  réapparut  en  sauveur.  Cédant  aux 
sollicitations  de  M.  Guibourd ,  il  consentit  —  le 
pauvre  homme!  —  à  se  sacrifier  et  à  conserver  une 
troisième  année  la  direction. 

En  retour,  M.  le  Maire  de  Nantes  lui  laissait  la 
liberté  de  remanier  à  son  gré  le  cahier  des  charges. 


DIRECTION    MORVAND  449 

M.  Morvand,  comme  on  va  le  voir,  se  montra  d'une 
discrétion  qu'on  ne  saurait  trop  louer.  Il  se  contenta 
seulement  de  réduire  à  six  mois  la  saison  d*opéra  et 
d'effacer  du  cahier  des  charges  la  clause  concernant 
l'obligation  de  monter  deux  œuvres  nouvelles.  Tant 
qu'il  y  était,  M.  Morvand  aurait  pu  exiger  davantage; 
son  bon  ami  Guibourd  aurait  immédiatement  opiné  du 
bonnet.  Le  Maire  de  Nantes  n'a-t-il  pas  été  jusqu'à 
faire  voter  dans  la  séance  du  12  avril  1892,  par  un  Con- 
seil tout  à  sa  dévotion,  un  crédit  pour  acheter  les 
décors  de  Lohengrln.  Or^  aucun  décor  n'a  été  fait 
pour  cette  œuvre.  Dans  la  même  séance  on  vota  aussi 
rachat  des  décors  de  Saynson  et  Dalîla.  Pour  ceux-là 
rien  à  dire,  mais  acheter  à  M.  Morvand  des  décors 
qui  n'ont  jamais  existé,  voilà  ce  qui  peut  s'appeler  un 
comble  !  ! 

J'ai  déjà  dit,  à  propos  du  cahier  des  charges  de  l'an- 
née précédente,  que  la  suppression  de  l' opéra-comique 
équivalait  à  une  augmentation  de  35,000  francs.  Avec 
la  réduction  de  la  campagne  lyrique  à  six  mois,  on  peut 
affirmer  hardiment  que  la  subvention  accordée  par  la 
municipalité  Guibourd  à  l'un  des  directeurs  les  plus 
médiocres,  au  point  de  vue  artistique,  qui  soient  venus 
à  Nantes,  s'est  élevée,  pour  la  campagne  1892- 
1893,  au  chiffre  de  150,000  francs,  ainsi  répartis  : 
100,000  francs  en  espèces  et  50,000  francs  d'écono- 
mies réalisées  par  la  faveur  faite  au  directeur  de  sup- 
primer l'opéra-comique  et  le  septième  mois  d'opéra. 
On  ne  saurait  donc  se  montrer  trop  sévère  pour  l'Ad-' 
ministration  qui,  non  contente  d'avoir  porté  un  coup 
fatal  à  l'art  musical  dans  notre  ville,  en  détruisant  la 
Société  des  Concerts  Populaires,  gorgeait  d'un  énorme 


450 


LE   THEATRE   A   NANTES 


subside  un  directeur  qui,  pendant  les  deux  années  pré- 
cédentes, avait  éloquemment  prouvé  que  sa  place 
n'était  pas  à  la  tête  de  notre  première  scène. 


SAISON  j  892- 1893. 


MM. 
J.  MORVANI),  DlIlEClEili. 
Abraham  LKVV,  l"cliefdor- 

cliesLre. 
CARTIER,  2"'cliof.r<.rcli('>hv. 
ISAAC,  r(''giss(Mir. 

MM. 
BUCOGNAM,  fort.  I.'iior. 
ART  EL,  2»  tV'iior. 
MONTFORTJiiiryloiHlt'iîniiKl 

ojj<''rîi. 
(iARDUNL  Itasso  iiolile. 
(iOCRDON,  liasse  cliaiilanle. 
MORDKT,  trial. 
DUCOS.  laiii.'dc 
FABER,  !2«  ba.s.sc. 
DECH^NE,  >  Itujor. 
ROLAND,  comique. 


M'"'» 
NUIRET    DE    VA RENNES. 

lai cou. 
Paulinr  rocher,  ronirallo. 
DCRANTV,  e.lianleuse  légère. 
SAINT- LACRENT  .    eliau- 

t(Mise  frop'T.'lle. 
LECION.  I"  (liiga/.oli. 
METIVIER,  ,?•  dusazoïi. 
DASVKDA.    diiéiriie. 


Ballet 


1 1 E NN ECART,  niailre.s.se. 
DiNAii  l>0RROn.1'«(laiist 
BOSSr.  seconde  i<l. 

l'IATTL  travesti. 


Cette  troupe  était  au  dessous  du  médiocre.  Mettons 
cependant  de  côté  M.  Bucognani,  toujours  en  faveur 
auprès  du  public,  et  M''*'  Pauline  Rocher,  une  chan- 
teuse de  première  ordre,  doublée  d'une  excellente 
tragédienne.  Malheureusement,  après  un  excellent 
début  dans  la  Favorite,  M'^«  Rocher  tomba  gravement 
malade  d'une  pleurésie.  Quand,  au  bout  de  trois  mois, 
l'i^rtiste  fut  entièrement  remis3,  elle  n'eut  plus,  de- 
vant les  tracasseries  qu'elle  eut  à  subir,  qu'à  céder  la 
place  à  l'artiste  que  M.  Morvand  avait  fort  économique- 
ment engagée  pour  la  remplacer.  Dès  le  soir  de  l'ou- 
verture le  public,  par  son  attitude,  montra  qu'il  avait 
assez  de  M.  Morvand  et  de  ses  ficelles  et  qu'il  n'avale- 
rait pas,  cette  année,  toutes  les  couleuvres  présentées. 


DIRECTION    MORVAND  451 


C'est  ainsi  que,  la  mort  dans  Tàme,  le  directeur  fut 
obligé  de  congédier  M.  Gardoni,  M"^es  de  Varennes, 
Duranty  et  Métivier.  W^^  Duranty,  ancien  premier 
prix  du  Conservatoire  de  Nantes,  douée  d'un  filet  de 
voix  atteignant  à  peine  le  premier  rang  du  parquet, 
et  d'un  joli  talent  de  vocalisation,  avait  été  appelée 
par  M.  Morvand  à  faire  ses  débuts  sur  la  scène  Gras- 
lin,  comme  première  chanteuse  légère,  aux  appointe- 
ments de  600  francs.  C'était  une  jolie  économie,  quand 
on  songe  qu'à  Nantes  nous  étions  habitués  jadis  à 
des  chanteuses  légères,  comme  M'"'^*'  La  voix  ,  De- 
reims,  Lacombe-Dupez,  Rabany,  Vaillant-Couturier, 
Jouanne-Vachot ,  Ismaël-Garcin  ,  etc.,  etc.,  payées 
de  3  à  4,000  francs  par  mois.  Malgré  toutes  les  sym- 
pathies que  le  public  nantais  pouvait  avoir  pour  sa 
jeune  compatriote,  il  était  impossible  qu'il  acceptât 
de  voir  tenir  par  une  élève  cet  emploi  important.  Sur 
l'ordre  exprès  de  la  Municipalité,  M.  Morvand  con- 
gédia M"«  Duranty.  Il  engagea  une  nouvelle  chan- 
teuse légère,  M^'*^  Siebens,  aussi  médiocre  artiste  d'ail- 
leurs que  jolie  femme.  Quant  à  M"«  Duranty,  après 
avoir  subi  comme  de  juste  une  diminution  d'appointe- 
ments, on  nous  la  conserva  comme  seconde  dugazon. 
Un  autre  de  nos  compatriotes,  le  baryton  Montfort, 
très  discuté,  fut  sur  le  point,  lui  aussi,  d'être  congé- 
dié; mais  des  considérations,  étrangères  à  l'art,  le 
firent  maintenir  sur  notre  scène.  En  remplacement  de 
M'"«  de  Varennes,  M.  Morvand  nous  ramena  M""  La- 
ville-Ferminet,  qui  venait  de  résilier  son  engagement 
à  Lyon.  La  basse  Bourgeois,  artiste  à  l'organe  su- 
perbe, au  remarquable  talent  de  chanteur  et  de  comé- 
dien, prit  la  place  de  M.  Gardoni.  M^e  Dasvéda  fut 


452  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

remplacée  par  M"»  Fleur  y-Pillard.  M"«  Rouvière  fut 
appelée  à  remplir  remploi  laissé  vacant  par  M^^*  P. 
Rocher.  D'une  médiocrité  absolue,  cette  artiste  ne 
parut  que  rarement  sur  la  scène.  Dans  le  courant  de 
janvier,  d'ailleurs,  M.  Morvand,  sentant  l'hostilité  du 
public  contre  cette  pseudo-contralto,  engagea  pour 
la  suppléer  notre  jolie  compatriote  M^'*^  Elvéda  Boyer, 
chanteuse  à  la  voix  un  peu  faible,  mais  agréable,  et 
artiste  pleine  d'intelligence.  11  faut  encore  signaler, 
parmi  les  artistes  de  cette  troupe,  la  charmante  Saint- 
Laurent ,  toujours  très  applaudie,  et  le  baryton  d'o- 
péra-comique Broussan,  bon  chanteur  et  comédien 
aimable. 

Devant  l'insuffisance  de  la  première  troupe  présen- 
tée, la  critique  théâtrale  se  montra  quelque  peu  sé- 
vère envers  l'impressario  qui  abusait  ainsi  de  la 
situation  exceptionnelle  qu*ane  Municipalité  impru- 
dente lui  avait  faite. 

MM.  Gustave  Rabin,  dans  le  Phare  de  la  Loire  ; 
Paolo,  dans  le  Nouvelliste  ;  Darthez  et  Destranges, 
dans  L* Ouest' Artiste ^àxveni  carrément  leur  façon  de 
penser. 

M.  Morvand  est  d'un  caractère  quelque  peu 
chatouilleux  ;  il  n'admet  guère  la  critique.  Dès  le 
premier  mois  de  la  campagne,  il  supprima  les 
entrées  du  Nouvelliste,  auquel  il  savait  pouvoir  tou- 
cher sans  avoir  rien  à  craindre,  ce  journal  ne  faisant 
pas  partie  du  Syndicat  de  la  Presse.  Quant  à  L' Ouest- 
Artiste,  qui,  lui,  est  du  Syndicat,  il  ne  lui  fit  subir  le 
sort  du  Nouvelliste  que  plusieurs  mois  plus  tard, 
quand  il  comprit  qu'il  n'avait  plus  chance  de  demeu- 
rer à  Nantes.  M.  Morvand  ne  garda  plus  alors  aucun 


WERTHER   -—   ELENA   SANZ  453 

ménagement  envers  les  journalistes  qui  osaient  dire 
tout  haut  ce  que  la  plupart  pensaient  tout  bas. 

La  seule  nouveauté  sérieuse  de  la  saison  fut  Wer- 
tlier,  joué  le  25  février  1893.  Pour  la  première  fois, 
Massenet  ne  vint  pas  à  Nantes  pour  diriger  son  œuvre, 
dont  rinterprétation  confiée  à  MM.  Bucognani, Mont- 
fort,  Gourdon,  Ariel ,  M^^s  Laville-Ferminet  et 
Duranty,  fut  des  plus  faibles.  Nos  artistes  de  grand- 
opéra  se  sentaient  mal  à  l'aise  dans  cette  œuvre  de 
demi-caractère.  Deux  décors  nouveaux  furent  faits 
pour  Werther.  Celui  du  dernier  acte  représentant  le 
village  de  Walheim  sous  la  neige,  est  d'un  fort  pitto- 
resque effet. 

Hérodiade  fournit  une  fructueuse  reprise,  grâce  à 
MM.  Bucognani,  Bourgeois,  et  à  M'"^  Laville  qui 
s'y  montrèrent  supérieurs.  Lohengrin  et  Sigurd  furent 
encore  cette  année  indignement  massacrés.  Dans  le 
rôle  d'Hagen,  de  l'opéra  de  Reyer,  M.  Bourgeois  se 
tailla  un  grand  et  légitime  succès. 

L'opérette,  comme  toujours,  eut  les  honneurs  de  la 
saison.  Outre  une  foule  de  reprises,  on  joua  deux 
inepties  nouvelles  :  les  Vingt-huit  jours  de  Clai- 
rette et  Toto. 

Samson  et  Dalila  reparut  sur  l'affiche  avec  une 
DaUla  hors  ligne,  M"^*^  Elena  Sanz  qui,  pendant  deux 
soirées,  tint  sous  le  charme  tous  les  amateurs  de  mu- 
sique vraie.  Malheureusement,  avec  sa  maladresse 
habituelle,  M.  Morvand  augmenta  tellement  le  prix 
des  places,  que  la  seconde  représentation  eut  lieu 
devant  une  salle  presque  vide.  M^^^  Elena  Sanz  se  fit 
aussi  applaudir  dans  Carmen,  qu'elle  joue  avec  un 
talent  tout  personnel. 


4d4  le   THEATRE   A   NANTES 

Deux  jeunes  filles,  nos  compatriotes,  M^^^^  Maréchal 
et  Barrau,  se  firent  entendre  pendant  la  saison  à 
Graslin,  la  première  dans  Le  Trouvère ,  la  seconde 
dans  le  4«  acte  de  La  Favorite.  Elles  furent  sympa- 
thiquement  accueillies  par  le  public. 

Pendant  le  mois  d'avril,  on  monta,  sans  décors 
nouveaux,  une  grande  féerie-opérette.  Le  Voyage  de 
Suzetie.  Une  jolie  chanteuse,  Mii«  Blanche  Marie,  qui 
paraisait  dans  un  costume  de  clown  plus  que  désha- 
billé, était  le  seul  attrait  de  cette  pièce. 

Artistes  en  représentation  :  M^^Perdrelli,  M"^"  Tar- 
quini  d'Or,  M"«Castellanet(?),M"'*^Perrin-Theuler(?  , 
Elena  Sanz,  Béraidi,  Melchissédec. 

Tournées  :  Les  Dames  de  Buda-Pestlu  I^e  Chat 
Noir,  Le  Juif  Polonais,  Le  Système  Rihadier,  Le 
Malade  Lnaginaire  (Marie  Kolb)  ,  Monsieur  Chasse 
(Marie  Kolb),  Champignol  malgré  lui.  La  Souris, 
La  Petite  Marquise,  la  troupe  du  Chat  Noir,  lier- 
nani  (Mounet-Sully),  Hamlet  (Mounet-Sully).  Le 
Veglione,  Le  Monde  on  r on  s'ennuie  {Re\ch.emher^)^ 
Le  premier  Mari  de  France,  Tricoche  et  Cacolet 
(Brasseur). 

Les  11  et  12  aoiit,  la  Comédie  Française  devait 
venir  donner  deux  représentations.  Le  10,  malgré 
une  location  qui  dépassait  déjà  5,000  francs,  des 
bandes  annonçaient  que  les  soirées  n'auraient  pas 
lieu.  Une  fumisterie  pareille,  digne  d'une  troupe 
de  passage  de  cinquième  ordre ,  fut  sévèrement 
jugée. 


DIUEGTION   MORVAXL)  40.) 


Les  trois  années  de  direction  de  M.  Morvand  ache- 
vèrent la  décadence  de  notre  Grand-Théâtre.  Jamais 
encore  notre  première  scène  n'était  tombée  aussi  bas. 
Toutes  les  œuvres  sérieuses  étaient  d'avance  sacrifiées 
par  un  directeur  qui  n'apportait  ses  soins  qu'à  l'opé- 
rette. On  répétait  à  peine  les  grands  opéras  alors  qu'on 
consacrait  des  six,  huit  répétitions  à  des  élucubratiôns 
de  sixième  ordre.  Trois  ou  quatre  artistes  de  valeur 
égarés  au  milieu  de  nullités  dont  on  n'aurait  pas  voulu 
à  Garpentras  ;  une  mise  en  scène  absolument  piteuse  ; 
des  chœurs  détestables  ;  une  maîtresse  de  ballet  insuf- 
fisante ;  voilà  ce  que  nous  valut  la  direction  de  cet 
impressario  qui,  grâce  à  des  avantages  énormes  et  à 
des  trais  extrêmement  restreints,  fit  de  gros  bénéfices 
pendant  les  trois  années  qu'il  exploita  le  Théâtre 
Graslin. 

Dans  son  rapport  sur  la  question  théâtrale,  M.  Guis- 
thau  appréciait  ainsi  au  Conseil  municipal,  le  8  février 
1893,  l'administration  Morvand  : 

<^  La  campagne  théâtrale  1891-92  peut  compter 
parmi  les  PLUS  MAUVAISES.  Elle  est  menacée  de 
n'avoir  d'égale  que  ceîle  qui  se  poursuit  à  l'heure 
actuelle  (celle  de  1892-93). 

»  Nous  n'avons  pas  à  rechercher  toutes  les  raisons 
d'être  de  cet  état  d'infériorité.  Nous  ne  voulons 
même  pas  nous  demander  si  la  direction  de  nos 
théâtres  n'a  pas  été  par  erreur  et  de  bonne  foi  confiée 

A  UN  HOMME    AUSSI    IMPRÉVOYANT  EN  MATIÈRE  d'art 

que  soucieux  de  ses  intérêts  commerciaux 

))  Si  l'on  en  croit  le  cahier  des  charges,  on  doit 


456 


LE   THEATRE   A  NANTES 


compter  sur  une  troupe  de  grand  opéra  de  premier 
ordre.   L'expérience  des  deux  dernières  années 

PEUT  PERMETTRE  D'APPRÉGIER,    SANS   PLUS   DE    COM- 
MENTAIRES. ». 

Inutile  d'insister.  Les  faits,  dans  leur  brutalité,  sont 
assez  éloquents  par  eux-mêmes. 


XXIX 


THÉÂTRE  DE  LA  RENAISSANCE 


LES  ITALIENS.  —  TROUPES  DIVERSES 


(1867-189:^) 

A   construction   du   théâtre    de    la 
Renaissance  est  due  à  Tinitiative 
de  MM.  Touchais  frères,  qui  dé- 
pensèrent des  sommes  considérables 
dans  cette  entreprise  et,  finalement, 
s'y  ruinèrent.  Depuis  longtemps ,  le  besoin 
d'une  seconde  salle,  plus  grande  que  la  pre- 
mière ,   où  Ton   pourrait  donner    des  grands 
concerts ,  des  conférences ,  des  distributions  de 
prix,  se  faisait  sentir  à  Nantes.  L'élévation  du  nou- 
veau théâtre  venait  donc  à  son  heure. 

Les  travaux  commencèrent  en  1867  sous  la  direc- 
tion de  M.  Ghenantais.  On  eut  de  grandes  difficultés  à 
surmonter  pour  étabfir  solidement  les  fondations.  Une 


458  LE   THÉÂTRE    A   NANTEr 


source,  qui,  il  n'y  a  pas  longtemps  encore,  envahissait 
souvent  les  dessous  du  théâtre,  causa,  dès  Tabord,  de 
nombreux  ennuis.  Cependant  la  construction  marcha' 
assez  rapidement,  La  salle  avait  été  inslalléo  de  façon 
à  être  transformée  en  cirque  par  le  simple  arrange- 
ment du  parterre  en  piste. 

La  Renaissance  occupe  une  superficie  triple  de  celle 
de  Graslin.  Le  diamètre  de  la  salle  est  de  36"'40.  Le  cadre 
de  la  scène  a  13"»70,  soil  5  mètres  de  plus  ([ue  celui  du 
Grand-Théâtre.  La  hauteur  est  de  16  mètres.  Les  des- 
sous ont  une  profondeur  de  7'"25.  Le  plafond  a  2.")  mètres 
de  diamètre;  il  se  compose  de  quatorze  arcades,  dont 
sept  sont  mobiles  et  peuvent  s'ouvrir  pour  éclairer 
et  aérer  la  salle.  Il  est  orné  de  compartiments  repré- 
sentant des  peintures  allégoriques  :  tragédie,  comédie, 
musique,  et  des  sujets  antiques  :  bacchantes,  faune 
lutinant  une  chèvre,  courses  de  chars.  Des  bustes  d'ar- 
tistes illustres,  peints  en  reliefs  :  Beethoven,  Mozart, 
Méhul,  Meyerbeer,  Halévy,  Hugo,  Voltaire,  Malibran, 
Rachel,  Mars,  Déjazet,  concourent  aussi  à  l'orne- 
mentation du  plafond.  L'encadrement  de  la  scène  est 
surmonté  de  deux  statues  dues  à  M.  Ménard  :  la  tra- 
gédie et  la  comédie  assises  et  supportant  les  armes  de 
la  ville.  Les  décorations  de  la  salle  et  le  rideau  furent 
faits  par  M.  Gambon.  Ce  rideau,  qui  a  été  remplacé 
depuis,  représentait  une  vue  du  port  de  Nantes  prise 
des  hauteurs  de  Sainte- Anne  ;  il  était  fort  réussi.  Les 
décors  furent  brossés  par  M.  Dernier. 

La  salle  primitive  contenait  3,094  places.  Elle  se 
composait  d'un  vaste  parterre  en  forme  de  corbeille 
surmonté  de  trois  rangs  de  pourtour.  Au-dessus  s'éta- 
geaient,  en  gradins  et  non  en  galeries,  cinq  rangs  de  fau- 


LA   RENAISSANCE  459 


leuils  et  cinq  rangs  de  places  de  premières.  Un  rang  de 
loges  entourait  ces  dernières.  Soutenu  par  de  légères 
colonnes  de  fer,  un  immense  amphithéâtre  contenant 
les  secondes,  les  troisièmes  et  les  quatrièmes  s'élevait 
jusqu'au  plafond.  A  droite  et  à  gauche  de  la  scène,  il  y 
avait  aussi  des  baignoires  grillées.  Une  écurie  pour 
30  chevaux  était  installée  à  gauche  de  la  scène.  Un  vaste 
foyer,  que  Graslin  envie  justement  à  la  Renaissance, 
orné  de  colonnes  en  fonte  peintes  en  imitation  de  mar- 
bre, prend  la  largeur  de  la  façade  sur  la  place  Bran- 
cas.  Cette  façade  assez  simple  se  compose  de  quatre 
colonnes  d'ordre  composite  placées  deux  à  deux  de 
chaque  côté  des  larges  fenêtres  éclairant  le  foyer.  On 
remarque  entre  autres  ornements  deux  têtes  de  che- 
vaux qu'on  ferait  bien  de  faire  disparaître  aujourd'hui 
qu'on  a  renoncé  à  louer  la  Renaissance  à  un  cirque. 
Une  marquise  vitrée  abrite  les  baies  du  vestibule. 

1867-1868 

L'inauguration  de  la  nouvelle  salle  ,  quoique 
qu'elle  fût  loin  d'être  entièrement  achevée,  eut  lieu 
le  25  décembre  1867.  La  troupe  du  cirque  GioHi  donna 
une  série  de  représentations. 

L'ouverture  définitive  de  la  Renaissance  eut  lieu  le 
1  i  mars  1868.  MM.  Touchais  avaient  confié  la  direc- 
tion de  leur  théâtre  à  M.  Guillaume.  Le  spectacle 
était  composé  ce  jour-là  du  Misanthrope  joué  avec  le 
concours  de  Lafontaine  et  de  M"«  Lloyd. 

M.  Guillaume  fit  venir  de  nombreux  artistes  en 
représentation.  On  applaudit  successivement  Lafon- 
taine dans  Dalîla^  Neuville,  des  Variétés,  Charles 


460  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 


Bataille,  M'"*'  Normann-Nérida ,  violoniste  de  beau- 
coup de  talent,  Laferrière,  M^'es  Déjazet  et  Ugalde. 

1868-1869 

M.  Hubert  succéda  à  M.  Guillaume.  La  féerie  de 
Peau-d'Ane,  qui  fut  montée  avec  luxe,  céda  bientôt  la 
place  à  une  troupe  italienne. 

Alors  commença  la  plus  brillante  période  de  la 
Renaissance.  On  s'engoua  à  Nantes  du  répertoire  et 
des  artistes  transalpins  et  Graslin  fut  délaissé  pour  la 
salle  Brancas,  qui  devint  bientôt  le  rendez-vous  de 
toute  la  haute  société  nantaise,  notamment  de  celle  des 
Cours, 

Cette  première  troupe  italienne  était  ainsi  composée  : 


^[nics 


MM. 


LAURA-HARRIS, 

«oprano. 

DÉMERIO-LABLACHE, 

contralto. 

SALVANI, 

coinprimaiia. 

TOMBESl, 

1"  ténor. 

TERRONI, 

'2'  ténor. 

STROZZI, 

baryton. 

ORDINAS, 

basse  profonde. 

ROGCO, 

basse  boutle. 

STEVENS, 

chef  d'orchestre 

Tous  ces  artistes  étaient  excellents.  M'i«  Laura 
Harris  était  une  charmante  chanteuse  d*un  talent  très 
distingué.  M'"«  Démério-Lablache  possédait  un  splen- 
dide  contralto.  On  applaudit  aussi  dans  le  courant  de 
la  saison  un  autre  ténor  de  grand  mérite,  M.  Délia 
Roca. 

Tombesi  et  Strozzi  avaient  des  voix  magnifiques.  Le 
premier  fit  bientôt  tourner  toutes  les  têtes.  C'était  un 


LES  ITALIENS  461 


délire.  A  ses  adieux  il  reçut  un  nombre  fabuleux  de 
bouquets. 

Pendant  cette  saison,  on  joua  pour  la  première  fois 
Il  dallo  in  Maschera,  de  Verdi,  devant  une  salle 
superbe,  resplendissante  de  toilettes  luxueuses  et  d'ha- 
bits noirs.  Succès  complet. 

Pendant  l'été,  des  concerts  populaires,  sous  la  direc- 
tion de  M.  Bernier,  furent  organises.  Les  places  les 
plus  chères  étaient  à  deux  francs.  On  jouait  tous  les 
jours. 

1869-1870 

Les  résultats  donnés  par  la  première  saison  ita- 
lienne avaient  été  si  brillants,  qu'une  nouvelle  troupe 
S9  forma  pour  l'exploitation  de  la  Renaissance. 

MM.  LINZI-GHELLY,      1"  ténor. 


M' 


MAREÏTI, 

2e  ténor. 

STROZZI. 

baryton. 

GENIBREL, 

2=  basse. 

TOMUGASSO, 

basse  comique. 

LATIRA-HARRIS. 

2«  chanteuse. 

LUCGHEST, 

id. 

LABLAGHE, 
BENARGHI, 

contralti. 

BARAZOTTI, 

soprano  dramatique. 

Cette  seconde  saison  fut  ouverte  par  Faust.  On 
coupa  les  tableaux  du  Hartz  et  du  Walpurgîs,  En 
revanche,  on  chanta  deux  airs  qui  n'existent  pas  dans 
la  partition  française. 

M™«  Lucchesi,  jeune  et  jolie  femme,  douée  d'une 
voix  magnifique,  remporta  un  vrai  triomphe  dans  le 
rôle  de  Marguerite. 


462  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

La  rentrée  de  Laura-Harris  fut  accueillie  par  des 
transports  d'enthousiasme.  On  jouait  ce  soir-là  la 
So7nnambula^  et  la  représentation,  si  bien  commen- 
cée, faillit  se  terminer  tragiquement.  Une  fuite  de  gaz 
détermina  dans  les  irises  un  commencement  d'incen- 
die. On  s'en  rendit  maître  promptement.  Dans  la  salle 
personne  ne  bougea,  quoique  plusieurs  spectateurs 
aient  crié  :  «  Au  feu!  » 

Le  10  novembre  1809,  ou  exécula  la  Messe  de 
Rossini  avec  une  interprétation  exceptionnelle  : 
M'""»  Alboni  et  Marie  Battu,  MM.  Hollier,  ïagliaflco, 
le  violoniste  Vieuxtemps,  le  contrebassiste  Bot- 
tesini,  prêtèrent  leurs  concours  à  cette  superbe  audi- 
tion. 

Cette  année-là,  l'exploitation  italienne  marcha  moins 
bien  que  pendant  la  saison  précédente.  La  troupe  était 
moins  bonne,  enfin  on  commençait  à  se  lasser  de  ce 
répertoire  usé  et  rococo,  borné  au  Nord  par  Lucia, 
au  Sud  par  la  Somnambiila,  à  l'Est  par  /  Puritani^ 
à  l'Ouest  par  Linda.  Le  Ki  novembre,  la  Renaissance 
ferma  ses  portes. 

MM.  Touchais  commençaient  déjà  à  avoir  assez  de 
leur  théâtre  qui  ne  rapportait  pas  l'intérêt  de  l'argent 
dépensé  pour  sa  construction.  Il  fut  question  alors  de 
le  mettre  en  loterie  pour  devenir  ensuite  la  propriété 
de  la  ville.  Le  projet  n'aboutit  pas. 

En  décembre,  une  troupe  lyrique  française,  sous  la 
direction  de  M.  Bouzeois,  dut  exploiter  le  théâtre, 
mais  l'autorité  militaire  ayant  refusé  de  prêter  les  sol- 
dats pour  chanter  les  chœurs,  les  représentations  ne 
purent  avoir  lieu. 

Au  mois  d'avril,  une  troupe  italienne  de  passage, 


LA   RENAISSANCE  WS 


dont  faisaient  partie  laKrauss  et  Nicolini,  donna  quel- 
ques représentations. 

Déjazet  se  fit  aussi  entendre  à  la  Renaissance  pen- 
dant  cette  saison. 

1870-1871 

Une  troupe  sous  la  direction  de  M.  Ribert  exploita 
le  théâtre  pendant  le  mois  d'avril.  On  joua  une  revue 
assez  amusante  :  La  Grande  Dépêche,  due  à  la  colla- 
boration de  notre  concitoyen  M.  Bureau  et  du  dessi- 
nateur Gollodion. 

i871-187^2 

Toujours  sous  la  direction  Ribert  on  monta  La 
Belle  irélène  avec  Desclauzas,  Rhoiomago,  La  Reine 
Crinoline. 

M™«  Ernst  vint  en  janvier  1872  et  obtint  un  vif  suc- 
cès en  lisant  différentes  poésies  de  nos  grands  poètes. 

Le  27  janvier,  la  direction  passa  aux  mains  de 
M.  Vidaillet,  qui  joua  l'opérette,  la  comédie,  le  vaude- 
ville. Nous  remarquons  dans  la  troupe  lenomd'Arnal. 
C'était  le  neveu  du  célèbre  comique.  Cette  nouvelle 
direction  n'eut  qu'une  durée  éphémère. 

Le  18  avril,  la  Renaissance  ouvrit  de  nouveau  ses 
portes  sous  la  direction  de  M.  Beaugé,  le  fils  de  la  souf- 
fleuse du  Grand-Théâtre.  Entre  autres  pièces,  il  joua 
un  grand  drame  militaire  intitulé  :  Le  Siège  de  Paris. 

Thérésa,  Lafontaine  qui  joua  2?w?/-Z?/a.s\  Pasdeloup 
et  son  orchestre  vinrent  en  représentation. 

Dans  le  courant  de  juillet,  Beaugé  mit  en  répétition 
Rabagas.,  une  pièce  de  Sardou  bourrée  d'allusions 
anti-républicaines,  dont  la  représentation  à  Paris  avait 


464  LE   THEATRE   A   NANTES 

fait  beaucoup  de  tapage.  Le  Phare  de  la  Loire  pro- 
testa dans  un  article  violent  auquel  Beaugé  répondit. 
Toute  une  polémique  s'engagea.  Finalement  le  maire, 
qui  était  alors  M.  Leloup,  interdit  la  représentation. 
Le  28  septembre  une  grande  représentation  eut  lieu 
au  bénéfice  de  la  vieille  souffleuse  de  Graslin,  M™* 
Beaugé.  On  joua  le  Dépit  amoureux  et  Tartufe  avec 
M.  Savary  de  la  Comédie-Française. 

Cette  année  MM.  Touchais  offrirent  à  la  ville  de  lui 
céderlaRenaissancepour  unesommede250.000  francs. 
Le  Conseil  municipal  autorisa  l'Administration  à  étu- 
dier de  près  la  question. 

1872-1873 

Une  Société,  patronnée  par  MM.  le  général  Mellinet, 
Arnous-Rivièrc,  Boistard,  L.  Bourgault-Ducoudrayet 
Coinquet  se  forma  en  commandite  pour  exploiter  la 
Renaissance.  Le  capital  était  de  300,000  francs  divisés 
en  600  actions  de  500  francs  chacune.  Tout  sous- 
cripteur de  trois  actions  avait  droit  à  trois  entrées  rédui- 
tes. Le  baryton  Strozzi,  qui  s'était  créé  de  nombreuses 
relations  dans  la  société  nantaise,  avait  été  choisi 
comme  administrateur-«iérant.  La  troupe  italienne 
réunie  par  Strozzi  était  bonne,  mais  ne  fit  pas  ses  frais. 
Parmi  les  artistes  qui  en  faisaient  partie,  il  faut  citer 
en  première  la  ravissante  Zina  Dalti,  chanteuse  d'ex- 
pression en  même  temps  qu'étourdissante  vocaliste. 
Mmes  Sonniéri  et  Carracioli  étaient  elles  aus:fi  des  can- 
tatrices de  valeur.  Le  ténor  Carrion  était  parfait.  Les 
chœurs  et  l'orchestre  étaient  médiocres. 

En  mars  on  donna  de  belles  auditions  du  Stàbat 
Mater  de  Rossini. 


LA  RENAISSANCE  465 


Frédéric  Lemaitre,  bien  vieux,  bien  usé,  vint  en 
représentation. 

1873-1874 

MM.  Ghesser  et  Verpy  prirent  la  direction  et 
jouèrent  le  drame  et  la  comédie. 

Ces  directeurs  montèrent  La  Femme  de  feu,  pièce 
tirée  du  fameux  roman  de  Belot  qui,  comme  on  lésait, 
se  passe  en  partie  à  Nantes  et  Marceau  ou  les  Enfants 
de  la  République.  La  Préfecture  interdit  de  chanter 
la  Marseillaise  et,  à  la  seconde  représentation,  interdit 
l'œuvre  elle-même.  On  assista  ainsi  à  ce  fait  curieux, 
d'une  pièce  républicaine  et  du  chant  national  républi- 
cain, mis  à  rindex  par  un  fonctionnaire  de  la  Républi- 
que, Il  faut  venir  en  France  pour  voir  ces  choses-là  ! 
Quelques  années  plus  tard  Marceaw  devait  encore  être 
cause  d'un  incident  beaucoup  plus  grave. 

Déjazet  se  fit  applaudir  dans  différentes  pièces  de 
son  répertoire. 

1874-1875 

A  signaler  seulement  quelques  troupes  de  passage  : 
La  Maison  du  Mari  avec  Laferrière,  Toto  chez  Tata 
(Céline  Ghaumont). 

Deux  grands  concerts  furent  aussi  donnés  pendant 
cette  saison  dans  la  salle  Brancas  :  celui  de  la  Nilsson 
avec  Sivori  et  Servais  et  celui  de  l'irapressario  Ulmann 
qui  faisait  une  tournée  avec  Planté,  Diaz  de  Soria, 
Sivori,  Alard  et  Franchome. 

1875-1876 

Tous  les  journaux  menaient  depuis  quelques  années 
une  vive  campagne  en  faveur  de  l'achat  de  la  Renais- 


4GG  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 

sance  par  la  ville.  Le  Conseil  autorisa  cet  achat,  dans 
sa  séance  du  2  mars  1875,  pour  une  somme  de 
200,000  francs.  Le  monument  avait  coûté  jadis  plus  de 
800,000  francs. 

A  partir  de  cette  année  Texislence  propre  de  la 
Renaissance  est  absolument  finie.  Elle  se  confond 
désormais  avec  celle  du  Grand-Théâtre.  Cependant 
la  ville,  pour  quelque  temps,  se  réserva  le  droit  de 
louer  la  Renaissance  à  un  cirque  durant  les  deux 
mois  d'hiver.  Signalons  rapidement  les  principaux 
faits  qui  se  sont  passés,  salle  Brancas,  pendant  ces 
dernières  années. 

Le  Tour  du  Monde.  Grand  succès  pour  l'œuvre  de 
notre  éminent  compatriote  Jules  Verne.  Le  rôle 
d'Aouda  était  tenu  par  M""  Hadamard,  aujourd'hui  à  la 
Comédie  Française. 

1870-1877 

Grand  concert  donné  par  la  Patti. 

Superbe  représentation  de  la  Nijsson  dans  Faust. 

En  mars  Faure  vint  jouer  Faust,  Hamtet  et  Guil- 
laume Tell.  Les  représentations  du  célèbre  baryton 
furent  des  plus  suivies.  Après  Guillaume  Tell,  les 
choristes  allèrent  donner  une  sérénade  sous  les  fenê- 
tres de  l'Hôtel  de  France  où  Faure  était  descendu. 

Agar  vint  jouer  Athalie  avec  les  chœurs  de  Men- 
delssohn. 

On  représenta  aussi  pendant  cette  saison  le  Voyage 
dans  la  Lune. 

1877-1878 

Un  arrêté  municipal,  en  date  du  22  décembre  1877, 
interdit  aux  femmes   légères  de  se  placer  ailleurs 


LA  RENAISSANCE  467 


que  dans  les  loges.  Il  faut  croire  que  depuis  la  sup- 
pression de  la  plupart  de  ces  dernières,  l'autorité  a 
renoncé  à  assigner  aux  hétaïres  nantaises  une  catégo- 
rie de  places,  car  elles  s'étalent  ouvertement  aujour- 
d'hui aux  fauteuils  aussi  bien  qu'au  parterre.  Pour- 
quoi, à  Graslin,  leur  interdit-on  alors  l'accès  des 
premières  galeries,  si  à  la  Renaissance  on  ne  le  fait 
pas  ??  Beautés  de  la  logique  administrative  !!! 

M.  Goulon  jugea  à  propos  de  faire,  cette  année,  une 
reprise  de  Marceau.  Cette  fois,  la  Préfecture  ne  s'y 
opposa  pas.  La  première  eut  lieu  avec  un  grand 
succès  devant  une  salle  comble,  qui  bissa  la  Mar- 
seillaise. L'ordre  ne  fut  nullement  troublé.  Quelle  ne 
fut  pas,  le  lendemain,  la  stupéfaction  générale  lors- 
qu'on apprit  que  le  colonel  Hubert-Gastex  venait  de 
refuser  au  Directeur  de  lui  continuer  le  concours  de 
la  musique  et  de  la  figuration  militaire,  et  avait  inter- 
dit à  tout  soldat  de  mettre  les  pieds  à  la  Renaissance 
tant  qu'on  y  jouerait  Marceau,  pièce  militaire  et 
patriotique  où  l'on  commettait  le  crime  de  chanter 
l'hymne  national.  Le  Phare  de  la  Loire  publia  même 
le  texte  de  l'ordre  du  jour  adressé  par  le  colonel  aux 
soldats.  M.  Hubert-Gastex  fit  démentir  et  prétendit 
que  cet  ordre  était  seulement  un  communiqué  à  la 
place.  Quoi  qu'il  en  soit,  cet  incident  eut  un  retentis- 
sement considérable  et  mérité.  M.  Laisant,  à  la 
Chambre,  interpella  à  ce  sujet  le  ministre  de  la  guerre. 
Finalement,  le  colonel  Hubert-Gastex  fut  déplacé. 
Cette  affaire  fit  à  Marceau,  pièce  d'une  digestion 
difficile,  une  réclame  extraordinaire.  Pendant  plu- 
sieurs soirées,  la  Renaissance  fit  salle  comble.  A  tour 
de  rôle,  Guillemot  et  M^^«  Reggiani   chantaient  la 


468 


LE   THEATRE   A   NANiES 


Marseillaise.  Cette  dernière,  habillée  pour  la  cir- 
constance en  Charlotte  Corday,  tenant  à  la  main  le 
drapeau  tricolore,  soulevait  un  enthousiasme  indes- 
criptible. 

1878-1879 

Dans  le  courant  de  novembre  78,  sur  les  quatre 
heures  du  soir,  un  commencement  d'incendie  éclata 
dans  le  magasin  d'accessoires.  Heureusement  qu'on 
s'en  aperçut  à  temps.  Il  n'y  eut  que  de  légers  dégâts 
matériels. 

La  direction  Lemoigne  inaugura,  pendant  cette 
saison,  le  système  des  matinées  dominicales.  Le  succès 
fut  complet  dès  le  premier  jour  et,  depuis  lors,  ne 
s'est  pas  démenti. 

Tournée  :  V Assommoir. 

1879-1880 

Cette  année,  le  Grand-Théâtre  était  en  réparation 
et  la  subvention  était  affectée  à  la  réfection  de  la  salle. 

La  Municipalité  choisit,  pour  exploiter  la  Renais- 
sance, M.  Jourdan,  qui  était  à  la  tète  d'une  Société 
d'artistes.  Aucun  genre  n'était  imposé. 


MM. 

L.  JOURDAN, Adminislralenr. 
MARTIN,  l"  chcC  irorcheslre. 
JAMES,  régisseur. 

Comédie 

MM. 
VIALDY,  1"  rôle. 
LUTSCIIER.  jeune  2»  rôle. 
RAYMOND.  i«  rôle. 
WICTON.'>«  rùU'. 
SAINT-EMILE,:',»  rôle. 
PRUSPER,  père  uoblo. 
MARTIN,  amuureux  comique. 


MM. 
.JAMES,  comique. 
DELORME,  c()nii(|ue. 
SAIRVIER,  e(jmi.[iie. 

MM"««» 
MOINA- CLÉMENT,      grand 

premier  rôle. 

FmiESTV^  ^'l jeunes  premières 
STUANSKY,  mère  noble. 
BOSSON,  ingénuité. 
DE  SAIX.  amoureuse. 
AN G LA DE 


MARCELLE 


soubrettes. 


CARLI,  duègne. 


LA   RENAISSANCE 


469 


Opéra  -  Comique  et 
traductions 

MM. 
RODEVILLE,  fort  ténor. 
Marcel    DEVRIÈS,    tciiur 

double. 
BARETTI.  2  ténor, 
M  AUGE,  baryton. 
COMTE,  basse. 
HALY,  2»  basse. 
GRACIANI,  trial. 


MM™«« 
GALLY-LAROCHELLE,    !'• 

clianteuse  létière. 
Jeanne  ANDRÉE,  jeune  cban- 

teuse. 
SIBETTI,  du  gazon. 
DE  SAISE,  2*  dugazon. 
STRANSKY,    duègne. 


MM.  Comte,  Maugé  et  M™«  Gally-Larochelle  possé- 
daient une  certaine  valeur.  Le  reste  de  la  troupe  était 
des  plus  médiocres. 

L'exploitation  ne  fut  pas  heureuse  et  se  termina  en 
décembre.  A  partir  de  cette  époque,  il  n'y  eut  plus 
que  de  nombreuses  tournées. 

Nouveautés  :  M"'«  Favart,  Lequel  ?  le  Cabinet 
Piperlin,  DoU-onle  dire? Nounou,  Gavaud,  Minard 
et  Ci«. 

Tournées  ;  L'Avare  (Marie  Kolb),  les  Martyrs  de 
Strasbourg^  la  Cagnotte^  le  Légataire  Universel^  le 
Mariage  de  Figaro,  Jean-Nu-Pieds,  Phèdre  (Agar), 
Jonathan^  le  Fils  de  Coralie,  GabrieUe  (M™"  Fa- 
vart), Daniel  Rochat,  Robert  Macaire^  L'Aventu- 
rière^ les  Lnutiles^  les  Folies  Amoureuses,  le  Voyage 
de  M.  Perrichon,  le  Trésor,  le  Malade  Imaginaire, 
le  Marquis  de  Villemer,  le  Demi- Monde  (ces  deux 
pièces  avec  la  troupe  de  l'OdéonJ,  VAge  ingrat. 

Les  6,  7,  8  septembre  1880,  les  Nantais  purent 
enfin  applaudir  Sarah  Bernhardt.  L'immense  salle  de 
la  Renaissance  n'était  pourtant  pas  très  pleine.  Beau- 
coup de  personnes  étaient  encore  aux  bains  de  mer 
et  à  la  campagne.  L'illustre  artiste  joua  Adrienne 
Lecouvreur  et  Froufrou,  Elle  fut  accueillie  par  de 


470  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

longs  transports  d'enthousiasme  et  couverte  de 
fleurs.  Après  la  seconde  représentation,  un  grand 
souper  lui  fut  offert  chez  Monnier.  Sarah  s'y  montra 
charmante  de  verve  et  d'esprit. 

L'ancien  directeur  du  Grand-Théâtre,  M.  Bellevaut, 
faisait  partie  de  cette  tournée  comme  régisseur. 

A  partir  de  1879,  année  de  sa  fondation,  la  Société 
des  Concerts  Populaires  donna  ses  concerts  dans  la 
salle  de  la  Renaissance.  Il  n*est  pas  dans  le  cadre  de 
cet  ouvrage  de  faire  l'historique  de  cette  Société,  qui 
a  fait  faire  à  l'art  musical  à  Nantes  les  progrès  les 
plus  considérables.  Disons  toutefois  qu'elle  amena  à 
la  Renaissance  les  plus  grands  compositeurs  et  les 
plus  brillants  virtuoses. 

1880-1881 

Rien  de  particulier  à  signaler  pendant  la  campagne 
d'hiver. 

Sarah  Bernhardt  revint  le  8  et  le  9  septembre  à  la 
grande  joie  de  ses  nombreux  admirateurs.  Cette  fois 
la  grande  artiste  joua  la  Dame  aux  Camélias  qu'elle 
n'avait  encore  jamais  interprêtée  à  Paris  et  Hernani. 

Pendant  l'été,  on  fit  subira  la  salle  un  remaniement. 
Les  loges  des  l"s  sauf  deux  dans  le  fond  et  trois  de  chaque 
côté,  furent  supprimées  ainsi  que  les  avant-scènes  et 
la  4«  galerie.  Un  escalier  de  dégagement  fut  construit 
pour  les  premières. 

1881-1882 

Pendant  les  mois  d'hiver,  aucun  fait  digne  de 
remarque.  Pendant  le  mois  de  mai,  la  Compagnie  des 


LA  RENAISSANCE  471 


Excursions  Panoramiques  lîamilion  s'installa  dans 
la  salle  Brancas. 

1882-1883 

Pendant  la  saison  lyrique,  toujours  rien  de  bien 
intéressant.  Le  petit  train  train  ordinaire  :  matinées 
le  dimanche,  par-ci  par-là  quelques  soirées. 

Les  21  el  22  juillet,  Sarah  Bernhardt,  accompagnée 
de  Berton,  joua  Fœdora  avec  un  immense  succès. 

Les  Excursions  Hamilton  revinrent  pendant  le 
mois  de  septembre. 

1883-1884 
On  joua  Peau  d'Ane  sans  grand  succès. 

1884-1885  —  1885-1886 
Rien  de  particulier. 

1886-1887 

M.  Paravey  donne  les  matinées  du  dimanche  à 
moitié  prix.  Cette  innovation  est  accueillie  avec  beau- 
coup de  faveur. 

1887-1888 

De  même  qu'à  Graslin,  on  entreprit  à  la  Renais- 
sance d'importants  travaux  de  sécurité  :  rideau  de  fer, 
bassins  et  herses  d'eau,  galeries  extérieures,  nouveaux 
dégagements.  On  supprima  aussi  les  quelques  marches 
qui  existaient  au  bout  des  couloirs  menant  au  par- 
quet et  on  les  remplaça  par  une  pente  douce  com- 
mençant à  partir  du  vestibule.  La  salle  fut  aussi  com- 
plètement restaurée.  Elle  en  avait  besoin,  car  elle  était 


472  LE   THÉÂTRE  A   NANTES 

dans  un  état  de  délabrement  complet.  Elle  fut  repeinte 
et  tapissée  à  neuf.  Enfin,  on  plaça  un  nouveau  rideau 
dû  au  pinceau  de  Lavastre.  En  voici  la  description. 

A  gauche,  au  premier  plan,  un  grand  escalier  au 
haut  duquel  se  dressent  un  Temple  grec  et  la  statue 
d'Apollon  tenant  sa  lyre  d'or.  Au  bas,  deux  colonnes 
rostrales,  puis  un  large  quai  dans  toute  l'agitation  du 
commerce.  Au  fond,  la  mer  calme  et  tranquille  sillon- 
née de  nombreux  navires.  Toujours  à  gauche,  de 
hautes  falaises  perdues  dans  un  léger  brouillard  . 
A  droite,  une  draperie  rouge  avec  les  armes  de  Nan- 
tes et  de  Bretagne,  descend  en  plis  harmonieux  sur 
une  balustrade  surmontée  d'un  Amour.  Au  pied  de 
la  draperie  se  trouvent  des  masques,  une  flûte  de 
Pan  et  différents  autres  accessoires.  Au  bas,  dans 
l'encadrement,  une  vieille  inscription  latine  signifiant  : 
VILLE  DE  NANTES.  Ce  rideau  fort  réussi  est  d'un 
grand  effet. 

Les  dessous  qui  étaient  continuellement  incrtidés 
par  la  source  qui,  lors  de  la  construction,  avait  donné 
tant  de  soucis  aux  architectes,  furent  entièrement 
asséchés.  On  construisit,  à  cet  effet,  un  véritable 
aqueduc. 

M.  Lebec  dirigea  tous  les  travaux  avec  son  habileté 
ordinaire.  La  restauration  de  la  Renaissance  et  les 
améUorations  apportées  au  théâtre  s'élevèrent  au 
chiffre  de  1 1 7 ,380  francs. 

N*oublions  pas  non  plus,  à  propos  des  travaux  con- 
sidérables exécutés  dans  nos  théâtres  pendant  l'année 
1887-88,  de  rendre  justice  à  l'activité  et  à  Tintelii- 
gence  de  M.  Nicolleau,  adjoint  délégué  aux  Beaux- 
Arts,  qui  s'occupa  toujours  avec  un  soin  particulier 


LA  RENAISSANCE  473 


et  un  intérêt  constant  de  la  situation  artistique  et 
matérielle  de  nos  scènes. 

1888-1889  —  1889-1890 

En  fait  de  choses  particulièrement  intéressantes  et 
dont  je  n*ai  pas  eu  l'occasion  de  parler  à  propos  du 
théâtre  Graslin,  je  ne  vois  guère  à  signaler  que  les  nou- 
velles représentations  de  Sarah  Bernhardt  dans  Jeanne 
d'Arc  et  la  Tosca  les  19  et  20  juillet  1890. 

1890-1891  —  1891-1892  —  1892-1893 

Mounet-Sully  vint  jouer  Hamlet  (janvier  91),  Ruy- 
Blas  et  Œdipe-Roi  (septembre  92). 

Une  panique  eut  lieu  le  dimanche  27  novembre  1892, 
à  la  matinée  où  l'on  jouait  Robert.  Au  3"  acte,  un 
rayon  de  soleil  s'étant  glissé  dans  la  salle,  par  un  in- 
terstice de  fenêtre,  un  imbécile  se  mit  à  crier  :  Au  feu  ! 
On  juge  de  l'émoi  des  spectateurs  et  de  la  bousculade. 
Plusieurs  dames  se  trouvèrent  mal;  enfin,  le  direc- 
teur et  le  régisseur  accoururent  sur  la  scène  et  par- 
vinrent à  calmer  la  frayeur  du  public.  Cet  incident 
aurait  eu  de  graves  conséquences  si  les  spectateurs 
n'avaient  pu  être  rassurés  à  temps. 

Dans  le  courant  d'août  1893,  une  troupe  de  Daho- 
méens fut  exhibée  dans  la  salle  de  la  place  Brancas. 


XXX 

THÉÂTRE  DES  VARIÉTÉS 

(1835-1893) 

L'ancien  Riquiqui. — La  nouvelle  salle  de  la  rue  Mercœur 


ANS  un  local  assez  primitif  situé  rue 
du  Calvaire,  où  se  trouve  aujour- 
d'hui le  n°  3,  vint  s'installer,  en 
1832,  une  troupe  de  marionnettes 
dirigée  par  M.  et  M'"*'  Leroux , 
troupe  qui  d'abord  avait  donné 
des  représentations  en  plein  vent  sur  la 
Petite- Hollande.  Ce  petit  théâtre  qui  faisait 
la  joie  des  enfants  mais  non  la  tranquillité  des 
parents,  avait  reçu  du  public  le  nom  de  Riquiquî. 
Cette  appellation  devait  lui  rester.  Même,  quand  bien 
des  années  plus  tard,  l'humble  baraque  se  transforma  en 
un  véritable  théâtre,  ce  fut  toujours  pour  les  Nantais 
Riquiquî. 
Cependant  cette  troupe  de  marionnettes  faisait  des 


476  LE   THÉÂTRE  A  NANTES 

affaires  d'or  ;  d'année  en  année,  un  public  plus  nom- 
breux se  pressait  sur  ses  rudimentaires  banquettes.  La 
famille  du  père  Leroux  s'était  accrue,  les  enfants 
avaient  grandi,  s'étaient  mariés.  Us  se  mirent  à  jouer 
entre  eux  quelques  petites  pièces  et  réussirent. 

En  1854,  Riquiqui,  qui  avait  quitté  depuis  quelque 
temps  la  rue  du  Calvaire  pour  s'installer  rue  Mer- 
cœur,  abandonna  définitivement  les  marionnettes  qui 
avaient  commencé  sa  fortune  et  se  mit  à  jouer  des  comé- 
dies sous  le  nom  de  Théâtre  des  Dèlassements-Comî' 
ques.  L'ouverture  eut  lieu  le  dimanche  6  août.  Le 
spectacle  se  composait  de  Bruno  le  Fileur,  Pierrot^ 
La  légende  du  Grand-Etang^  chantée  par  M.  Léon, 
âgé  de  six  ans,  et  à' Une  femme  qui  se  grise.  Le  prix 
des  places  était  fixé  comme  il  suit:  premières,  1  franc  ; 
deuxièmes ,  0  fr.  60  ;  galeries ,  0  fr.  40  ;  parterre , 
0  fr.  25. 

Cette  tentative,  qui  réus-it,  encouragea  la  famille 
Leroux  à  continuer  cette  exploitation  sous  le  titre  de 
Troupe  Nantaise. 

Ce  fut  seulement  en  octobre  1866  que  l'ancien 
Riquiqui  adopta  le  nom  de  Variétés.  A  cette  occa- 
sion, on  rappropria  un  peu  la  salle  qui  était  loin 
d'être  luxueuse.  Figurez-vous  un  espace  assez  exigu 
entouré  d'une  simple  galerie  de  bois.  Au  milieu,  des 
sièges  peu  confortables.  La  façade  était  formée  d'un 
encadrement  de  bois  peint  ;  simple  décor  à  moitié 
eiïacé  par  la  pluie.  C'est  dans  cette  salle  malpropre, 
enfumée,  que  la  famille  Leroux  gagna  sa  fortune.  Ce 
petit  théâtre  qui  jouait  le  drame,  la  comédie,  le  vau- 
deville, était  fréquenté  par  les  ouvriers.  Cependant  le 
bourgeois,  de  temps  en  temps,  se  risquait  à  y  aller, 


RIQUIQUI   —   LES  VARIÉTÉS  477 

quitte  à  recevoir  sur  la  tête  des  pelures  d*orange  et 
de  pomme. 

On  changeait  de  spectacle  deux  fois  par  semaine. 
Les  samedi,  dimanche  et  lundi  on  jouait  le  drame  ;  les 
mardi,  mercredi  et  jeudi,  la  comédie.  Ce  système 
demeura  toujours  en  vigueur  à  la  salle  de  la  rue 
Mercœur. 

En  février  1872,  les  Variétés  jouèrent  une  pièce 
locale  :  Les  Mystères  du  MarcMœ.  Ce  drame  bien 
noir,  mais  qui  offrait  un  intérêt  palpitant  pour  les 
habitants  du  quartier,  était  dû,  je  crois,  à  l'un  des 
bons  artistes  de  la  troupe,  M.  Cardon,  qui  avait 
épousé  M^'^  Leroux. 

En  1873,  une  revue  du  même  auteur:  Nantes  à  vol 
d'oiseau,  eut  un  très  vif  succès.  A  cette  occasion, 
toute  la  haute  société  nantaise  défila  à  Riquiqui.  Bien 
souvent  la  mère  Leroux  ne  put  retenir  un  mouvement 
d'orgueil  en  voyant  une  file  de  joyeux  équipages  à  la 
porte  de  son  boui-doui. 

En  mars  1876,  les  Variétés  firent  une  excursion 
dans  l'opérette  oX  jouèreni  la  Fille  de  Madame  Ango t. 
C'était  assez  drôle.  Le  chef  d'orchestre  jouait  du  piano 
de  la  main  gauche  et  battait  la  mesure  de  la  main 
droite. 

Cependant  M^e  Leroux  avait  peu  à  peu  amassé  une' 
fortune  assez  rondelette.  La  foule  affluait  toujours  à 
son  théâtre.  Elle  résolut  un  jour  de  remplacer  la  bara- 
que de  bois  par  un  véritable  monument.  Aussitôt  dit, 
aussitôt  fait.  Les  travaux  commencèrent  et  en  quel- 
ques mois  un  théâtre  d'apparence  sérieuse  s'éleva  sur 
l'emplacement  jadis  occupé  par  la  petite  scène  des 
marionnettes. 


478  LE   THÉÂTRE   A   NANTES 

Le  nouveau  théâtre  a  été  construit  par  M.  Moreau, 
qui  a  tiré  tout  le  parti  possible  de  l'espace  assez  res- 
treint mis  à  sa  disposition.  La  salle  est  jolie  et  coquette. 
Elle  se  compose  de  deux  galeries,  de  fauteuils  d'or- 
chestre, d'un  parterre  et  de  quatre  avant-scène.  Pen- 
dant quelque  temps  il  y  eut  aussi  à  la  première 
galerie  deux  autres  avant-scène,  mais  elles  furent 
supprimées.  Le  plafond,  de  forme  ovale,  est  entouré 
de  douze  petits  panneaux  représentant  différents 
sujets  légers.  Les  balcons  des  galeries  sont  ornés  des 
attributs  de  la  musique  et  de  la  comédie. 

L'ouverture  de  la  nouvelle  salle  eut  lieu  le  jeudi  28 
novembre  1878.  Le  spectacle  était  composé  du  Che- 
veu Blanc^  de  Jeanne  qui  pleure  et  Jeanne  qui  rit 
et  de  Tromb-at-  Cazar.  Ce  fut  une  véritable  scène  de 
famille.  La  brave  mère  Leroux,  âgée  de  près  de  80  ans, 
mais  très  vaillante  encore  et  toute  fière  de  sa  longue 
vie  de  travail,  fut  amenée  sur  la  scène  aux  applaudis- 
sements de  tous  et  reçut  plusieurs  bouquets. 

Alors  commença  pour  les  Variétés  une  période  de 
splendeur  qui,  malheureusement,  ne  devait  pas  durer 
de  longues  années.  La  troupe  était  bonne.  Il  me  suf- 
fira de  rappeler  les  noms  de  Delaville^  un  premier  rôle 
df^  grand  talent  ;  d'Alain,  qui  était  en  même  temps 
peintre  décorateur  et  amusant  comique;  du  désopi- 
lant Besombes  ;  de  Malbeuf  ;  du  jeune  premier 
Dubiaux,  qui  épousa  la  petite  fille  de  M'"^  Leroux, 
Cécile  Cardon;  de  M'"es  Gardon  et  Allain,  —  les  deux 
filles  de  M.  Leroux,  —  et  de  M"'«  Besombes. 

En  1880,  profitant  de  la  fermeture  du  Grand-Théà- 
Ire  et  de  la  déconfiture  de  la  troupe  de  la  R.enais- 
sanco,  les  Variétés  jouèrent  avec  succès  :  les  floches 


RIQUIQUI   —  LES  VARIÉTÉS  479 

de  Cornemlle.  Pour  cette  occasion,  deux  chanteuses, 
Mme  Vernet-Lafleur  et  Berthe  Féal,  avaient  été  enga- 
gées. 

Un  drame  signala  l'année  1881.  L'administrateur 
Malbeuf  qui,  comme  comique,  ne  manquait  pas  d*un 
certain  talent,  fut  trouvé  pendu  à  un  portant. 

La  saison  1882  fut  des  plus  brillantes.  Deux  pièces 
eurent  un  immense  succès  :  Quatre -Vingt' Treize  de 
Victor  Hugo,  où  Delaville  était  très  remarquable  dans 
le  rôle  de  Cimourdain,  et  les  Locataires  de  M.  Blon- 
deau  qui,  pendant  trente  rpprésentations,  dilatèrent  la 
rate  des  Nantais.  Dans  celte  comédie,  Besombes  éfait 
absolument  inénarrable.  AUain  y  était  aussi  fort 
drôle. 

En  août  1882,  M™«  Leroux  mourut,  âgée  de  84  ans. 
Ses  derniers  moments  furent  attristés  par  la  venue 
des  huissiers.  La  construction  du  nouveau  théâtre 
avait  coûté  plus  cher  qu'on  ne  pensait  tout  d'abord. 
M"ie  Leroux  s'était  endettée;  les  frais  plus  considérables 
n'avaient  pas  été  compensés  par  les  recettes,  réduites 
forcément  par  l'exiguïté  de  la  salle,  et  finalement  la 
ruine  venait  briser  toutes  les  espérances  que  la  vieille 
directrice  avait  fondées  sur  son  cher  théâtre. 

Quelque  temps  après  la  mort  de  M^n^  Leroux,  les 
Variétés  furent  mis  en  adjudication  et  devinrent  la 
propriété  de  MM.  Roy  et  Poisson. 

M.  Besombes  père  voulut  alors  prendre  la  suite  des 
affaires  de  M"^«  Leroux.  Mais  il  ne  s'entendit  pas  avec 
les  propriétaires  de  la  salle.  Il  fit  construire,  sous  le 
nom  de  Théâtre  Nantais,  une  salle  en  bois,  dans  un 
terrain  vague,  situé  en  face  des  Variétés,  au  coin  de 
la  rue  Mercœur  et  de  la  rue  du  Général-Meusnier. 


480  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 

En  1884,  M.  Besombes  loua  définitivement  les  Varié- 
tés. Il  y  resta  jusqu'en  1887,  année  où  il  abandonna 
la  direction  après  des  affaires  peu  brillantes.  Parmi  les 
artistes  qui  firent  partie  de  sa  troupe,  il  faut  citer 
M.  Frespech,  qui  avait  été, en  1874,  administrateur  du 
Théâtre  Graslin  et  les  deux  excellents  comiques 
Zynguet  et  Dargelès. 

Au  départ  de  M.  Besombes,  les  Variétés  passèrent 
aux  mains  de  M.  Ganelly.  Sous  cette  direction  on  joua 
une  amusante  revue  locale  :  Ah  !  dame^  oui  dame  ! 
qui  avait  pour  auteurs  deux  de  nos  concitoyens, 
MM.  André  Richard  et  Paul  Héraud,  et  un  drame 
fort  intéressant  d'un  autre  de  nos  compatriotes, 
M.  Jules  Gringoire  :  Le  Serment  d'un  Breton, 
Cette  pièce  historique  eut  un  grand  succès  et 
obtint  17  représentations  consécutives.  Le  soir  de 
la  première,  une  dame,  femme  de  l'un  des  héros  figu- 
rant sur  l'affiche,  se  présenta  au  contrôle  pour  deman- 
der si  son  mari,  décédé,  n'était  pas  malmené  dans  la 
pièce.  On  la  rassura  et  on  lui  offrit  une  loge. 

En  1888,  M.  Vahncourt  prit  la  direction.  Parmi  les 
meilleurs  artistes  de  sa  troupe,  il  faut  citer  M.  Bonarel 
et  M"«  Yorelle.  Une  reprise  de  la  Famille  Benoiton 
eut  un  vif  succès.  Le  jeune  Valincourt  était  excellent 
dans  le  rôle  de  Fanfan. 

En  janvier  1890,  la  crise  provoquée  sur  tous  les 
théâtres  par  Tinfluenza  éclata  sur  les  A^ariotés  et 
M.  Valincourt  fut  obligé  d'abandonner  son  théâtre.  Le 
Comité  de  la  Presse  organisa  au  bénéfice  des  artistes 
de  la  rue  Mercœur  la  grande  représentation  de  Car 
men^  avec  M"'^  Bouland,  dont  j'ai  parlé  dans  un  autre 
chapitre. 


LES  VARIÉTÉS  481 


La  saison  1890-91  se  fit  sous  la  direction  de  M.  Ber- 
thollot  avec  une  troupe  ne  renfermant  aucun  artiste 
digne  d'être  spécialement  signalé.  Au  mois  d'avril, 
le  théâtre  fut  acheté  par  un  grand  propriétaire, 
M.  Bélier,  avec  l'intention  d'en  faire  une  maison  de 
rapport.  Néanmoins,  cette  transformation  n'eut  pas 
lieu,  mais  la  salle  resta  fermée  pendant  deux  ans. 

Dans  le  courant  de  février  1893,  les  Variétés  rou- 
vrirent leurs  portes  sous  le  nom  de  Théâtre  des  Arts, 
avec  M.  Ricouard  comme  directeur.  Le  prix  des  pla- 
ces fut  augmenté.  On  ne  joua  que  la  comédie  et 
le  vaudeville.  La  troupe  était  honne.  Les  principaux 
artistes,  MM.  Bîanchet,  Howey,  M^'^s  Leriche, 
d'Ickles,  de  Givry  ramenèrent  par  leur  talent  le  public 
à  la  salle  de  la  rue  Mercœur.  Pourtant  les  affaires  du 
directeur  ne  furent  pas  brillantes.  Après  de  fréquentes 
relâches  le  Théâtre  des  Arts  ferma  définitivement  ses 
portes  à  la  fin  du  mois  de  mars. 

A  plusieurs  reprises,  les  directeurs  qui  se  sont  succé- 
dé aux  Variétés,  et  même  certains  conseillers  muni- 
cipaux, ont  demandé  que  la  ville  subventionnât  ce  petit 
théâtre.  Jusqu'ici  ces  tentatives  n'ont  encore  abouti 
à  rien.  Les  Variétés  sont  pourtant  utiles  à  Nantes  où 
nous  n'avons  pas  de  troupe  de  comédie  et  il  serait  à 
souhaiter  que  la  municipalité  vînt  à  leur  aide  d'une 
façon  quelconque,  par  exemple  en  prenant  à  sa 
charge  le  loyer  de  la  salle. 


31 


XXXI 


SITUATION    DU   THÉÂTRE   A    NANTES 

CE   QU'ELLE    EST 

CE    QU'ELLE    DEVRAIT    ÊTRE 

(Octobre   1893) 

)!^^^^^^i;^RRivÉ  au  dernier  chapitre  de  cette 
'  *^  longue  histoire,  je  crois  que,  comme 
r^^rk  conclusion,  je  n'ai  rien  de  mieux  à 

**  iyQv^  ^^^^^  ^^®  ^®  J^^^^  ^^  rapide  regard 
â¥!«Jîî5§fc'  sur  la  situation  actuelle  de  notre 
Théâtre  et  sur  les  moyens  à  employer  pour 
l'améliorer. 
Comme  on  a  pu  le  voir  par  cette  monographie 
aussi  complète  que  possible,  le  Théâtre  à  Nantes  a 
brillé  d'un  vif  éclat.  Aussi  bien  dans  ce  siècle  qu'au 
siècle  dernier,  notre  ville  a  témoigné  d'un  goût  des 
plus  prononcés  pour  les  spectacles.  D'excellents 
artistes,  dont  beaucoup  ont  été  ensuite  à  Paris,  ont 
brillé  sur  notre  première  scène.  Graslin  a  connu,  plus 
peut-être  qu'aucun  autre  théâtre  de  province,  des 


484  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

chanteurs  de  tout  premier  ordre,  de  parfaits  en- 
sembles de  troupes,  des  soirées  éclatantes.  Parfois,  il 
est  vrai,  nous  avons  eu  à  déplorer  l'obscurcissement 
passager  de  sa  réputation.  Quelques  campagnes  détes- 
tables, comme  les  dernières,  d'autres  simplement  mé- 
diocres, font  tache  çà  et  là  dans  cette  histoire,  mais 
c'est  l'exception.  Le  Grand-Théâtre  de  Nantes  a  compté 
Jusqu'ici  parmi  les  principaux  de  province  et  il  jouit, 
parmi  les  artistes,  d'une  grande  réputation. 

Il  s'agit  de  ne  pas  déchoir.  Malheureusement,  nous 
sommes  sur  une  pente  fatale.  J'ai  déjà  dit  au  chapitre 
XXVIII  à  quel  degré  d'abaissement  était  tombé  le 
Grand-Théâtre  depuis  quelques  années. 

L'incurie  de  la  municipalité  Guibourd  qui,  pendant 
les  quatre  ans  qu'elle  demeura  au  pouvoir,  manifesta 
toujours  pour  l'art  musical  la  plus  profonde  insoucian- 
ce (i  ) ,  nous  avait  valu  les  directions  Morvand .  Il  ne  devait 
pas  en  être  de  même  sous  l'administration  de  M.  Riom. 
Le  nouveau  (!lonseil  municipal  se  montra  décidé  de 
relever  le  niveau  artistique  de  notre  première  scène. 

Autour  de  MM.  Guist'hau  et  Teillais  il  se  forma  un 
groupe  pour  demander  au  Conseil  de  ramener  la  sub- 
vention au  chiffre  de  120,000  francs.  La  question  théâ- 
trale fut  débattue  dans  la  séance  du  mercredi  8  février 
1893.  La  discussion  fut  chaude.  L'Administration  ne 
proposait  que  le  maintien  des  100,000  francs. 

Enfin,  après  un  remarquable  rapport  de  M.  Ouist'hau 
où  les  directions  Morvand  étaient  vertement  appré- 


(1)  Soyons  justes.  Nous  devons  à  M.  Guibourd  rinstallation 
sur  le  cours  Gambronne  des  concerts  en  plein  vent  dirigés 
]n\v  'Sï.  Lévy. 


CONCLUSION  48," 


ciées,  et  une  longue  discussion  où  MM.  Guist'liau  et 
Teillais  défendirent  énergiquement  Taugmentation 
de  subvention,  la  somme  de  120,000  francs  fut  fina- 
lement accordée  par  17  voix  contre  12. 

Le  favoritisme  dont  la  municipalité  Guibourd 
avait  fait  preuve  envers  M.  Morvand  rendait  abso- 
lument indispensable  un  remaniement  du  cahier 
des  charges.  Voici  les  principales  modifications  qui  y 
furent  apportées.  Beaucoup  ne  sont  d'ailleurs,  comme 
on  le  verra,  que  le  retour  à  l'ancien  cahier  des 
charges. 

1°  Rétablissement  deTopéra-comique. 

2»  Rétablissement  du  septième  mois  ile  campagne 
lyrique. 

8°  Rétablissement  de  deux  opéras  nouveaux  à  mon- 
ter parcsimpagne. 

4<»  Rétablissement  des  débuts.  Une  Commission  de 
quinze  membres  choisis  par  le  maire,  tous  les  abon- 
nés à  l'année  et  les  abonnés  au  mois  à  prix  entier  sont 
appelés  à  prendre  part  au  scrutin.  Les  débuts  devront 
être  terminés  à  la  fin  du  deuxième  mois  de  la  campa- 
gne. Passé  ce  délai,  le  maire  sera  libre  de  résilier  le 
traité  avec  le  directeur  ou  de  lui  retenir  une  somme 
de  cinq  cents  francs  par  jour  de  retard. 

50  Suppression  de  l'orchestre  municipal. 

Les  inconvénients  de  ce  système  étaient  en  réalité 
plus  grands  que  ses  avantages.  Quand  le  pauvre 
Ed.  Garnier  demandait  avec  tant  d'insistance  dans  le 
Phare  de  la  Loire  la  création  d'un  orchestre  muni- 
cipal, il  ne  voj^ait  que  le  bon  côté  de  la  chose,  c'est  à- 
dire  que  les  musiciens  n'étant  plus  engagés  par  le 
directeur  ne  seraient  pas  soumis  à  des   mutations 


486  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 


annuelles,  que  Ton  pourrait  ainsi  conserver  les  valeurs, 
éliminer  les  médiocrités  et  arriver  en  peu  de  temps  à 
posséder  un  orchestre  de  premier  ordre.  C'est  ce  qui 
aurait  du  être,  mais  malheureusement  c'est  ce  qui  n'é- 
tait pas.  Malgré  tout  ce  qu'on  pourra  dire,  je  prétends, 
et  beaucoup  de  musiciens  impartiaux  sont  de  mon 
avis,  que  pendant  sa  municipalisation,  l'orchestre  a 
déchu.  Gela  paraît  bizarre,  pourtant  c'est  comme  cela 
et  je  vais  donner  la  raison  de  cette  anomalie. 

On  a  introduit  dans  une  question  purement  artisti- 
que une  question  de  patriotisme  et  l'on  a  décidé  que 
pour  faire  partie  de  l'orchestre  il  faudrait  être  Fran- 
çais ou  du  moins  se  faire  naturaliser. 

Beaucoup  d'artistes  étrangers  refusèrent  de  se  prêter 
à  cette  combinaison.  Or,  la  Belgique  et  l'Italie  four- 
nissent d'excellents  instrumentistes  qu'on  peut  avoir 
à  meilleur  compte  que  des  artistes  français.  Nos  amis 
d'Angers  ne  sont  pas  si  bêtes,  et  ils  accueillent  toutes 
les  valeurs  d'où  qu'elles  viennent.  Qu'à  prix  égal,  on 
donne  la  préférence  aux  Français,  c'est  de  toute  justice, 
mais  qu'on  paie  plus  cher  pour  avoir  souvent  moins 
bon,  cela  dépasse  les  bornes.  C'est  ce  qui  est  arrivé  à 
Nantes.  Nous  n'avions  pas  meilleur,  ou  bien  quand 
nous  avions  bon,  on  refusait  de  donner  une  légère 
augmentation  à  l'artiste  après  la  première  année  et  on 
le  laissait  échapper.  Autre  cause  d'infériorité  pour 
notre  orchestre.  J'aborde  ici,  je  le  sais,  un  sujet  déli- 
cat, mais  je  me  suis  promis  de  dire  la  vérité.  Certains 
musiciens  assez  médiocres,  mais  qui  ont  l'avan- 
tage d'être  Nantais,  faisaient  agir  à  la  Mairie  et  obte- 
naient d'être  conservés.  Fatalement,  une  Municipalité 
est  obligée  à  certains  ménagements,  qu'un  directeur 


CONCLUSION  H  8' 


Regarderait  pas.  Eiitin,  les  musiciens  se  sentant  payés 
par  la  ville,  n'apportaient  pas  à  leur  service  tout  le 
zèle  désirable.  Peu  leur  importait  de  mécontenter  le 
<1irectear,  ils  étaient  municipaux.  Le  Cahier  des  char- 
ges avait  beau  dire  que  le  directeur  conservait  toute 
autorité  sur  son  orchestre,  il  n'en  était  pas  ainsi  en 
réalité.  Ce  système  qui,  bien  appliqué,  aurait  pu  don- 
ner de  bons  résultats,  n'avait  donc  pas  répondu  à 
l'attente  de  ceux,  —  et  j*en  étais,  —  qui  l'avaient  si 
vivement  réclamé.  Le  Conseil  a  donc  agi  fort  sage- 
ment en  décidant  que  l'orchestre  dorénavant  ne  serait 
plus  municipal. 

L'orchestre  y  compris  les  chefs  sont  soumis,  comme 
les  artistes,  aux  débuts,  mais  la  Commission  de  15 
membres  est  seule  appelée  à  voter. 

60  Création  d'un  abonnement  aux  places  de  parterre 
et  numérotage  desdites  places  ; 

7°  Obligation  au  directeur  de  donner  par  niois  douze 
représentations  d'opéra.  Défense  faite  de  donner  plus 
de  deux  représentations  d*opérette  de  suite,  aux  jours 
des  représentations  ordinaires  au  Grand-Théâtre  ; 

8<*  Augmentation  du  nombre  des  danseuses  ;  douze 
au  lieu  de  huit,  non  compris  la  danseuse  noble  et  celle 
de  demi-caractère  ; 

90  Suppression  de  la  vente  des  journaux  dans  la 
salle  ; 

10°  Droit  réservé  à  la  ville  de  disposer  gratuitement 
de  l'orchestre  deux  fois  dans  le  courant  de  la  saison  -, 

11°  Contribution  pour  moitié  par  la  ville  dans  les 
frais  de  décors  nouveaux,  sans  que  cependant  celte 
moitié  puisse  excéder  six  cents  francs  pour  les  décors 
d'un  acte. 


488  LE   THÉÂTRE    A    NANTE8 

Tels  furent  les  principaux  remaniements  apportés 
au  Cahier  des  charges  par  la  Municipalité  Riom.  Le 
retour  au  système  des  débuts,  pour  l'admission  des 
artistes,  est  notamment  une  réforme  excellente  dont  la 
nécessité  se  faisait  sentir  tous  les  ans  davantage. 

Userait  à  désirer  que  la  Mairie  se  réservât  le  droit 
exprès  d'indiquer  au  directeur  les  opéras  à  monter 
et  introduise  la  clause  suivante  dans  le  cahier  des 
charges  :  «  Le  directeur  devra  chaque  saison,  sur 
l'indication  de  la  ville,  faire  la  reprise  d'un  des  chefs- 
d'œuvre  lyriques  du  grand  répertoire  ancien  (Gluck, 
Mozart,  Méhul,  etc.)-  Cet  opéra,  quel  que  soit  Taccueil 
reçu,  devra  être  joué  au  moins  trois  fois  :  deux  fois  à 
Graslin,  une  fois  en  matinée,  à  moitié  prix,  à  la  Renais- 
sance. »  Partout  en  France  les  grandes  partitions  de 
Maîtres  d'autrefois  sont  délaissées,  alors  que  dans  les 
autres  pays  elles  sont  toujours  en  honneur.  l\  appar- 
tient aux  municipalités  défaire  cesser  cet  état  de  cho- 
ses, n  est  à  souhaiter  qu'elles  finissent  par  le  com- 
prendre. On  vient  toujours  dire:  Il  n'y  a  plus  d'artistes 
pour  chanter  ces  belles  œuvres  !  Grand  Dieu  !  Com- 
ment pouvez-vous  le  savoir  puisqu'on  ne  les  chante 
jamais.  Remettez-les  au  répertoire  et  les  artistes  se 
formeront  d'eux-mêmes.  En  les  interprétant  ils  y 
gagneront  cette  qualité  qui  leur  fait  si  souvent  défaut 
aujourd'hui  :'  le  style. 

Le  Conseil  municipal  en  augmentant  la  subvention 
avait  obéi  à  la  louable  pensée  de  relever  le  niveau 
artistique  du  Théâtre  Graslin.  Seulement  si  l'on  veut 
regarder  de  près,  l'on  verra  que  cette  augmentation  de 
vingt  mille  francs  est  loin  d'égaler  la  subvention  (espè- 
ces et  avantages)  dont  jouissait  M.  Morvand.   C'est 


CONCLUSION  489 


150,000  francs  qu'il  aurait  fallu  voter  et  non  pas 
120,000,  du  moment  que  l'on  était  décidé  à  faire  un 
sacrifice  pour  avoir  un  bon  théâtre. 

Je  m'explique. 

M.  Morvand  touchait  100,000  francs  en  espèces.  Il 
n'avait  pas  de  troupe  d'opéra-coraique  à  fournir^  d'où 
une  économie  de  35,000  francs  au  plus  bas  prix.  La 
campagne  d'opéra  était  de  six  mois  au  lieu  de  sept, 
d'où  une  nouvelle  économie  de  15,000  francs. 

Le  nouveau  directeur  touchera  bien  120,000  fr.  en 
espèces,  mais  pour  une  campagne  de  sept  mois  avec 
l'opéra  et  l'opéra  comique.  Soit  une  augmentation  de 
dépenses  de  50,000  francs,  chiffre  dont  M.  Morvand 
avait  bénéficié  par  la  suppression  de  ces  obligations. 
Si  nous  retranchons  ces  50,000  des  100,000  francs 
de  subvention,  et  nous  devons  le  faire  pour  arriver  à 
parité  avec  la  subvention  précédente,  nous  trouvons 
que  le  subside  n'est  en  réalité  que  de  70,000  francs. 
Si  nous  considérons  aussi  que  les  charges  du  directeur 
ont  été  augmentées  d'autre  part,  on  est  bien  forcé 
d'avouer  que  les  avantages  faits  au  futur  directeur 
sont  loin  de  valoir  ceux  dont  jouissait  son  prédéces- 
seur et  que  l'augmentation  de  subvention  est  plus 
apparente  que  réelle. 

Voilà  donc  la  situation  actuelle  des  théâtres  muni- 
cipaux. A  mon  avis,  elle  n'est  pas  ce  qu'elle  devrait 
être.  Sans  vouloir  élever  la  subvention  au  chiffre  de 
150,000  francs,  il  me  paraît  pourtant  que  130,000 
francs  sont  absolument  nécessaires  pour  maintenir 
notre  théâtre  au  rang  des  autres  premières  scènes 
de  province.  Cette  somme  n'a  rien  d'exagéré  ;  elle 
est  basée  sur  le  nombre  d'habitants  de  la  ville. 


490  LR    TIIÉATRK    A   NANTES 

La  situation  de  notre  théâtre  devient  tous  les  jours 
de  plus  en  plus  difficile  et  je  vais  le  prouver.  D'abord, 
le  répertoire  est  absolument  usé.  Le  public  est  rassa- 
sié des  œuvres  qu'on  lui  sert  depuis  tant  d'années. 
Celles  de  Meyerbeer,  de  Gounod  et  de  Bizet  se  sou- 
tiennent à  peine  pendant  quelques  représentations; 
quant  aux  autres,  à  moins  d'une  interprétation  excep- 
tionnelle, elles  ne  font  pas  le  sou.  Veut-on  des  chif- 
fres? Sous  la  direction  Poitevin,  le  Voyage  en  Chine 
a  fait  359  francs;  la  reprise  des  Diamants  de  la  Cou- 
ronne —  qu'on  n'avait  pas  joués  depuis  fort  long- 
temps et  à  laquelle  M.  Ismaël-Garcin  apportait  l'ap- 
point de  son  talent,  —  produisit  902  francs.  Le  public 
veut  désormais  faire  connaissance  avec  les  œuvres 
nouvelles.  Il  réserve  toutes  ses  faveurs  aux  partitions 
modernes;  le  succès  de  Sigiird  et  de  Lohengrin  en 
est  une  preuve  irrécusable.  Le  moyen  donc  d'amener 
la  foule  au  théâtre,  c'est  d'aborder  franchement  le 
répertoire   contemporain   et  notaminent    les    chefs- 
d'œuvre  de  Richard  Wagner,  qui,  en  outre  de  leur 
valeur  intrinsèque,  ont  aussi  pour  elle  l'attrait  d'une 
haute  curiosité.  Mais  ce  répertoire  coûte  plus  cher 
que  l'ancien.  Il  faut  chaque  année  relouer  les  parti- 
tions, qui  exigent  souvent  une  mise  en  scène  consi- 
dérable, des  trucs  coûteux  à  installer  (comme  ceux 
de  Sigurd,  par  exemple) ,  des  costumes  nouveaux  à 
faire  confectionner;  de  là  surcroit  considérable  de  dé- 
penses. Chaque  année,  les  frais  mensuels  d'une  troupe 
d'opéra  augmentent.   Les  artistes  sont  hors  de  prix, 
et,  malgré  tout,  les  directeurs  se  voient  forcés,  tant 
qu'ils  n'auront   pas   établi  entre  eux  un   syndicat . 
d'accepter  leurs  engagements  ridicules. 


CONCLUSION  491 

A  Nantes,  nous  avons  autant  d'exigences  qu'à  Bor- 
deaux ou  à  Marseille,  pourtant  notre  ville  offre  des 
ressources  bien  moins  considérables  ;  c'est  toujours  le 
même  public  qui  fréquente  le  tbéâtre  ;  le  directeur  ne 
peut  compter  pour  remplir  sa  salle  sur  un  mouve- 
ment continuel  d'étrangers  de  passage,  comme  dans 
les  villes  que  je  viens  de  citer.  Autre  sujet  de  dé- 
penses :  le  directeur,  depuis  quelques  années,  se  voit 
forcé  de  faire  venir  à  ses  frais  un  magasin  de  cos- 
tumes. Celui  de  la  ville  est  dans  un  tel  état  de  déla- 
brement qu'on  ne  peut  plus  décemment  le  montrer 
sur  la  scène. 

Pour  toutes  les  raisons  que  nous  venons  de  citer  et 
qui  peuvent  se  résumer  ainsi  :  accroissement  des 
dépenses,  diminution  des  recettes,  causées  par  l'u- 
sure d'un  répertoire  caduc  et  rabâché,  la  subven- 
tion de  120,000  francs  est  encore  insuffisante. 

Au  lieu  de  porter  la  subvention  à  130,000  francs,  il 
y  aurait  encore  un  moyen  de  relever  le  théâtre.  Je 
veux  parler  de  la  gérance  par  la  Ville. 

La  première  tentative  n'a  pas  été  des  plus  heureu- 
ses au  point  de  vue  financier.  Mais  alors  on  ne  consa- 
crait pas  à  la  subvention  100,003  ou  120,000  francs, 
on  avait  deux  troupes  complètes,  enfin  les  deux  pre- 
mières campagnes  avaient  été  de  dix  mois  avec  tous 
les  genres,  les  deux  dernières  de  huit  mois  et  de  deux  de 
comédies.  Eh  bien,  malgré  cette  augmentation  de  frais 
la  dépense  totale  pour  ces  quatre  saisons  n'a  été  que 
214,735  francs.  Aujourd'hui  que  l'exploitation  est 
réduite  à  sept  mois  avec  un  seul  genre,  la  gérance  par  la 
ville  me  semble  avoir  plus  de  chance  de  succès. 
D'ailleurs  voici  quelques  chiffres  qui  peuvent  servir 


492 


LE   THEATRE    A   NANTES 


de  points  de  repère.  Remarquons  d'abord  que  je  force 
toutes  les  dépenses  et  que  j'affaiblis  les  recettes  : 

Campagne  de  7  mois  :  par  mois,  43,000  francs 
de  dépense,  non  compris  Torcbestre  :  43,000X7= 
301,000  francs. 

Recettes  par  mois  une  moyenne  de  35,000X'^  — 
245,000  francs. 

Déficit:  301,000—245,000=56,000  francs. 

A  cela  ajoutons  les  appointements  de  l'orchestre  et 
du  machiniste  :  56,000+58,500=114,500  francs. 

Nous  atteignons  ainsi  au  chiffre  de  114,000  francs 
auquel  viennent  s'ajouter  les  appointements  d'un  ad- 
ministrateur artistique  de  la  scène,  tous  les  services 
financiers  étant  faits  par  des  employés  de  la  mairie. 
Les  appointements  de  cet  administrateur  seraient  de 
8,000  francs.  C'est  parfaitement  payé  ;  après  tout  ce 
gérant  n'a  pas  comme  un  simple  directeur  les  risques 
à  courir. 

Gela  fait  donc  exactement  114,000+8,000=122,000 
francs. 

Mais,  comme  je  l'ai  dit  en  commençant,  j'ai  forcé 
les  dépenses  prévues  et  diminué  les  recettes.  Je  suis 
persuadé  qu'en  réalité,  en  supposant  une  mauvaise 
campagne  au  point  de  vue  des  recettes,  on  n'arriverait 
pas  à  dépasser  125,000  francs.  Dans  les  bonnes  années 
on  aurait  un  bénéfice  notable. 

On  peut  voir  par  ces  chiffres  que  la  gérance  par  la 
Ville  n'entraînerait  pas  à  des  dépenses  folles. 

En  résumé,  pour  conserver  au  Théâtre  GrasUn  un 
rang  distingué  parmi  les  scènes  provinciales,  il  est 
nécessaire  que  la  Municipalité  fasse  un  nouveau  sacri- 
fice et  se  décide  à  porter  la  subvention  à  130,000  ou 


CONCLUSION  493 


135,000  francs.  De  plus,  il  est  de  première  impor- 
tance que  r Administration  municipale  tienne  le  direc- 
teur haut  la  main,  sans  s'occuper  de  ses  criailleries. 
Qu'elle  se  montre  coulante  pour  une  foule  de  petites 
choses,  mais  absolument  inflexible  sur  les  clauses 
importantes  du  Cahier  des  charges.  Nantes  donne  une 
subvention  pour  avoir  un  théâtre  convenable  et  non 
pour  engraisser  la  bourse  d'un  industriel  quelconque. 
Car,  remarquez-le  bien,  un  directeur  de  théâtre  n*est 
qu'un  industriel.  Une  fois  sur  cent,  cet  industriel  est 
doublé  d'un  artiste,  mais,  dans  la  majeure  partie  des 
cas,  le  directeur,  si  on  ne  le  lie  pas  par  un  Cahier  des 
charges  sévère,  cherchera  à  rouler  la  MunicipaUté  et 
il  la  roulera.  Aussi  faut-il  que  l'adjoint  chargé  des 
Beaux- Arts  ait  la  main  ferme  et  ne  craigne  pas  d'in- 
fliger des  amendes  au  directeur  quand  il  ne  marche 
pas  droit.  M.  Giraud-Mangin,  alors  qu'il  était  adjoint, 
nous  a  présenté  le  modèle  parfait  du  délégué  au  théâ- 
tre. Il  était  détesté,  c'est  possible,  mais,  grâce  à  lui, 
les  intérêts  de  la  ville  étaient  sauvegardés. 

En  terminant  ce  dernier  chapitre,  je  n'ai  plus  qu'à 
souhaiter  que  le  Théâtre  Grashn,  d'^barrasso  du  direc- 
teur et  du  chef  d'orchestre  que  nous  avait  valu  l'in- 
compétence musicale  de  M.  Guibourd,  retrouve  ses 
beaux  jours  ou  plutôt  ses  belles  soirées  d'autrefois,  et 
reprenne  la  place  importante  qu'il  avait  conquise  de- 
puis un  siècle  dans  l'estime  de  tous  les  artistes. 


CCCJG^J^{^^Û^>^ 


APPENDICE 


§1^^^  PRES  la  façon  dont  M.  Guisth'au, 
rapporteur,  l'avait  apprécié  en  plein 
Conseil  municipal,  il  était  impos- 
sible à  M.  Morvand  de  postuler 
encore  la  direction  de  nos  théâtres. 
Un  grand  nombre  de  candidats  demandèrent 
la  direction.  Dsux  surtout:  MM.  0.  Lafon,  ac- 
^'  tuellement  à  Anvers ,  et  Gastex ,  offraient  les 
plus  sérieuses  garanties.  Citons  aussi  comme  mémoire, 
la  candidature  fantaisiste  de  M.  Abraham  Lévy,  qui 
excita  dans  toute  la  ville  un  accès  de  douce  hilarité. 
Renommé  à  Anvers,  M.  Lafon  ne  tarda  pas  à  se 
désister,  et  M.  Gastex,  resté  maître  de  la  situation,  fut 
appelé  par  la  Municipalité  à  remplacer  M.  Morvand. 

Le  premier  soin  du  nouveau  directeur,  fut  de  ne 
pas  réengager  M.  Abraham  Lévy.  M.  Miranne, 
premier   chef  du   Grand-Théâtre  de   Marseille,   fut 


■  496  LE   THÉÂTRE   A  NANTES 

Chargé  de  relever  notre  infortuné  orchestre.  Il  est 
3  souhaiter  qu'il  le  fasse  promptement. 

M.  Castexa  l'intenlion  de  ne  pas  s'attarder  aux 
œuvres  du  vieux  répertoire^  mais  de  jouer  le  plus  pos- 
sible les  partitions  modernes. 

Il  est  probable  que  la  grande  nouveauté  de  la  saison 
sera  Tannhaûser  ou  la  Walhyrie ,  de  Richard 
Wagner. 


AVIS  AUX  LECTEURS 


Comme  complément  du  Théâtre  à  Nantes, 
rOUEST-ARTISTE  publiera,  chaque  année, 
pendant  le  mois  d'octobre,  l'historique  de  la 
saison  théâtrale  écoulée. 


ERRATA 


Page    9,  lig.  11,  Boccaiie 


lisez:  Bocagt 


10,  -  -26, 

poète                    — 

poêle 

11,  -  11, 

id.                     — 

id. 

1-2,  -  10, 

perspective           — 

perspcriire 

64,  —  13, 

place  des  cinjues  — 

place  du  Cirque 

89,    -   16, 

Arinae                 — 

Ariane 

140,   -  20, 

haines                 — 

haines 

147,  -  20, 

générales              — 

de  tous 

149,  -     9, 

une  répétiteur      — 

nu  répélileur 

200,  —  29, 

ait                         — 

fait 

240,  -  17, 

travesties              — 

travestis 

340,  -    8, 

ne  redemande  pas  - 

ne  redemanda  pas 

^^y^^fp^^{)-^^^- 


•S'2 


Ta\BLE 


PHEMIERE  PARTIE 

DEPUIS   LES    ORIGINES   JUSQU'-V   LA  CONSTRUCTION    DU 
GRAND-THÉÂTRE 

I.  —  Les  Mystères  (1430-1518) 1 

II.  —  Le  premier  opéra  à  Nantes  (1596).        9 

Représentation  d'Ar?m^m(9 ,  dnns  bi  grande 
salle  du  Château. . 

III.  —  Molière.   —  Les  troupes  nomades 

(1639-1720) 19 

IV.  —  Fin  des  troupes  nomades.   —  Los 

concerts.  —  La  salle  du  lii^non- 
Lestard  (U^  période)  (1725-1788).       ;55 

])d<tlérunco  du  clergé.  —  L:i  Xlonlaiisicr.  — 
(lollot-d'Herhois.  —  (iouvvillf.  —  l/u'ivo. 
—  Aupcdotes. 

V.  —  Les  différents  projets  de  construc- 
tion de  Grand-Théâtre ....      57 


500  J>E    THÉATBE   A  NANTES 


DEUXIEME  PARTIE 

depuis  la  construction  du  grand-theatre 
•tusqu'a  l'incendie  (1787  —  an  iv) 

VI.  —  Graslin  et  la  construction  du  Grand- 
Théâtre  (178M788) 63 

Les  R.  P.  Capucins.  —  Anecdotes. 

A'II.  —  Directions:  Longo  ,    Rodolphe    et 

Hus  (1788-1791)..    77 

Les  deux  Baptiste.  —  Mole.  —  La  Saint-Hubert i. 
—  Lefèvre(dit  Marsias).  ~  AITaire  Fleury.  — 
Lemarquant.  —  Anecdotes. 

VllI.  —  Directions:  Ferville.  —Violette  et 
€»•.  —  Danglas;  période  révolu- 
tionnaire (1791.  —  An  IV) 99 

IX.  —  Incendie  du  Grand-Théâtre  (7  fruc- 
tidor, an  IV) 113 

X.  —  Les  petits  spectacles.  Salles  du 
Chapeau  Rouge  (1"  période)  et 
du  Bignon-Lestard  (2»  période) 
(1784.  —  An  IV) 131 


TROISIEME  PARTIE 

DEPUIS   l'incendie   DU   GRAND-THEATRE   JUSQU'A   SA 
reconstruction  (an  IV.  —  1812). 

Seconde  et  troisième  périodes  des  salles  du  Chapeau- 
Rouge  et  du  Bignon-Lesiard. 

XI.  —  Fin  de  la  direction  Danglas.  —  Di- 
rection Dumanoir,  Terraets  et 
Julien  Sévin  (an  IV.  —  1808). . .     137 

La  Vestale.  —  Anecdotes. 


TABLE  501 


XII.  —  Dumanoir   et  Julien    Sévin   seuls 
directeurs.      -      Napoléon    au 
Chapeau-Rouge  (1808-1813)..   .     157 
Joseph. 

XIII.  —  La    salle    de   la    rue    du    Moulin 

(1802-1818) 163 

Pottier.  —  FerYille. 


QUATRIÈME  PARTIE 

de  la  reconstruction  du  grand-théatre  a  sa 
(tEstion  par  la  ville 

(1813-1857) 

XIV.  —  Direction    Arnaud.    —    Talma   à 

Nantes  (1808-1813) 167 

Anecdotes  sur  Lefèvre.  —  Ml'e  Pelet.  —  Jaii- 
bert,  —Don  Juan.  —  Pottier.  —  M'>«  Mars. 

—  Mil"  Georges. 

XV.  —  Directions:  Brice.  —  Jausserand.  — 

Boieldieu  à  Nantes  (1817-1820)..     191 

XVI.  -—  Directions:  Léger.  —  Bousigues.  — 

Jaubert  et  Glermont  (1820-18?8).     203 

M°ïe  Allan-Ponchard.  —  Mme  Dangremont.  — 

Les  Noces   de  Figaro.   —   Nourrit.  —  Le 

Barbier.  —  MmcHoche.  —  M'i'Duchenois.  — 

Mme  Richard-Mutée.  —  La  Dame  Blanche. 

—  Régnier. 

XVII.  —  Directions  :  Welsch.  —  Nanteuil.  —• 

Charles. —Roche  etDumonthier. 
Blot.  —  Bizot.  —  Pourcelt  de 
Baron.  — Valembert  (182U-1836).    225 

M'ie  Le  Moule.  —  La  Muette.  —  Anecdotes.  — 
Fra-Diavalo.  —  Zampa.  —  Pré-aux-Clercs. 
L. Bizot.  —  Robert-le- Diable. -^Mmo  DoïYixl. 


o02  LE    THEATUE    A    NANTES 


XVIII.  —  Directions  :  PoQchai'd  —  Kuax.  — 
Leinoniii'^r.  -  Ly  Feuillade.  — 
Prat.  —  LaHite  (1830-1844)  ....     ?  r> 

M'ii»  'riiiJloii.  —  Heiirtaiix.  —  (hiillamne  Tell. 
Knieules.  —  La  Juive.  —  Ilernaril.  —  Les 
IlHf/ucnots.  —  Wernieleii.  —  Mni'  Prc'vosl- 
r.olou.  —  La  Jnire.  —  Horiiiànii-Léoii.  — 
La  Faro>'ite.  —  La  Fille  (la  liëf/imeht.  — 
Xorma.  —  Hniim*.  —  Isin;iël. 

XIX.  —  Directions  :  Tilly.  —  Lemonnier. — 

Tallier.  ~Lemonnier(  1844-1 851)    2^)9 

(iot.  —  Solié.  —  Rîiolu'l.  —  Calciiiii.  — 
Mil"  Massoii.  —  Charles  VI.  —  Listz.  — 
Duliic.  —  La  Reine  de  Chypre.  —  Emeutes. 
—  Dt'jazet.  —  Espiuas.se.  —  Diiprez.  — 
Flachat.  -  MH-  Blaës.  —  MU-  Victoria.  — 
\jiie  Voiroii.  —  Le  Sonf/e.  —  Cli.  Bataillr. 

XX.  —  Directions:  Guérin.  —  Clément.  — 

Defresne.  —  Roland  (1851-1857)    203 

M«;lingue.  —  Levassour.  —  Mme  Hillen.  — 
Duprat.  ~  Le  Prophète.  —  Scandale.  — 
('aubel.  —  Mm«  Geisinard.  —  Régnier.  — 
L'Etoile  du  Nord.  —  I/Alboni.  —  Céline 
Montaland. 

XX 1.  —  Théâtre    des    Variétés  ,   place    du 

Cirque  (1834-1850) 315 


CINQUIEME  PARTIE 

DEI'LIS   LA    <JESTION   DU   GRAND-TIIÉATllE    IWll   LA 
VILLE   jusqu'à   nos  .TOUHS 

(1857-1893) 

XXII.   —  Ch.  Solié,  directeur-gérant  pour  le 

compte  de  la  ville  (1857-1861). . .  3i 
Mme  Hillen.  —  Les  Drafjons.  —  Déjazet.  — 
M'i"  Lavoye.  —  Béjuy.  —  Mii^  Borghèse.  — 
Le  Pardon.  —  Gharle?;.  —  Le  Trouvère.  — 
Comte-Borchard.  —  Hnstelmary.  —  Fn.}nt. 
Mra«  Carvalho. 


TABLE 


503 


XXIII. 


Directions:  Chabrillat.  — Jourdain, 
—  Comminges.  —  Bernard.  — 
Comniinges.  —  Défossez  (1861- 
1871) 


iCmeutes.  —  Mm''  Tedesco.  —  Scandale.  — 
Mme  Barbot.  —  Picot.  —  Pons.  —  L'Afri- 
caine. —  M'i"  de  Taisy.  ■ — La  Trariata.  - 
Depassio.  —  Mirpwn.^ —  Dosclauzas. 

XXIV.  —  Directions  :  Défossez.  —  Ferry. 
—  De  Tholozé.  —  Frespech  , 
Lono'pro  et  Francis  (1871-1875). 

•lustiii  Boycr.  —  Rongé.  —  Jourdaii  —  Cécile 
M('zeray.  —  RoniQO  et  Juliette.  —  Dc'jazet. 

XXY.  —  Directions:  Coiilon.  —  Believaut. 
—  Coiilon.  —  Le  Moigne  (1875- 
188G) 

('.11.  Buziau.  —  'IV)uriii('.  —  Pons.  —  ])aupliiii. 
Caroline  Mf'zoray.  —  Mlle  Seveste.  —  Roinc 
Mézeray.  —  Mm"  Lacombe  -  Duprez.  — 
(îuilJemol.  ~  Maupas.  —  Warot.  —  Hamlel . 

—  Trémoiilot.  —  Plain.  --  Félieie  Arnand. 
--  Aima  Reggiani.  —  Paul  et  Virfiinîe.  — 
Aïda.  —  Carmen.  —  Dolaliranche.  —  M.  cl 
Mm»-  Dereinis. 

XXVI.  —•  Directions:  Gravière.  —  Lafon.  ~ 
Gaultier.  —  Solié  (1880  1885).. 

M.  et  Mmt'  VaiJlanl-Coutiu'ier.  —  Hc'dène  Clio- 
vriei'.  —  Jeanne  Fon({n<'l.  —  Séraii.  —  Gnil- 
lal)ert.  —  Mireille.  —  Jean  de  Nivelle.  — 
PhiléiHon  et  Baucis  —  Polyeucte.  —  Pellin. 

—  Bérardi.  —  Scandale.  "  —  Ia'  Roi  de 
Lahore.  —  Alice  Rabauy.  —  Manra.s.  — 
Verhées.  —  Dnquesne.  —  Hérodiade.  — 
Emeute.  —  Les  Contes  d'Hoffmann.  — 
Lakmé.  —  M"*'  Williem.  —  M.  et  Mm- 
Simon-Girard.    ~    La])is,    —  M^''    Espigat. 

—  M.  et  Mme  Roux.  —  Manon,  —  M"' 
Schweyer.  —  Jeanne  Parmigiani.. —  Le  Roi 
l'a  dit^.  —  Le  Chevalier  Jean. 


XXVII. 


Directions  :  Paravev. 
(1886-1890)..... \ 


Poitevin, 


:î:^3 


;i53 


303 


Î81 


407 


Devilliers.  ~  Sujol.  —  Culllemot. 


Poitevin. 


504  LE    THÉÂTRE   A   NANTES 


Mai-the  Duvivier.  —  M.  et  M'"<"  Jouamie- 
Vachot.  —  M""  Bouland.  —  Le  Cid.  —  Les 
Pêcheurs  de  perles.  —  Méphistophélès. 
—  M.  et  Mm*  Vaillant-Couturier.  —  Cente- 
naire de  Graslin.  —  Hamlet,  dHignard.  — 
Bucognani.  —  Delvoye.  —  Mm*  ismaël- 
(îarcin.  —  Signrd.  —  Emeute.  —  Le  Roi- 
d'Ys.  —  Lf'on  Du  Boi.'i.  —  Lévy  (Abraham) 
et  la  désorganisation  de  rorchestre.  —  Les- 
tellier.  —  Mn^  Lavillc-Ferniinef. 

XXVIII.  —  Direction  J.  Morvand.  Docadence 

du  Grand-Théâtre  (1890-1893)..     4:{5 

Hiuognani.  —  (îlaverie.  —  Mm«-  Laville- 
Kerminet.  —  M"*^  Salamlnani.  —  La  Ba- 
zoche.  —  Lohenffrin.  —  Bemvsentations 
.soandaleus(!S.  — -  Si'"'"  Lrniattt'-bolnveyer.  -- 
Mondaud.  —  Mm''  Sainl-Laurent.  —  Samson 
l't  Dalila.  —  Le  Rcvr.  —  liciir.-v.ii^  — 
Klena  Sanz.  —  lï  erther 

XXIX.  —  Théâtre  de  la  Renaib^aiicc.  —  Les 

ItaUens.    —    Troupes    diverses 
(1867-1893) '..".7 

Laiira-IIarris.  -  ,  Tonibezi.  —  Strozzi.  -  Zina 
Dalti.  —  l^a  Sonnieri.  —  La  Patti.  —  La 
Xilsson.  —  Faure.  —  Marceau.  —  Sarah- 
Bernliardt.  —  Moiinet-Sully. 

XXX.  —  Théâtre  des  Variétés.  —  L'ancien 

Riquiqui.    —  La  nouvelle  salle 

de  la  rue  Mercœur  (1832-1893).     47;j 

XXXI.  —  Situation  du  Théâtre  à  Nantes.  — 
Ce  qu'elle  est.  —  Ce  qu'elle  de- 
vrait être  (octobre  1893) t83 

Appendice i95 

Errata i97 


^Nantes.  —  Imp.  F.  Salières,  rue  du  Calvaire,  M 


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IN  Destrang^s,  Etienne 

2636  Le  thteâtre 

N3D4 


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